‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 13 sur 115 · A V A ^ T T II É O P II II A S T F · texte numérisé non relu

A V A ^ T T II É O P II II A S T F

Malgré les germes de civilisation que des colonies orientales avoient portés dans la Grèce ii une époque très-reculée, nous trouvons dans 1 histoire de ce pays une première période où la vengeance suspendue sur la tcte du criminel , le pouvoir arbitraire d'un chef, et l'indignation pidilique , teuoient lieu de justice et de morale.

Dans ce premier âge de la société, au lieu de philosophes moralistes, des guerriers généreux parcourent la Grèce pour atteindre et punir les coupables ; des oracles et des devins attachent au crime une liétrissure qui nécessite des expiatiotis religieuses, au défaut descjuelles le criminel est menacé de la colère des Dieux et proscrit parmi les hommes.

Bientôt des poëtes recueillent les faits héroïques et les événements remarquables , et les chantent en mêlant à leurs récits des réflexions et des sentences

qui deviennent des proverbes et des maximes. Ayant conçu l'idte de donner des formes liumaiiies ù ces divinilt's que les peuples de l'Asie rcprésentoicnt par des allégories souvent bizarres, ils furent obliges de chctclier dans la nalure liumaine ce qu'elle avoit de plus élevé, pour composer leurs tableaux des traits qui ciirrjtnandoient la plus grande admiration. Leurs brillantes fictions se ressentent des mœurs d'un siècle à demi barbare; mais elles Iraçoient du moins à leurs contemporains des modèles de grandeur, et même de vertus, plus parfaits que la réalité.

Les idées que la tradition avoit fournies à ces chantres révérés, ou que leur vive imagination leur avoit fait découvrir, furent méditées, réunies, augmentées par des hommes supérieurs, en même temps r|ue tous les membres de la société sentirent le besoin de sortir de cet état d'instabilité', de troidjlcs et de malheurs.

Alors les héros furent remplacés par des législateurs , et les idées religieuses se fixèrent. Elles furent enseignées surfout dans ces célèbres mystères fondés j)ar Eumolpc , quelques générations avant la guerre de Troie , auxquels Cicéron ' attribue la civilisation de l'Europe, et que la Grèce a regardés pendant une si longue suite de siècles comme la plus sacrée de ses institutions. Dans les initiations

I De Legibus , II , xiv.

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solennelles d'Eleusis, la morale éioit présentée avec la sanction imposante de peines et de récompenses dans une vie à venir, dont les notions, d'abord grossières, et même immorales, s'épurèrent peu à peu.

Dans cette période, les hommes éclairés jouirent d'une vénération d autant plus grande , fjue les lumières étoient plus rares; et les talents extraordinaires plaçoient presque toujours celui rjui les possédoit à la tète du gouvernement. L'orateur philosophe que je viens de citer ' observe que parmi les sept sages de la Grèce il n'y eut que Thaïes qui ne fut pas le chef de sa république; et celte exception provint de ce que ce philosophe se livra presque esclusivemeut aux sciences physiques.

Pytliagore seul se fraya tme carrière différente. Exilé de sa patrie par la tyrannie de Polycrate, il demeura sans fonctions civiles; mais il fut l'ami et le conseil des chefs des républiques de la grande Grèce. En même temps , pour se créer une sphère d'activité plus vaste et plus indépendante, il fonda une école qui embrassoit à la fois les sciences physiques et les sciences morales, et une association secrète qui devoit réformer peu à peu tous les Etats de la Grèce, et substituer aux institutions qu'avoicTit fait naître la violence et les circonstances, des

' De Oratore , 111, xxxiv.

constitutions fondées sur les véritables bases du contrat social'. Mais cette association n'acquit jamais une influence prépondérante dans la Grèce proprement dite, et n'y laissa guère d'autres traces que quel(jues traités de morale qui préparèrent la forme qu'Aristole donna par la suite à cette science. Tant que les républiques de la Grèce étoient florissantes, leur histoire nous offre des actions et des sentiments sublimes; la morale servoit de base à la législation , elle présidoit aux séances de l'Aréopage, elle dicloit des oracles, et conduisoit la plume des historiens; ses préceptes étoient gravés sur les Hermès, prêches publiquement par les poètes dans les chœurs de leurs tragédies, et souvent vengés par les satires politiques de la comédie de ce temps. Mais, excepté le petit nombre d'écrits pythagoriciens dont je viens de parler, et quelques paraboles qui nous ont été conservées par des auteurs postérieurs, nous ne voyons paroîire dans cette période aucun ouvrage qui traite expressément de la morale. Les esprits actifs se livroient à la carrière politique, où les appeloit la forme démocratique des gouvernements sous lesquels ils vivoient, ou aux arts (jui promettoient aussi des récompenses publiques. Les esprits spéculatifs s'occupoieut des sciences pliysi-

I Voyez Meiners , Histoire des sciences dans la Grèce , livre 111 1 et le Voyage du jeune Anacharsis , chap. lxxv.

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ques, premier objet des besoins et de la curiosité de l'honinie.

La morale faisoit , à la vérité, une partie essentielle de l'éducation qu'on donnoit à la jeunesse; mais dans les écoles, l'étude de cette science étoit presque entièrement surbordonnée à celle de l'éloquence; et celle circonstance contribua beaucoup à en corrompre les principes. On n'y chercboit ordinairement que ce qui pouvoit servir à émouvoir les passions et à faire obtenir les suffrages d'une assemblée tumultueuse. Cette perversité fut même érigée en science par ces vains et suJjtils déclamatcurs appelés sophistes.

En même temps les guerres extérieures et civiles, l'illégalité des fortunes, la tyrannie exercée par les républiques puissantes sur les républiques foibles, et, dans l'intérieur des Etats, la facilité d'abuser d'un pouvoir populaire et mal déterminé, corrompoient sensiblement les mœurs; et les républiques se ressentirent bientôt, par l'altération des anciennes institutions, du changement qui s'étoit opéré dans les esprits. Mais, à côté des vices et de la corruption, K^ lumières que donne l'expérience, et l'indignation nirine qu'inspire le crime, forment souvent des hommes que leurs vertus élèvent non-seulement au-dessus de leur siècle, mais encore au-dessus de la vertu moins éclairée des siècles qui les ont précédés. Cependant la carrière politique est alors

fermée à de tels hommes par la distance même où ils se trouvent du vulgaire, et j)ar la répugnance que leur inspirent l'intrigue et les vils moyens qu'il faudroit employer pour s'élever aux places et pour s'y maintenir. S'ils sont portés, par cet instinct sublime qui attache notre bonheur à celui de nos semblables , vers une activité généreuse , ils ne peuvent s'y livrer qu'en signalant les méchants, eu distinguant ce qui reste de citoyens vertueux, en s'eutourant de l'espoir de la génération future , et en combattant ses corrupteurs.

Tels furent la si tuât ion et les sentiments de Socratc, lorsqu'il résolut de faire descendre, selon le beau mot de Cicéron, la philosophie du ciel sur la terre, et qu'il s'érigea, pour ainsi dire, en censeur public de ses concitoyens, asservis à la fois par la mollesse et par la tyrannie.

Il combattit les pervers par les armes du ridicule, et s'attacha les vertueux en enflammant dans leur sein le sentiment de la moralité. Mais il chercha vainement à ramener sa patrie à un ordre de choses dont les bases avoient été détruites , et il péril victime de sa noble entreprise.

Bientôt Philippe et Alexandre reléguèrent presque entièrement dans les écoles et dans les livres les sentiments qui autrefois avoient formé des citoyens et des héros. Le philosophe qui vouloit suivre les traces de Socrate étoit condamné au rôle de Diogène;

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Platon et Aristote enseignèrent dans l'inlérieur de l'Académie et du Lycée; Zenon trouva peu de disciples parmi ses contemporains; et la morale d'Epicure, fondée sur la seule sensibilité physique, fut le résultat naturel de cette révolution , et l'expression fidèle de l'esprit du siècle qui la suivit.

Le temps des vertus privées et celui des observations fines et délicates, des systèmes, et des fictions morales, avoit succédé aux siècles des vertus publiques, des grands hommes, et des actions sublimes.

Les différents degrés du passage à ce nouvel ordre de choses sont marqués par les aimables ouvrages de Xénophon, qui écrivit comme Socrate avoit parlé; par les dialogues spirituels de Platon, qui plaça les beautés morales dans des espaces imaginaires et dans des pays fictifs; par la doctrine lumineuse d'Aristote, entre les mains duquel la morale devint une science d'observation ; et par les élégantes satires de Théophraste , dont l'entreprise a pu être renouvelée du temps de Louis XIV.

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