‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 89 sur 115 · A juger de cette femme par sa beauté, sa jeu · texte numérisé non relu

A juger de cette femme par sa beauté, sa jeu

nessc, sa fierlé, ses tlcdains, il n'y a personne qui doute que ce ne soit un lic'ros qui doive un jour la charmer : son choix est fait, c'est un petit monstre qui manque d'esprit.

28. 11 y a des femmes déjà flétries , qui , par leur complexion ou par leur mauvais caractère, sont naturellement la ressource des jeunes gens qui n'ont pas assez de bien. Je ne sais qui est plus à plaindre, ou dune femme avancée en âge qui a besoin d'un cavalier, ou d'un cavalier qui a besoin d'une vieille.

29. Le rebut de la cour est reçu à la ville dans une ruelle , où il défait le magistrat même en cravate et en habit gris, ainsi que le bourgeois en baudrier, les écarte, et devient maître de la place : il est écoulé, il est aimé; on ne tient guère plus d'un moment contre une écharpe d'or et une plume blanche , contre un homme cjui parle au Roi et voit les ministres. Il fait des jaloux et des jalousés; on l'admire, il fait envie : à quatre lieues de là, il fait pitié.

30. L'n homme de la ville est pour une femme de province ce qu'est pour une femme de la ville uu homme de la cour.

31. A un homme vain, indiscret, qui est grand parleur et mauvais plaisant, qui parle de soi avec confiance, et des autres avec mépris; impétueux, altier, entreprenant, sans mœurs ni probité, de nul

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jugement et d'une imagination très-libre, il ne lui manque plus, pour être adoré de bien des femmes, ijiie de beaux traits et la taille belle.

32. Est-ce en vue du secret, ou par un goût hy- [jocoudre , cjue cette femme aime un valet; cette autre, un moine; et Dorinne, son médecin?

33. Roscius ' entre sur la scène de bonne grâce : nui, Lélie; et j'ajoute encore qu'il a les jambes bien tournées, qu'il joue bien, et de longs rôles; et pour déclamer parfaitement il ne lui manque, comme ou le dit, que de parier avec la bouche : mais est-il le seul qui ait de l'agrément dans ce qu'il fait? et ce qu'il fait, est-ce la chose la plus woble et la plus honnête que l'on puisse faire? l'ioscius d'ailleurs ne peut être à vous ; il est à une autre; et, quand cela ne seroit pas ainsi, il est retenu : Claudie attend, pour l'avoir, qu'il se soit dégoûté de Messaline. Prenez Batlnile, Lélie : où irouverez-vous , je ne dis pas dans l'ordre des chevaliers que vous dédaignez , mais même parmi les farceurs, un jeune homme qui s'élève si haut

■ Sans traduire les noms antiques par des noms n;otlcrnes , comme l'ont fait hardiment des fabiicateurs de clefs, on peut croire que, dans tout ce paragraphe, La hruyère dirige les traits de son ironie amère contre quelques ;;randes dames de ce temps , qui se disputoient scandaleusement la possession de certains comédiens , danseurs ou musiciens, tels que Baron, l'ccourt, Beauchamp, et autres.

eu dansant, et qui passe ^ mieux la capriole? Voudriez-vous le sauteur Cobus , qui, jetant ses pieds en avant, tourne une fois en l'air avant que de tomber à terre? Ignorez- vous qu'il n'est plus jeune? Pour Bathylle, dites-vous, la presse y est trop grande; et il refuse plus de femmes qu'il n'en agrée. Mais vous avez Dracon le joueur de flûte : nul autre de son métier n'enfle plus décemment ses oues en soufflant dans le hautbois ou le flageolet ; car c'est une chose infinie que le nombre des instruments qu'il fait parler : plaisant d'ailleurs, il fait rire jusqu'aux enfants et aux femmelettes. Qui mange et qui boit mieux que Dracon en un seul repas? Il enivre toute une compagnie, et il se rend le dernier. Vous soupirez, Lélie : est-ce que Dracon auroit fait un choix, ou que malheureusement ou vous auroit prévenue? Se seroit-il enfin engagé à Cèsonie, qui l'a tant couru, qui lui a sacrifié une grande foule d'amants, je dirai même toute la fleur des Romains? à Césonie, qui est d'une famille patricienne, qui est si jeune, si belle, et si sérieuse? Je vous plains, Lélie, si vous avez pris par contagion ce nouveau goût qu'ont tant de femmes romaines pour ce qu'on appelle des hommes publics, et exposés par leur condition à la vue des

' Qui fasse, leçon fautive de la plupart des éditions niodei"ne.s.

autres. Que ferez-vous, lorsque le meilleur en ce genre vous est enlevé? Il reste encore Bionte le questionnaire ' : le peuple ne parle que de sa force et de son adresse; c'est un jeune homme qui a les c'paules larges et la taille ramassée , un nègre d'ailleurs, un homme noir.

34. Pour les femmes du monde, un jardinier est un jardinier, et un maçon est un maçon : pour (|uelques autres plus retirées , un maçon est un homme , un jardinier est un homme. Tout est tentation à qui la craint.

35. Quelques femmes donnent aux couvents- et à leurs amants : galantes et bienfactrices ^, elles ont jusque dans l'enceinte de l'aulcl des tribunes et des oratoires où elles lisent des billets tendres, et où personne ne voit qu'elles ne prient point Dieu.

36. Qu'est-ce qu'une femme que l'on dirige? estce une femme plus complaisante pour son mari, plus douce pour ses domestiques, plus appliquée à sa famille et à ses affaires, plus ardente et plus sincère pour ses amis; qui^ soit 'moins esclave de son humeur, moins attachée à ses intérêts; qui aime moins les commodités de la vie; je ne dis pas qui fasse des largesses à ses enfants, qui sont dcja riches,

' Le bourreau.

^ Convcnls, pour couvents, orthographe du XVM<^ siècle.

' Bienfaitrices, dans les éditions modernes.

mais qui, opulente elle-même et accablée du superflu, leur fournisse le nécessaire, et leur rende au moins la justice qu'elle leur doit; qui soit plus exempte d'amour de soi-même et d'éloignement pour les autres; qui soit plus libre de tous attachements humains?" >'on, dites-vous, ce n'est rien de toutes ces choses. » J'insiste, et je vous demande : « Qu'est-ce doue qu'une femme que l'on dirige? » Je vous entends, c'est une femme qui a un directeur.

37. Si le confesseur et le directeur ne conviennent point sur une règle de conduite , qui sera le tiers qu'une femme prendra pour surarbitre?

38. Le capiial pour une femme n'est pas d'avoir uu directeur, mais de vivre si uniment qu'elle s'en puisse passer.

39. Si une femme pouvoit dire à son confesseur, avec ses autres foiblesses, celle qu'elle a pour son directeur, et le temps qu'elle perd dans son entretien, peut-être lui seroit-il donné pour pénitence d'y renoncer.

40. Je voudrois qu'il me fût permis de crier de toute ma force à ces hommes saints qui ont été autrefois blessés des femmes : " Fuyez les femmes , ne les dirigez point; laissez à d'autres le soin de leur salut.»

41. C'est trop contre un mari d'être coquette et dévote : une femme devroit opter.

42. J'ai différé à le dire, et j'en ai souffert; mais enfin il m'échappe , et j'espère ntême que ma

franchise sera mile à celles qui, n'ayant pas assez d'un confesseur pour leur conduite, n'usent d'aucun discernement dans le choix de leurs directeurs. .le ne sors pas d'admiration et d'étonnement à la vue de certains personnages que je ne nomme point. J'ouvre de fort grands yeu.v sur eux ; je les contemple : ils parlent, je prcie l'oreille ; je m'informe ; on me dit des faits, je les recueille; et je ne comprends pas comment des gens en qui je crois voir toutes choses diamétralement opposées au bon esprit, au sens droit, à l'expérience des affaires du monde, à la connoissance de l'homme, à la science de la religion et des mœurs, présument que Dieu doive renouveler en nos jours la merveille de l'apostolat, et faire un miracle en leurs personnes, en les rendant capables, tout simples et petits esprits qu'ils sont, du ministère des âmes, celui de tous le plus délicat et le plus sublime : et si au contraire ils se croient nés pour un emploi si relevé , si difficile , accordé à si peu de personnes, et qu'ils se persuadent de ne faire en cela qu'exercer leurs talents naturels et suivre une vocation ordinaire, je le comprends encore moins.

Je vois bien que le goût qu'il y a à devenir le dépositaire du secret des familles, à se rendre nécessaire pour les réconciliations, à procurer des commissions ou à placer des domestiques, à trouver toutes les portes ouvertes dans les maisons des grands,

il manger souvent à de bonnes tables, à se promener en carrosse dans une grande ville , et à faire de délicieuses retraites à la campagne, à voir plusieurs personnes de nom et de distinction s'intéresser à sa vie et sa sanié, et à ménager pour les autres et pour soi-même tous les inléréis humains; je vois bien, encore une fois, que cela seul a fait imaginer le spécieux et irrépréhensible prétexte du soin des âmes, et semé dans le monde cette pépinière intarissable de directeurs.

43. La dévotion ' vient à fjuehjues-uns, et surtout aux femmes, comme une passion, ou comme le foible d'un ceriain âge, ou comme une mode qu'il faut suivre : elles comptoient autrefois une semaine par les jours de jeu, de spectacle, de concert, de mascarade , ou d'un joli sermon. Elles alloieut le lundi perdre leur argent chez Ismène, le mardi leur temps chez Climène, et le mercredi leur réputation chez Célimène : elles savoient dès la veille toute la joie qu'elles dévoient avoir le jour d'après el le lendemain : elles jouissoient tout à la fois du plaisir présent et de celui qui ne leur pouvoit manquer; elles auroient souhaité de les pouvoir rassembler tous en un seul jour : c'étoit alors leur unique inquiétude, et tout le sujet de leurs distractions; et si elles se trouvoient quelquefois à rO/>é/a,

' La fausse dévolioii. (A'ote de La Bruyère, 6" édition.

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elles y regrelioient la comédie. Aiilrc leinps, autres mœurs : elles outrent l'austérité et la retraite ; elles n'ouvrent plus les yeux, qui leur sont donnés pour voir ; elles ne mettent plus leurs sens à aucun usage et, chose incroyable! elles parlent peu : elles pensent encore et assez bien d'elles-mêmes , comme assez mal des autres. Il y a chez elles une émulation lie venu et de réforme, qui tient quelque chose de la jalousie ; elles nehaïssentpas de primer dans ce nou \eau genre de vie, comme elles faisoienl dans celu qu'elles viennent de quitter par politique ou par dé- [[oiit. Elles se perdoient gaiement par la galanterie, par la boiuie chère et par l'oisiveté; et elles se perdent tristement par la présomption et par l'envie.

44. Si j'épouse, Ilermas, une femme avare, elle ne me ruinera point; si une joueuse, elle pourra s'enrichir; si une savante, elle saura m'instruire; si une prude, elle ne sera point emportée; si une emportée, elle exeicera ma patience ; si une coquette, elle voudra me plaire; si une galante, elle le sera peut-être jusqu'à m'aimer; si une dévote ', répondez, Hcrmas, que dois-je attendre de celle qui veut tromper Dieu, et qui se trompe elle-inéme?

45. Une femme est aisée à gouverner, pourvu •jue ce soit un homme qui s'en donne la peine. LU seul même en gouverne plusieurs : il cultive leur

' Fr.usse dévote. (Note de La Bruyère.)

esprit et leur mémoire, fixe et détermine leur religion ; il entreprend même de régler leur cœur. Elles n'approuvent et ne désapprouvent, ne louent et ne condamnent qu'après avoir consulté ses yeux et son visage. Il esl le dépositaire de leurs joies et de leurs chagrins, de leurs désirs, de leurs jalousies, de leurs haines et de leurs amours; il les fait rompre avec leurs galants; il les hrouille et les réconcilie avec leurs maris, et il profite des interrègnes. 11 prend soin de leurs affaires, sollicite leurs procès, et voit leurs juges ; il leur donne son médecin, son marchand, ses ouvriers; il s'ingère de les loger, de les meubler; et il ordonne de leur équipage. On le voit avec elles dans leurs carrosses, dans les rues d'une ville , et aux promenades, ainsi que dans leur banc à un sermon, et dans leur loge à la comédie; il fait avec elles les mêmes visites; il les accompagne au bain, aux eaux, dans les voyages ; il a le plus commode appartement chez elles à la campagne. H vieillit sans déchoir de son autorité : un peu d'esprit et beaucoup de temps à perdre lui suffit pour la conserver : les enfants, les héritiers, la bru, la nièce, les domestiques, tout en dépend. Il a commencé par se faire estimer; il finit par se faire craindre. Cet ami si ancien, si nécessaire, meurt sans qu'on le pleure; et dix femmes dont il étoit le tyran héritent, par sa mort, de la liberté.

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