‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 91 sur 115 · Un homme qui seroit en peine de connoîire · texte numérisé non relu

Un homme qui seroit en peine de connoîire

s'il change, s'il commence à vieillir, peut consulter les yeux d'une jeune femme rju'il aborde, et le (on dont elle lui parle : il apprendra ce qu'il craint de savoir. Rude école !

65. Une femme qui n a jamais les yeux rpie sur une même personne, ou qui les en dctourno toujours, fait penser d'elle la même chose.

66. Il coûte peu aux femmes de dire ce qu'elles ne sentent point : il coûte encore moins aux hommes de dire ce qu'ils sentent.

67. 11 arrive quelquefois qu'une femme cache à un homme toute la passion qu'elle sent pour lui, pendant ([ue de son côté il feint pour elle toute celle qu'il ne sent pas.

68. L'on suppose un homme indifférent, mais qui voudroit persuader à une femme une passion qu'il ne sent pas; et l'on demande s'il ne lui seroit pas plus aisé d'imposer à celle dont il est aimé qu'à celle qui ne l'aime point.

69. Un homme peut tron)per une femme par un feint attachement, pourvu qu'il n'en ait pas ailleurs un véritable.

70. Un homme éclate contre une femme qui ne l'aime plus, et se console : une femme fait moins de bruit quand elle est quittée, et demeure longtemps inconsolable.

71. Les femmes guérissent de leur paresse j)ar la vanité ou par l'amour.

La paresse, au contraire, dans les femmes vives, est le présage de l'amour.

72. 11 est fort sûr qu'une femme qui écrit avec emporlcment est emportée; il est moins clair qu'elle soit touchée. Il semble qu'une passion vive et tendre est morne et silencieuse ; et que le plus pressant intérêt d'une femme qui n'est plus libre, celui qui l'agite davantage, est moins de persuader qu'elle aime que de s'assurer si elle est aimée.

73. G/)cè;e n'aime pas les femmes; elle hait leur commerce et leurs visites, se fait celer pour elles, et souvent pour ses amis, dont le nombre est petit, à qui elle est sévère , qu'elle resserre dans leur ordre, sans leur permettre rien de ce qui passe l'amitié : elle est distraite avec eux, leur répond par des monosyllabes, et semble cherchera s'en défaire. Elle est solitaire et farouche dans sa maison; sa porte est mieux gardée, et sa chambre plus inaccessible que celles de Monthoron^ et d'Hcmery'^. Une seule, Corinne, y est attendue, y est

' l'ierre du Puçet, sieur de Montlioion ou Montauroii, trésorier de l'éparfjne, le même à qui Corneille dédia sa tra{jédie de CiN.w , en le comparant à Auguste.

^ Michel Particelly, sieur d'Hémery, ou plutôt Emeri, fils d'un paysan de Sienne, et protégé du cardinal Mazarin, fut d'abord contrôleur généréd sous le surintendant des finances Nicolas Bailleul, et devint lui-intme suiintcndant après la démission du maréchal de la Meilleraye.

reçue, et à toutes les heures : on l'embrasse à plusieurs reprises, on croii l'aimer; on lui parle à l'oreille dans un cabinet où elles sont seules; on a soi-même plus de deux oreilles pour récouter; on se plaiut à elle de tout autre que d'elle; on lui dit toutes choses, et on ne lui apprend rien : elle a la confiance de tous les deux. L'on voit Glycère en partie carre'e au bal, au théâtre, dans les jardins publics, sur le chemin de Venouze^, où l'on mange les premiers fruits; quelquefois seule eu litière sur la route du grand faubourg où elle a un verger délicieux, ou à la porte de Canidie-,(^ui a de si beaux secrets, qui promet aux jeunes femmes de secondes noces, et qui en dit le temps et les circonstances. Elle pai"oît ordiuairemeut avec une coiffure plate et négligée, en simple déshabillé, sans corps, et avec des mules; elle est belle en cet équipage; et il ne lui manque que de la fraîcheur. On remarque néanmoins sur elle une riche attache, f|u'ellc dérobe avec soin aux yeux de son mari. Elle le flatte, elle le caresse; elle invente tous les jours pour lui de nouveaux noms; elle na pas d'autre lit (jue celui de ce cher époux, et elle

' Venoiize , Vincennes.

2 Sorcière romaine. Sous ce nom , La Bruyère désigne évidemment ici la Voisin , tireuse de cartes , qui lut brûlée en place de Grève en 1680.

ne veut pas découcher. Le matin , elle se partage entre sa toilette et quelques billets qu'il faut écrire. Un affranchi vient lui parler en secret; c'est Parmenon, qui est favori, qu'elle soutient contre l'antipathie du maître et la jalousie des domestiques. Qui, à la vérité, fait mieux connoîire des intentions, et rapporte mieux une réponse, que Parmenon? qui parle moins de ce qu'il faut taire ? qui sait ouvrir une porte secrète avec moins de bruii? qui conduit plus adroitement par le petit escalier? qui fait mieux sortir par où l'on est entré?

74. Je ne comprends pas comment un mari qui s'abandonne à son humeur et à sa complexion , qui ne cache aucun de ses défauts, et se montre au contraire par ses mauvais endroits, qui est avare, qui est trop négligé dans sou ajusienieut , brusque dans ses réponses, incivil, froid et taciturne, peut espérer de défendre le cœur d'une jeune femme contre les entreprises de son galant, qui emploie la parure et la magnificence, la complaisance, les soins, l'empressement, les dons, la flalterie.

75. Un mari n'a guère un rival qui ne soit de sa main, comme im présent qu'il a autrefois fait à sa femme. Il le loue devant elle de ses belles dents et de sa belle léte; il agrée ses soins; il rei-oit ses visites; et, après ce qui lui vient de son cru, rien ne lui paroît de meilleur goût que le gibier et les truffes que cet ami lui envoie. Il donne à souper,

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et il dil aux conviés : «Goi'ilcz bien cela; il est de

Léandre , et il ne me coûte qii'nu f/rand merci."

1Q. 11 y a telle feiunie qni anéantit ou qui enterre son mari, au point qu'il n'en est fait dans le monde aucune mention : vit-il encore? ne vit-il plus? on en doute. Il ne sert dans sa famille qu'à monircr l'exemple d'un silence timide et d'une parfaite soumission. Il ne lui est dû ni douaire ni conventions; mais à cela près , et qu'il n'accouche pas, il est la femme, et elle le mari. Ils passent les mois entiers dans une même maison sans le moindre danger de se rencontrer; il est vrai seulement qu'ils sont voisins. Monsieur paye le rôtisseur et le cuisinier; et c'est toujours chez Madame qu'on a soupe. Ils n'ont souvent rien de commun, ni le lit, ni la table, pas même le nom : ils vivent à la romaine ou à la grecque ; chacun a le sien ; et ce n'est qu'avec le temps , et après qu'on est initié au jargon d'une ville, qu'on sait enfin que M. B.... est publiquement, depuis vingt années, le mari de madame L... '.

77. Telle auire femme, à qui le désordre manque pour mortifier son mari, y revient par sa noblesse ei ses alliances, par la riche dot quelle a apportée ,

' B. et L. sont encore de ces lettres initiales d'une si- (jnijication vaine et incertaine, que La Bruyère eniployoit pour dépayser ses lecteurs , et les dégoûter des applications.

par les charmes de sa beauté, par son mérite, par ce que quelfpies-uns appelleni vertu.

78. Il y a peu de femmes si parfaites qu'elles empêchent un mari de se repentir, du moins une fois le jour, d'avoir une femme, ou de trouver heureux celui qui n'en a point '.

79. Les douleurs muettes et stupides sont hors d'usage : on pleure, on rtciie, on repète, on est si touchée de la mort de son mari, qu'on n'en oublie pas la moindre circonstance.

80. Ne pourroit-on point découvrir l'art do se faire aimer de sa femme?

81. Une femme insensible est celle qui n'a pas encore vu celui qu'elle doit aimer.

Il y ayoit à Smyrne une très-belle fille qu'on appeloitEmiVe^ctqui étoit moins connue dans toute la ville par sa beauté que par la sévérité de ses mœurs, et surtout par l'indifférence qu'elle conservoit pour tous les hommes, qu'elle voyoit, disoitelle, sans aucun péril, et sans d'autres dispositions que celles où elle se trouvait pour ses amies ou pour ses frères. Elle ne croyolt pas la moindre partie de toutes les folies qu'on disoit que l'amour avoit fait faire dans tous les temps; et celles qu'elle avoit Tiies elle-même, elle ne les pouvoit comprendre :

• « Il y a de bons mariages ; mais il n'y en a point de délicieux. « ((a RocriEFOuCAULn , Maxime 113.1

elle ue connoissoit que l'amitié. Une jeune et charmante personne, à qui elle devoit celte c.vpérience, la lui avoit rendue si douce, qu'elle ne pensoitqu'à la faire durer, et n'imaginoit pas par quel autre sentiment elle pourroit jamais se refroidir sur celui de l'estime et de la confiance, dont elle éloit si contente. Elle ne parloit c^ae d'Eupbrosine (c'étoit Je nom de cette fidèle amie), et tout Smyrne ne parloit que d'elle et d'Euplirosine : leur amitié passoit en proverbe. Emire avoit deux frères qui dtoieut jeunes, d'une excellente beauté, et dont toutes les femmes de la ville étoicnt éprises : et il est vrai qu'elle les aima toujours comme une sœur aime ses frères. Il y eut un prêtre de Jupiter, qui avoit accès dans la maison de son père, à qui elle plut, qui osa le lui déclarer, et ne s'attira que du mépris. Un vieillard, qui, se confiant en sa naissance et en ses grands biens, avoit eu la même audace, eut aussi la même aventure. Elle triomphoit cependant; et c'étoit jusqu'alors au milieu de ses frères, d'un prêtre, et d'un vieillard, qu'elle se disoit in- ; sensible. Il sembla que le ciel voulût l'exposera de plus fortes épreuves,- qui ne servirent néanmoins qu'à la rendre plus vaine, et qu'à l'affermir dans i la réputation d'une fille que l'amour ne pouvoit toucher. De trois amants que ses charmes lui acquirent successivement, et dont elle ne craignit pas de voir toute la passion, le premier, dans un transport

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amoureux, se perça le sein à ses pieils; le second , plein de désespoir de n'être pas c'coulc , alla se faire tuer à la guerre de Crète; et le troisième mourut de langueur et d'insomuie. Celui qui les devoit venger n'avoit pas encore paru. Ce vieillard qui avoit été si malheureux dans ses amours s'en dtoit guéri par des réflexions sur son âge et sur le caracicre de la personne à qui il vouloit plaire : il désira de continuer de la voir; et elle le souffrit. Il lui amena un jour son fils, qui étoit jeune , d'une physionomie agréable, et qui avoit une taille fort noble. Elle le vit avec intérêt, et comme il se tut beaucoup en la présence de son père, elle trouva qu'il n'avoit pas assez d'esprit, et désira qu'il en eût eu davantage. Il la vit seul, parla assez, et avec esprit; et comme il la regarda peu, et qu'il parla encore moins d'elle et de sa beauté, elle fut surprise et comme indignée qu'un homme si bien fait et si spirituel ne fût pas galant. Elle s'entretint de lui avec son amie, qui voulut le voir. Il n'eut des yeux que pour Euphrosine : il lui dit qu'elle étoit belle; et Emire, si indifférente; devenue jalouse, comprit que Ctcsiphon étoit persuadé de ce qu'il disoit, et que non-seulement il étoit galant, mais même qu'il ctoit tendre. Elle se trouva depuis ce temps moins libre avec son amie. Elle désira de les voir ensemble une seconde fois, pour être plus cclaircie; et une seconde entrevue lui fit voir encore plus qu'elle ne

craigaoh de voir, et changea ses soupçons en certitude. Elle s'éloigne d'Euphrosine , ne lui connoît plus le mérite qui l'avoit charmée, perd le goût de sa conversation; elle ne l'aime plus; et ce changement lui fait sentir que l'amour dans sou cœur a pris la place de l'amilié. Clésiplion et Eupbrosine se voient tous les jours, s'aiment, songent à s'épouser, s'épousent. La nouvelle s'en répand par toute la ville; et l'on publie que deux personnes enfin ont eu cette joie si rare de se marier à ce qu'ils aimoient. Emire l'apprend, et s'en désespère. Elle ressent tout son amour ; elle recherche Euphrobiue pour le seul plaisir de revoir Ctésiphon : mais ce jeune mari est encore l'amant de sa femme, et trouve nue maîtresse dans une nouvelle épouse; il ne voit dans Emire que l'amie d'une personne qui lui est chère. Celte fille infortunée perd le sommeil, et ne veut plus manger; clic s'affoiblit; son esprit s'égare; elle prend son frère pour Ctésiphon, etelle lui parle comme à uif amant. Elle se détrompe, rougit de son égarement, elle retombe bientôt dans de plus grands, et n'en rougit plus; elle ne les connoît plus. Alors elle craint les hommes, mais trop tard; c'est sa folie. Elle a des intervalles où sa raison lui revient, etoù elle gémit de la retrouver. La jeunesse de Smyrne, qui l'a vue si fièie et si insensible, trouve que les dieux l'ont trop punie.

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