‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 86 sur 115 · J'ai vu souhaiter d'être fille, et une belle fille · texte numérisé non relu

J'ai vu souhaiter d'être fille, et une belle fille

t.\ BRUYÈRE, r. 17

depuis treize aus jiis([ues à viDgi-deux, et après cet

âge, de devenir un homme.

4. Quelques jeunes personnes ne connoissent point assez les avantages d'une heureuse nature, cl combien il leur seroit utile de s'y abandonner : elles affoiblisscDt ces dons du ciel, si raies et si fragiles , par des manières affectées cl par une mauvaise imitation : leur son de voi.x et leur ilctnarclic sont empruntés; elles se composent, elles se recherchent, regardent dans un miroir si cils s'éloignent assez de leur naturel. Ce n'est pas san.s peine qu'elles plaisent moins.

5. Chez les femmes, se parer et se farder n'est pas, je l'avoue, parler contre sa pensée; c'est plus aussi que le travestissement et la mascarade, où l'on ne se donne point pour ce que Ion paroîi être, mais où l'on pense seulement à se cacher cl ;'i se faire ignorer; c'est chercher à imposer aux yeux, et vouloir paroîlre selon l'extérieur contre la vérilu : c'est une espèce de menterie.

Il faut juger des femmes depuis la chaussure jusqu'à la coiffure exclusivenicui, à j)eu près comnio on mesure le poisson entre (jucue et tête.

6. Si les femmes veulent seulement être belles ;i leurs propres yeux et se plaire à elles-mêmes, elles peuvent sans doute, dans la manière de s'embellir, dans le choix des ajustements et de la parure, suivre leur goût et leur caprice; mais si c'est aux hommes

qu'elles désirent de plaire, si cesi pour eux qu'elles se fardent ou qu'elles s'enluminent, j'ai recueilli les voix, et je leur prononce, de la part de tous les hommes ou de la plus grande partie, que le blanc et le rouge les rendent affreuses et dégoûtantes; que le rouge seul les vieillit et les déguise; qu'ils liaïsseul autant à les voir avec de la céruse sur le visage qu'avec de fausses dents en la bouche, et des boules de cire dans les niûchoires; qu'ils protestent sérieusement contre tout l'artifice dont elles usent pour se rendre laides; etquc, bien loin d'en répondre devant Dieu, il semble au contraire qu'il leur ait réservé ce dernier et infaillible moyen de guérir des femmes.

Si les femmes étoient telles naturellement qu'elles le deviennent par artifice, qu'elles perdissent en un moment toute la fraîcheur de leur teint, qu'elles eussent le visage aussi allumé et aussi plombé qu'elles ^ le font par le rouge et par la peinture dont elles se fardent, elles seroient inconsolables,

7. Une femme coquette ne se rend point sur la passion de plaire , et sur l'opinion qu'elle a de sa beauté; elle regarde le temps et les années comme quelque chose seulement qui ride et qui enlaidit les autres femmes; elle oublie du moins que l'âge est écrit sur le visage. La même parure qui a autrefois embelli sajeunesse défigure enfin sa personne , éclaire les défauts de sa vieillesse. La mignardise

et l'affeciaiion l'accompagnent dans la douleur ci

dans la fièvre : elle meurt parée et en rubans de

couleur.

8. Lise enlend dire d'une autre coquette qu'elle se moque de se piquer de jeunesse , et de vouloir user d'ajustements qui ne conviennent plus à une femme de quarante ans. Lise les a accomplis; mais les années pour elle ont moins de douze mois, et ne la vieillissent point. Elle le croit ainsi; et, pendant qu'elle se regarde au miroir, qu'elle met du rouge sur son visage et qu'elle place des mouches, elle convient qu'il n'est pas permis à un certain âge de faire la jeune, et que Clarice, en effet, avec ses mouches et son rouge, est ridicule.

9. Les femmes se préparent pour leurs amants, si elles les attendent : mais, si elles en sont surprises, elles oublient à leur arrivée l'état où elles se trouvent; elles ne se voient plus. Elles ont plus de loisir avec les indifférents; elles sentent le désordre où elles sont, s'ajustent en leur présence, ou disparoissent un moment, et reviennent parées.

10. Un beau visage est le plus beau de tous les spectacles ; et l'harmonie la plus douce est le son de la voix de celle que l'on aime.

H. L'agrément est arbitraire : la beauté est quelque chose de plus réel et de plus indépendant du goût et de l'opinion.

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