CHAPITRE X
BF. l'épargne sordidk.
Celte espèce d'avarice est ilans les hommes luic passion de vouloir ménager les plus petites choses sans aucune fin honnête (1). C'est dans cet esprit (lue fjuclijucs-uns , recevant tous les mois le loyer de leur maison, ne négligent pas d'aller eux-mêmes demander la moitié d'une obole qui mauquoit au dernier payement qu'on leur a fait (2); que d'autres, faisant l'effort de donner à manger chez eux (3), ne sont occupés pendant le repas qu'à compter le nombre de fois que chacun des conviés demande ù boire. Ce sont eux encore dont la portion des prémices (4) des viandes que l'ou envoie sur l'autel de Diane est toujours la plus petite. Ils apprécient les choses au-dessous de ce qu'elles valent; et de quelque bon marché qu'un autre, en leur rendant compte, veuille se prévaloir, ils lui soutiennent toujours qu'il a acheté trop cher. Implacables à l'égard d'un valet qui aura laissé tomber im pot de terre, ou cassé par malheur quelque vase d'argile, ils lui déduisent cette perte sur sa nourriture : mais si leurs femmes ont perdu seidement un denier (5),
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il faut alors renverser toute uuc maison , déranger les lits , transporter des coffres , et chercher dans les recoins les plus cachés. Lorsqu'ils vendent, ils n ont que cette unique chose en vue, qu il n y ait qu'à perdre pour celui qui achète. 11 n'est permis à personne de cueillir une figue dans leur jardin, de passer au travers de leur champ, de ramasser une petite branche de palmier (6), ou quelques olives qui seront tombées de 1 arbre. Ils vont tous les jours se promener sur leurs terres, en remarquent les bornes, voient si l'on n'y a rien changé, et si elles sont toujours les mêmes. Ils tirent intérêt de l'intérêt même*, et ce n'est qu'à cette condition qu'ils donnent du temps à leurs créanciers. S'ils ont invité à dîner quelques-uns de leurs amis, et qui ne sont que des personnes du peuple (7), ils ne feignent point de leur faire servir un simple hachis; et on les a vus souvent aller euxmêmes au marché pour ces repas, y trouver tout trop cher, et en revenir sans rien acheter. « Ne prenez pas l'habitude, disent-ils ;i leurs femmes, de prêter votre sel,^votre orge, votre farine, ni même du cumin (8) , de la marjolaine (9) , des gâteaux pour l'autel (10), du colon (11), de la laine (l'2); car ces petits détails ne laissent pas de
* Dans les "•■, 8" et 9"^ éditions , le mot même a été omis ou siippiimé.
lOB DE L'ÉPARGNE SOr.DIDE.
monter, à la fin d'une année, à une grosse somme. » Ces avares, en un mot, ont des trousseaux de clefs rouillées dont ils ne se servent point, des cassettes où leur argent est en dépôt, qu'ils n'ouvrent jamais, et qu'ils laissent moisir dans un coin de leur cabin'ct : ils portent des habiis qui leur sont trop courts et trop étroits : les plus petites fioles contiennent plus d'huile qu'il n'eu faut pour les oindre (13) : ils ont la tétc rasée jusqu'au cuir (14); se déchaussent vers le milieu du jour (15) pour épargner leurs souliers; vont trouver les foulons pour obtenir d'eux de ne pas épargner la craie dans la laine qu'ils leur ont donnée à préparer, afin , disent-ils , que leur étoffe se tache moins (16).
NOTES
(1) Le texte grec porte simplement, « La lésine est une « épargne outrée, ou déplacée, de la dépense. »
(2) Littéralement, « Un avare est capable d'aller chez « quelqu'un au bout d'un mois pour rùclamer une demi- « obole. » Tliéopliraste n'ajoute pas quelle étoit la cause
et la nature de cette créance , dont le peu d'importance fait précisément le sel de ce trait; elle u'est que de six liards.
(3) Dans le texte il n'est point question d'un repas que donne l'avare, mais d'un festin auquel il assiste; et le mot grec s'applique particulièrement à ces repas de confrérie