‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 24 sur 115 · DI': LA RUSTICITÉ · texte numérisé non relu

DI': LA RUSTICITÉ

sine, ils mangent avidement tout ce qu'ils y trouvent, boivent tout d'une haleine une grande lasse de vin pur; ils se cachent pour cela de leur servante , avec qui d'ailleurs ils vont au moulin , et entrent dans les plus petits détails du domestique (4). Ils interrompent leur souper, et se lèvent pour donner une poignée d'herbes aux bêles de charrue (5) qu'ils ont dans leurs étables. Heurie-t-on à leur porte pendant qu ils dînent, ils sont attentifs et curieux. Vous remarquez toujours proche de leur table un gros chien de cour qu'ils appellent à eux, qu'ils empoignent par la gueule, en disant (6) : "Voilà celui qui garde la place, qui prend soin de la maison et de ceux qui sont dedans. " Ces gens, épineux dans les payements qu'on leur fait, rebutent un grand nombre de pièces qu'ils croient légères, ou qui ne brillent pas assez à leurs yeux, et qu'on est obligé de leur changer. Ils sont occupés pendant la nuit d'une charrue, d'un sac, d'une faux, d'une corbeille, et ils révent a qui ils ont prêté ces ustensiles; et lorsqu'ils marchent par la ville : «Combien vaut, demandent-ils aux premiers qu'ils rencontrent, le poisson salé? Les fourrures se vendent-elles bien (7)? N'est-ce pas aujourd hui que les jeux nous ramènent une nouvelle lune (8)?» D'autres fois, ne sachantque dire, ils vous apprennent qu'ils vont se faire raser, et qu'ils ne sortent que pour cela (9). Ce sont ces mêmes personnes que

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l'on entend chanter dans le bain , qui mettent des clous à leurs souliers, et qui, se trouvant tout portés devant la boutique d'Archias (10), achètent euxmêmes des viandes salées, et les apportent à la main en pleine rue.

NOTES

(I) Le texte (jrec nomme une certaine drof^ue qui rendoit l'haleine fort mauvaise le jour qu'on l'avoit prise. [Note de La Bruyère.) La traduction est plus juste que la note. Il y a dans le (ïrec : « Le même jour qu'il a bu « du cycéon. » Le cycéon étoit un mélange de miel, de vin, d'huile et d'orge, qui avoit une vertu purjjative.

{•ïj Le (jrec dit : « aux journaliers qui travaillent dans « leur champ. »

(3) Il paroît qu'il y a ici une transposition dans le (jrec, et qu'il faut traduire : « Ni de paroîlrc surpris des choses « les plus extraordinaires; mais s'ils rencontrent dans « leur chemin un bœuf, etc. »

(4) Le çrec dit seulement : « A laquelle ils aident à n moudre les provisions pour leurs {jens et pour eux- « mêmes. » L'expression de La Bruyère, • Ils vont au mou- « lin, » est un anachronisme. Du temps de Théophraste, on n'ayoit pas encore des moulins communs , mais on faisoit broyer ou moudre le blé que l'on consommoit dans chaque maison, par un esclave, au moyen d'un pilon ou d'une espèce de moulin à bras. (Voyez l'ollux , liv. I, segm. 78, et liv. VII, segm. 180.) Les moulins à eau n'ont

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été inventés que du temps d'Auguste, et l'usage du pilon étoit encore assez général du temps de Pline.

(5) Des bœufs. [Note de La Bruyère.) Le grec dit en généi-al, des bêtes de trait.

(6) Au lieu de : « Heurte-t-on, etc., » le grec dit simplement : " Si quelqu'un frappe à sa porte, il répond « lui-même, appelle son chien, et lui prend la gueule « en disant : Voilà, etc. »

(7) Le grec porte : Lorsqu'il se rend en ville , il de- " mande au premier qu'il rencontre : Combien vaut le « poisson salé? et quel est le prix de.s habits de peaux? » Ces habits étoient le vêtement ordinaire des pâtres, et peut-être des pauvres campagnards en général.

(8) Cela est dit rustiquement; un autre diroit que la nouvelle lune ramène les jeux; et d'ailleurs c'est comme si, le jour de Pâques, quelqu'un disoit : N'est-ce pas aujourd'hui Pâques? (Note rie la Bruyère.) Quoique la version adoptée par La Bruyère soit celle de Casaubon , j'observerai que le mot la néome'nie , que ce savant critique traduit par la noimelle lune, n'est que le simple nom du premier jour du mois, où il y avoit un grand marché à Athènes, et où l'on payoit les intérêts de l'argent. ( Voy. Aristoph., Fpi^. 171 , et .^c/io/., et jVîiJ., acte IV, scène m.) Il ne s'agit pas non plus de jeux, puisqu'il n'y en avoit pas tous les premiers du mois. Selon plusieurs gloses anciennes rapportées par Henri Estienne, le même mot a aussi toutes les significations du mot latin forum. Cette phrase peut donc être traduite ainsi : « Le

" forum célèbre-t-il aujourd'hui la néoménie?» c'est-àdire : " Est-ce aujourd'hui le premier du mois et le jour

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du marché? » Le ridicule n'est pas dans l'expression , mais en partie dans ce que le campa[;nard demande à un homme qu'il rencontre une chose dont il doit être sur avant de se mettre en route, et surtout dans ce qui suit.

(9) Au lieu de « D'autres fois, etc., » le texte porte : « Et il dit sur-le-champ qu'il va en ville pour se faire raser. » Il ne fait donc cette toilette que le premier jour de chaque mois en se rendant au marché. Il y a un trait semblable dans les Acharnéens d'Aristophane, v. 990 ; et Suidas le cite et l'explique en parlant de la neoménie. Du temps de Thcophi-aste , les Athéniens éléfjants paroissent avoir porté les cheveux et la barbe d'une longueur rnoyeime, qui devoit être toujours la même, et on les faisoit par conséquent couper très-souvent. (Voyez chapitre xxvi, note 6 ; et le chapitre v, ci-après.) (j'étoit donc une rusticité de laisser croître les cheveux et la barbe pendant un mois : et cette malpropreté suppose de plus le ridicule, reproché dans le chapitre x à l'avare, de se faire raser ensuite jusqu'à la peau , afin que les cheveux ne dépassent pas de sitôt la juste mesure.

(10) Fameux marchand de chairs salées, nourriture ordinaire du peuple. [Note de La Bruyère.) Il fatloit dire, de poisson salé.

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