‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 14 sur 115 · DISCOURS DE LA BRUYÈRE · texte numérisé non relu

DISCOURS DE LA BRUYÈRE

Je n'estime pas que l'honimesoit capable de former dans son esprit un projet plus vain et plus chimérique, que de prétendre, en écrivant de quelque art ou de quelque science que ce soit, échapjicr à toute sorte de critique, et enlever les suffrages de tous ses lecteurs.

Car, sans m'étendre sur la différence des esprits des hommes, aussi prodigieuse en eux que celle de leurs visages, qui fait goi'iter aux uns les choses de spéculation, et aux «utres celles de pratique; qui fait que quelques-uns cherchent dans les livres à exercer leur imagination , quelijucs autres a former leur jugement; qu'entre ceux qui lisent, ceux-ci aiment à être forcés par la démonstration, et ceuxlà veulent entendre délicatement, ou former des raisonnements et des conjectures; je me renferme seulement dans cette science qui décrit les mœurs

L\ nnUYÈRE. I.

qui examine les homiiies, et qui développe leurs caractères; et j'ose dire que sur les ouvrages qui traitent de choses qui les touchent de si près, et où il ne s'agit que d'eux-mêmes, ils sont encore extrêmement dilliciles à contenter.

Quelques savants ne goûtent que les apophtlicgnies des anciens, et les exemples tires des Romains, des Grecs, des Perses, des Egyptiens; l'histoire du monde présent leur est insipide : ils ne sont point touchés des hommes qui les environnent et avec qui ils vivent, et ne font nulle attention à leurs mœurs. Les femmes au contraire, les gens de la cour, et tous ceux qui n'ont que beaucoup d'esprit sans érudition, indifférents pour toutes les choses qui les ont précédés , sont avides de celles qui se passent à leurs yeux, et qui sont comme sous leur main : ils les examinenl, ils les discernent; ils ne perdent pas de vue les personnes qui les entourent, si charmés des descriptions et des peintures que l'on fait de leurs contemporains, de leurs concitoyens, de ceux enfin qui leur ressemblent et à qui ils ne croient pas ressembler, que jusque dans la chaire l'on se croit obligé souvent de suspendre l'Évangile pour les prendre par leur foible , et les ramener à leurs devoirs par des choses qui soient de leur goût et de leur portée'.

' Allusion aux sermons de Bourdaloue, et surtout à ccua

La cour, ou ne conuoîi pas la ville, ou, par le mépris qu'elle a pour elle , néglige d'en relever le ridicule, et n'est point frappée des images qu'il peut fournir; et si, au contraire, l'on peint la cour, comme c'est toujours avec les ménagements qui lui sont dus, la ville ne tire pas de cette ébauche de quoi remplir sa curiosité, et se faire une juste idée d'un pays où il faut même avoir vécu pour le connoîtrc.

Dauire part, il est naturel aux hommes de ne point convenir de la beauté ou de la délicatesse d'un trait de la morale qui les peint, qui les désigne, et où ils se reconnoissent eux-mêmes : ils se tirent d embarras eu le condamnant, et tels n'approuvent la satire que lorsque, commençant à lâcher prise et à s'éloigner de leurs personnes , elle va mordre quelque autre.

Enfin quelle apparence de pouvoir remplir tous les goûts si différents des hommes par un seul ouvrage de morale? Les uns cherchent des définitions,

de ses imitateurs. « Pour aller droit à la réformation des « mœurs, le P Bourdaloue commençoit toujours par éta- « blir sur des principes bien lies et bien déduits une pro- « position morale; et après, de peur que l'auditeur ne fît " point l'application de ces principes, il la faisoit lui-même « par un détail merveilleu.x Ou la vie des hommes étoit • peinte au naturel. « [Histoire de l'Académie française , édition L. Livet,in-8°./'arw,Didier, 1858, tomell, p. 321.)

des divisions, des tables, et de la mcihode : ils veulent qu'on leur explique ce que c'est que la vertu en gcne'ral, et cette vertu en particulier; quelle différence se trouve entre la valeur, la force et la magnanimité; les vices extrêmes par le défaut ou par l'excès entre lesquels cliaque vertu se trouve placée, et duquel de ces deux extrêmes elle emprunte davantage 1 : toute autre dociriiie ne leur plaît pas. Les autres, contents que l'ou réduise les mœurs aux passions , et que l'on explique celles-ci par le mouvement du sang, par celui des fibres et des artères, quittent un auteur de tout le reste ^.

Il s'en trouve d'un troisième ordre, qui, persuadés que toute doctrine des moeurs doit tendre à les réformer, à discerner les bonnes d'avec les mauvaises, et à démêler dans les hommes ce qu'il y a de vain, de foible et de ridicule, d'avec ce qu'ils peuvent avoir de bon , de sain et de louable , se plaisent infiniment dans la lecture des livres qui , supposant les principes jjhysiques et moraux rebai-

1 Celte méthode a été suivie par Aristote dans ses Éthi- OMBS. Cliez les modernes, on la retrouve dans le Tableau des passions humaines de Coëffeteau (1615), dans VUsagc des passions du P. Scnault (1641) , et dans la Morale de r.ené Bary (1663).

2 Allusion aux Characlères des passions de Mardn Cureau de La Chambre (lG40:i 1662), cinq voUimes in-4", et aux Passions de l'âme de Descartes (1649), in-S».

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tus par les anciens et les modernes, se jettent d'abord dans leur application aux mœurs du temps, corrigent les hommes les uns par les autres, par ces images de choses qui leur sont si familières, et dont néanmoins ils ne s'avisoient pas de tirer leur instruction.

Tel est le traité des Caractères des mœurs f[ue nous a laissé Tliéopliraste : il l'a puisé dans les Ethiques et dans les ç/randes Morales d Aristote , dont il fui le disciple. Les excellentes définitions que l'on lit au commencement de chaque chapitre sont établies sur les idées et sur les principes de ce grand philosophe , et le fond des caractères qui y sont décrits est pris de la même source. H est vrai qu'il se les rend propres par l'étendue qu'il leur donne , et par la satire ingénieuse qu il en tire contre les vices des Grecs, et surtout des Athéniens (1).

Ce livre ne peut guère passer que pour le commencement d un plus long ouvrage (pie Théophraste avoit entrepris. Le projet de ce j)hilosophe , comme vous le remarquerez tlans sa préface , étoit de traiter de toutes les vertus^et de tous les vices. Et comme il assure lui-même dans cet endroit qu il commence un si gi-and dessein à 1 âge de quatre-vingt-dix-neuf ans, il y a apparence qu'une prompte mort l'empêcha de le conduire à sa perfection (2). J avoue que l'opinion commune a toujours été qu'il avoil poussé sa vie au delà de cent ans; et saint Jérôme, dans une lettre qu'il écrit à ^iépotieu, assure qu'il est

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mort à cent sept ans accomplis : de sorte ijue je ne doute point qu'il n'y ait en une ancienne erreur, ou dans les chiffres grecs qui ont servi de règle à Diogène Laërce , qui ne le fait vivre que quatrevingl-quinzc années ' , ou dans les premiers manuscrits qui ont été faits de cet historien, s'il est vrai d'ailleurs que les quatre-vingt-dix-neuf ans que cet auteur se donne dans cette préface se lisent également dans quatre manuscrits de la Bibliothè(jue Palatine, où l'on a aussi trouvé les cinq derniers chapitres des Caractères de Théophraste qui manquoicnt aux anciennes impressions , et où l'on a vu deux titres , l'un , du Goût qu'on a pour les vicieux , et l'autre, du Gain sordide, qui sont seuls et dénués de leurs chaj)itres (3).

Ainsi cet ouvrage n'est peut-être même qu'un simple fragment, mais cependant un reste précieux de l'antiquité, et un monument de la vivacité de l'esprit et du jugement ferme et solide de ce philosophe dans un âge si avancé. En effet , il a toujours été lu comme un chef-d'œuvre dans sou genre : il ne se voit rien où le goût attique se fasse mieux remarquer, cl où lélégance grecque éclate davantage : on l'a appelé un livre d'or. Les savanis faisant attention à la diversité des mœurs qui y sont traitées, et à la manière naïve dont tous les caractères

1 Diojjène Lacrce dit 8S et non 95.

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y sont exprimés, et la comparant d'ailleurs avec celle (lu poète Ménandre, disciple de Théopliraste, et Cfui servit ensuite de modèle à Térence , qu'on a dans nos jours si heureusement imite, ne peuvent s'empêcher de reconnoître dans ce petit ouvrage la première source de tout le comique : je dis de celui qui est épuré des pointes , des obscénités , des équivoques , qui est pris dans la nature , qui fait rire les sages et les vertueux (4).

Mais peut-être que pour relever le mérite de ce traité des Caractères , et en inspirer la lecture , il ne sera pas inutile de dire quelque chose de celui de leur auteur. Il étoit d'Érèse , ville de Lesbos , fils d'un foulon : il eut pour premier maître dans son pays un certain Leucippe (5), rpii étoit de la morne ville que lui : de là il passa à l'école de Platon, et s'arrêta ensuite à celle d'Aristote, ofi il se distingua entre tous ses disciples. Ce nouveau maître, charmé de la facilité de son esprit et de la douceur de son élocution , lui changea son nom, qui étoit Tyrtame , en delui d'Euj)hraste , qui signifie celui qui parle bien ; et ce nom ne répondant point assez ù la haute estime qu'il avoit de la beauté de son génie et de ses expressions, il l'apjjcla ïhéophraste, c'est-ù-dire un homme dont le langage est divin '. Et il semble que Cicéron soit entré dans

' Diojjèae Luërce dit simplement qu'Aristote changea

les sentiments de ce philosophe , lorsque , dans le livre qu'il intitule Brutus, ou des Orateurs illustres, il parle ainsi (6) : •' Qui est plus fécond et plus " abondant que Platon ? plus solide et plus ferme «qu'Aristote? plus agréable et plus doux que Théo- «jjhraste?» Et dans quelques-unes de ses épîtres à Atticus , on voit que parlant du même ïhéophraste , il l'appelle son ami , que la lecture de ses livres lui étoit familière , et qu il en faisoit ses délices (7).

Aristote disoit de lui et de Calljsthène (8), un autre de ses disciples , ce que Platon avoit dit la première fois d'Aristote même et de Xéuocrate (9) : que Callisthène étoit lent à concevoir et avoit l'esprit tardif, et que Théophraste , au contraire, l'avoit si vif, si perçant, si pénétrant, qu'il compreuoit d'abord d'une chose tout ce qui en pouvoit être connu; que l'uu avoit besoin d 'éperon pour être excité, et qu'il falloit à l'autre un frein pour le retenir.

11 estimoit en celui-ci, sur toutes choses, un grand caractère de douceur qui régnoit également dans ses mœurs et dans son siyle (10). L'on raconte que les disciples d'Aristote voyant leur maître

le nom de Tyrtarae en celui de Théophraste. C'est Suidas, cité par Ménage, qui nous apprend qu'il avoit commencé par donner à son éloquent disciple le nom moins hyperbolique d'Euphraste. [Xole de M. Servais.)

avance eu âge et d'une santé fort affoiblie, le prièrent de leur nommer son successeur; que comme il avoit deux hommes dans son école sur qui seuls ce choix pouvoit tomber, Méuédème (11) le Ilhodien cl Théophraste d'Erèse , par un esprit de méuagcmeut pour celui qu'il vouloit exclure , il se déclara de cette manière : il feignit, peu de temps après que ses disciples lui eurent fait cette prière et eu leur présence, que le vin dont il faisoit un usage ordinaire lui étoil nuisible; il se fit apporter des vins di' Rhodes et de Lesbos; il goûta de tous les deux, dit qu'ils ne démeutoient point leur terroir, et que chacun dans son genre étoit excellent; que le premier avoit de la force, mais que celui de Lesbos avoit plus de douceur, et qu'il lui donnoit la préférence, (^uoi qu'il eu soit de ce fait, qu'on lit dans Aulu- Gclle , il est certain que lorsque Aristote , accusé par Eurymédon, prêtre de Gérés, d'avoir mal parlé des Dieux, craignant le destin de Socratc , voulut sortir d'Athènes et se retirer ùChalcis, ville d Eubée, il abandonna sou écol(^ au Lesbien , lui confia ses écrits ù condition de les tenir secrets; et c'est par Théophraste que sout venus jusqu'à nous les ouvrages de ce grand homme (12).

Son nom devint si célèbre par toute la Grèce , que , successeur d'Aristote , il put compter bientôt dans l'école qu'il lui avoit laissée jusques à deux mille disciples. 11 excita l'envie de Sojihoclc (13),

fils d'Ainphiclide , et qui pour lors étoit préteur : celui-ci , en effet son ennemi , mais sous prétexte d'une exacte police, et d'empêcher les assemblées, fit une loi qui défendoit, sur peine de la vie, à aucun philosophe d'enseigner dans les écoles. Ils obéirent; mais l'année suivante, Philon ayant succédé à Sophocle, qui étoit sorti de charge, le peuple d Athènes abrogea cette loi odieuse que ce dernier avoit faite, le condamna à une amende de cinq talents , rétablit Théophraste et le reste des philosophes.

Plus heureux qu'Aristote, qui avoit été contraint de céder à Euryinédon , il fut sur le point de voir un certain Aguonide puni comme impie par les Athéniens, seulement à cause qu'il avoit osé l'accuser d'impiété : tant étoit grande l'affection que ce peuple avoit pour lui et qu'il mériloit par sa vertu (14)!

Eu effet, on lui rend ce témoignage, qu'il avoit une singulière prudence, qu'il étoit zélé pour le bien public, laborieux, officieux, affable, bienfaisant. Ainsi, au rapport de Plutarque (15), lorsque Erèse fut accablé de tyrans qui avoient usurpé la domination de leur pays, il se joignit à Phidias (16) son compatriote , contribua avec lui de ses biens pour armer les bannis , qui rentrèrent dans leur ville, en chassèrent les traîtres, et rendirent à toute l'île de Lesbos sa liberté.

Tant de rares qualités ne lui acquirent pas seule-

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meut la bienveillance du peuple, mais encore l'estime et la familiarité des rois. Ilfut amide Gassandre, (jui avoit succédé à Aridée , frère d'Alexandre le Grand, au royaume de Macédoine (17); et Ptoloniée, fils de Lagus et premier roi d'Egypte, entretint toujours un commerce étroit avec ce philosophe. Il mourut enfin accablé d'années et de fatigues, et il cessa tout à la fois de travailler et de vivre. Toute la Grèce le pleura, et tout le peuple athénien assista à ses funérailles.

L'on raconte de lui que, dans son extrême vieillesse, ne pouvant plus marcher à pied, il se faisoit jjorter en litière par la ville, où il éioit vu du peuple à fjui il étoit si cher. L'on dit aussi que ses disciples, qui eiUouroient son lit lorsqu'il mourut, lui ayant demandé s'il n'avoitricn à leur recommander, il leur tint ce discours ^ : « La vie nous séduit, elle « nous promet de grands plaisirs dans la possession « de la gloire, mais à peine commence-t-on à vivre, « qu'il faut mourir. Il n'y a souvent rien de plus « stérile que l'amour de la réputation. Cependant, i> mes disciples, contentez-vous : si vous négligez •' l'estime des hommes, vous vous épargnez à vous- " mêmes de grands travaux; s'ils ne rebutent point " votre courage, il peut arriver que la gloire sera

' Ce discours est rapporté parDiogène Laërce, liv. V, chap. II,

« votre récompense. Souvcncz-vous seulement qu'il i< y a dans la vie beaucoup de choses inutiles, et « qu'il y en a peu qui mènent à une fin solide. Ce « u'est point à moi à délibérer sur le parli que je I' dois prendre, il n'est plus temps : pour vous, « qui avez à me survivre, vous ne sauriez peser trop " mûrement ce que vous devez faire. » Et ce furent lii ses dernières paroles.

Cicéron, dans le troisième livre des TuscuUmes , dit que Théophraste mourant se plaignit de la nature, de ce qu'elle avoit accordé aux cerfs et aux corneilles une vie si longue et qui leur est si inutile, lorsqu'elle n'avoit donné aux hommes qu'une vie très-courte, bien qu'il leur importe si fort de vivre longtemps; que si 1 âge des hommes eût pu s'étendre à un plus grand nombre d'années, il seroit arrivé que leur vie auroit été cultivée par une doctrine universelle , et qu'il n'y auroit eu dans le monde ni art ni science qui n'eût atteint sa perfection (18). Et saint Jérôme, dans l'endroit déjà cité, assure que Théophraste, h l'âge de cent sept ans, frappé de la maladie dont il mourut, regretta de sortir de la vie dans uu temps où il ne faisoit que commencer à être sage (19).

Il avoit coutume de dire qu'il ne faut pas aimer ses amis pour les éprouver, mais les éprouver pour les aimer ; que les amis doivent être communs entre les frères, comme tout csl commun eutre les amis;

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que Ion dcvoit plutôt se fier ù un cheval sans freiu qu'il celui qui parle sans jugement; que la plus forte dépense que l'on puisse faire est celle du temps. H dit un jour à un homme qui se taisoit à la tahlc dans un festin : « Si tu es un habile homme, n tu as tort de ne pas parler; mais s'il n'est pas « ainsi, tu en sais beaucoup. » Voilà quelques-unes de ses maximes (20).

Mais si nous parlons de ses ouvrages, ils sont infinis, et nous n'apprenons pas que nul ancien ait plus écrit que Théophraste. Diogène Lat-rce faitl'énumération de plus de deux cents traités différents, et sur toutes sortes de sujets, qu'il a composés. La plus grande partie s'est perdue par le malheur des temps , et l'autre se réduit à vingt traités, qui sont recueillis dans le volume de ses œuvres. L'on y voit neuf Livres de Ihisioire des plantes , six Livres de leurs causes. Il a écrit des vents, du feu, des pierres, du miel, des signes du beau temps, des signes de la pluie, des signes de la tempête, des odeurs, de la sueur, du vertige , de la lassitude, du relâchement des nerfs, de la défaillance, des poissons qui vivent hors de l'eau, des animaux qui changent de couleur, des animaux qui naissent subitement, des animaux sujets à l'envie, des caractères des mœurs. Voilà ce qui nous reste de ses écrits, entre lesquels ce dernier seul, dont on donne la traduction, peut répondre non-seulement de la beauté de

ceux que l'on vient de déduire, mais encore du mérite d'un nombre infini d'autres qui ne sont point venus jusqu'à nous (21).

Que si quelques-uns se refroidissoient pour cet ouvrage moral par les choses qu'ils y voient, qui sont du temps auquel il a été écrit, et qui ne sont point selon leurs mœurs, que peuvent-ils faire de plus utile et de plus agréable pour eux que de se défaire de cette prévention pour leurs coutumes et leurs manières, qui, sans autre discussion , nonseulement les leur fait trouver les meilleures de toutes, mais leur fait presque décider que tout ce qui n'y est pas conforme est méprisable, et qui les prive, dans la lecture des livres des anciens, du plaisir et de l'instruction qu'ils en doivent attendre?

Nous, qui sommes si modernes, serons anciens dans quelques siècles. Alors l'histoire du nôtre fera goûter à la postérité la vénalité des charges, c'està-dire le pouvoir de protéger l'innocence, de punir le crime, et de -faire justice à tout le monde, acheté à deniers comptants comme une métairie; la splendeur des partisans (22) , gens si méprisés chez les Hébreux et chez les Grecs. L'on entendra parler d'une capitale d'un grand royaume où il n'y avoit ni places publiques, ni bains, ni fontaines, ni amphilhéâtres, ni galeries, ni portiques, ni promenoirs, qui étoit pourtant une ville merveilleuse. L'on dira que tout le cours de la vie s'y passoit presque à sor-

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lir de sa maison pour aller se renfermer dans celle d'un autre ; que d'honnêtes fenin)es, qui n'étoient ni marchandes ni hôlelièrcs, avoieut leurs maisons ouvertes à ceux qui payoieiit pour y entrer; que l'on avoit à choisir des des, des cartes et de tous les jeux ; que l'on niangeoit dans ces maisons, et qu'elles étoieut commodes à tout commerce. L'on saura que le peuple ne paroissoit dans la ville que pour y passer avec précipitation; nul entretien, nulle familiarité; que tout y étoit farouche et comme alarmé par le bruit des chars (|u'il falloit éviter, et qui s'abaudonnoient au milieu des rues, comme on fait dans une lice pour remporter le prix de la course. L'on apprendra sans étonncment qu'en pleine paix, et dans ime tranquillité publique, des citoyens entroient dans les temples, alloient voir des femmes, ou visitoient leurs amis, avec des armes offensives, et qu'il n'y avoit presque personne qui n'etit à son côté de quoi pouvoir d'un seul coup en tuer un autre. Ou si ceux qui viendront après nous, rebutés par des mœurs si étranges et si différentes des leurs, se dégoillent par là de nos mémoires, de nos poésies, de notre comique et de nos satires, pouvonsnous ne les pas plaindre par avance de se priver eux-mêmes, par cette fausse délicatesse, de la lecture de si beaux ouvrages, si travaillés, si réguliers, et de la connoissance du plus beau règne dont jamais l'histoire ait été embellie?

Ayons donc pour les livres des anciens celte même indulgence que nous espérons nous-mêmes de la postérité, persuadés que les hommes n'ont point d'usages ni de coutumes qui soient de tous les siècles ; qu'elles changent avec les temps; que nous sommes trop éloignés de celles qui ont passe, et trop proches de celles qui régnent encore, pour être dans la distance qu'il faut pour faire des unes et des autres un juste discernement. Alors, ni ce que nous appelons la politesse de nos mœurs, ni la bienséance de nos coutumes, ni notre faste, ni notre magnificence, ne nous préviendront pas davantage contre la vie simple des Athéniens que contre celle des premiers hommes, grands par eux-mêmes, et indépendamment de mille choses extérieures qui ont été depuis inventées pour suppléer peut-être ù cette véritable grandeur qui n'est plus.

La nature se montroit en eux dans toute sa pureté et sa dignité, et n'étoit point encore souillée par la vanité, par le luxe et par la sotte ambition. Un homme n'étoit honoré sur la terre qu'à cause de sa force ou de sa vertu : il n'éloit point riche par des charges ou des pensions, mais par son champ, par ses troupeaux, par ses enfants et ses serviteurs : sa nourriture étoit saine et naturelle, les fruils de la terre, le lait de ses animaux et de ses brebis ; ses vêlements simples et uniformes, leurs laines, leurs toisons; ses plaisirs innocents, une grande récolte, J

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le mariage de ses enfants, l'union avec ses voisins, la paix dans sa famille. Rien n'est plus opposé à nos mœurs que toutes ces choses, mais l'éloignement des temps nous les fait goûter, ainsi que la distance des lieux nous fait recevoir tout ce que les diverses relations ou les livres de voyages nous apprennent des pays lointains et des nations étrangères.

Ils racontent une religion, une police, une manière de se nourrir, de s'habiller, de bâtir et de faire la guerre, qu'on ne savoit point; des mœurs que l'on ignoroil. Celles qui approchent des nôtres nous touchent, celles qui s'en éloignent nous étonnent; mais toutes nous amusent. Moins rebutés par la barbarie des manières et des coutumes de peuples si éloignés , qu'instruits et même réjouis par leur nouveauté, il nous suffit que ceux dont il s'agit soient Siamois, Chinois, Nègres ou Abyssins.

Or ceux dont Théophrasie nous peint les mœurs dans ses Caiactcres étoient Athéniens, et nous sommes François : et si nous joignons à In diversité des lieux et du climat le long intervalle des temps, et que nous considérions que ce livre a pu être écrit la dernière année de la cent quinzième olympiade, trois cent quatorze ans avant l'ère chrétienne', cl

' L'an 314 avant J. C. répond à la .seconde moitit- de la li»isième année et à la prcniièic nioitic de la quatiiinic année de la cwi"^ olympiade; [et non .'i la dtiniérc année de la cxv«.

Lk BRt'YÈrF.. I. 3

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qu'ainsi il y a deux mille aus accomplis que vivoit ce peuple d'Athcucs dont il fait la peinture, nous admirerons de nous y reconnoîire nous-mêmes, nos amis, nos ennemis, ceux avec qui nous vivons, et que cette ressemblance avec des hommes séparés par tant de siècles soit si entière. En effet, les hommes n'ont point changé selon le cœur et selon les passions; ils sont encore tels qu ils étoient alors et qu'ils sont marqués dans Théophrasle : vains, dissimulés, flatteurs, intéressés, effrontés, importuns, défiants, médisants, querclleux ', superstitieux.

11 est vrai, Athènes étoit libre; c'éloil le centre d'une république : ses citoyens étoient égaux; ils ne rougissoient point l'un de l'autre ; ils marchoient jjresque seuls et à pied dans une ville propre, paisible et spacieuse, enlroient dans les boutiques et dans les marchés, acheloient eux-mêmes les choses nécessaires; 1 émulation d'une cour ne les faisoit point sortir d'une vie commune : ils réservoient leurs esclaves pour les baius, pour les repas, pour le service inlérieur des maisons, pour les voyages : ils passoient une partie de leur vie dans les places, dans les temples, aux anqihithéâlrcs, sur un port, sous des portiques, et au milieu d'une ville dont ils étoient également les maîlrcs. LA, le peuple s'assembloitpour parler ou pour délibérer (23) des affaires

' Querelleurs dans la plupart des éditions niodcnics.

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publiques; ici, il s'entrelcnoit avec les étrangers; ailleurs, les philosophes tantôt enseiguoietit leur doctrine, tantôt conféroient avec leurs disciples. Ces lieux étoient tout à la fois la scène des plaisirs et des affaires. Il y avoit dans ces mœurs cjuel(|ue chose de sitnplc et de populaire , et qui ressemble peu aux nôtres, je l'avoue; mais cependant rpiels hommes en général que les Athéniens ! et quelle ville qu'Athènes! quelles lois! quelle police! quelle valeur! (tuelle discipline ! quelle perfection dans toutes les sciences et dans tous les arts! i7iais quelle politesse dans le commerce ordinaire et dans le langage ! Théophraste, le même Théophraste dont l'on vient de dire de si grandes choses, ce parleur agréable, cet homme qui s'exprimoit divinement, fut reconnu étranger et appelé de ce nom par une simple femme de qui il achctoit des herbes au marché, et qui reconnut, par je ne sais quoi d'allique qui lui manquoit, et que les Romains ont depuis appelé urbanité, qu'il n'étoit pas Athénien ; et Cicéron rapporte que ce grand personnage demeura étonné de voir (Hi'ayant vieilli dans Athènes, possédant si parfaitement le langage attiijue, et en ayant acquis l'accent par une habitude de tant d'années , il ne s'étoit j)u donner ce (juc le simple peuple avoit naturellement et sans nulle peine {'2^). Que si l'on ne laisse pas de lire (juel piefois dans ce traité des Calactcres de certaines mœurs qu'on ne peut excuser,

et qui nous paroissent ridicules, il faut se souvenir qu'elles ont paru telles à 1 héopliraste , qu'il les a regardées comme des vices dont il a fait une peinture naïve, qui fit honte aux Alhéiiiens et qui servit à les rorriçer.

Enfin, dans l'esprit de contenter ceux qui reçoivent froidement tout ce qui appartient aux étrangers rt aux anciens, et qui n'estiment que leurs mœurs, (in les ajoute à cet ouvrage. L'on a cru pouvoir se dispenser de suivre le projet de ce philosophe, soit jiarce qu'il est toujours pernicieux de poursuivre le travail d'autrui, surtout si c'est d'un ancien, ou d'un auteur d'une grande réputation ; soit encore parce que cette unique figure qu'on appelle description ou énumération, employée avec tant de succès dans ces vingt-huit chapitres des Caractères, pourroit en avoir un beaucoup moindre, si elle étoit traitée par un génie fort inférieur à celui de Théophraste.

Au coniraire, se ressouvenant que parini le grand nombre des traités de ce philosophe, rapportés par Diogène Laérce , il s'en trouve un sous le titre de Proverbes, c'est-à-dire de pièces détachées, comme des réflexions ou des remarques; que le premier et le plus grand livre de morale qui ait été fait porte ce même nom dans les divines Ecritures, on s'est trouvé excité, par de si grands modèles, ;i suivre, selon ses forces, une semblable manière d'écrire

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des mœurs (25); et l'on n"a point été délouriié de son entreprise par deux ouvrages de morale qui sont dans les mains de tout le monde, et d'où, faute d'attention, ou par un esprit de critique, quelques uns pourroient penser que ces remarques sont imitées.

L'un, par l'engagement de son auteur ("26), fait servir la métaphysique à la religion, fait connoitre lame , ses passions, ses vices, traite les grands et les sérieux motifs pour conduire à la vertu, et veut rendre l'Iiomme chrétien. L'autre, qui est la production d un esprit instruit par le commerce du monde (27), et dont la délicatesse étoit égale à la pénétration, observant que l'amour-propre est dans l'homme la cause de tous ses foibics, l'attaque sans relâche quelr[ue part où il le trouve ; et cette unique pensée, comme multipliée en mille manières diftérenies, a toujours, par le choix des mots et par la variété de l'expression, la grâce de la nouveauté.

L'on ne suit aucune de ces routes dans l'ouvrage qui est joint à la traduction des Caractoes ; il est tout différent des deux autres que je viens de toucher : moins sublime que le premier, et moins délicat que le second, il ne icnd qu'à rendre l'homme raisonnable, mais par des voies simples et communes, et en l'examinant indifféremment, sans beaucoup de méthode et selon que les divers chapitres y conduisent, par les âges, les sexes et les condi-

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lions, et par les vices, les foibles et le ridicule fjiii y sont attaches.

L'on s'est plus appliqué aux vices de l'esprit, aux 'replis du cœur et à tout l'intérieur de l'homme, que n'a fait Théophraste : et l'on peut dire que, comme ses Caractères , par mille choses extérieures qu'ils font remarquer dans l'homme, par ses actions, ses paroles et ses démarches, apprennent quel est son fond, et font remonter jusques à la source de son dérèglement; tout au contraire, les nouveaux Caractères, déployant d'abord les pensées, les sentiments et les mouvements des hommes, découvrent le principe de leur malice et de leurs foiblesses, font que l'on prévoit aisément tout ce qu'ils sont capables de dire ou de faire, et qu'on ne s'étonne plus de mille actions vicieuses ou frivoles dont leur vie est toute remplie.

Il faut avouer que sur les titres de ces deux ouvrages l'embarras s'est trouvé presque égal. Pour ceux qui partagent le dernier, s'ils ne plaisent point assez, l'on permet d'en suppléer d'autres : mais à l'égard des titres des Caractères de Théophrasie, la même liberté n'est pas accordée, parce qu'on n'est point mattre du bien d'autrui. Il a fallu suivre l'esprit de l'auteur, et les traduire selon le sens le plus proche de la diction grecque, et en même temps selon la plus exacte conformité avec leurs chapitres : ce qui n'est pas une chose facile, parce que souvent la

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signification d'un terme {jrec, traduit en franrois mot pour mot, n'est plus la même dans noire langue : par exemple, ironie est chez nous une raillerie dans la conversation, ou une figure de rhétorique; et chez Théophrasie c'est quelque chose entre la fourberie et la dissimulation , qui n est pourtant ni l'une ni l'autre, mais précisément ce qui est décrit dans le premier chapitre.

Et d'ailleurs les Grecs ont quelquefois deux ou trois termes assez différents pour exprimer des choses qui le sont aussi, et que nous ne saurions {juère rendre que par un seul mot : celte pauvreté embarrasse. En effet, l'on remarque dans cet ouvrage grec trois espèces d'avarice , deux sortes d'importuns, des flatteurs de deux manières, et autant de grands parleurs : de sorte que les caractères de ces personnes semblent rentrer les ims dans les autres au désavantage du titre ; ils ne sont pas aussi toujours suivis et parfaitement conformes, })arce que Théophrasie , emporté qirelquefois par le dessein qu'il a de faire des portraits, se trouve déterminé à ces changements par le caractère et les mœurs du personnage qu'il peint, ou dont il fait la satire (28).

Les d(finilions qui sont au commencement de chaque chapitre ont eu leurs difficidlés. Elles sont courtes et concises dans Théophrasie, selon la force du grec et le style d'Arisiotc (|ui lui en a fourni les

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premières idées : on les a éicndues dans la traduction , pour les rendre intelligibles. Il se lit aussi dans ce traité des phrases qui ne sont pas achevées, et qui forment un sens imparfait, auquel il a été facile de suppléer le véritable; il s y trouve de différentes leçons, quelijues endroits tout à fait interrompus, et qui pouvoient recevoir diverses explications; et pour ne point s'égarer dans ces doutes, on a suivi les meilleurs interprètes.

Enfin, comme cet ouvrage n'est qu'une simple instruction sur les mœurs des hommes, et qu il vise moins à les rendre savants qu'à les rendre sages, l'on s'est trouvé exempt de le charger de longues et curieuses observations ou de doctes commentaires qui rendissent un compte exact de l'antiquité {-9). L'on s'est contenté de mettre de petites notes à coté de certains endroits que l'on a cru les mériter, afin que nuls de ceux qui ont de la justesse, de la vivacité, et à qui il ne manque que d'avoir lu beaucoup, ne se reprochent pas même ce petit défaut, ne puissent être arrêLés dans la lecture des Caractères, et douter un moment du sens de Théophrasle.

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