J'ai lu MALnERBE et Théophile '. Us ont tous
1 Tout ce passage semblcroit avoir été inspiré par la lecture des Lettres de Madame de Sévigné , et il en seroit le plus bel éloje. Le recueil n'en fut cependant publié que lon;;temps après la mort de La Bruyère : mais peutêtre en avoit-il eu connoissance pendant qu'elles circuloient manuscrites. Au reste, madame de Sévigné n'étoit pas la seule femme de cette époque qui écrivît des lettres avec un abandon plein de grâce, et une piquante originalité de style.
2 Tliéopbile Yiaud, né h Clérac en 1590, mort à Paris en 1626. On a de lui des tragédies, des élégies, des odes, des sonnets, etc. Il est l'auteur de ces vers :
Ah ! voici le poignard qui du smg de son maître S'esl souillé làcbeuieni 1 II en rougit, le Irnîtrc!
cités par Doileao.
Î)K L'ESPRIT. âl9
deux connu la nature, avec celle différence, que le premier, d'un style plein et uniforme, montre tout H la fois ce qu'elle a de plus beau et de plus noble , de plus naïf et de plus simple : il en fait la peinture ou l'histoire. L'autre, sans choix, sans exactitude, d'une plume libre et inégale, tantôt charge ses descriptions, s'appesantit sur les détails; il fait une anatomie : tantôt il feint, il exagère, il passe le vrai dans la nature, il en fait le roman.
40. Ronsard et Balzac ont eu chacun dans leur genre assez de bon et de mauvais pour former après eux de très-grands hommes en vers et en prose.
41. Marot, par son tour et par son style, sendilc avoir écrit depuis Ronsard : il n'y a guère entre ce premier et nous que la différence de quelijucs mots.
4-2. Ronsard et les auteurs ses contemporains ont plus nui au style qu'ils ne lui ont servi. Ils l'ont retardé dans le chemin de la perfection; ils l'ont exposé à la manquer pour toujours, et à n'y plus revenir. Il est étonnant que les ouvrages de Marot, si naturels et si faciles,^n'aient su faire de Ronsard, d'ailleurs plein de verve et d'enthousiasme, un plus grand poète que Ronsard et que Marot; et, au contraire, que Belleau, Jodelle, et Du Bartas, aient été sitôt suivis d'un Racax et d'un Maliierp.!:; et que notre langue, ;i peine corronqjue, se soit vue réparée.
-43. Mauot et Rabelais sont inexcusables d'avoir semé l'ordiirc dans leurs écrits : tous deux avoienl assez de génie et de naturel pour pouvoir s'en passer, même à l'égard de ceux qui cherclieui moins à aiiniirer qu'à rire dans un auteur. Rabelais surtout est incompréhensible. Son livre est une énigme, <|uoi (ju'on veuille dire, inexplicable : c'est une chimère, c'est le visage d'une belle femme avec des pieds et une queue de serpent, ou de quelque autre bête plus difforme : c est un monstrueux assemblage d'une morale fine et ingénieuse et d'une sale corruption. Où il est mauvais, il passe bien loin au delà du pire, c'est le charme de la canaille : ofi il est bon , il va jusques à l'exquis et à l'excellent, il peut être le mets des plus délicats.
•44. Deux écrivains ' dans leurs ouvrages ont blâmé MoATAiGiNE ^, que je ne crois pas, aussi bien qu'eux, exempt de toute sorte de blâme : il paroît que tous deux ne Tout estimé en nulle manière. L'un ne pensoit pas assez pour goilter un auteur qui pense beaucoup; l'autre pense trop subtilement
■ Nicole et le P. Malcbranclie. Le premier est celui qui ne pense pas assez, et le second celui qui pense trop subtilement.
2 La Bruyère et ses contemporains ccrivoient et prononçoient Montagne ; cependant l'auteur des Essais signoit Montaigne.
DE L'ESI'RIT. îil
j)our s'afconimoder des pensées ([ui son! iiaiiirclles.
45. Un slyle grave, sérieux, scrupuleux, va fort loin : on lit Amyot et Coeffkteau ' : lequel lil-ou (le leurs contemporains? Balzac, pour les ternies et pour l'expression, est nioius vieux que Voiture : mais si ce dernier, pour le tour, pour l'esprit, et ])Our le naturel, n'est pas moderne, et ne ressemble eu rien à nos écrivains, c'est qu'il leur a été plus facile de le négliger que de l'imiter; et que le petit nombre de ceux qui courent après lui ne jieut l'atteindre.
46. Le H** G**^ est immédiatement au-dessous lie rien. H y a bien d'autres ouvrages qui lui ressemblent. Il y a autant d'invention à s'enrichir par
' Coëffeteau (Nicolas), évêque de Marseille, né à Saint- Calais (Sarthc) en 1574, mort à Paris le 21 avril 1623.
2 Le Mercure galant, journal revue mensuelle fondée par Donneau de Visé. C'est par ces initiales H** G**, dont la première est fausse , que ce recueil est désigné dans les éditions des Caractères faites du vivant de La Bruyère, les 6^ et 7« exceptées , où l'on trouve les initiales >I** G**, qui ont de nouveau tté remplacées par H*' G** dans les éditions 8'^ et 9". Dans la Préface de son Discours de réception à l'Académie française, La Bruyère dit qu'il a poussé le soin d'éviter les applications directes jusqu'à employer quelquefois des lettres initiales qui n'ont qu'une signification vaine et incertaine. Malgré cette déclaration, de Visé ne s'y trompa pas, il reconnut que l'initiale II" devait se lire Hermès, qui est le nom grec de Mercure.
f222 DES OUVRAGES
an sot livre , qu'il y a de sottise à 1 acheler : c'est ignorer le goût du peuple que de ne pas hasarder quclijuefois de grandes fadaises.
47. L'on voit bien que l'Opéra est l'ébauche d un grand spectacle : il en donne 1 idée.
Je ne sais pas comment l'Opéra, avec une musique si parfaite et une ilépense toute royale, a pu réussir à m'ennuyer.
Il y a des endroits dans l'Opéra qui laissent en désirer d'autres. Il échappe quehjuefois de souhaiter la fin de tout le spectacle ; c'est faute de théâtre, d'action, et de choses qui intéressent.
h'Opéra jusques à ce jour n'est pas un poème, ce sont des vers; ni un spectacle, depuis que les machines ont disparu par le bon ménage d'Ampliion et de sa race' : c'est un concert, ou ce sont des voix soutenues par des instruments. C'est prendre le change, et cultiver un mauvais goût, que de dire, comme l'on fait, que la machine n'est qu'un amusement d'enfants, et qui ne convient qu'aux Marionnettes- : elle augmente et embellit
' LuUi, et son école, sa faraille.
^ Il s'agit ici du théâtre fondé par Pierre Datclin, dit Brioché, mort à Paris le 25 septembre IGTl , h i'àje de cent cinq ans. — M. .Jal, dans son Dictionnaire critique de biographie et d'Iiistoire (au mot Datelin), a donné d'intéressants dc-tails sur la famille des Brioché et sur le théâtre des Marionnettes.
la ticiion. soutient dans les spectateurs cette douce illusion qui est tout le plaisir du théâtre, où elle jette encore le merveilleux. Il ne faut point de vols, ni de chars, ni de changements, aux Bérénices^ et u Pénélope^ ; il en faut aux Opéras, et le propre de ce spectacle est de tenir les esprits, les yeux et les oreilles, dans un égal enchantement.
48. Ils ont fait le théâtre, ces empressés, les machines, les ballets, les vers, la musique, tout le spectacle; jusqu'à la salle où s est donné le spectacle, j entends le toit et les quatre murs dès leurs fondements : qui doute que la chasse sur l'eau', l'enchantement de la Table*, la merveille ^ du Labyrinthe, ne soient encore de leur invention? J'en juge par le mouvement qu'ils se donnent, et par l'air content dont ils s'applaudissent sur tout le succès. Si je me trompe, et qu'ils n'aient contribué en rien à cette fétc si superbe, si galante, si
' La BÉr.t.MCE de Corneille , et celle de l'acine , représcntt?cs en 1670.
* La l'É.NÉLOPE de l'ahbé Genest, représentée en 1684. 3 Le dimanche 28 août 1688.
* Rendez-vous de chasse de la foret de Chantilly. (.Vo^e de La Bruyère.)
^ Collation très-ingénieuse donnée dans le Labyrinthe de Chantilly. (Xole de La Bruyère. ) Elle eut lieu le 2<J août 1688.
224 I->ES OUVUAGES
longtemps soutenue, et où un seul a suffi pour le
projet et pour la dépense, j'admire deux choses, la
tranquillité et le flegme de celui qui a tout remué,
comme l'embarras et l'aciiou de ceux qui n'ont rien
fait.
49. Les connoisseurs, ou ceux qui se croient tels, se donnent voix délibérativc et décisive sur les spectacles, se cantonnent aussi, et se divisent en des partis contraires, dont chacun, pousse par un tout autre intérêt que par celui du ]>ublic ou de ré(|uitc, admire un certain poémc ou une certaine musique, et siffle toute autre. Ils nuisent également, par celte chaleurà défendre leurs préventions, et ;i la faction opposée, et à leur proj)re cabale : ils découragcut par mille contradictions les poètes et les musiciens, relardent le progrès des sciences cl des arts, en leur ôtant le fruit qu'ils pourroient tirer de 1 éiiiulation et de la liberté qu'auroient plusieurs excellents maîtres de faire chacun dans leur genre, et selon leur génie, de très-beaux ouvrages.
50. D'où vient que Ion rit si librement au théâtre, et que l'on a honte d'y pleurer? Est-il moins dans la nature île s'attendrir sur le pitoyable que d'éclater sur le ridicule? Est-ce laliéraiion des traits qui nous retient? Elle est plus grande dans un ris immodéré que dans la plus anièrc douleur; et l'on détourne son visage pour rire coinmc pour pleurer en la
présence des grands, et de tous ceux que l'on respecte. Est-ce une peine que l'on sent à laisser voir que l'on est tendre, et à marquer ^juelque foiblesse, surtout en un sujet faux, et dont il semble que l'on soit la dupe? Mais sans citer les personnes graves ou les esprits forts qui trouvent du foible dans un ris excessif comme dans les pleurs, ettpii se les défendent cgalcment, qu'attend-on d'une scène tragique? qu'elle fasse rire? El d'ailleurs la vérité n'y règne-t-ellc pas aussi vivement par ses images que dans le comi(jue? l'ame ne va-t-elle pas jusqu'au vrai dans l'un et l'aulre genre avant que de s'émouvoir? est-elle même si aisée à contenter? ne lui faut-il pas encore le vraisemljlable? Comme donc ce n'est point une chose bizarre d'entendre s'élever de tout un amphithéâtre un ris universel sur quelque endroit d'une comédie, et que cela suppose au contraire qu'il est plaisant et très-naïvement exécuté; aussi l'cxlréme violence que chacun se fait à contraindre ses larmes, et le mauvais ris dont on veut les couvrir, prouvent clairement que l'effet naturel du grand tragique seroit de pleurer tout franchement et de concert à la vue l'un de l'aulre, et sans autre embarras que d'essuyer ses larmes : outre qu'après être convenu de s'y abandonner, on éprouvcroit encore qu'il y a souvent moins lieu de craindre de pleurer au tbéâlrc que de s'y morfondre.
22r, DES OUVl'.AGES
51. [iC poëinc tragique vous serre le cœur dés son comnieucemcnt, vous laisse à peine clans tout son progrès la liberté de respirer et le temps de vous remettre; ou, s'il vous donne quelque relâche, c'est pour vous replonger dans de nouveaux abîmes et dans de nouvelles alarmes. Il vous conduit à la terreur par la pitié, ou réciproquement à la pitié par le terrible ; vous mène par les larmes, par les sanglots, par 1 incertitude, par 1 espérance, par la crainle, par les .surprises, et par l'horreur, jusqu à la catastrophe. Ce n'est donc pas un tissu de jolis sentiments, de déclarations tendres, d'entretiens galants, de portraits agréables, de mots doucereux, ou quelquefois assez plaisanis pour faire rire, suivi à la vérité d'une dernière scène où les mutins n'entendent aucune raison ', et où, pour la bienséance, il y a enfin du sang répandu, cl quelque malheureux à qui il en coûte la vie.
52. Ce n'est point assez que les mœurs du thtâtre ne soient point mauvaises, il faut encore quelles soient décentes et instructives. 11 peut y avoir un ridicule si bas , si grossier, ou même si fade et si indifférent, qu il n'est ni permis au poêle d'y faire attention, ni possible aux spcclateursde s'en divertir. Le paysan ou l'ivrogne fournit quelques scènes à un
« Sédition, dénoument vulgaire des tragédies. {Xote de La Bruyère.)
farceur ; il u'cnlrc qu'à peine dans le \ rai conii({ue : comment poiirroit-il faire le fond ou l'action principale de la comédie? « Ces caractères, dit-on, sont naturels.» Ainsi par cette règle on occupera bientôt tout l'amphitlitâtre d'un lacjuais rjui siffle, d'un malade dans sa garde-robe, d un homme ivre qui dort ou qui vomit : y a-t-il rien de plus naturel? (j'cst le propre d'un effcminé de se lever tard, de passer une partie du jour à sa toilette, de se voir au miroir, de se parfumer, de se mettre des mouches, de recevoir des billets et d'y faire réponse. Mettez ce rôle sur la scène : plus longtemps vous le ferez durer, un acte, deux actes, plus il sera naturel et conforme à sou original; mais plus aussi il sera froid et insipide '.
53. 11 semble que le roman et la comédie pourroicnt être aussi utiles qu'ils sont nuisibles : l'on y voit de si grands exemples de constance, de vertu, de tendresse et de désintéressement, de si beaux et de si parfaits caractères , que quand une jeune personne jette de hi sa vue sur tout ce qui l'entoure, ne trouvant que des sujets indignes et fort au-dessous de ce qu'elle vient d'admirer, je m'étonne qu'elle soit capable pour eux de la moindre foiblesse.
' On ne peut douter que La Bruyère n'ait eu en vue ici l'floMME A IHJNMES FOiiTU.NES, comcdic dc Daron.
54. Corneille ne peut être égalé dans les endroits où il excelle, il a pour lors un caractère original et inimitable : mais il est inégal. Ses jiremlères comédies sont sèches, languissantes, et ne laissoient pas espérer qu'il dût ensuite aller si loin; comme ses dernières font qu'on s'étonne qu'il ait pu tomber de si haut. Dans quelques-unes de ses meilleures pièces il y a des fautes inexcusables contre les mœurs; nn style de déclamateur qui arrête l'action et la fait languir; des négligences dans les vers et dans l'expression, qu'on ne peut comprendre en un si grand homme. Ce qu'il y a eu en lui de plus éminent, c'est l'esprit, qu'il avoit sublime, auquel il a été redevable de certains vers les plus heureux qu'on ait jamais lus ailleurs; de la conduite de son théâtre, qu'il a quelquefois hasardée contre les règles des anciens, et enfin de ses dénoûmenis; car il ne s'est pas toujours assujetti au goût des Grecs et à leur grande simplicité : il a aimé au contraire à charger la scène d'événements dont il est presque toujours sorti avec succès : admirable surtout par l'extrême variété et le peu de rapport qui se trouve ])Our le dessein entre un si grand nombre de poèmes (pi'il a composés. Il semble qu'il y ait j)lus de ressemblance dans ceux de Racine, et qui tendent un peu plus à une même chose; mais il est égal, soutenu, toujours le même partout, soit pour le dessein et la conduite de ses pièces, qui sont justes,
DE L'ESPRIT. ââ9
régulières, prises clans le bon sens et clans la nature , soii j)our la versification, fjui est correcte, riche dans ses rimes, éléjanle, nombreuse, harmonieuse : exact imitateur des anciens, dont il a suivi scrupuleusement la netteté et la simplicité de l'action; à fjiii le grand et le merveilleux n'ont pas même manqué, ainsi qu'à Corneille ni le touchant ni le pathétique. Quelle plus grande tendresse que celle qui est répandue dans tout le Cid , dans Polycucie, et dans les Horaces? Quelle grandeur ne se remarque point en Mithridate , en Porus et en Burrhus? Ces passions encore favorites des anciens, cjue les tragiffuesaimoient ;'i exciter sur les théâtres, et qu'on nomme la terreur et la pitié, ont été connues de ces deux poètes. Oreste, dans VAndromafjue de Racine, et Phèdre du même auteur, comme ÏOEdipe et les Horaces de Corneille, en sont la preuve. Si cependant il est permis de faire entre eux cjuelfjue comparaison, et de les marquer l'un et l'autre par ce (ju'ils ont eu de plus propre , et par ce qui éclate le plus ordinairement dans leurs ouvrages , peut-être qu'on pourroit parler ai.nsi : « Corneille nous assujettit à ses caractères et à ses idées, Racine se conforme aux nôtres : celui-là peint les hommes comme ils devroieut être, celui-ci les peint tels cpi'ils sont. 11 y a plus dans le premier de ce que l'on admire, et de ce cjue Ion doit même imiter; il y a plus dans le second de ce que l'on reconnoît dans les autres.
ou de ce que l'on éprouve dans soi-même. L'un élève, étonne, maîtrise, instruit; l'autre plaît, remue, touche, pénètre. Ce ffu'il y a de plus beau, de plus noble, et de plus impérieux dans la raison, est manié par le premier; et par l'autre, ce qu'il y a de plus flatteur et de plus délicat dans la passion. Ce sont dans celui-là des maximes, des règles, et des préceptes ; et dans celui-ci du {joût et des sentiments. L'on est plus occupé aux pièces de Corneille; l'on est plus ébranlé et plus attendri à celles de Racine. Corneille est plus moral ; Racine, plus naturel. Il semble que l'un imite Sopiioclr, et que l'autre doit plus à EuniriDE. "
55. Le peuple appelle éloquence la facilité que quelques-uns ont de parler seuls et longtemps, joiiile à rcmportement du geste, à l'éclat de la voix , et à la force des poumons. Les pédants ne l'admettent aussi que dans le discours oratoire, et ne la distinguent pas de l'entassement des Hgures, de l'usage des grands mots, et de la rondeur des périodes.
Il semble que la logique est l'arl de convaincre de quelque vérité; et l'éloquence un don de l'ame, lequel nous rend maîtres du cœur et de l'esprit des autres; qui fait que nous leur inspirons ou que nous leur persuadons tout ce qui nous plaît.
L'éloquence peut se trouver dans les enireiicns et dans tout genre d'écrire. Elle est rarement ofi
un la cherche, et elle est qiielffuef<;is où on ne la thcrchc point.
L éloquence est au sublime ce que le tout est à sa partie.
Qu'est-ce que le sublime? Il ne paroît pas qu'on I ait tlt-fini. Est-ce une figure? Naît-il des figures, ou (lu moins de quelques figures? Tout genre d'ccrire reçoit-il le sublime, ou s'il n'y a que les grands sujets qui en soient capables? Peut-il briller autre chose dans l'ëglogue qu'un beau naturel, et dans les lettres familières comme dans les conversations ipi'une grande délicatesse? ou plutôt le naturel et le délicat ne sont-ils pas le sublime des ouvrages dont ils font la perfection? Qu'est-ce que le sublime? Où entre le sublime?
Les synonymes sont plusieurs dictions ou plusieurs phrases différentes f[ui signifient une même chose. L'antithèse est une opposition de deux vérités qui se donnent du jour l'une à l'autre. La métaphore ou la comparaison enij)runte d'une chose étrangère une image sensible et naturelle d une vérité. L hvperbole exprime au delà de la vérité pour ramener l'esprit à la mieux connoîlre. Le sublime ne peint (jue la vérité, mais en un sujet noble ; il la peint toute entière, dans sa cause et dans son effet; il est l'expression ou l'ininge la plus digne de cette vérité. Les esprits médiocres ne trouvent point l'unique expression, et usent de synonynies.
Les jeunes {jeus sont éblouis de l'éclat tie l'antithèse, et s'en servent. Les esprits justes, et qui aiment à faire des images qui soient précises, donnent naturellement dans la comparaison et la métaphore. Les esprits vifs, pleins de feu, et qu'une vaste imagination emporte hors des règles et de la justesse, ne peuvent s assouvir de l'hyperbole. Pour le sublime, il n'y a même entre les grands génies que les plus élevés qui en soient capables.
56. Tout écrivain, pour écrire nettement, doit se mettre à la jjlace de ses lecteurs, examiner son propre ouvrage comme qiielijue chose qui lui est nouveau, qu'il lit pour la première fois, où il n'a nulle part, et que l'auteur auroit soumis à sa critique; et se persuader ensuite qu'on n'est pas entendu seulement à cause que l'on s'entend soi-même, mais parce qu'on est en effet intelligible.
57. L'on n'écrit que pour élre entendu; mais il faut du moins en écrivant faire entendre de belles choses. L'on doit avoir une diction pure, et user de termes qui soient propres, il est vrai; mais il faut que ces termes si propres expriment des pensées nobles, vives, solides, et qui renferment un trèsbeau sens. C'est faire de la pureté et de la clarté du discours un mauvais usage que de les faire servir à une matière aride, infructueuse, qui est sans sel, sans utilité, sans nouveauté. Que sert aux lecteurs de comprendre aisément et sans peine des
choses frivoles et puériles, quelquefois fades et communes, et d'être moins inccriains de la pensée d'un auteur qu'ennuyés de son ouvrage?
Si l'on jette quelque profondeur dans certains écrits; si l'on affecte une finesse de tour, et quel- (|ucfois une trop grande délicatesse, ce n'est que |),ir la bonne opinion qu'on a de ses lecteurs.
58. L'on a cette incommodité ' à essuyer dans la lecture des livres faits par des gens de parti et de rnbalc, que l'on n'y voit pas toujours la vérité. Les I lils y sont déguisés , les raisons réciproques n'y -ont point rapportées dans toiftc leur force, ni avec une entière exactitude; et, ce qui use la plus longue [lalience, il faut lire un grand nombre de termes durs et injurieux que se disent des hommes graves, (jui, d'uu point de doctrine ou d'un fait contesté, se font une querelle personnelle. Ces ouvrages ont ( cla de particulier, qu'ils ne méritent ni le cours pi'oiligieux qu'ils ont pendant un certain temps, ni le profond oubli où ils tombent lorsque, le feu et la division venant à s'éteindre , ils deviennent des alnianachs de l'autre année.