DU SIEUR DE LA B
Que l'oraison de simple regard dispense et tient lieu selon les Ouiétistes de toutes les autres prières, et même des bonnes œuvres. Qu'elle empêche de faire le bien auquel on se sent porté et qu'on a la volonté de faire. Que sous prétexte de n'écouter que Dieu, et de suivre ses mouvements, on omet les devoirs les plus essentiels. Différence de la doctrine des Catholiques et des Quiétistes sur les motions divines. Contradictions des derniers sur ce sujet.
Lk Directeur. Ah, Madame! quelle consolation pour moi de vous voir aujourd'hui. Je songeois à vous lorsqu'on vous a annoncée, et il me sembloit qu'on ne vous avoit point vue depuis ce jour que je vous dressai un plan de toute notre doctrine, «pie vous comprîtes si bien, et en si peu de temps. Je commençois tout de bon à être fort inquiet de votre santé, qui m'est irès-chère, comme vous sa-
LK BRUYÈRE. III. OSUV. POSTH. 1
vez : il y a dans ma chambre un billet tout écrit que j'allois envoyer ce malin chez vous par le petit saint , pour apprendre de vos nouvelles.
La Pémtente. Il ne vous en auroit pas rapporté de fort bonnes, mon Père; on ne peut être plus languissante que je l'ai été ces jours-ci.
Le Directeur. Vous m'affligez, Madame; mais levez un peu vos coiffes, que je vous voie mieux. Comment! vous avez le meilleur visage du monde; l'œil fort sain, un teint frais, et votre embonpoint ordinaire. Vous verrez, Madame, que ce sout quelques légers accès de fièvre tierce, auxquels vous êtes si sujetle : il y paroît à vos mains.
La Pénitente. Trouvez-vous, mon Père? Cependant je vous dirai que la fièvre est le moindre des maux que j'ai soufferts depuis la dernière visite que je vous ai rendue; j'ai bien eu d'autres peines que celles-là.
Le Directeur. Quoi donc?
La Pénitente. Ah! mon Père! j'ai essuyé des tracasseries et des humeurs de mon mari, qui m'ont pensé faire tourner l'esprit.
Le Directeur. Des leçons de l'indigne homme?
La Pénitente. Ma belle-mère
Le Directeur. Encore?
La Pénitente. Plus ignorante et plus dogmatisante que jamais, mon Père. Elle a remarqué que depuis quelque temps je me dispensois de la prière
que l'on fait régulièrement le soir l et le malin chez moi; que je négligeois d'aller au sermon; et, comme elle dit, d'entendre la parole de Dieu. (Si je vous vois rarement, mon Père, je profile du moins de vos instructions.) Elle a su aussi que je m'étois enfermée tout un dimanche matin, et elle s'est doutée que j avois perdu la messe.
Le Directeur. Xe feignites-vous pas du moins sur le midi d'en aller chercher quelqu'une ù l'église la plus proche? car il faut prévenir les grands scandales par bienséance.
La Pénitente. Oh! oui, mon Père.
Le Directeur. Vous n'entendîtes donc pas la messe?
La Pénitente. Non, Dieu merci, car on n'en disoit plus.
Le Directeur. Vous aviez vos raisons?
La Pénitente. Et de pressantes, mon Père. J Ytois ce jour-là exposée à entendre la messe sans goût, sans attrait, sans la moindre motion divine. Ce fut le jour qu'en suivant votre conseil, je me livrai à Dieu pour la première fois de ma vie, par le parfait abandon; et, après trois bonnes heures de simple regard , j'en sortis comme j'y élois entrée,
1 « L'âme n'e«t pas plutôt appelée au silence intérieur, qu'elle ne doit pas se charger de prières vocales, a [Moyen court, § xvi, p. 67.)
c'est-à-dire clans une sécheresse et une dureté de cœur pour le sacrifice, telle que je me crus fort heureuse de trouver toutes les inesses dites; car autrement étant à l'é;;lisc toute portée , je pouvois succomber, ce qui m'auroil fort éloignée de Dieu. Le DIRECTEUR. Hélas! oui, ma chère Dame, et vous cies au contraire une âme bien chérie de Dieu, d'avoir, comme on dit, perdu la messe ce dimanchelù , en 1 état où vous étiez, sans motion divine, et sans aucune inspiration extraordinaire1. Eh bien! ils vous diront, ces bons catholiques, ces diseurs de prières vocales, ces gens qui récitent leurs psaumes et leurs maiines (je parle de Monsieur votre mari et de Madame votre belle-mère), ils vous diront que toute bonne pensée et toute bonne action vient de Dieu, et est un effet de la grâce prévenante, qui tantôt agit sur le cœur des hommes et leur fait vouloir le bien par voie de douceur et d'insinuation, tantôt va jusqu'à vaincre en eux la résistance qu'ils apportent aux saints mouvements cl aux bonnes inspirations, quelquefois aussi fortifie
1 u L'àme doit se laisser mouvoir par l'esprit vivifiant qui est en elle, en suivant le mouvement de son action et
n'en suivant point d'autre Il faut nécessairement
entrer dans cette voie qui est la motion divine... Il faut donc demeurer en paix, et ne nous mouvoir que quand Dieu nous meut, a Moyeu court, § xxi, p. 80 et 81 ; p. 92 ; et p. 87.)
leur volonté contre le mal et contre les occasions du péché; car voilà leur doctrine. F.t qui ne diroit pas, Madame, qu'elle approche fort de la pureté de la notre , lors surtout qu'ils veulent bien appeler cette grâce prévenante un mouvement divin , et même une motion divine, si la phrase étoit plus Françoise? Car ils avouent que l'homme n'étant point naturellement et de lui-même porté au bien, capable au contraire de tout mal, cette grâce qui le dispose à la vertu, et qui la lui fait pratiquer, est surnaturelle; que c'est un mouvement qui ne vient point de la nature, mais qui est extraordinaire et divin.
La Pemtf.nte. En quoi donc, mon Père, différonsnous en ce point de ces bons catholiques? que je le sache enfin une fois pour toutes.
Le Dikkcteuiî. Les plus parfaits d'entre eux, avec ces dépendances absolues de la grâce où ils se croient être, au lieu de l'attendre paisiblement, sans trouble et sous le nom de motion divine i , et
1 « S'il faut que l'esprit qui est en nous, à la motion duquel nous nous abandonnons, le demande pour nous,
ne devons-nous pas le laisser taire? Pourquoi après cela
nous accabler de soins superflus, et nous fatiguer dans la multiplicité de nos actes, sans jamais demeurer en repos? » [Moyen court, § xxi, p. 95 et 96.}
« Elle ne sauroit rien demander ni rien désirer de
lui, à moins que ce ne fût lui-même qui lui en donnât le
de Dieu seul, ils la demandent à Dieu sous ce seul nom de grâce, par des prières ferventes et continuelles, dans les larmes, dans les gémissements; ils jeûnent, veillent, psalmodient, usent leur corps par des austérités extérieures, s'excitent à la vertu, font de grands efforts vers la sainteté, ignorant parfaitement en quoi elle consiste. Chez nous, au contraire, sans s'arrêter à toutes ces minuties ' (mais
mouvement. » (Explication du Cantique des cantiques, chap. vin, verset 44, p. 208.)
1 « Lorsque l'àme s'élève jusqu'au Créateur, alors
Dieu la prend par la main.... , et la mène sans l'aide du raisonnement par le chemin de la pure foi. Alors il fait que l'entendement abandonne toutes les réflexions et tous les raisonnements : il fait avancer l'àme, et la retire de l'état sensible et matériel ou elle étoit , par le moyen de la con-
noissance obscure d'une foi simple, sans qu'elle ait
besoin , pour l'aimer, de la persuasion ni de l'instruction de l'entendement; parce que de celle manière son amour seroit fort imparfait, et qu'il dépendroit trop des créatores.... » (JIolinos. Introduction à la Guide spirituelle, s-ct. i, n° 2, p. 2.)
» L'àme,... dans la contemplation, doit laisser là tous les raisonnements, demeurer dans le silence...., repousser — toutes les imaginations, et se fixer toute à Dieu... a (Ibidem, sect. ii, n«> 13, p. 7.)
"11 va deux sortes de Spirituels, des intérieurs et des extérieurs : ceux-ci cherchent Dieu au dehors par le secours du raisonnement, de l'imagination et des réflexions ; ils tachent d'acquérir la vertu à force d'abstinences, de macérations et d'austérités ; ils revêtent le cilicc,se donnent
vous le savez comme moi , et c'est, ma chère fille, me faire parler plus d'une fois sur le même sujet), chez nous, dis-je, il n'en coûte autre chose que de se mettre en la présence de Dieu, se plonger dans l'oraison de simple regard, écouter Dieu dans le regard intérieur, dans un saint et doux repos, et dans une quiétude parfaite, sans plus l'importuner par des prières vocales, sans s'user l'esprit par des mentales, sans se perdre les yeux par des lectures de l'Ancien et du Nouveau Testament. Encore une fois, ou écoute Dieu lui-même, on est attentif à sa parole ; et les choses que l'on sent dans la suite de sa vie qu'il nous commande ou qu'il nous défend, sont celles sans aucun doute qu'il faut faire ou laisser. Sans cette précaution, ma fille, tenez pour une chose assurée, que plus vous vous sentirez de pente à faire une bonne action, je dis très-bonne et trèsvertueuse action, conforme à la loi de Dieu et aux
la discipline, se tiennent dans le silence et se mettent en la présence de Dieu, en se le figurant tantôt sous l'idée d'un pasteur, tantôt sous celle d'un médecin, quelquefois
sous celle d'un père ou d'un maître C'est Je chemin
extérieur et la voie de ceux qui commencent : mais les vrais Spirituels, retirés dans le fond de leur âme, se recueillent sans tout cela." (Mou NOS, Guide spirit., livre III, cliap. i, n°* 1 et 2, p. 132 et 133.
« 11 n'y a plus rien pour l'âme, plus de règlements, plus d'austérités. » (Liore des Torrents , partie I, cliap. vin, n» 13, p. 224.)
préceptes de l'Eglise, plus vous devez vous défier de vous-même, el regarder cette sorte d'inclination à une telle pratique chrétienne comme un écucil de votre perfection et comme un piège dangereux que le démon (end à votre sainteté.
Ainsi en use le commun des chrétiens : ils sont tentés de jeûner au pain et à l'eau, ils jeûnent: de donner l'aumône, ils la donnent; de visiter les pauvres dans les hôpitaux, ils les visitent : ont-ils consulté Dieu dans l'oraison de simple regard? jamais; ont-ils attendu qu'il leur ait parlé plus sensiblement que si c'était une voix articulée? point du tout. Ils vous disent froidement qu il leur suffit en cette rencontre de savoir que ces choses sont de l'esprit de Jésus-Christ, selon la doctrine de lEvangile et selon la pratique des Saints , pour s'y abandonner de tout leur cœur et y trouver avec la grâce de Dieu leur sanctification. Voilà comme ils raisonnent.
La Pénitente. Pauvres gens, et bien à plaindre, mon Père, à la vérité!
Le Directeuh. Encore plus, ma fille, que vous ne pouvez penser, puisque dans toutes ces pratiques si pénibles et si spécieuses, n'attendant point pour se remuer que Dieu les remue ', ne songeant point
1 « L'âme.... doit se laisser mouvoir et porter par l'esprit vivifiant qui est en elle, en suivant le mouvement de son
à faire mourir leur propre action, remplis au contraire, comme nous disons, de propriété et d'activité, ils ne font toutes choses les meilleures du monde, si vous le voulez, et les plus vertueuses actions, que parce qu'ils les veulent faire : ils n'évitent le péché que parce qu'ils ont résolu de l'éviter. Ainsi comme ils ne se vident jamais de leur propre esprit, ils sont toujours fort éloignés de se remplir de L'esprit de Dieu.
La Pénitente. En un mot, mon Père, ils travaillent heaucoup pendant toute leur vie à ne rien faire.
Le Directeur. Justement, ma fille.
La Pénitente. Vous dites donc, mon Père, que la propriété et l'activité qui se mêlent dans nos actions en font toute limpureté1.
action , et n'en suivant point d'autre. » (Moyen court, jj xxi, p. 81.)
u Marthe faisoit de bonnes choses, mais parce qu'elle les
faisoit par son propre esprit, Jésus-Christ l'en reprit
• Marie, dit-il, a choisi la meilleure part* , la paix, la tranquillité et le repos : elle cesse d'agir en apparence pour se laisser mouvoir par l'esprit de Jésus-Christ, et c'est pourquoi il est nécessaire de renoncera ses opérations propres pour suivre Jésus-Christ. » [Ibid, p. 91.)
u II faut donc demeurer en paix, et ne nous mouvoir que lorsqu'il nous meut, s (lbid., p. 87.)
1 u Rien n'est opposé à Dieu que la propriété , et toute la malignité de l'homme y est posée, n (Ibid., § xxiv, p. 122.)
Lf. Directeur. Je le dis ainsi.
La Pénitente. C'est-L;-dire que plus nous nous affeclionnons à une telle venu, à un ccriain exercice de piété, plus nous péchons.
Le Directeur. Sans doute.
La Pénitente. Que s'il m'arrivoit, par exemple, d'être portée violemment à donner l'aumône à un pauvre, ce seroit alors que je devrois «l'abstenir de la lui donner?
Le Directeur. Continuez.
La Pénitente. Que je devrois regarder cela comme une tentation ?
Le Directeur: Vous concluez juste.
La Pénitente. Il semble donc, mon Père, que si je sentois quelque répugnance à secourir ce pauvre , ce seroit une raison pour lui ouvrir ma bourse?
Lf. Directeur. 11 le semble en effet.
La PÉNITENTE. Car, mon Père , je ne saurois soupçonner dans une pareille action le moindre attachement ni la moindre propriété.
Le Directeur. Cela est vrai, ma fille.
La Pénitente. Oh! mon Père, cela est vrai! Pardonnez-moi, s'il vous plaît , mais vous me jetez dans d'horribles scrupules.
• L'impureté, si opposée à l'union divine, est la propriété et l'activité. • [Moyen court, p. 13 i
" La seule propriété peut causer le péché. * Livre des Torrents, partie II, cliap. ir, n° 2, p. 253.)
Lk Directeur. Comment donc?
La Pénitente. Vicns-je pas de vous dire que dimanche dernier je n'entendis pas la messe?
Le Directeur. Eh b
(Ml
La Pénitente. Parce que je ne me sentois nulle inclination, nulle pente, rien au contraire que de la répugnance à entendre la messe, et même à me trouver à l'église ce dimanche-là.
Le Directeur. Je l'ai compris de cette manière.
La Pémtente. J'ai donc commis devant Dieu un grand péché?
Le Directeur. Point du tout.
La Pémtente. Ah ! mon Père, ne me flattez j:oint : rassurez-moi, je vous en conjure.
Le Directeur. iNe m'avez-vous pas dit, ma chère fille, que ce fut le jour que vous entrâtes dans l'oraison de simple regard?
La Pémtente. Hélas! oui.
Le Directeur. Que Dieu dans le silence de voire oraison ne vous mut point ' sensiblement pour
1 u Saint Paul veut que nous nous laissions mouvoir par
l'esprit de Dieu L'âme doit se laisser mouvoir et porter
par l'esprit vivifiant quiesten elle, ensuivant le mouvement de son action, et n'en suivant point d'autre. » [Moyen court, § xx., p. 80.)
« 11 faut nécessairement entrer dans cette voie, qui est la
motion divine et l'esprit de Jésus-Christ Saint Paul
prouve la nécessité de cette motion divine. Tous ceux,
sortir de voire oratoire, et aller entendre la messe?
La Pénitente. Je vous l'ai dit ainsi, et il est vrai.
Le Directeur. Demeurez en repos, ma fille, c'est moi, et par conséquent c'est Dieu qui vous le dit : Vous n'avez rien fait en cela que n'ait dû faire une âme parfaitement résignée aux ordres divins. J'admire même à quel point vous avez la conscience tendre et timorée.
La Pénitente. Je respire , mon cher Père , et me voilà instruite là-dessus pour toute ma vie.
Quand donc, à l'église, dans les rues d'une ville, dans un voyage, ou ailleurs, un pauvre se présentera à moi, qui me conviera même au nom de Jcsus- Christ de le secourir, quelque grande que me paraisse sa misère, si je reconnois en moi une grande pente à le soulager, je prendrai le parti de n'en rien faire?
Le Directeur. Assurément, et donnez-vous-en bien de garde, sur peine de propriété et d'activité.
La Penite.nte. Et s'il me prend quelque dégoût de lui , si ses demandes réitérées m'importunent, je l'aiderai contre mon gré, quelque éloignement
dit-il * , qui sont pousses de l'esprit de Dieu , sont enfants de Dieu : Oui n'est point dans cette oraison, n'est ni juste ni enfant de Dieu. » [Moyen court, p. <J2 et 93.)
Epftre aux Romains, ebap. vin, verset 14.
Le Directeur, Quoi! sans attrait et sans motion divine?
La Pénitente. Ah ! dans quelle distraction je suis ! Je m'en souviens, mon Père; je l'aiderai encore moins, et le renverrai sans aumône.
Le DIRECTEUR. Vous songez à autre chose, ce n'est pas tout à fait comme il en faudroil user. 11 faut, ma fille, sur un fait aussi important qu'est celui de faire l'aumône ou de ne la pas faire, consulter Dieu, c'est-à-dire éprouver si l'on a en soi une motion divine de faire l'aumône.
La Pénitente. Comme j'ai fait sur le sujet de la messe.
Le Directeur. Précisément.
La Pénitente. Mais, mon Père, pendant tout le temps de la consultation, où Dieu peut faire attendre sur la réponse, et quelquefois n'en donner aucune, que deviendra le pauvre?
Le Directeur. Ce n'est pas, ma fille, ni votre affaire ni la mienne : vous ne serez pas au moins exposée à rien faire par propriété et par activité, et sans aucune motion divine.
La Pénitente. Cela est bien, mon Père, et j'espère à l'avenir que je ne serai pas assez malheureuse pour exercer la moindre vertu sans toutes les circonstances requises , et celles surtout que vous me prescrivez ; mais comme ce principe que vous venez de toucher est d'une conséquence infinie dans
la pratique, ne trouvez pas mauvais, je vous prie,
que, clans le premier entretien que nous aurons
ensemble, je vous en demande encore quelque
éclaircissement.
Le Dirf.ctf.lt.. Quand vous ne m'auriez pas, Madame, prévenu par celte demande, mon dessein étoit d'approfondir avec vous une matière de cette importance pour votre salut : ce sera quand vous me ferez l'honneur de me venir revoir; car je vois par ce que vous m'avez dit d'abord de L'état de voire domestique, que, lui étant suspect, je ne puis que difficilement mettre le pied chez vous à l'avenir.
La Pékitente. J'en ai, mon Père, un regret si sensible, que c'est ce qui me rend ainsi malade. Je me recommande à vos prières.
Le Directeur. M'abandonnerez- vous jamais cette petite formule de se quitter?
La Pénitente. Je le dis par habitude.
Le Directeur. Qu'il faut perdre, Madame, je vous en conjure, et dire : «je me recommande à vous » .
^"J^/vvv^^./^-'VVu^u^/u-^n/Vv/^^^
Vue confuse et indistincte de Dieu comme présent partout, seul objet de l'oraison de simple regard. Elle exclut toute autre connoissance, toute autre pensée, tout autre acte, tout autre objet. Elle bannit la crainte des jugements de Dieu , l'espérance en sa miséricorde , et toutes les autres considérations. Sainte Thérèse opposée à cette doctrine. Stupidité dangereuse où elle conduit.
La Pénitente. Je vous suppliai, mon Père, la dernière fois, de me permettre de vous faire souvenir de tout ce rpic vous aviez encore à m'expliqutr sur la propriété et l'activité ; sources, comme vous dites, de toute la malice des actions humaines, et que vous regardiez, ce me semble, comme le plus grand obstacle que l'homme pouvoit former au progrès de l'oraison de simple regard, et ensuite à la motion divine qui en est l'effet.
Le Directeur. Le simple regard ' , ma fille, e.-t
T «....En cette oraison desimpie regard, nous pratiquons hautement la vertu sans la pratiquer; nous faisons (out sans lien faire, et nous le faisons d'une manière si élevée, que cent autres n'en feroient pas tant en vingt années avec leurs
16 DIALOGUES SUR LE QUIETISME. quelque chose de si élevé au-dessus de toute prière, de toute action sainte et de tout exercice de religion , que je me sens obligé de vous instruire de tout ce qui peut tout à la fois vous en faciliter l'idée et la pratique, d'autant plus que par certaines formules ou manières de parler qui vous échappèrent la dernière fois en nous séparant, il m'a paru que vous aviez besoin d'être entièrement désabusée de la prière, je dis de toute autre prière, puisqu'elle est suppléée par cette haute et sublime oraison de contemplation acquise que vous avez eu le bonheur de pratiquer lorsque vous y fûtes attirée.
La Pénitente. Comment attirée, mon Père, par uut' motion divine? cela ne pouvoit être; car vous venez de dire qu'elle n'est que l'effet du simple regard. Par ma détermination propre, ce seroit propriété et activité; à Dieu ne plaise! Et ce ne
actes redoublés et multipliés avec tant de ferveur. Une œillade simple qui nous ramasse de l'épanchement que nous pourrons avoir parmi la diversité des créatures, sous le rayon * obscur de la Foi , qui ne laisse aucune clarté pour nous joindre à Dieu, dit plus, comprend plus, que tout ce que la méditation et l'oraison affective peuvent dire ou comprendre. » (L'abbé d'Estival, Conférences mystiques, p. 93 et 94.)
* Dans l'édition originale, une mauvaise lecture du manuscrit a fait imprimer mur au lieu de rayon.
.sont point là les voies qui conduisent à une oraison si parfaite.
Je vous avoue qu'il y a là je ne sais quoi il embarrassant et qui me fait de la peine; car si on a besoin d'une inspiration extraordinaire pour psalmodier, d'une encore pour jeûner, d'une autre pour donner l'aumône, d'une autre pour porter la baire ou se donner la discipline, combien à plus forte raison paroît-elle nécessaire pour la plus excellente action qu'il y ait dans le christianisme? 11 semble néanmoins qu'il faille s'en passer, puisque cette motion extraordinaire devant être précédée, dites-vous, du simple regard, elle n'en peut être h
1 » Vous croirez peut-être que vous ne sortez de la prière aussi stérile que vous y étiez entrée, que par manque
de préparation Persévérer en la présence du Seigneur
est l'unique préparation et la seule disposition nécessaire pour ce temps-là. » (Molinos , Guide spirituelle , livre I , chap. xi, n° 70, p. 48 et 47.)
» .Malaval ne permet cet acte 'par lequel on se met en présence de Dieu au commencement de l'oraison) que trois ou quatre jours au plus , parce qu'une âme qui est entrée dans le simple regard comprend bientôt qu'il y a un langage muet par lequel nous nous faisons entendre à Dieu beaucoup mieux que par les paroles sensibles et même par les actes intéiieurs réfléchis, et elle auroit honte de chercher le secours de quelque chose de sensible contre l'attrait qu'elle sent.- (L'abbé d'Estival-, Confér. mystiques, p. 40 )
Le Directeur. Cela esl vrai en quelque façon , et je suis ravi de vous voir déjà instruite de toutes ces choses.
La Pénitente. Vous êtes mon maître et mon apôtre, et j'attends ce que vous direz avec une humble soumission.
Le Directeur. Ceci, ma fille, est une matière délicate, qui, pour être bien sue à fond, demande des connoissances qui vous manquent : profitons du temps que j'ai à vous donner, et parlons seulement de votre conduite dans loraison de simple regard, de quelque manière que vous y avez été attirée.
La Pémtekte. J'en suis contente.
Le Directeur. En éliez-vous encore, ma fille, sur la lecture de votre Nouveau Testament de Mons ' , ou de quelque autre li\re spirituel? Vous
1 » Il est sur que la fréquente lecture des livres mystiques, qui ne donnent point de lumière pour la conduite de la vie, t'ait plutôt du mal que du bien; qu'elle brouille l'esprit au lieu de l'éclairer, a (Molinos, Guide spirituelle , livre 11, ebap. ii, n°9, p. 80.)
'.... Cet acte consiste à envisager Dieu seul en lui-même ; ce qui comprend tout. On n'a pas be.->oin de lectures ni de méditations: mais il suffit de se reposer doucement en Dieu avec ce regard d'une foi vive. » (.Malaval, Pratique facile, partie J, p. 50.)
■ Les livres mêmes et les bonnes lectures en cet état (d'oraison de simple regard sont nuisibles, dit un grand
prépariez-vous enfin à la grande oraison par Ja méditation de quelque mystère de Jésus-Christ ou de quelque précepte de la loi de Dieu? Vous occupiez-vous de la haine du péché, de l'amour pointa vertu? Songiez-vons à la mort , au jugement de Dieu? Le craigniez-vous? Espériez-vous en lui?
La Pénitente. Rien de tout cela, mon Père.
Le Directeur. Fort hien.
La Pénitente. Il faudroit que j'eusse la tête hien dure pour n'avoir pas compris, par tous vos discours, qu'on ne peut se défaire trop lot de toutes ces choses quand on tend à la perfection.
Le Directeur. O merveilles! Vous vous jetâtes donc d'abord sur votre fauteuil, ou sur votre prie- Dieu?
La Pénitente. Le fauteuil m'est plus commode.
Le Directeur. Et là, sans autre préparation, vous envisageâtes, vous regardâtes Dieu présent partout1, c'est-à-dire qu'il est sur la terre, dans les eaux, dans les éléments, dans les métaux, dans
Spirituel : cela appuie et maintient la manière ordinaire d'opérer, et fortifie l'ancienne habitude. » (I/abbé d'Estival, Conférences mystiques, p. 187.)
1 « L'oraison de quiétude consiste à se mettre en la présence de Dieu par un acte de foi, qui nous fait concevoir Dieu présent à nous-mêmes; après quoi il faut bannir toutes sortes dépensées, d'affections, de prières, et attendre tout le reste de Dieu. » (Malaval, Pratique facile.)
les pierres, dans tous les corps, dans les âmes,
dans 1 homme, dans le cheval, dans le reptile?
La Pénitente. Je ne fis pas même cette longue énumération : je songeai seulement qu'il est présent partout.
Le Directeur. Encore mieux; et cela dans une vue confuse et indistincte de Dieu1, par un pur acte, un simple acte; je dirois volontiers par une indifférence à tout acte.
La Pénitente. Quoi! à celui même qui nous fait regarder la simple présence de Dieu-?
Le Directelr. Oui, ma fille, s'il étoit possihlc ; car le malheur des hommes est de se multiplier dans les actes3, de chercher dans l'oraison un acte
1 u L'entendement ne connoît pas Dieu par des idées, des réflexions et des raisonnements, mais par une foi obscure, générale et confuse. » (Moj.inos, Introd. à la Guide spirituelle, sect. 1, n° 7, p. 4.)
« Une ân:e fidèle se donne bien de garde de rien ajouter à la simple vue de Dieu, si elle n'y est obligée par quelque
pressante nécessité Car tout ce qu'on y ajoute fait
connoître l'amour-propre , qui , ne se contentant pas de Dieu, se veut appuyer sur les choses de Dieu. » (Malaval, Viatique facile.)
2 a Quand une àme considère que Dieu est présent en elle, c'est une bonne cliose, quoique ce soit l'imaginer d'une manière limitée, et non plus le croire assez simplement. • Talcuni. Lettre à une fille spirituelle, p. 150)
3 « Dieu purifie L'âme de toutes opérations propres et
par d'autres actes, au lieu de s'attacher par un acte simple à Dieu seul. Je m'explique : il y a des chrétiens qui dans l'oraison ne croient jamais assez haïr le péché, qui se persuadent ne pouvoir jamais assez aimer Dieu.
La Pénitente. Ils ont grand tort, car il est si bon el si aisé à contenter!
Le Dirfcteur. Qui s'excitent à des mouvements de foi et d'espérance , qui se sentent touchés de l'amour du prochain dans la vue de Dieu, tous actes intérieurs multipliés, non-seulement inutiles à l'oraison de simple regard , mais qui lui sont très-pernicieux, puisqu'ils en altèrent la simplicité et la pureté. Elle est appelée par nos maîtres l Oraison de silence, l'Oraison de simple présence de Dieu, l'Oraison de repos1. Jugez par là, ma fille,
distinctes, aperçues et multipliées, qui font une dissemblance tics-grande, relevant la capacité passive de la créature, l'élargissant et l'ennoblissant. » [Moyen court, $ xxiv, p. 131.]
" Rien n'est plus opposé à l'oraison parfaite que l'attache à son propre esprit; et afin que l'àme soit admise à l'union divine, elle doit réduire toutes les fins en une, toutes les vues en une, et exclure toute sorte de multiplicité. » (La Combe, Analyse de l'Oraiïon mentale.)
1 « Oraison de foi, oraison de repos, recueillement intérieur et contemplation. « (Molinos, Introd. à la Guide spirituelle, sect. n, n° II, p. 6.)
« Oraison de simplicité ou d'unité; oraison de pure foi.
combien tant île différens mouvements, tant de diverses reflexions, qui n'aboutissent à rien, sont capables de la troubler, de la cbanjjcr et de l'anéantir.
Le plus court donc et le meilleur, je le répète encore, est de faire mourir notre propre action1 pour souffrir l'action de Dieu; plus d'idées saintes et profanes, plus d'autres images2 dans l'entendement que celle de la présence de Dieu; et aptes s'être, comme un limaçon, recourbé, pour ainsi parler, dans l'enveloppe de son intérieur, se ramasser en Dieu, s'y absorber et laisser contre-tirer en nous son image quand il lui plaît, et comme il lui plaît : alors dans ce triple silence de paroles,
oraison de silence; oraison de recueillement, oraison de présence de Dieu, oraison de repos, d'oisiveté, de paix, de dormir. » (La. Combe, Analyse de l'Oraison mentale.)
1 » Notre action doit être de souffrir l'action de Dieu, «t de donner lieu au Verbe de retracer en nous son image. Une image qui se remue empècheroit le peintre de contretirer un tableau sur elle. Tous les mouvements que nous faisons par noire propre esprit empêchent cet admirable peintre de travailler, et font faire de faux traits. 11 faut donc demeurer en paix et en repos , et ne nous mouvoir que lorsqu'il nous meut. » {Moyen court, § xx, p. 87.)
2 « L'acte de la pure contemplation est parfaitement vide de toutes représentations et images, espèces sensibles ou intelligibles, distinctes et aperçues. » (La. Comue, Analyse de l'Oraison mentale.)
■de pensées, et de désirs1, se trouvant dans un
1 <■ L'âme qui après les fatigues de la méditation se trouve dans le calme et la tranquillité de la contemplation, doit laisser là Ions les raisonnements, demeurer dans le repos et dans le silence , jeter sur Dieu des regards simples
etamoureux se contenter de la connoissance générale et
confuse Il faut qu'abandonnant ce qui est et ce qui
n'est pas, vous vous jetiez entre les bras amoureux de Dieu, qui par la force de son amour vous conservera dans ce
saint et bienheureux silence Pour se mettre en cet état.
il faut que l'âme se retire dans elle-même comme dans «on centre ; c'est là que se trouve l'image de Dieu , l'attention amoureuse, le silence, l'oubli de toutes choses. - (Molinos, Introd. à la Guide spirit. , sect. il, n° 13. 1 ."> et 17, p. 7 et 8.)
u II y a trois sortes de silence : le premier est celui des paroles; le second, celui des désirs; et le troisième. celui des pensées. Le premier est parfait; le second l'est davantage, et le troisième l'est extrêmement. Celui des paroles sert à acquérir la vertu ; celui des désirs, à trouver le repos; et celui des pensées met dans le recueillement intérieur. C'est à ne point parler, à ne désirer rien , et à ne penser à quoi que ce soit, qu'on reconnoît le vrai silence
mystique Si vous ne vous détachez de tout désir et de
ioute pensée, en vous reposant dans ce silence mystique, «t ouvrant la porte à Dieu, afin qu'il se communique, qu'il s'unisse à vous, et qu'il se transforme, pour ainsi dire. en vous-même. » (Molinos, Guide spirit., livre I, chap. XVII, n» 1-28 et 120, p. 11 et 73.)
« N'ayons point d'autre intention que d'écouter Dieu intérieurement, sans rien dire, ni avec l'esprit ni avec la langue Silence donc et de l'esprit et de la langue pour
sommeil spirituel, dans une ivresse mystique1, 0:1
écouter Dieu. - Malaval. Pratique facile, partie I, p. 3 et 4.)
- La première disposition d'une âme qui veut s'adonner à la contemplation est d'avoir un vrai désir d'écouter Dieu et d'imposer silence à toutes pensées, ■ [Ibid. , p. 4.)
« C'est un silence par lequel on rend à Dieu un hommage parfait. > [Ibidem.
- L'oraison contemplative est un simple regard libre de Dieu ou des choses divines , joint à une admiration religieuse, ou une méthode d'oraison par laquelle l'esprit, sans s'arrêter à des actes multipliés et particuliers, par lesquels il cherchoit auparavant Dieu, ayant commandé le silence aux puissances intérieures, est uni à Dieu par un simple acte île l'entendement, et confirmé en lui par an embrassement étroit de toi et d'amour, et se repose en lui par une tranquille jouissance, a (La Combe, Analyse de l'Oraison mentale.)
- La contemplation dont nous traitons est une vue
simple et amoureuse de Dieu appuyée sur la foi qu'il est partout. Nous voyons Dieu et nous le contemplons par ce simple regard en un très-profond silence, dans une vue trèssimple et suréminente d'un être impénétrable et ineffable en la foi qui nous ôte toute autre conception et expression. Qu'on se taise en l'admirant en son fond abyssal et suréminent, ou que l'on en parie par admiration, et tontes les puissances demeureront interdites en l'étonnement d'un Etre infini. » L'abbé d'Estival, Conférences mystiques, p. 15, 10 et 17.)
1 - C'est alors que le divin Epoux suspendant ses facultés, l'endort d'un sommeil Houx et tranquille : c'est dans cet assoupissement qu'elle jouit avec un calme inconce-
plutôt dans une mort mystique, toutes les puis-
vable, sans savoir en quoi consiste sa jouissance, * (Moli.nos, Guide spirit. , livre III, cliap. XIII, n" 127, p. 174.) « La contemplation infuse a trois degrés: le premier est le rassasiement, ou l'âme se trouve si remplie de Dieu, qu'elle n'a que du dégoût pour les choses mondaines ; et si tranquille, que le seul amour de Dieu lui suffit. Le second degré est l'ivresse (spirituelle), qui est une extase ou une élévation de lame, produite par l'amour divin et par le rassasiement qu'il donne. Le troisième degré est l'assurance qui bannit toute frayeur, et qui se fait lorsque l'âme est si enivrée de l'amour divin, et si soumise aux ordres de Dieu, qu'elle iroit de bon cœur en enfer pour lui obéir. Elle sent alors que les nœuds de l'union divine sont si étroitement serrés, qu'il lui paroît impossible d'être séparée de son amant, et de perdre ce trésor infini. Il y a six autres degrés de contemplation: le feu, l'onction, l'élévation, l'illumination, le goût et le repos. D'abord elle est enflammée ; ensuite cette flamme la remplit d'onction ; cette onction l'élève; dans cette élévation elle contemple; en contemplant elle goûte; en goûtant elle se repose. C'est par ces degrés que l'âme devient abstraite et expérimentée dans la vie spirituelle et intérieure. Dans le premier degré, qui est le feu, un rayon ardent et céleste éclaire l'âme, allume en elle les affections divines, et consume les humaines. Le second, qui est l'onction, est une liqueur douce et spirituelle qui se répand dans l'âme, qui l'instruit, qui la fortifie, et qui la dispose à recevoir et contempler la vérité divine : souvent elle pénètre jusque dans la constitution naturelle du contemplatif, qu'elle rend vigoureuse par la tolérance et par une douceur si sensible , qu'elle lui paroît céleste. Le troisième degré est une élévation de l'homme
sances suspendues sont rappelées de la circonfe-
intérieur au-dessus de lui-même, par laquelle il monte jusqu'à la source inaltérable du pur amour. Le quatrième degré, qui est l'illumination, est une science infuse, par laquelle l'âme contemple avec douceur et délectation la vérité divine, et passe sous la conduite du Saint-Esprit, de clarté en clarté , de lumière en lumière , et de connoissance en connoissance. Le cinquième degré est un goût savoureux des douceurs divines, qui coulent du Saint-Esprit, comme d'une source féconde. Le sixième degré est une douce tranquillité qui naît de la victoire qu'on a remportée dans la guerre intérieure, et des oraisons fréquentes. Calme aussi admirable qu'il est rare, ou se trouve le comble de la paix, et où l'âme est comme endormie dans le sein amoureux de la Divinité. 11 y a plusieurs autres degrés de contemplation ; comme les extases, les ravissements, la liquéfaction, l'évanouissement, les baisers, les embrassements, l'allégresse, l'union, la transformation, les noces, le mariage; toutes lesquelles cboses sont pour ceux qui ne les ont pas éprouvées ce que les couleurs sont aux aveugles , et l'harmonie aux sourds. ■ (JMolinos , Guide spÏ7-it. , liv. III, chap. xv, n°* 140, 149, p. 180-182.)
« L'amour intime produit quatre effets. Le premier s'appelle illumination, et c'est une connoissance savoureuse et expérimentale de la grandeur de Dieu et de notre néant. Le second est l'embrasement , ou le désir ardent de brûler comme une salamandre dans le feu de l'amour divin. Le troisième est la suavité, qui est une jouissance intime, douce, paisible et pleine de joie. Le quatrième est l'immersion et l'engloutissement de toutes les facultés en Dieu, pendant lequel l'âme se remplit et se rassasie si fort en Dieu, qu'elle ne peut plus ni désirer ni chercher que le
rcnce au centre : Dieu, qui est ce centre, se fait sentir â l'âme par des touches divines, par des goûts, par des illaps, par des suavités ineffables.
Ses affections étant ainsi émues, elle les laisse reposer doucement, elle avale ce qu'elle a goûté, ce qu'elle a mâché : l'Etre infini de son côté mâche et remâche cette âme , savoure ce parfait intérieur ; cette bienheureuse âme trouve un délicieux repos qui l'établit au-dessus des délices et des extases, au-dessus des plus belles manifestations, des notions, et des spéculations divines : on ne sait ce qu'on sent , on ne sait ce qu'on est. Je ne sais pourquoi moi-même je puis et j'ose vous l'expliquer; les paroles, les voix et les langues intellectuelles, comme les corporelles, cessent et cèdent au plus profond, plus amoureux et plus intime silence où les hommes puissent arriver en la présence de Dieu. Tout se fait et s'admire en son fond ahvssal et surémineut1, et aussitôt il parle, il se fait entendre sensiblement; ou l'écoute, on suit sa voix et ses ordres divins, et voilà la motion divine qui naît de l'incomparable oraison de simple regard, et qui est nécessaire et préalable a toute action, quelque bonne en elle-même qu'elle puisse paraître.
bien souverain et infini. * (MOLINOS, Guide spirit. , chap . xvi, n° 153 , p. 1S3 et 184.)
1 Paroles de l'abbé d'Estival. [Confer. mystiques,]?. 17.)
La Pémtf.ntf.. Oh! mon Père, mon cher Père, dans quels ravissements venez-vous de me jeter par la sublimité de vos discours sur les avantages de l'orasion de simple présence de Dieu ! Voilà en effet l'étal à peu près où je me trouvai le jour du simple regard. Il me semble v être encore, tant vous représentez vivement comment cela se passe.
Par quelle fatalité arrivc-t-il que ni les curés dans leurs prônes, ni les prédicateurs en chaire, ni les évéques dans leurs instructions, ne tracent pas à tous les fidèles l'idée d'une oraison si parfaite et si essentielle au salut? Pourquoi n'en pas faire un catéchisme aux petits enfants? pourquoi ne les pas façonner de bonne heure au simple regard? ils n'auraient presque pas besoin, dans la suite de leur vie, de bonnes œuvres et de sacrements.
Je vous ai ouï dire une fois qu'un seul acte de simple regard l'cmportoit eu mérite sur je ne sais combien d'actes de charité qu'on pouvoit produire pendant sa vie ' : vous m en fîtes l'appréciation, je
1 « Tous les actes de charité, unis ensemble, ne sont pas comparables à cet acte par lequel on regarde Dieu vivement et fixement Tous ces actes ne sont que des
moyens, et nous trouvons heureusement en Dieu la fin que nous cherchons par ce moyen. » (Malaval, Pratique facile , partie I, p. 35.)
"Ceux qui ne sont pas instruits veulent se tirer de là pour former un acte de contrition, parce qu'ils ont ouï
m'en souviens , et vous m'assuriez qu il valoit lout juste cinq jours entiers de mortification extérieure ', et toute la plus rigoureuse qu'il étoit possible de s'imposer ; et même vous comptiez les nuits. Encore ne s agissoit-il pas du simple regard renforcé ou suivi de motion divine2. Que veut donc dire que depuis plus de vingt-huit ans que je suis au monde, depuis vingt ans du moins que j ai l'usage de la raison, je n'avois jamais entendu parler dune telle merveille, ni à mon confesseur , ni a mon curé. qui est un vieillard fort savant et grand homme de bien, suivant le sentiment de tout le monde? Je n'ai rien lu d'approchant dans aucun livre spirituel, dans aucune traduction des Pères, dans les épures de saint Paul, ni* je crois, dans mon Testament de Mons; les jansénistes en auroient-ils retranché
dire que cela est nécessaire , il est vrai : mais ils ne voient pas qu'ils ont un acte éminent qui comprend les autres avec plus de perfection, quoiqu'ils n'aient pas ceux-ci comme distincts et multipliés. » {Moyen court, cliap. xv, n° -3, p. 41.)
1 « Dieu lui révéla (à Françoise Lopez] qu'un quart d'heure d'oraison de simple regard vaut mieux que cinq jours d'exercices pénibles, de cilices . de discipline, de jeunes et de coucher sur la dure; parce que tout cela ne mortifie que le corps, et que le recueillement purifie l'àrae. »
UoLlBOS, Guide spirit. , livre I. chap. xii. n'J 80, p. 51.)
2 Ce terme est de l'abbé d'Estival, Conférence XI, p. 121, quand l'àme est entièrement absorbée en Dieu.
celle doclrine? C'est apparemment, mon Père, quelques nouvelles et pieuses découvertes de nos jours1. Quel trésor pour nous, quel extrême bonheur pour notre siècle !
Ah ! que ces grands saints qui sont canonisés auraient eu de joie et de consolation dans leur cœur, s'ils avoient eu dans leur temps celle oraison éminente! cl v auroit-il de ces saints contenus dans nos légendes, qui fussent damnés faute d'avoir pratiqué l'oraison de simple regard?
Le Directeur. Cela est trop fort, ma fille; mais tenez pour sûr. avec un de nos auteurs, que «toute «âme qui ne parviendra pas dès cette vie à l'union «divine et à la pureté de sa création, doit brûler «longtemps dans le purgatoire -. »
La Pénitente. C'est-à-dire, mon cher Père, que ces longues prières , ces longues lectures, ces longs travaux, ces longues abstinences des saints, sont des matières très-propres à brûler longtemps dans le feu du purgatoire? Malheureux ceux rjui les ont pratiquées! ils croyoient éviter les souffrances de
1 i L'Eglise augmente tous les jours en lumières et en connoissances; elle continue à recevoir les anciennes avec plus de clarté, et aussi elle en reçoit de i.ouvelles. » (Malaval, Pratique facile . partie I. Avertissement.)
2 Ces paroles sont tirées du Moyen court, cliap. xxiv. t.. 133 et 134.
l'autre vie, en expiant en celle-ci, par des mortifications volontaires, les peines dues à leurs pèches; qu ils ont été trompés , si cela n'a fait qu'augmenter leur souffrance en 1 autre vie, bien loin de la diminuer!
Le Directeur. Ce sont des profondeurs, ma fille, où nous ne devons point entrer et dont la connoissance est réservée à Dieu seul : contentons-nous de bien user de ses dons, et de tirer par notre fidélité envers lui tous les secours qu'il a bien vendu attacher à l'oraison de simple regard. Vous m'avez dit, ce me semble, que par un regard fixe vous y contempliez Dieu partout?
La Pénitente. Je vous l'ai dit, et il est très-vrai.
Le Directeur. Sans vous détourner vers aucun de ses différents attributs '?
La Pénitente. Oui, mon Père, de peur de multiplier les actes.
1 « La considération de la bonté, de la sagesse et de la puissance de Dieu sont des moyens pour nous élever à Dieu ; et quand nous y sommes , il faut nous arrêter là , et quitter les considérations particulières de ces perfections divines, distinctes et abstraites, qui ne nous font pas voir Dieu comme il est en lui-même, mais comme il est dans la foiblesse de notre entendement; et quand nous nous arrêtons avec fermeté, par la foi toute nue, sur l'infinité de son essence, nous le regardons comme il est en lui-même avec ses perfections, i (L'abbé d'Estival, Conférences mystiques, p. 152.)
Le Directeur. Du moins vous pensiez à la Trinité, à Dieu seul, à la vérité; mais à Dieu comme Père, comme Fils, et comme Saint-Esprit1?
La Pénitente. Non, non, mon Père, et je vois bien que votre charité me tend un piège pour me faire tomber dans des réponses qui vous donnent occasion de me rendre plus instruite; je n'ai point pensé à tout cela, pas même à la Trinité en général, mais à Dieu présent partout.
Le Directeur. Du moins vous est-il venu en pensée qu'il est immense et infini?
La Pf.nite.nte. C'est ce qui résulte, je crois, de sa présence en tout lieu; mais je n'ai pas été jus? que-là.
Le DIRECTEUR. Cela en est mieux ; et de sa toutepuissance, rien?
La Pénitente. Rien du tout, je vous assure.
Le Dihectel'R. J'en suis ravi; mais vous avez été quelque peu touchée de sa bonté infinie?
La Pénitente. Presque point, mon Père, et vous pouvez me croire.
Le Directeur. C'est encore trop, ma chère fille.
1 « Dans l'oraison , on doit demeurer dans une foi obscure et universelle avec quiétude, avec un oubli de tontes autres pensées particulières et distinctes des attributs de Dieu et de la sainte Trinité, a [Proposition 21 de MoLINOS condamnée.)
La. Pénitente. Il est si naturel d'y penser un peu !
Le Directeur. Ce n'est pas une excuse, au contraire; car ceci est tout surnaturel et tout extraordinaire.
Mais étiez-vous clans ce vaste néant, ce total néant que je vous ai recommandé comme la base de l'oraison de simple présence, et qui mène droit au repos central?
La Pénitente. Oui, mon Père, j'étois comme une femme tout à fait perdue et anéantie.
Le Directeur. Comme un corps mort?
La Pénitente. Et enterré ', ainsi que je me l'imaginois. Je n'étois plus sur la terre , je n'étois plus -.
1 « Une âme qui s'abandonne sans réserve et sans prendre garde à elle^-même], à la sainte et spirituelle inaction, peut dire avec saint Augustin : « Que mon âme se taise, et ne veuille rien faire ni penser quoi que ce soit; qu'elle s'oublie elle-même et se submerge dans la foi obscure, puisqu'elle sera d'autant plus en sûreté , qu'elle sera plongée plus avant dans le néant et comme perdue. » (Moli.nos, Guide spirituelle, liv. I, cbap. XIH, n° 94, p. 57.)
> Cela ne se peut faire que par la mort de nous-mêmes et de notre propre action , afin que l'action de Dieu soit substituée à sa place. » (Moyen court, § xxi, p. 89.)
k La fidélité de l'âme, dans cet état, consiste à se laisser ensevelir, enterrer, écraser, marcher, sans se remuer non plus qu'un mort.» (Livre des Torrents, partie I, chap. vnr, n» 17, p. 226.)
2 « Qui réveillera l'âme de son sommeil doux et paisi- LA BRUYÈRE. III. CEUV. POSTH. 3
Je me suis aussi appliqué, mou Père, ces paroles dn Psalmiste que vous m'avez apprises : «J'ai été comme une bête, comme une jument devant vos yeux» ; et aussi cet autre endroit : «Comme un cheval et un mulet qui sont privés d'entendement » ; enfin je tâchois à devenir comme une statue ou comme une souche.
Le Directeur. Vos intentions sont droites; il manque là une certaine stupidité, une évacuation de l'esprit d'Adam jusqu'à un certain point1; on le voit bien : cependant voilà des efforts, des actes réfléchis pendant l'oraison; des péchés, ma chère fille, des péchés, ou peu s'en faut. Vous êtes morte, dites-vous, et comme enterrée , cela est bien; mais vous ne deviez pas être en état de connoître que vous étiez telle, et de pouvoir jamais m'en rendre
ble, si elle est endormie dans le néant, d'où David tomba sans le savoir dans le parfait anéantissement ? Ad nihilum redactus s uni et nescivi. » (Moli.nos, Guide spirit. , liv. III , chap. xx, n» 201, p. 199.)
1 « Il faut donc donner lieu à cette vie (du Verbe) de s'écouler en nous , ce qui ne se peut faire que par l'évacuation et la perte de la vie d'Adam. » [Moyen court, % xxi, p. 89.)
2 « Dans le temps de la contemplation passive , on ne doit point prendre garde à ce que Dieu opère en nous; car ce seroit mettre un obstacle aux opérations divi-
Dans le fort de la contemplation, ne vous étesvous point sentie un peu touchée de la crainte des jugements de Dieu? Je vous fais, ma fille, cette demande, parce que je vous connois la conscience tendre et sujette à s'ébranler par les scrupules, et que je me souviens que vous me jetâtes , je ne sais à quel propos , ce passage qui dit que le commencement de la sagesse est la crainte de Dieu.
La Pèmteste. Cela est vrai ; mais il me souvient aussi que vous me répondîtes que cette leçon e'toit
nes.i (MolinOS, Guide spirit., liv. III, chap. xiv, n°137, p. 178.)
« ... Une personne qui n'a aucun sentiment de ce qu'elle fait, et à qui au contraire il semble qu'elle ne t'ait rien, ne pouvant voir ce qu'elle fait, s'humilie à plein [fonds] et confesse qu'elle n'est propre à quoi que ce soit, et que ce qu'elle a de bon vient de Dieu. » (Falconi , Lettre à une Fille spirituelle, p. 146.)
« Une âme spirituelle ne doit point s'amuser à réfléchir sur ce qu'elle opère, ni à penser si elle met en pratique ou non les vertus. » (Ibid., p. 151.)
« L'âme spirituelle dans l'oraison doit garder un profond silence et s'abandonner toute à Dieu, comme si elle ne pensoit plus à soi, parce qu'une personne qui prie doit s'oublier et tout ce qu'elle fait, et que la parfaite oraison est celle où celui qui prie ne se souvient pas qu'il est actuellement en prière. » (Ibid., p. 153.)
« Quand l'âme agit par dépendance de la grâce, elle agit sans qu'elle s'en aperçoive, et n'est point oisive. » (Moyen court, § xxi, p. 81.)
bonne à faire à des enfants, ou tout au plus à un commençant; qu'il étoit permis de craindre Dieu une fois en sa vie lorsqu'on ne faisoit qu'entrer dans les voies mystiques et extraordinaires, mais qu il n'y avoit rien ensuite de plus fatal à la perfection que de réitérer cet acte de crainte de Dieu. D'ailleurs, comment aurois-je pu me laisser aller à la crainte de Dieu, si je n'ai pas songé le moins du monde à le considérer comme juste?
Le Dikfcteur. Comme miséricordieux, ma fille?
La Pénitente. Sur cela, mon Père, je vous dirai que j'ai fait les derniers efforts pour ne point recevoir dans mon esprit lidée de la miséricorde divine, et pour mettre en sa place celle de la seule présence de Dieu.
Le Directeur. Eh bien?
La Pénitente. Voulez-vous que je vous dise la vérité?
Le Directeur. C'est ce que je demande.
La Pénitente. Je n'y ai réussi qu'à force de ne penser ni à l'un ni à l'autre, ni à chose qui fût au monde. Je tombai dans une espèce de défaillance au milieu de mon oraison, lassée d'avoir été deux heures de suite à faire mes efforts pour ne penser à rien, et je demeurai en cet état dans une inaction , comme il mesembloit, et dans une stupidité parfaite '.
1 " Ouand une âme entre dans l'oraison, elle doit se
Le Directeur. Sans qu'aucunes images vous passassent par l'esprit ]? auriez-vous été assez heureuse pour cela?
La Penite.nte. Je me ressouvins, malgré moi, d'un tableau de sainte Thérèse que j'avois vu autrefois aux Petites Carmélites.
Le Directeur. O iconoclastes, que vous aviez raison !
La Pénitente. Quel grand mot dites-vous là , mon Père?
Le Directeur. Poursuivez, ma fille.
La Pbnïtehte. Elle jetoit de sa bouche un rouleau de papier où étoient écrits ces mots : Misericordias Domini in œternum cantabo , qu'on m'a dit
remettre entre les mains de Dieu avec une parfaite résignation , faire un acte de foi, croire qu'elle est en la présence de Dieu, demeurer dans cette sainte inaction, pleine de tranquillité et de silence, et tâcher de continuer par la foi et par l'amour, tout le jour, toute l'année , et même durant toute la vie, ce premier acte de contemplation. • (Molinûs, Guide spirit. , liv. I, chap. xm, n° 85, p. 53.)
• Oraison, mort volontaire de toutes les actions, île toutes les affections, de tous les raisonnements, de tous les actes de la mémoire, de tout ce qui n'est point Dieu, et qui [ne] conduit [pas] à Dieu. » (Malaval, Pratique facile , partie II, p. 188.)
1 « Ce n'est rien de Dieu que tout ce que l'on se figure ; la vive foi de sa présence suffit, afin de ne se former nulle image de lui. » [Moyen court.)
signifier en françois : Je chanterai dans toute V éternité les miséricordes du Seigneur : ce verset pendant quelque temps ne pouvant sortir de ma pensée, je le récitois comme du fond du cœur sans rien articuler, et sans remuer les lèvres.
Le Directeur. Mais vous délecliez-vous à cette idée? y consenti ez-vou s?
La Pénitente. Je crains que cela ne me soit arrivé; car j'ai appris, il y a longtemps, que cette grande sainte avoit souvent ces paroles-là dans la bouche, et que c'étoit pour cette raison qu'on la peignoit de la manière que je vous ai dite : ainsi je demeurai un instant à goûter ce pieux mouvement de sainte Thérèse, et à trouver de l'onction dans cette vive espérance qu'elle a de chanter dans tous les siècles les miséricordes de Dieu à son égard.
Le Directeur. Voilà qui va mal , ma chère fille, vous le voyez hieu vous-même. Il n'y a point la de simplicité d'acte, point de cessation de propre action; rien au contraire que multiplicité, que propriété et qu'activité, qu'espérance de salut, que -confiance aux miséricordes de Dieu1. Ah! que
1 « Quand on est avancé dans la voie spirituelle, il faut se défaire peu à peu des mouvements sensibles des actes redoublés, et de la réflexion volontaire dans l'oraison , parce qu'en se débarrassant de toutes ces choses , on
l'image de sa présence en tout lieu est infiniment élevée au-dessus de telles idées! qu'il est vrai qu'il
monte au plus sublime état de l'esprit. » (Falconi, Lettre à une Fille spirituelle, p. 163.)
u Les saints, après qu'ils sont parvenus à l'acte continuel de foi. d'abandon et d'amour...., ne se permettent ni soupirs, ni oraisons jaculatoires, ni quoi que ce soit de sensible, i (Ibid., p. 162.)
« Les signes de l'oraison de contemplation active sont : le recueillement de l'âme dans son intérieur, le silence, la (juiétude, la simplification du cœur, le regard tranquille des choses de Dieu, la vive foi en Dieu présent, l'omission de sa recherche, la rareté des affections...., le mépris de soi, etc. » (La. Combe, Analyse de l'oraison mentale, p. 125 et 126.)
« Quand votre ame concevroit des pensées et des affections propres à vous élever à Dieu, vous ne les devez recevoir que comme une simple disposition pour vous recueillir en Dieu, et non comme une matière pour vous occuper : c'est-à-dire qu'aussitôt qu'il vous vient une pensée ou une affection, vous devez la laisser sans vous y arrêter, afin de vous affermir en Dieu seul, sans avoir recours ni à l'entendement, ni à la mémoire, ni à la volonté , comme si vous n'aviez point ces puissances. » (Ma.La.val, Pratique facile, partie I, p. 7 et 8.)
« La contemplation consiste à aimer Dieu sous une idée universelle de tout ce qu'il est, et de tout ce qui le rend aimable*. » [Ibid.)
« Sitôt que quelque pensée de piété, comme celle que
Dans sa réponse il soutient que c"est la différence de la contemplation d'avec la méditation.
n'est pas Jonné à tous de renoncer à sa propre opération, et d'entrer dans le bienheureux dépouillement Je toute connoissance positive!
Ce sont des regards, ma fdle , que vous avez eus, mais des regards obliques, circulaires; il les faut simples, droits, fixes, pour avoir l'expérience de Dieu; ils ont souvent manqué à votre sainte Thérèse. Ne nous faisons point, je vous prie, un capital de la croire dans nos principes, encore moins de la choisir pour notre modèle; il s'en faut beaucoup que toutes ses heures se soient passées dans l'état suhlime de la contemplation acquise; les plus pénétrants d'entre nous ne rcconnoissent point le simple regard dans sa manière d'oraison. Sa vie est un continuel usage de confessions et de communions : on voit dans cette Espagnole une soif démesurée de croix, de tribulations, de mortifications; presque point de suavité, de sommeil spirituel et de quiétude. Elle se plaisoit à entendre prêcher : elle faisoit des lectures spirituelles, se répandoit en affections et en aspirations, se servoit de prières
Dieu a créé le ciel et la terre, aura fait naître l'idée de Dieu, aussitôt jetez un regard amoureux vers Dieu présent, qui étant partout , est aussi par conséquent dans votre âme, et arrêtez ce simple regard sur lui autant de temps qu'il vous sera possible, sans rien penser ni rien désirer pendant ce temps-là, parce qu'ayant Dieu, vous avez tout. » (Malaval, Pratique facile, partie I, p. 8.)
vocales, ne parloit que d'amour de Dieu, que de crainte de sa justice; enfin, elle étourdissoit tout le monde de l'amour du prochain.
On assure à la vérité qu'elle est parvenue à des états extraordinaires; mais comment pensez-vous? Sans les désirer, sans les chercher, sans pouvoir se les procurer, sans être maîtresse de ne les pas éprouver, ou de les faire finir.
Encore, puisqu'il faut tout dire, ces choses lui sont arrivées rarement, et elle les a cachées avec tout le soin imaginable.
Avoit-elle, comme nous, une méthode infaillible, et comme une mécanique sûre pour cheminer droit et sans broncher dans cette vie intérieure? Auroitelle pu donner, comme je fais par la grâce de Dieu1, des règles invariables pour porter tout d'un coup les personnes de l'un et de l'autre sexe, un enfant, un valet, un paysan , un maçon, jusqu'à la sublimité de l'oraison ineffable 2, et cela toutes les fois qu'il leur en prend fantaisie? Non, Madame, soyez-
1 Molinos donne ces instructions dans son Introduction à la Guide spirituelle, sect. ni, et dans le livre III, chap. xiv et xv, p. 176 et suivantes.
2 « Ce don excellent de la contemplation a été souvent accordé, dès le commencement, à de petits enfants et à de petites filles de quatre ans, à des gens grossiers, et à des femmes de village. * (La. Combe, Analyse de l'oraison mentale, p. 41 et 42.)
en persuadée; semblable à ceux qui vivent au jour la journée, elle souffroit ses ravissements et ses extases, quand ils lui arrivoieut, sans en pouvoir jamais régler ni les commencements, ni le progrès, ni la fin.
Demandez, demandez, ma fille, à Madame votre belle-mère, à Monsieur votre mari, à Monsieur votre beau-frère (il est docteur), s'ils croient que les coups dont ils cherchent quelquefois à vous atteindre portent le moins du monde sur leur sainte Thérèse, et si les admirateurs de cette fille, je dis ses plus grands panégyristes, ont jamais appréhendé, dans tout ce qu'ils ont publié à son avantage, de flatter nos intérêts ou d'appuyer notre doctrine?
Je vous parle ainsi, ma chère fille, pour vous détromper une bonne fois de l'erreur où sont la plupart de vos commençants, et dont je ne puis assez m'étonner; car ils ne voient en nous ni vie purgative, ni illuminative, ni unitive; nulle affectation de la prière et des bonnes œuvres; point de méditations sur les attributs divins, et cependant je ne sais par quelle foiblesse ou pusillanimité ils croient faire beaucoup pour notre association, d'y ranger la plupart des saints modernes, et surtout les contemplatifs de réputation. Mais l'heure presse: je voudrois, Madame, savoir de vous, avant de nous séparer, si Dieu vous a parlé dans votre oraison?
La Péhitebte. Je n'ai, mon Père, entendu aucune voix.
Le Directeur. Aucune voix?
La Pémtente. Non, mon Père.
Le DIRECTEUR. Mais dans ce profond ravissement où vous étiez, Dieu ne vous disoit-il pas, quoique intérieurement : « Faites ceci, » ou : « Ne faites pas cela? » car vous savez que c'est ce qu'on appelle motion divine.
La Pénitente. Il y a apparence qu'elle m'a manqué dans mes dernières oraisons.
Le Directeur. Vous l'avez donc éprouvée quelquefois?
La Pémtente. Pour vous dire, mon Père, sans déguisement, ce qui en est, je suis persuadée que j'ai été privée par mon indignité de cette divine faveur, hors peut-être cette unique fois que je perdis la messe un dimanche par inspiration.
Le Directeur. Depuis celle-là, ma fille, vous ne vous souvenez point d'en avoir eu d'autres, ni que Dieu vous ait fait entendre sa voix?
La Pémtente. Je n'ai rien dissimulé de la vérité.
Le Directeur. Les miséricordes de Dieu vous perdront, Madame, si vous n'y remédiez, et je voudrois pour beaucoup que vous n'eussiez jamais entré aux Petites Carmélites. On devroit une bonne fois bannir les images du temple de Dieu, puis-
qu'elles sont si funestes à la simplicité de l'acte dans 1 oraison.
La Pénitente. J'aurai toujours, mon Père, beaucoup de peine à ne penser à rien1 ou ù si peu de chose que ce que vous me prescrivez.
Mon Père, je vous prie de m'écouter. Je connois des gens à qui il ne coûte rien d'avaler des pilules, ils nous disent qu'elles passent sans se faire sentir, que ce n'est rien; et c'est justement ce rien qui m'est insupportable; car il me semble que le gosier est fait pour avaler un aliment que les dents ont broyé, que le palais a savouré, et qui se fait sentir en son passage.
Le Directeur. Que voulez-vous dire, Madame, avec vos pilules?
La Pénitente. Je veux dire , mon Père , que l'homme est fait pour recevoir dans son entendement des choses que son imagination lui fournit, que sa mémoire lui rappelle, ou qu'il connoît de lui-même ; en un mot, qu'il est fait pour penser, que c'est sa nature, et que ce ne peut être que par des secours bien extraordinaires qu'il se réduit à ne penser à rien, c'est-a-dire à ne point penser.
1 « C'est un grand effort pour une âme que de passer des heures entières dans l'oraison, muette, humble et soumise, sans agir, sans connoître , ni tâcher même de comprendre quoi que ce soit. • (Molinos, Guide spirituelle, livre I, chap. vu, n° 4fi, p. 37.)
Les femmes surtout souffrent beaucoup dans ce pénible exercice que vous appelez une suspension de toutes les facultés, et un total anéantissement. Elles sont vives et inquiètes ; il faut qu'elles pensent à quelque chose : si vous leur défendez les bonnes pensées, elles en auront de mauvaises, plutôt que de n'en avoir aucune.
Un esprit vif à qui l'on défend toute pensée, toute image, et toute vérité vive et distincte, n'appréhendez-vous point, mon Père, qu'il ne tombe dans le vide, dans la sécheresse, et dans les tentations sur de certaines choses bien fâcheuses et humiliantes? Vous m'entendez bien.
Le Directeur. Ce n'est pas de vous, ma fille, que vous entendez parler?
La Pémtf.nte. De moi, mon Père, comme des autres ; etje voudrois bien, après l'oraison de simple regard, en être quitte à un grand vide de cerveau, à des sécheresses, à des rompements de tète et à de fâcheuses migraines qui ne me manquent jamais ; mais n'importe, je suis résolue de passer par toutes ces épreuves pour devenir une parfaite abandonnée.
Le Directeur. Ce mot, Madame, me fait souvenir du parfait abandon de lâmc, qui suppose en elle le retranchement de toute propriété et activité; matière en vérité bien importante, et celle dont vous demandiez particulièrement d'être instruite dès le commencement de cet entretien. Je ne sais
comment il est arrivé que nous avons passé d'un discours à un autre, sans avoir rien louché de ce <jue j'avois préparé sur cela pour contenter votre curiosité. Ae vous en repentez pas néanmoins, et reconnoissez devant Dieu que vous aviez besoin de cette dernière leçon sur l'oraison de simple regard, pour plier votre entendement à ne penser non plus que si vous n'en aviez point.
Tenez, Madame, j'ai connu une jeune fille de dix-huit ans (je la dirigeois et la disposois à la contemplation acquise) ; elle m'ouvrit un jour son cœur sur toutes les petites peines qu'elle éprouvoit dans les voies de Dieu et surtout dans l'oraison. C'étoit un esprit libre, enjoué; elle me dit brusquement : « Voulez-vous, mon Père, que je vous dise franchement ce qui en est? Je ne saurois penser à la Suisse1; quand je pense, il faut que ce soit à quelque chose. » Je lui repartis qu'elle ne pensât à rien. «C'est, me dit-elle, ce qui est absolument impossible, et n'osant point penser à de bonnes choses, je pense à des sottises ; c'est tout ce qui me reste : car votre vue confuse et indistincte de Dieu, cela est bientôt expédié, et je n'en ai pas pour deux instants. » Elle me fit un peu rire. Hélas! présentement, Madame, je voudrois que vous la connussiez,
1 Rèi'er à la Suisse, c'est ne penser à rien. [Dictionnaire de Trévoux.)
DIALOGUE II. a
c'est une souche, c est une poutre, c'est un corps mort1; elle est si fort vidée de son propre esprit,
1 « Vouloir agir activement, c'est offenser Dieu, lequel veut être le seul agent; et pour cela il faut s'abandonner à lui et demeurer ensuite comme un corps mort. — La nature agissante empêche l'opération de Dieu et la vraie perfection, parce que Dieu veut agir en nous sans nous. » (Propositions 2 et 4 de Molinos condamnées. )
« Il y en a qui sont élevés par une grâce extraordinaire; de sorte que l'âme se trouve quasi dans une pure passiyeté; elle n'agit plus, elle ne fait que pâtir, recevant les lumières divines en leur entendement, et les transports amoureux, et les ardeurs sacrées en leur volonté; d'ellesmêmes elles ne s'appliquent à quoi que ce soit. » (L'abbé d'Estival, Conférences mystiques , p. 186.)
Demande de Philothée dans les mêmes Conférences mystiques de l'abbé d'Estival.
* J'opinerois pourtant de ce qui a été dit pour les actes, et que vous nous donnerez permission de descendre de temps en temps à la méditation affective, ou, comme vous avez dit , aux aspirations amoureuses. Et en vérité ce ne deroit pas une petite consolation pour la pauvre nature, qui est si souvent accablée dans les sécheresses et dans les distractions. Notre esprit naturel auroit un peu plus de liberté; il est extrêmement resserré dans le simple regard, où l'on restreint son activité à ne rien faire; et quoique les aspirations affectives soient des actes de volonté, l'entendement pourtant y a toujours grande part. »
Réponse du directeur. * Tous ces moyens de nature que vous proposez, Philothée, ne sont pas fort propres pour me porter du côté des actes et des aspirations. Je
on l'a si fort accoutumée à ne plus faire aucune opération, qu'on oliroit qu'elle l'a perdu. Ses parents et ses amis, qui, n'étant point des nôtres, ne peuvent approuver son genre de vie, font malicieusement courir le bruit que les excès qu'elle a faits dans la prière ont altéré sa raison et l'ont rendue imbécile. Je vous la ferai connoître, c'est une bonne âme. Mais adieu, je vous chasse, il est heure indue.
La Pénitente. Je ne m'en apercevois pas en votre compagnie , mon Père ; il faut pourtant s'en priver et se recommander à vous.
Le Directeur. A moi, fort bien, et non pas à mes prières.
préférerai toujours la pure passiveté, la mort et le néant de l'entendement , à toutes les plus belles aspirations. > (P. 273.)
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Propriété et activité, source de tout le mal selon les Quiétistes. Obscurité , embarras et contradictions de cette doctrine. Qu'elle ruine la liberté de l'homme et sa coopération à la grâce; erreur condamnée d'anathème par le concile de Trente.
La Pénitente. Que j'ai perdu, mon Père, de ne vous avoir pas encore entendu discourir à fond de ce principe corrompu de toutes nos actions, que vous appelez propriété et activité !
Le Directeur. Pourquoi, Madame?
La Pénitente. Parce, mon Père, que ce que vous m'en auriez appris m'auroit été d'un grand secours dans une conversation que j eus avant-hier avec mon beau-frère.
Le Directeur. Qui? Monsieur l'abbé?
La Pénitente. Lui-même, le docteur de Sorbonne.
Le Directeur. Voilà, Madame, un nom fort respectable. jN'ètes-vous point encore toute émue, quand vous pensez que vous avez osé tenir contre un docteur? Que seroit-ce, si vous aviez dispute
LA BRLTÈRE , III. OEUV. POSTII. 4
conlre voire curé, ce personnage si éclairé, cet homme de bien? mais contre votre évéque , quelle rébellion !
Apprenez, ma fille, que chez nous on ne fait aucune acception du plus ou du moins des dignités ecclésiastiques, et que la mesure de notre estime, de nos déférences et de notre vénération , est celle de l'union plus intime et plus essentielle dune âme avec Dieu par l'oraison de simple regard.
Mais sans sortir de notre sujet, sachons, je vous supplie, ma chère fille, quelle a été l'occasion, le progrès et les suites de l'entretien que vous avez eu avec Monsieur le docteur?
La Pénitente. Ce fut, mon Père, jeudi dernier, qu'on apporta le chanteau au logis, pour rendre demain le pain bénit.
Le Directeur. Comment cela nous mènera-t-il à la propriété et à l'activité?
La Pënitehte. Vous le verrez, mon Père. Nous venions de dîner quand les bedeaux entrèrent. Ils furent à peine sortis, que mon beau-frère me souriant : « Eh bien, ma sœur, me dit-il, vous rendrez le pain bénit dimanche prochain? — Il y a apparence, lui dis-je. — Si 1 on en juge par les apparences, repartit-il, j'oserois bien assurer que vous ne le rendrez pas. — Que voulez-vous dire, mon frère? lui répondis-je ; dans quelle pieuse distraction êtes- vous? Hé, ne voyez-vous pas le chanteau que
les bedeaux de notre paroisse ont laissé sur la table? — Le chanteau n'est rien, continua-t-il, elles bedeaux encore moins. — Ob ! oh! lui dis-je, à qui en avez-vous donc? Cela est fort plaisanl, je vous assure. — Plus plaisant, reprit mon beau-frère, que vous ne pensez, et que vous ne sauriez dire; mais je persiste à vous soutenir que vous ne rendrez pas dimanche le pain bénit. — Vous avez donc révélation que je mourrai avant dimanche? — Vous ne mourrez point pour cela, me dit-il; mais vous serez à la vérité fort embarrassée. — Hé, de quoi, lui dis-jc , embarrassée? c'est vraiment un grand embarras que de rendre un pain bénit! — Vous avez donc , me demanda-t-il , une grande envie de le rendre? — Fort grande, lui dis-je. — Vous songerez à l'ordonner dès aujourd'hui? — Moi, ou mes gens, ajoutai-je. — Et s'ils y mauquoient vous en seriez fâchée? — Oui, en vérité. — Et dimanche, poursuivit-il, vous vous préparerez à aller à l'église, vous choisirez votre offrande selon votre dévotion, et vous rendrez votre pain bénit? — Qui en doute? — Moi, me dit-il en riant; et ma raison est que je ne saurois me persuader que ma bellesœur s'expose à faire un péché, plutôt que de manquer à une pure cérémonie , et où il n'y a au plus qu'une obligation de bienséance. — Comment! mon frère, un péché? je suis bien simple, et je m'aperçois bien tard que vous plaisantez, sans voir néanmoins,
je vous l'avoue, sur quoi peut rouler la plaisanterie. — Je parle, dit-il, fort sérieusement, ma sœur, et je vous soutiens que songer à faire un pain bénit, songer à l'aller présenter à l'autel avec une pièce d'or, telle que vous la jugez convenable, se soumettre soi et son offrande à la bénédiction du prêtre, que tout cela est une action qui part de notre volonté pure ; que l'on n'en useroit pas ainsi si l'on ne s'y étoit absolument déterminé soi-même; qu'il n'y a donc point là d'évacuation de notre propre action ; que 1 esprit d'Adam se retrouve là tout entier : et que si vous en étiez tout à fait dépouillée, vous demeureriez sur cela dans une parfaite indifférence, et ne feriez jamais la démarcbe de rendre le pain bénit. »
Le Directeur. ]N"e trouvâtes-vous pas, ma fille, aisément ce qu'il falloit lui répondre?
La Pémte.nte. Je vous avoue, mon Père, que je ne m atteudois pas à cette subtilité de mon beaufrère; je demeurai assez interdite, mais avant un peu repris mes esprits , je crus que je pouvois lui répondre. Et afin que je connoisse si j'ai parlé juste, dites-moi, mon Père, ce que vous lui auriez répondu vous-même.
Le Directeur. Que la coutume, la qualité de paroissienne, l'usage, votre tour qui revenoit, le chanteau, étoient des raisons plus que suffisantes pour s'acquitter de ce devoir envers votre cure et
votre paroisse, qu'il ne vous falloit point d'autre indice de la volonté de Dieu que celui-là; qu'ainsi ce genre de détermination, surtout pour une action de petite importance, ne pouvoit que très-injustement, et même très-i{jnoramment (vous pouviez aller jusque-là), être qualifié de péché.
La Pénitente. Je ne lui ai presque pas, mon Père, répondu autre chose.
Le Directeur. Cela lui devoit fermer la bouche.
La Pénitente. Au contraire, il prit occasion de ce que j'avois dit : que rendre le pain bénit étoit une action presque indifférente, et qui ne méritoit point, pour s'y résoudre , de mouvement extraordinaire; de me dire que je reconnoissois donc dans les hommes plusieurs genres d'actions; et il m'expliqua sa pensée, en me demandant si je ne savois pas bien distinguer les actions nécessaires et naturelles, comme manger, dormir, tousser, faire digestion, d'avec les actions libres mais indifférentes, comme parler de nouvelles , de la pluie et du beau temps, se promener dans une allée plutôt que dans une autre; et celles-ci d'avec les actions libres et mauvaises, comme parler mal de quelqu'un, voler, tuer, s enivrer ; et ces dernières encore d'avec les actions vertueuses, comme prier Dieu, donner l'aumône, empêcher la médisance, s'humilier, entendre la messe, communier. Je lui dis que je connoissois ces différences. Il me demanda si je crovois que les
actions vertueuses se pouvoient faire sans la grâce de Dieu. Je n'avois garde, mon Père, de parler contre nos principes, en lui répondant que la grâce n'y étoît pas nécessaire. Je m'avançai de lui dire que j'ignorols quelle grâce restoit encore à un pécheur qui commet une action mauvaise, mais qu'il me sembloit qu'il ne falloit nulle grâce particulière pour les actions purement indifférentes, encore moins pour les naturelles; pour manger, par exemple, si ce n'est, lui dis-je en riant, la grâce du bon appétit, et pour dormir, celle du louable exercice. Il parut content de mes réponses, et me pria de m'en souvenir dans l'occasion.
Il revint après cela comme sur ses pas. « Trouvezvous, me dit-il, votre propriété et activité dans les actions nécessaires et naturelles? » Je lui répondis par un sourire.
« Est-elle dans les actions indifférentes? — Non, lui dis-je, car elle les rendroit mauvaises, et vous parlez des indifférentes. »
Le Directeur. Ce que vous dites, ma fille, est très-vrai par la seule énonciation des termes.
La Pénitente. Il continua de m'inlerroger sur les mauvaises; savoir, si elles n'étoient pas telles parce qu'elles partoient d'un principe corrompu, qu'elles se faisoient sans droites intentions, et que le fond même souvent n'en valoit rien, ou pour n'être pas selon l'esprit de Dieu , ou pour être
formellement contraires à sa loi et à ses préceptes. Je convins de tout cela. « Reconnoissez-vous, me dit-il, de la propriété et de l'activité dans ces actions mauvaises? — Et où seroient-elles donc? lui repartis-je; n'est-ce pas ce principe de corruption qui attire sur toutes les actions des hommes le propre esprit dont il faut se vider, celle propre action, ce vieil Adam qu'il faut évacuer1? — Fort bien, dit-il; mais s'il se trouvoit des actions qui partissent d'an bon principe, qui se fissent avec des intentions droites, qui fussent contraires à fa loi de Dieu et à l'esprit de l'Evangile, seroient-elles selon vous des actions mauvaises? » — Je lui dis que non. — «N'i indifférentes?» J'y consentis. Il conclut de là qu'elles étoienl bonnes. Je croyois qu'il me demanderoit si j'admettois aussi dans ces actions vertueuses de la propriété, et je songeois à lui répondre; mais voulant me donner des exemples, il
1 « Rien n'est opposé à Dieu que la propriété, et
toute la malignité de l'homme est dans cette propriété,
comme dans la source «le sa malice Cette impureté,
si opposée à l'union, est la propriété et l'activité : la propriété , parce qu'elle est la source de la réelle impureté, qui ne peut être alliée avec la pureté essentielle; l'activité, parce que Dieu étant dans un repos infini, il faut que l'âme pour être unie à lui participe à son repos ; sans quoi il ne peut y avoir d'union , à cause de la dissemblance. » (Moyen court, § xxiv, p. 122-124.)
ô6 DIALOGUES SUR LE QUIÉTISME.
parla ainsi. « Un prédicateur annonce la parole de Dieu, pour avoir occasion d'y mêler la sienne; ou bien il prêche pieusement et apostoliquement, afin que tous lui rendent ce témoignage, qu'il est un homme apostolique; il fait des conversions, afin de passer pour convertisseur; pèche-t-il? ne pèchct-il point? agit-il ou non par propriété ou activité?» Je lui dis que ce prédicateur péchoit, qu'il étoit rempli de propriété; que c'étoit un homme vain et hypocrite. — « Et celui, poursuivit-il, qui prêche uniquement pour exciter les grands et le peuple a la componction et à la pénitence, sans autre soin que de rendre nument les paroles et la doctrine de l'Evangile? » — Il ne pèche pas, lui dis-je. Comment aurois-je pu lui répondre autrement? — « Un directeur, continua-t-il, dirige des femmes, et ne dirige qu'elles; il n'a d'attraits que pour ces sortes de directions; il aime ce sexe; il est touché du son de leur voix et des sottes confidences qu'elles lui font; elles l'amusent, elles remplissent sa curiosité; il ne conduit pas néanmoins ses pénitentes au dérèglement.... — Il ne laisse pas de pécher, m'écriaije ; il est tout plein de propriété. — Et le directeur, me dit-il, qui, touché de l'horreur du péril où s'exposent ces âmes chrétiennes par leurs crimes, reçoit indifféremment et sans acception de sexe tous ceux qui se confient à sa charité, conduite et éclairée par la science, quel péché, ma sœur, coin-
met-il, et de quelle propriété l'accusez-vous? » Je ne sus en vérité lui répondre. — « Ne vous lassez pas , ajouta-t-il. Un homme qui s'étant éprouvé, selon la règle de saint Paul *, communie pour communier, pour cueillir et goûter le fruit de ce sacrement, pèche-t-il? » Je n'hésitai point : « Il fait, mon frère, la plus grande chose qu'il y ait dans la religion, après l'oraison de simple regard. — Vous êtes folle, » me dit mon mari, qui étoit présent à toute cette conversation. Je ne lui répondis pas un mot, de peur de lui en trop dire ; car il est vrai que j'ai une antipathie pour cet homme-là, qui ne me permet pas de me modérer sur son chapitre.
Le Directfxr. Mais, ma fille, il ne faut haïr personne, pas même son mari, quelque déraisonnable qu'il soit.
La Pénitente. Je le hais, mon Père, en Jésus- Christ, et je ne voudrois pour rien au monde lui nuire; je ne lui veux aucun mal.
Le Directeur. Continuez, ma fille.
La Pénitente. « Un chrétien, poursuivit-il, qui communie au contraire pour communier, et aussi afin que quelqu'un , dont il ne peut autrement se concilier 1 estime et la bienveillance , le voie communier? — Il pèche, il pèche, lui dis-je; c'est ce
1 Voyez la première Epître aux Corinthiens , chap. XI, vers. 28, et la deuxième, chap. xm, vers. 5.
qu'on appelle an hypocrite, un faux dévot; et c'est pour ces sortes de gens que les mots de propriété et d'activité ont été faits. — Fort bien , dit-il; mais aussi convenez-vous par vos réponses, qu'il y a des gens, ou plutôt qu'il y a de telles actions si épurées, si louables par les principes, par 1 intention, et encore par leur nature, qu'on peut assurer que la propriété et l'activité n'y ont nulle part , celles du moins que vous qualifiez de principe corrompu, de vieil Adam, qui n'est autre chose apparemment que ce que nous autres docteurs nous appelons une pente, une foiblesse pour le péché, un vieux levain, en un mot, la concupiscence. Si je tombe donc d'accord avec vous qu'elle est très-vive et très-forte dans les grands pécheurs, qu'elle subsiste encore dans les personnes fragiles et qui commettent les moindres péchés; qu'elle se fait même un peu sentir dans les personnes pieuses, et qui évitent de déplaire à Dieu : avouez aussi, de bonne foi, qu'elle est presque éteinte dans les âmes saintes, qui l'ont combattue et comme atterrée pendant leur vie, par les œuvres de charité et de pénitence? — Quoi! mon frère, lui dis-jc, voudriez-vous prétendre qu'il y a des gens impeccables? Le juste ne pèche-t-il pas sept fois le jour? — Je suis bercé de cela. Mais, ma chère saur, s'écria-t-il, entendez ce qu'on vous dit, et qu'une concupiscence presque éteinte et comme
atterrée n'emporte point pour les saints qui sont encore en vie, ou sur la terre, une impeccabilité parfaite, semblable à celle fies saints qui sont clans le terme, et qui jouissent de Dieu : j'ai pensé dire, ajouta-t-il , semblable à celle qu'on acquiert, selon vos docteurs, par l'union essentielle. Quoi donc, ma sœur, continua-t-il (car il en faut une fois revenir à ce point), n'admettez-vous pas de bonnes actions, des actions vertueuses? — Sans doute, lui dis-je, et je vous l'ai déjà passé. — Des actions saintes? Et ceux qui les font, ne les appelez-vous pas des saints? — Je veux bien l'avouer, lui disje. — Dites , reprit-il, que vous ne pouvez le nier; car je vous combattrois par les livres de vos docteurs; je n'en ai pas perdu la mémoire.
« Les actions faites par un principe divin sont « des actions divines; au lieu que les actions de la «créature, quelque bonnes qu'elles paroissent, sont « des actions humaines, ou tout au plus vertueuses, « lorsqu'elles sont faites avec la grâce. » Que ditesvous de cela? Je lui répondis tranquillement que ce qui éloit de nos livres appuyoit mon sentiment : que j'entendois par les actions vertueuses celles qui ne laissoient pas d'être des actions humaines, quelque bonnes qu'elles parussent, parce qu'elles étoient toujours des actions de la créature, sujettes par conséquent à la propriété et à l'activité. — « Gomment, reprit-il un peu en colère, des actions
vertueuses, ei faites avec la grâce de Jésus-Christ, remplies de propriété et d'activité? — Il en est ainsi, mou frère, lui dis-je. — Donc remplies de péché; car propriété, chez vous, est un péché qu'on doit expier ou en cette vie ou en l'autre. Voilà donc (mais , ma pauvre sœur, vous n'y songez pas), voilà, entendez-vous bien ce que vous dites, voilà selon vous des actions vertueuses qui ne sont pas vertueuses , de bonnes œuvres qui sont œuvres de Satan, incapables, indignes des récompenses que Jésus-Christ a promises et aux mérites et aux bonnes œuvres : en vérité, ma sœur, tandis qu'on a du bon sens et rju il nous reste une étincelle de raison, il faut dire des choses qui ne soient pas du moins entièrement contradictoires, et par là dignes de la risée publique, et, comme c'est une matière de religion, dignes peut-être de châtiment. •> Il ajouta qu'il n'entendoit pas parler de moi, rju il croyoit dans la bonne foi, mais de mes directeurs qui m'avoient si mal instruite.
Le Dirf.ctf.ur. Mon étonnement, ma chère fille, est que vous le soyez au point d'avoir su lui résister sur cet article fort délicat, et où il vous a dit ce qu'il y a de passable selon les principes de la Sorbonne.
La Pénitente. Je vous souhaitois aussi de tout mon cœur à cette conférence.
Le Directeur. Je lui aurois expliqué notre doc-
trine sur les actions divines, qu'ils ne connoissent point, faute d'être initiés dans les mystères du simple regard et de l'union essentielle, d'où, nos actions, qui ne sont plus nos actions, mais uniquement celles de Dieu, tirent leur divinité, comme je vous l'expliquai dernièrement par occasion, et dont je vous donnerai quelque jour une connoissance plus parfaite.
La Pénitente. Vous me ferez, mon Père, un extrême plaisir : mais il faut achever de vous rendre compte de la suite de cet entretien. Il ajouia que ce n'étoit pas là tout ce qu'il avoit à me dire sur ce sujet, et qu'il vouloit me pousser à bout, sans me laisser même de quoi répondre. Il s'enquit de moi si la différence que je mettois entre les actions divines et les vertueuses, accompagnées delà grâce, ne consisloit pas en ce que les premières étoient de Dieu seul, qui agissoit pour et dans la créature; et que dans les autres, au contraire, la grâce de Jésus-Christ concouroit seulement avec l'action de la créature, qui en faisoit l'impureté et l'imperfection. J'en demeurai d'accord, admirant en moimême combien il étoit instruit de nos dogmes. « Il faut donc, dit-il, pour exempter du péché de propriété ces actions vertueuses, et les élever à la qualité de divines, que la grâce seule agisse sur la créature, qui demeure passive, qui fait, comme vous dites , cessation de propre action , qui laisse faire
Dieu tout seul1. — Vous l'entendez à cette heure. — J'entends, répondit-il, que vous voulez que la créature ne corresponde, ne concoure, ne coopère eu rien à la grâce qui agit eu elle -. — C est ce que
1 t L'àme coopère avec Dieu, en recevant volontairement et sans résistance les effets de Dieu en elle. » (Ma- LAVAL, Pratique facile, partie 1, p. 104.)
• L'àme est appelée passive lorsqu'elle reçoit quelque chose en soi, de telle sorte qu'elle ne contribue en rien à la production, mais seulement à la réception. Dans les choses de Dieu, l'àme peut être considérée passive en deux manières ; l'une quant au principe, l'autre quant à l'action. L'âme est passive au regard de la grâce qui la fait agir, comme un principe non acquis, mais infus; elle est aussi passive au regard de la foi, parce que la foi est une lumière infuse et non produite par l'opération, a [Ibid .. partie II, p. 78 et 79.)
2 « Les actions faites par un principe divin sont des actions divines; au lieu que les actions de la créature, quelque bonnes qu'elles paroissent , sont des actions humaines, ou tout au plus vertueuses, lorsqu'elles sont faites avec la grâce. » (Moyen court, § xxi, p. 88 et 89.)
« L'bomme est réparé, non en agissant, mais en souffrant l'action de celui qui le veut réparer. ■ (Ibid., p. 88.)
« Une âme ne se doit mouvoir que quand l'Esprit de Dieu la remue. » (Ibid.. p. 80.)
« Il suffit que l'homme ait un consentement passif à sa propre destruction, afin qu'il ait une entière et pleine liberté. - [Ibid., § XXIV, p. 130.)
« Il suffit que l'homme concoure passivement à toute* les opérations actives de Dieu. » (Ibid., p. 131.)
je vous dis. — J'entends donc, ma sœur, et comprends très-clairement que vous êtes hérétique. Vous en fieriez-vous au concile de Trente? » Puis, en s'interrompant lui-même : «Pour moi, j'admire comment de certaines gens gâtés par leurs adulateurs et par leurs sectaires, se croyant plus fins ou plus profonds que le reste des fidèles, dédaignant par un fond d'orgueil de penser comme eux, et comme on a toujours pensé dans le christianisme, ne parviennent enfin par tous les raffinements de leur esprit, et par une affectation de découverte et de nouveauté, qu'à imaginer une vieille erreur déjà condamnée par toute 1 Église , qu'à devenir calvinistes ou luthériens, frappés d'anathème dans le concile de Trente. » Et passant dans son cahinet, qui est proche de la saile où nous mangeons, il en
" Dieu ne se communique à l'homme qu'autant que sa capacité passive est grande , noble et étendue. » (Malaval, Pratique facile, p. 134.)
« L'homme ne peut être uni à Dieu sans la passiveté. • (Ibid.)
* 11 reste à résoudre une difficulté ignorée des siècles passés , savoir s'il y aura une contemplation acquise , comme une infuse, et la différence entre l'une et l'autre. » (La Combe, Analyse de l'oraison nientale, p. 82 et 83.)
u La passive se fait par des actes très-simples infus, qui ne dépendent pas du libre arbitre, à laquelle les puissances de l'àme concourent. L'àme, sans qu'elle le sache et y pense, se trouve enlevée vers Dieu. » {Ibid.)
revint avec cette traduction du Concile. « Si quel- « qu'un dit vous voilà, ma sœur), si quelqu'un dit » que le libre arbitre de l'homme, mu et attiré de « Dieu, ne doit point prêter son consentement, ni « coopérer avec Dieu, qui l'excite et qui l'appelle. « pour obtenir la grâce de sa justification , mais « qu'il doit demeurer comme quelque chose d ina- « nimé (voilà le corps mort), sans nulle action, et « dans un état purement passif; qu'il scit aua- « thème l. •> Ce canon fut fait contre les luthériens , qui soutenoient que toute coopération étoit mauvaise, et qu'il falloit s'en abstenir; et contre les calvinistes, qui trouvoient de 1 impureté dans les actions les plus saintes, et niaient le concours nécessaire de la volonté. Choisissez , ma sœur, de l'un ou de l'autre dogme, ou plutôt 1 un et l'autre vous appartiennent : et en effet, poursuivit-il , quand on croit une fois, avec lEglise. qu'il y a un péché originel, soit que Dieu ait regardé tous les hommes dans Adam leur père, et qu'il lui ait plu d'imputer à tous son péché, comme il leur auroit imputé sa justice, soit que le venin de sa désobéissance coule par la voie de la chair, ou par quelque autre voie mvstérieuse, dans toutes les générations qui sortent de lui; quand on est
1 Canon IV du Décret de la justification, en date du 13 janvier 1547 [6e session du Co:icile).
persuade que le baptême est le remède spécifique que Dieu applique à cette maladie contagieuse; que le péché de ce premier homme est réellement, actuellement et formellement effacé par les eaux salutaires; quand on sait néanmoins par sa propre expérience qu'il ne laisse pas de rester de celte blessure une certaine foiblesse qu'on appelle concupiscence , qui, sans être un péché, nous rend le mal plus facile à pratiquer que le bien; quand on admet ensuite la venue de Jésus-Christ, sa mission, sa grâce; de quel usage, de quel secours, je vous prie, peuvent-ils être à l'homme, s'ils ne fortifient sa foiblesse? si le trouvant incliné au vice, ils ne le redressent, et ne le plient à la vertu? s'ils ne le rendent fort et persévérant dans les voies de la justice? Mais quand il est vrai qu'il y a eu de ces hommes foibles et fragiles, qui prenant le dessus de la concupiscence, ont tenu ferme contre toutes les tentations, ont résisté à leur naturel et à leur complexion , ont fait de continuels efforts pour vaincre leurs passions, et ont terminé une vie sainte par une mort plus sainte ; où aller chercher la source de ces merveilles plus loin que la grâce qui justifie? Que leur falloit-il davantage? dites, imaginez? Le dépouillement de la propriété, la vue distincte et indistincte de Dieu présent en tous lieux; des motions extraordinaires, sans fin, sans relâche; des voix de Dieu articulées à la fin de chaque oraison
LV BTtUTÈBE, III. OEUV. POSTÏI. 5
de simple regard? Ouvrez les yeux, ma chère sœur ; consultez votre raison ; souvenez-vous seulement de votre catéchisme; que vous faut-il davantage? Je vais vous lapprendre : notre consentement à la grâce, notre concours avec la grâce; c'est nous <pie Dieu récompense, c'est donc nous qui devons agir : notre coopération à la grâce qui est encore une autre grâce, mais qui suppose et qui aide L'action, le mouvement, et la détermination de notre volonté.
Il disoit, mon Père, toutes ces choses d'un ton fort passionné, mais qui ne m irritoit en aucune manière. Mon frère le docteur est le meilleurhomme du monde, et qui m'a rendu auprès de ma bellemère et de mon mari tous les bons offices dont il s'est pu aviser. Je sais qu'il est catholique de bonne foi ; il passe d ailleurs, comme vous savez, pour fort savant sur la religion , qu'il sait accommoder à la portée de ceux à qui il en parle. Tout cela, je l'avoue, me donnoit une grande attention pour tout ce qu'il me disoit; je n'en perdois pas une seule parole, et avant, Dieu merci, de la mémoire....
Le Dirf.ctf.uk. Oh! prodigieuse.
La Pèmtf.ntf. Avec ce que j'avois envie de vous rendre un fidèle compte de tout l'entretien, pour avoir sur cela des éclaircissements avec vous qui me pussent affermir dans notre doctrine, il ne faut pas s'étonner qu'il ne me soit presque rien échappé; jusque-là, mon cher Père, qu il m en reste des
scrupules, et bien de petites peines sur la plupart des choses qui mont été dites : je ne sais, mon Père, si ma mémoire me les pourra fournir sans un nouveau recueillement qui m'en rappelle l'idée.
Le DIRECTEUR. C'est bien dit, Madame; remettons le reste à demain, s il vous plaît, à la même heure qu'aujourd'hui; car il n'y a rien à perdre d'une conversation aussi curieuse.
La Pénitente. A demain, puisque vous le voulez ainsi, et je serai exacte au rendez-vous.
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Vie et actions d'un Saint opposées aux maximes et aux pratiques des Quiétistes. Qu'il n'attend point des motions et des inspirations extraordinaires pour faire le bien. Examen de conscience devient un péché de propriété selon les Quiétistes. Célébration des fêtes, prières, assistance à la messe. Réception des sacrements et autres pratiques de piété commandées par l'Eglise, indifférentes ou nuisibles selon les mêmes principes.
Le Directeur. J'ai renvoyé le comte de ***, et madame la marquise de ***, et madame la présidente de ***, pour vous tenir ma parole. Je vous avoue que je souffre beaucoup dans leurs fades conversations : ce sout des gens ennuyeux qui ne font que des questions grossières et embarrassées. Si je leur propose quelques-unes de nos maximes, ils me répondent avec un froid et une insipidité qui marquent le peu de progrès qu'ils font dans nos mystères. Croiriez-vous que la présidente, depuis un an, ne peut comprendre l'évacuation de l'esprit d'Adam? Cependant on veut dans le momie qu'elle ait de l'esprit.
La Pe.mteme. De l'esprit! ce sont des gens qui
jugent bien légèrement, et qui ne la voient guère. Pour moi , je \ous avoue qu'en trois différentes visites elle m'a paru fort bornée. Convenez d'ailleurs, mon Père, qu'elle n'a ni vivacité ni mémoire.
Le Directeur. Il vous est fort aisé, ma fille, de trouver qu'on manque de mémoire, vous qui en êtes un prodige : il faut vous l'avouer; j'ai repassé toute la nuit avec admiration le récit fidèle que vous me fîtes hier de la longue et docte conversation de Monsieur votre beau-frère.
La Pénitente. Il est vrai, mon Père, que j'ai la mémoire assez heureuse; je n'en ai jamais tant senti le besoin que dans ce qui me reste à vous dire de tout notre entretien.
Le Directeur. Je serai ravi d'en apprendre la suite.
La Pénitente. La suite est, qu'après y avoir un peu pensé, j'ai dit à mon beau-frère que quelque homme saint qu'il voulut choisira sa fantaisie, il n'auroit pu être tel sans le dépouillement de toute propriété, c'est-à-dire, de propre action , et sans motion divine qu'il auroit sentie en soi en conséquence de l'oraison de simple regard , et qui l'auroit réglé dans toute sa conduite. Il me dit sur cela que j'avançois cette proposition en l'air et sans preuve, et ajouta qu'il m'alloit convaincre que les mouvements extraordinaires n'étoient pas plus nécessaires à un homme né dans le christianisme , qu'à moi
73 DIALOGUES SUR LE O UI E T I S M E. une motion divine pour me faire rendre mon pain bénit : en un mot, qu'il feroit vivre et mourir son saint, sans qu'on pût, avec le moindre fondement, relever aucune circonstance de sa vie où il eût besoin des conditions que je proposois, ni de dépouillement de propre action, ni de ce que j'appelois contemplation acquise, ni de motion divine, et continua de cette manière : « Je suppose seulement que mon saint est baptisé; je n'appréhende pas, dit-il, que vous me souteniez d'abord qu'il eût besoin, quelques heures après sa naissance , de simple regard et de motion divine, pour se préparer à recevoir ce sacrement ; peut-être me direz-vous que le simple regard a été nécessaire à ses parrain et marraine, avant qu'ils aient répondu pour lui de sa foi au prêtre et à l'Eglise? Cet enfant, dis-je, à peine a l'usage de raison qu'il entend parler de Dieu, d'Eglise, de religion. Dans l'âge de l'adolescence, et ensuite dans sa jeunesse, il apprend tic ses parents et de ses maîtres les cérémonies, les mystères, les maximes de cette religion ; il sait ce que D:eu ordonne et ce qu'il défend , ce qui lui plaît et ce qui lui déplaît; bientôt il sent, il goûte les preuves de cette religion; l'y voilà confirmé par la lecture de 1 Evangile qu'il trouve dans une Eglise qui porte en soi les caractères de vérité et de sainteté, par la doctrine unanime de tous les fidèles, par la tradition : il est plein de la connoissance de
ses devoirs; il esl prévenu qu'il faut éviter le péché; il sait où est le péché et où il n'est pas; il connoît la grâce, son efficacité; il n'ignore pas qu elle lui est nécessaire pour fuir le péché et pratiquer la vertu; qu'il faut vouloir cette grâce, la désirer, la demander, y acquiescer, y coopérer. — Prenez garde, lui dis-je, mon frère , que pour la coopération, vous la supposez, et elle esl en question entre nous.
— « Je la suppose , me répondit-il , comme la doctrine de 1 Eglise universelle déclarée dans le concile de Trente, au canon IV de la sixième session; vous ne vous en souvenez plus; mais ayez patience, s il vous plaît : suivons le saint et ne le perdons pas de vue. Que voulez-vous qu'il fasse pendant le cours de sa vie? Lui defendrons-nous la prière? Je n'en scrois pas le maître, ni vous non plus; il s'abstiendroit aussitôt de croire en Dieu, que de le prier; il sait par mémoire tout l'Evangile et tout saint Paul; les livres divins ne lui parlent que de foi en Jésus-Christ, que de soumissions de l'entendement sous le joug de la foi, que de justifications par la foi; il a été allaité, il est nourri de ces maximes; il ne délibère point s'il croira ou s'il ne croira pas; il croit , et parce qu'il croit, il prie. La prière lui est marquée aussi souvent, aussi expressément que la foi : Veillez, priez, pour ne point entrer en tentation : Cherchez et ions trouverez, etc.
Frappez et on vous ouvrira, etc. Bien plus, il trouve dans les livres saints une prière toute faite, l'Oraison dominicale, le Pater noster , que Jésus- Christ a dictée et composée pour notre usage , poux nous être la formule ou le modèle de toute prière. Voulez-vous, ma sœur, (ant qu'elle subsistera, que mon saint la néglige pour l'oraison de simple regard? qu'il suive une motion extraordinaire, pour la prononcer dans son cœur? qu'il attende que Dieu lui dise formellement : «Dites mon oraison», ou : »ye la dites pas?» «Priez-moi de la manière que mon Fils vous a prescrite; » ou : «N'ayez seulement «qu'une vue confuse et indistincte de mon être, «ou tout au plus de ma présence en tous lieux, «comme l'enseignent les Quiétistcs?»
« Il en est de même de L'aumône. Quel besoin d'inspiration extraordinaire pourla faire? Un pauvre la demande à notre saint; il la lui donne comme à Jésus-Christ : lui-même qui a dit qu'il réputeroit ce que le chrétien aura fait pour le pauvre comme s il étoit fait à sa personne. Ailleurs il dit : J'avois faim, vous m'avez doimé à manger; j'avois soif, vous m'avez donné à boire. Venez, le royaume des deux est à vous.
« Quand Jésus-Christ pourra- t-il et voudra-t-il mieux s'expliquer, plus nettement, dans l'oraison de simple regard?
» Ç'auroit été sans mentir une action bien édi-
fiante dans ces derniers temps de misère publique causée par la stérilité de la terre, de remettre un misérable qui mouroit de faim , après la motion divine, de peur de le secourir par propriété et par activité, c'est-à-dire par des mouvements de pure charité chrétienne ! Ne voyez-vous pas , ma sœur, jusqu'à quel point de ridicule et d'absurdité vos principes peuvent vous conduire?
«Revenons au saint homme. Il n'ignore pas, il est vrai, que vos directeurs vous insinuent que l'austérité réveille la concupiscence, qu'elle met les sens en vigueur loin de les amortir : mais il ignore encore moins que la vie de Jésus-Christ n a été qu'un tissu d'austérités, d'humiliations, de pauvreté, déjeunes, de mortifications, de souffrances, qui s'est enfin terminée à une mort infâme et douloureuse : qu'il doit y avoir au moins une grande conformité de la vie des membres à celle de leur chef, à moins de vouloir faire de la religion chrétienne un tout informe et un composé monstrueux de pièces tout à fait désassorties : que le précepte du législateur y est formel : Celui qui veut venir après moi, doit renoncer à soi-meme , pot tir sa croix et me suivre. Et dans un autre endroit : Le royaume des deux souffre delà violence; c'est-àdire, comme il est expliqué ensuite, qu'il n'y a que ceux qui se font violence à eux-mêmes qui soient capables de l'emporter. Ces paroles seules,
7i DIALOGCES SUR LE QCIETISME.
à votre avis, ne sont-elles pas assez précises et assez claires pour imposer au saint homme la loi du jeune, de la haire, du cilice , des veilles, des austérités, pour le régler ensuite sans aucune motion divine dans toutes les actions de sa vie et dans la manière de sa mort? Je veux vous dire davantage : le saint qui se croit pécheur n'ira-t-il point à confesse1?» Je répondis que cela lui éloit aussi permis qu'à un autre.
Le Dirf.ctf.ur. Cela n'est pas, ma fille, tout à fait comme vous le dites; mais poursuivez.
La Pf.mtf.nte. Il me dit que non-seulement cela lui étoit permis, mais qu'il le devoit faire. « Oui, lui dis-je ; si après avoir consulte Dieu dans l'oraison de vue confuse et indistincte, il en sort avec un mouvement extraordinaire d'aller se jeter aux pieds du prêtre. >•
Il s'échauffa un peu sur ma réponse, et me dit que je me moquois de lui et de toute la compagnie, (le parler de la sorte : qu'à un homme éclaire dans
1 « Si l'on dit à ces âmes abandonnées de se confesser, elles le font ; car elles sont très-soumises : mais elles disent de bouche ce qu'on leur fait dire, comme à un petit enfant à qui l'on diroit : « Il faut vous confesser de cela. • 11 le dit, sans connoitre ce qu'il dit, sans savoir si cela est, ou non. » [Livre <•/<•<> Torrents, partie II. cliap. II, n° 3, p. 253.)
■ Ces Ames dont je parle ne peuvent presque 'aniais se confesser. » {Ibid.)
les voies cîe Dieu, comme nous supposions lui et moi qu'étoit le saint homme, le sentiment seul de sa conscience , qui lui reprochent le moindre péché de vaniîc par exemple, cl de complaisance sur son état, ou de relâchement dans ses exercices de pieté, lui étoit une détermination, une raison pour s'en confesser : que faire dépendre cette démarche d'une inspiration extraordinaire, c'étoit s'exposer à n'user pas une seule fois en toute sa vie du sacrement de la pénitence. Et en (levant sa voix : « Que seroit-cc, me dit-il, des grands pécheurs, s'ils attendoient une inspiration pour aller à confesse? Sont-ils sûrs d'êtres inspirés, à la mort, d'appeler leur confesseur? Et s'ils le font , ne sera-ce point par l'appréhension des jugements de Dieu, que vous appelez une action de la créature, une vraie propriété et activité? Mais, ponrsuivit-il, ce n'est pas où j'en veux venir. Le pieux personnage que nous supposons, s'il songe à se confesser, il se préparera ù une action si sainte par toutes les pratiques que sa piété lui pourra suggérer, il n'oubliera pas l'examen de sa conscience, qui est le plus nécessaire.
— «Dites, mon frère, le moins nécessaire et souvent même le plus préjudiciable à une bonne cou fession. — Bon, reprit-il, voilà où je voulois vous amener.» Et en s'adressant a la compagnie: «Préparez-vous à entendre d'étranges choses, mas fort
curieuses, et qui ont ëié oubliées dans vos formules de confession. » A ce mot il se lève, et en me remaniant de travers : « Je ne puis, me dit-il, tenir davantage contre de telles sottises; je veux qu'on me berne , si votre extravagant de directeur ne vous fait courir les rues ' avant qu'il soit deux mois. » Et après cette belle décision, il sortit.
Ma belle-mère demeura, et après m'avoir dit qu'il falloit être un Turc ou un huguenot pour se confesser sans faire son examen, elle ajouta qu'elle ne partiroit point de là que son fils le docteur, qu'elle rappela, ne m'eût rendue muette comme une carpe.
Je continuai, et je dis qu'il n'y avoit point d'occasions dans toute la vie du chrétien où il fût plus exposé à agir par propriété et activité que dans celle de l'examen; que ce n'étoit que contentions d'esprit, qu'efforts de mémoire pour se ressouvenir de l'espèce, du nombre et des circonstances de ses péchés.
— «Dites, ma sœur, une torture, une bourrelerie de conscience. Pourquoi ne parliez-vous pas comme les calvinistes? Vous avez déjà assez de choses communes avec eux. »
Je lui dis qu'il tenoit de madame sa mère, quand il parloït ainsi.
1 Devenir fou. (Dictionnaire de lîiclielet.)
Il se radoucit, et nie dit agréablement que l'examen étoit une chose aussi facile que nécessaire : qu'où n'étoit obligé de rendre compte au prêtre dans le tribunal de la pénitence que des péchés mortels : que ceux-là pesant sur la conscience, sautoient aux yeux dès qu'on pensoit seulement à se confesser : et que pour ce qui est des péchés véniels , que les âmes pieuses éprouvoient dans lbabilude de la confession, qu'un médiocre soin suffisoit pour en faire la revue et les rappeler presque tous à la mémoire.
Je lui répondis du même ton que pour les péchés, grands et petits, le meilleur souvent étoit de les oublier, par deux raisons l. La première, parce que cet oubli étoit une marque de la purification de sa faute. La seconde, parce que Dieu, quand il se faut confesser, ne manque point de faire voir à l'âme ses plus grandes fautes, et voulant bien
1 « S'exposer devant Dieu , qui ne manquera pas de l'éclairer, et de lui faire connoître la nature de ses fautes. L'âme oubliera ses défauts, et aura peine à s'en souvenir, mais il ne faut pas qu'elle s'en fasse aucune peine, pour deux raisons. La première, parce que cet oubli est une marque de la purification de la faute, et que c'est le meilleur, dans ce degré, d'oublier tout ce qui nous concerne, pour ne se souvenir que de Dieu. La seconde raison est que Dieu ne manque point, lorsqu'il se faut confesser, de faire voir à l'âme ses plus grandes fautes; car alors il fait lui-même son examen, » (Moyen court, § xv, p. 61 et 65.)
alors le faire lui-même, il n'y auroit rien de mieux pour elle que de s'abandonner à sa providence.
— « Si Dieu, ma sœur, s'en veut mêler tout seul, je conçois fort bien qu'une âme éclairée de la lumière divine verra plus clair dans son intérieur que par ses propres lumières. — Vous voyez bien, mon frère. — Et si, continua-t-il, Dieu vouloit rendre présent à la mémoire d'un pénitent tous les péchés de sa vie passée, avec leur nombre et leurs circonstances, et lui mettre en même temps dans le cœur une contrition parfaite, ce seroit bien de la peine épargnée, et je ne vois pas quel besoin il auroit d'effort pour faire son examen, sans lequel assurément je trouverois sa confession fort bonne, et meilleure qu'il n'eut su en faire en toute sa vie.
— « N 'est-il pas vrai, lui dis-je, que nous ne sommes pas l'un et l'autre si éloignés de sentiments?
— «Vous le verrez, me dit-il; mais pour vous faire une règle de conduite dans un sacrement le plus nécessaire au salut pour les pécheurs qu'il y ait dans l'Eglise, il faut conclure de ce principe-ci que l'oubli des pécbés est une marque qu ils sont pardonnes, parce que Dieu lui-même en fera 1 examen , ou que sa parole y soit engagée , ou que vous ayez droit de compter sur cette lumière divine, qui, sans que vous vous en mettiez autrement en peine, vous découvrira vous-même à vous-même. Je vous
demande donc sur quoi vous établissez ce droit? Qui vous a révélé <juc vous l'aviez? En quel endroit de l'Evangile Dieu vous a-t-il promis de suppléer
à voire négligence les propres soins de sa providence et de sa charité infinie? Nommez-moi vos garants : saint Pierre? saint Paul? Dites, parlez. Si voiis me demandez, ma sœur, pourquoi nous faisons notre examen, je ferai ici paroitre mon filleul, votre fils, il n'a pas huit ans accomplis, vous lui avez appris les commandements de Dieu et de l'Église, il les récitera devant vous, et entre autres articles celui-ci, qui dit : Tous tes péchés confesseras , et le reste. Pour confesser ses péchés il faut s'en souvenir, pour s'en ressouvenir il faut les avoir sus, pour les savoir il faut faire une sérieuse recherche des actions de sa vie. Cette recherche est un examen, donc cet examen est nécessaire. Mais pour faire une confession de nos péchés qui les efiace entièrement, et qui nous réconcilie avec Dieu , il faut qu'elle soit accompagnée et précédée d'une grande contrition : pour sentir cette douleur amère de nos fautes, il faut en avoir connu profondément et le nombre et l'énormité : cette connoissance a dû dépendre d'une exacte revue de ces mêmes fautes, une telle revue est l'examen de la conscience, donc un examen est nécessaire et préalable à la confession. Nous raisonnons ainsi.
— «Mais direz-vous, mon frère, qu'un chrétien qui, au sortir de l'oraison de simple regard, où Dieu lui aura fait connoître la grandeur de ses péchés, ira par une motion diviue se jeter aux pieds d'un prêtre, s il en oublie un considérable dans la confession , direz-vous que ce péché ne lui est pas pardonné?
— «Je dirai plus, ma sœur, me répondit-il : c'est que votre chrétien ajoute à son péché qui ne lui est point pardonné (parce qu'il ne l'a pas confessé), un autre péché très-grief, qui est celui d'une paresse criminelle dans un homme dont la conscience, chargée de crimes, ne l'excite point à examiner l'état de son âme avant que de l'exposer au ministre de J^sus-Christ.
— Vous comptez donc pour rien le simple regard , mon frère?
— «Au contraire, dit-il, je le compte pour beaucoup, pour une illusion grossière, et pour une ignorance très-coupable. Car que voulez-vous que je pense d'un chrétien qui pour toutes précautions avant une confession qui sera peut-être suivie d'une communion, se contentant de regarder dans son oraison Dieu présent en tous lieux, présume par là assez de la sainteté de son état pour attendre de Dieu, ou qu'il lui révèle tous les péchés qu'il a commis, ou qu'il lui pardonne ceux qu'il ne lui aura pas révélés? Si ce n'est pas là tenter Dieu,
je ne sais plus ni quand ni comment on le peut tenter. Je reviens à mon saint, et je le fais, avec votre permission, solenniser les mystères de Jésus-Christ tons les jours de» fêtes qui lui sont consacrées.
— « Si cela se passe, lui dis-je, sans action vivante de sa part, sans activité et sans propriété, votre saint est le mien de tout mon cœur; mais autrement il n'est pas mon saint, et ne le peut être de personne.
— «Vous parlez bien affirmativement, me dit-il ; mais, ma sœur, croyez-vous en Jésus-Christ?
— «Voilà une belle question!
— « Et en sou Eglise?
— » Tout de même !
— « Et au pouvoir de son Eglise?...
— « Après, lui dis-je.
— « Emané de Jésus-Christ
— « Je le crois.
— « Vous croyez donc, poursuivit-il, que les fêtes que nous trouvons établies dans l'Église pour célébrer ebacun des mystères de la religion sont bien et religieusement instituées, autorisées même par le Saint-Esprit, qui gouverne 1 Eglise depuis l'Ascension de Jésus-Cbrist?
— « Je l'ai appris ainsi.
— <> Où voit-on, dans les jours qu'on appelle des fêtes solennelles, réciter de certaines leçons, de
certains psaumes et de certaines homélies, dire de certaines messes, faire de certaines cérémonies, s'appliquer à certaines prières et certaines méditations sur tel et tel mystère?
— u Dans l'Église, mon frère.
— « Qui l'a ordonné ainsi?
— « L. Eglise, lui dis-je.
— « Prenez garde, ma sœur, gouvernée par Jésus-Christ, inspirée par le Saint-Esprit. >■ Et continuant son discours : « Celui donc qui dans ces jours récite uu tel psaume, s'applique a une telle messe, médite un tel mystère, ne fait-il pas ce que le Saint-Esprit lui dicte par l'organe de lEglise, qui a ses usages, ses lois, sa tradition ; et s'il suit le mouvement du Saint-Esprit, s'il se laisse aller à la pratique de toute l'Eglise où il a reçu le baptême et dont il fait partie, hé! ma sœur, pouvez-vous dire qu'il suit sa propre détermination? qu'il agisse par propriété et par activité? que ce soient là des actions vivantes, des actions d'Adam, des péchés qu'il faille confesser? Quand s'est-on jamais confessé de pareils péchés? Quelles sortes de pénitences, à votre avis, lui pourrait-on imposer selon l'esprit de celte même Eglise? Des jeûnes? des psaumes? des prières? des méditations sur les mystères? Ses propres péchés pour pénitence, qu'il faudra expier jusqu'à 1 infini par pénitences qui sont d autres péchés : de sorte que cela se per-
DIALOGUE IV. Si
pétuant jusqu'à la fin de sa vie, \ous faites mourir mon saint dans limpéniteiice finale.
— « Il y a un bon remède à cela, mon frère.
— » Hé! quel peut-il être?
— « Le simple regard.
— « Le simple regard, nia sœur? Vous me faites cuir des charlatans qui n'ont jamais manque
d'un remède à tous maux, et qui ne guérit d'aucun en particulier.
— « Ali! mon frère, repris-je, si vous saviez, si vous pouviez expérimenter une fois ce que c'est qu'une âme fervente, élevée par la contemplation acquise jusqu'à la vue confuse et indistincte de 1 essence de Dieu, si vous compreniez le plaisir de cette âme dans les renoncements à sa propre action, dans les plongements qu'elle fait dans l'océan de la volonté divine, quelle paix, quel repos, quelles nuits resplendissantes pour cette âme, de ne plus voir en elle qu'un dénûment parfait de toute opération, pour ne plus souffrir que l'action de Dieu! Combien alors la distinction Avs jours lui paroîl frivole et mal entendue! combien les fêtes les plus solennelles lui sont peu de chose! quelle insipidité elle irouveroit dans le récit des psaumes, quelle inutilité dans les prédications, et pour ceux qui les fout, et pour ceux qui les écoutent; quelle froideur même souvent , et quelle indifférence pour une messe de paroisse! quelle sécheresse pour elle de
84 DIALOGUES SU il LE QCIETISME.
méditer sur la justice île Dieu, ou sur ses miséricordes; ah! mou frère, Dieu présent partout, Dieu présent en tous lieux l.
— << Vous vous emportez, ma sœur; mais je vais m'emporter à mon tour, et ma patience est enfin poussée à bout par tout ce que je viens d'entendre. » Et en élevant sa voix : «Quoi! pendant que toute 1 Eglise verse des larmes de tendresse sur la naissance d'un enfant qui est Dieu, et qui se manifeste aux hommes pour leur salut , dans le temps et de la manière qu'il a été prédit et annoncé; ou pendant qu'elle est transportée d'une joie sainte sur une résurrection qu'elle regarde comme le fondement inébranlable de sa foi , de son espérance et de sa sanctification; qu'elle s'assemble dans les temples
1 « Cet acte : Je suis ici, Seigneur, dans le dessein de ne vouloir que vous, peut être bon les premiers jours, lesquels t;lant passés, vous vous contenterez de la pure foi de Dieu présent, et de la simple intention que vous avez de vous abandonner à lui, sans en taire aucuns nouveaux actes, i (Malaval, Pratique facile, partie I. p. -2G et -27.)
» Présence de Dieu sous une idée abstraite, consiste à regarder Dieu seul en lui-même, ce ijui comprend tout. » [Ibid.
« Ouaiid nous regardons Dieu seul en lui-même, en concevant sa simple présence, nous l'envisageons alors avec toutes ses perfections. C'est pour lors qu'on voit Dieu tel qu'il est e:i lui-même, et non pas tel qu'il est représenté par nos idées. » [Ibid. p. 69 j
pour y faire retentir au loin les louanges de Dieu, les mêmes louanges qui ont été autrefois dictées à son prophète par le Saint-Esprit ; pour y solenniser des messes publiques; pour y ouvrir les tribunaux île la pénitence, où l'on trouve la rémission de ses péchés; pour y dresser des tables des sacrés mystères, où sont admis tous les fidèles : le concours du peuple y est universel, le son des cloches, qui s'est fait entendre pendant la nuit, a réveillé la piété des chrétiens, leur a annoncé la grande solennité, et les y a invités; tous perdent le sommeil, courent aux églises, y adorent Dieu dans ses mystères : vous seuls, par singularité, ou par un faux sentiment de la sublimité de votre état, dédaignant la maison du Seigneur et ceux qui la fréquentent en ces saints jours, vous présumez que c'est agir par l'esprit de Dieu, et par des vues surnaturelles, que de vous renfermer dans un coin de vos maisons, et là, sans y penser ou à un Dieu fait chair, ou à un Dieu ressuscité ', de vous borner seulement à ne penser
1 « Lorsque le Seigneur conduit l'âme à la contemplation , dit sainte Thérèse, l'esprit devient incapable de méditer la Passion de Jésus-Christ; parce que la méditation n'étant antre chose que l'action de chercher Dieu, dès que l'âme l'a trouvé une fois, elle s'accoutume à ne îe chercher que par le moyen de la volonté, et ne veut plus s'embarrasser de l'entendement. » (Momnos , Introd. à la Guide spirituelle, sect. ni, n° 24, p. II.)
à rien, ou tout au plus ;'i Dieu présent en tous lieux; vous estimez au contraire que ceux qui suivent l'esprit de Dieu et de son Église, en s'unissant aux cérémonies et aux prières de sa liturgie , accommodées à la célébrité du jour, n'agissent (juc par un principe corrompu , ne font que des actions vivantes , ou (selon votre Père) mortes en effet pour le salut et pour votre justification? Cela est si ridicule et si absurde, ma sœur, je ne vous le dissimule point, ([ne tout autre que moi, sans y répondre, bausseroit les épaules et s'en moqueroit.
— « Je ne sais, mon frère, lui répliquai-jc , si vous m'avez écoutée, quand j'ai dit cpie les voies extraordinaires n'étoient que pour les parfaits.
« Après que nous avons médité tant d'années sur l'humanité du Sauveur du monde, il faut enfin apprendre à nous reposer en Dieu, à qui elle nous conduit. » (M-laval, Pratique facile, partie I, p. 58.)
« l'our ceux qui sont arrivés par la grâce à la pure contemplation, ou il n'y a plus de méditation ni d'actes raisonnes, ce souvenir de Jésus-Christ est de pure foi et conçoit Jésus-Christ Homme-Dieu d'une seule vue d'esprit s ms pensée quelconque qui soit distincte, si ce n'est que le Saint-Esprit nous applique quelquefois aux considérations sur la sainte humanité par la volonté divine, et non par la notre, qui n'agit plus, ni par notre choix. » (Mai.av.yl. Pratique facile, partie 1, p. 59 et 60; *.
* Cette citation, inintelligible dans l'édition originale, est ici reproduite d:i|irès le texte de la Pratique facile.
— « Vous vous moquez, me dit-il, je sais que vos docteurs en font des leçons aux enfants, aux valets, aux artisans; mais j'empêcherai bien que vous ne gâtiez mes domestiques, et si j'en suis le maître, mon filleul aussi, qu'on m'a dit que vous vouliez, à huit ans au plus, jeter dans la vue confuse et indistincte de Dieu; je crois avec cela que c'est lâge où il saura mieux s'en tirer qu'en nul autre temps de sa vie.
— «Mou fils, lui dis-je , n'est pas encore assez, parfait pour cela; quoi ! lui connoître Dieu confusément et indistinctement?
— «Je vous entends, ma sœur: quand vous le jugerez assez parfait; ce sera alors qu'il faudra songer à le tirer de la déférence qu'il doit aux usages de l'Eglise, et à le dégoûter des pratiques chrétiennes. Ainsi la négligence sur ses devoirs sera une induction de la perfection de son état, et il pourroit même par vos soins monter à un tel degré, que votre directeur le dispenseroit pour toujours d'aller à confesse et de communier. »
Le Directeur. C'est selon, deviez-vous lui dire; car, ma fille, si l'on sentoit en sa conscience que l'on fût dans de telles dispositions à l'égard de ces sacrements, qu'on ne pût les désirer, s'y préparer et les recevoir saus propriété et activité, et qu'on fût ainsi exposé à participer aux mystères de Dieu sans motion divine; je tiens, et tous nos docteurs
88 DIALOGUES SUR LE QC1ËTISME.
avec moi, qu'il n'y a point île circonstances tirées du jour, du précepte , île la bienséance, ou de la nécessité, qui puissent obliger une âme fhlèle à commettre un péché en usant de la confession et de la communion, et quelle fait mieux de s'en abstenir. Mais vous aurez, Madame, le loisir et l'occasion peut-être d'épuiser celle importante matière. Achevons l'entretien avec voire docteur.
La Pemte.nte. Lu des messieurs de Sorbonne se fit annoncer, comme il en éloit où je vous ai dit.
Le Directeur. Eh bien?
La Pékitekte. Il ne voulut pas poursuivre en présence de son ami, et je crois par des égards pour moi ; je le voulois encore moins que lui ; car comme il est né cloquent et beau parleur, il rend les choses qu'il dit assez plausibles et capables de faire impression. Je \oudrois, mon Père, vous le faire connoîire, vous lui répondriez beaucoup mieux que moi ; et je vous avouerai qu'avant que de nous séparer, je lui proposai, le plus honnêtement que je pus, de vous venir voir et de vous aboucher ensemble quelque part.
Un plaisant mot de ma belle-mère ià-dessus. uYous ne sauriez mieux faire, ma fille, que de les faire trouver ensemble. Voulez-vous que ce soit ici? J'aurois le plaisir de voir mon fils l'abbé vous rendre tous deux chrétiens, vous et votre directeur. "
Le DIRECTEUR. Nous parlerons, Ma;lame,dc cette
entrevue la première fois.
La Pénitente. J'y consens, mon Père; aussi bien
je crains que le récit de celte conversation ne nous
ait menés trop loin, et qu'il ne vous ait peut-être
un peu ennuyé.
Le Directeur. Point du tout , Madame ; mais
puisque vous le voulez ainsi , je vous laisse partir,
pourvu que vous vous engagiez à ne me rien cacher
ù l'avenir de telles aventures.
-i/V\A/VV\n/\n^ \/o^%/\^-j\*yY'V\-J^-J^ A/\A^^
Les maximes des Quiétistes détournent de la confession et de la pénitence. L'abandon parfait qu'ils enseignent, jette dans l'indifférence pour le salut , pour les bonnes œuvres, pour les biens spirituels, pour les vices et les vertus : il fait consentir l'âme à l'extinction de la cbarité et de la foi, à aimer l'état du péché, le désespoir et la damnation. Affreuses conséquences de cette indifférence absolue : qu'elle renverse les premiers principes du christianisme : qu'elle est directement opposée à toutes les demandes que l'on fait dans l'Oraison dominicale.
Le Directeur. Mon Dieu, Madame, j'appréhende Lien que vous ne vous soyez un peu eanuyée dans ce mauvais poste, et que le froid que vous avez souffert en m'attendant n'ait causé cet abattement et cette pâleur que je vous vois. Où sont donc ces yeux vifs et riants, ces belles couleurs qui relevoient votre teint? Je ne suis pas au moins édifié de cet air languissant que vous nous apportez; vous étiez si vive, et dans une si parfaite santé la dernière fois! Donnez-moi vos deux mains, que je vous fasse jurer que vous prendrez plus de soin de vous à l'avenir. Que vous est-il donc arrivé , ma chère dame, depuis huit jours que nous ne nous sommes
)as vus? Est-ce toujours ce mari? est-ce moi? voire >elle-mère? ou monsieur son fils le docteur? Vous )lainflriez-vous de moi? Car vous êtes triste, et >uin( du tout dans votre naturel. Seroit-ce notre loctrîne qui vous iuquiéteroit? Esi-ce que nos prairies surpassent vos forces? Cela seroit bien extraordinaire; car pour une âme qui éprouve des peines, les langueurs et des sécheresses dans nos exercices, 1 y en a mille que Dieu conduit par le repos, par a douceur, et j oserois dire, par une divine nonbalance. Y a-t-il rien de plus agréable à une jeune emme d'une complexion délicate, que de demeurer >assive toute sa vie , et d'avoir même scrupule de aire pour Dieu et pour le paradis la moindre iction qui puisse l'émouvoir le moins du monde , [lie de ne se plus tourmenter ni du passé ni de 'avenir, et pour le présent, prendre le temps lomme il vient1, sans d'autre parti sur les actions
1 « L'abandon est ce qu'il y a de conséquence dans outelavie*. et c'est la clef de l'intérieur. Qui sait bien 'abandonner, sera bientôt parfait.... Pour la pratique, lie doit être de perdre sans cesse toute volonté propre ans la volonté de Dieu, de renoncer à toutes inclinations articulières, quelque bonnes qu'elles paraissent, sitôt u'on les sent naftre , pour se mettre dans l'indifférence, t ne vouloir que ce que Dieu a voulu dès son éternité;
* D.ms le Mjyen court on lit
bonnes ou mauvaises que nous faisons, que de nous eu remettre pour l'événement à la volonté divine, maîtresse de nous forcer à tout le bien et à tout le mal qu'il lui plait, suivant la diversité de ses voies et la profondeur de ses jugements? Imaginez-vous, Madame, un système de religion le plus accommode à la portée des hommes , et qui semble fait exprès pour leur aplanir le chemin du ciel, afin qu'ils y pussent entrer doucement et sans violence : seroit-il de bonne foi comparable aux suavités ineffables, aux inactions, à la paix, aux célestes voluptés dont notre doctrine est toute remplie? Ne faudroit-il pas se haïr soi-même, je veux dire son âme, son corps, ses plaisirs, sa joie, pour, connoissanl nos principes et toutes leurs suites, refuser d'en profiter , et de se sauver comme en se jouant? Je vois ce que c'est, Madame, nous sommes à peine sortis de la quinzaine de Pâques , chargée encore d'un jubilé1; la prière, le jeûne, les stations, les
être indifférent à toutes choses , soit pour le corps, soit pour l'àme, pour les biens temporels et éternels, laisser le passé dans l'oubli, l'avenir à la Providence, et donner le présent à Dieu; nous contenter du moment actuel, qui nous apporte avec soi l'ordre éternel de Dieu sur nous, et qui nous esl une déclaration autant infaillible de la volonté de Dieu, comme elle est commune et inévitable pour tous. » [Moyen court, § vi, p. 26, 28 et 29.)
1 Le Jubilé ouvert à Notre-Dame le lundi saint
icrcmenls, vous auront mise en l'état où vous oilà.
La Pêmtente. Vous dites vrai, mou Père, en nelque manière, mais qui n'est pas celle dont vous entendez.
Le Directeub. Comment, nia chère fille? lie! • vous avoue que je n'y entends plus rien. Auriez- 3us trouvé quelque ignorant de confesseur qui dus auroit refusé l'absolution?
La Pénitente. Cela ne pouvoit pas être , mon ère.
Le Directeur. Pourquoi non , ma fille? Je vais 3us montrer que cela éluit très-possible. Il ne ut pour cela que s'être adressé à un homme scruileux , qui aura pénétré, par votre manière de )us confesser, que vous n'avez pas fait votre exacn de conscience.
La Pénitente. Hélas! mon cher Père , j'aurois •and tort de m'en prendre à un confesseur!
Le Directeur. Tant mieux, Madame, et ce n'est is une chose si ordinaire que de bien rencontrer 1 ce point, et d avoir sujet de se louer de ces ïUS-là.
La Pe.mtente. Je ne m'en loue pas aussi, mon ère, et je ne suis pas en cet état-la.
aviil 1694. — Ce fut sans doute vers ce temps que La rnyere commença ces Dialogues.
Le Directeur. C'est-à-dire, Madame, que vous n'avez pas usé ces Pâques-ci île la confes>ion?
La Pénitente. Nom, mou Père.
Le Directeur. Je lai vu d'abord. Et pour la communion, ma fille , comment cela s'est-il passé? Etes-vous contente?
La Pénitente. Point du tout.
Le Directeur. Croyez-vous que vous eussiez mieux fait de vous confesser code année avant que de communier? Mais quoi! vous pleurez, ce me semble, et vous avez quelque chose sur le cœur que vous ne me dites pas.
L.v PÉNITENTE. Je n'ai rien, mon Père; je crois seulement que j'aurois mieux fait d'approcher îles sacrements île l'Église dans cette solennité de Pâques , comme j'y ai été élevée dés ma plus tendre jeunesse, comme ont fait mon mari, mon beaufrère, et ma belle-mère, qui, toute simple quelle est, a peut-être pris un meilleur parti que je n ai fut , et qui fera sans doute son salut plus sûrement que moi, seulement à cause qu'elle suit aveuglément et sans examen toutes les pratiques de l'Église, qu'elle croit comme un enfant tous les articles de foi, et qu'elle ne se rapporte de toutes choses qu'à son euro. Enfin, mou Père, je voudrois qu'il ni eût coûté celte main-là, et avoir fait mes Pâques, et ensuite gagné le jubilé comme les autres.
Le Directeur. Mais il n'y auroit pas eu en effet
rand mal à cela; d'où vient, Madame, que vous 'avez pas fait l'un et l'autre , si votre santé vous le ermettoit?
La Pénitente. Je vous le dirai, .le savois, mon ère, comme les autres , que le Pape avoit accordé i jubilé général, qu'il s'ouvriroit dès la semaine inle ; je formai la résolution de le gagner; je m'en ivris même à vous dès le commencement du aréme, et vous me dites que vous me le permettiez. ; n'ai rien rabattu, comme vous avez vu depuis : temps-là, de la sublime oraison; j'ai écouté toutes s motions divines; j'ai renoncé île cœur à toute •opriété et à toute activité. Il est vrai que la fête ; Pâques venant à s'approcher, j'entrai un malin ir ancienne habitude dans une profonde considétion de la grandeur du mystère, de l'importance t'il y avoit pour moi de le bien solenniser. Je ngeai quel bien infini c'étoit pour une âme qui mmunioit dignement, quelle source, quels tiers de grâces éloient renfermés dans les indulnces que 1 Eglise vouloit bien octroyer dans ces ints jours, par le pouvoir qu'elle en avoit de sus-Christ. Je me préparai donc d'ajouter à l'acte : simple présence de Dieu, des réflexions vives r sa bonté infinie , sur ses miséricordes inépuibles : je récitai ensuite le psaume Miserere, j'v auvai du goût, je le récitai une seconde fois, je îoisis les jours que je ferois des stations.
9fi DIALOGUES SUR LE QUIETISME.
Le Directeur. Des stations?
La Pénitente. Oui, mon Père, des stations. Je me taxai à une telle somme pour mes aumônes; je m'efforçai île me souvenir de mes péchés, comptant d'en faire une plus exacte recherche lorsqu'il s'agiroit tic les confesser avant que d'approcher des mystères. Enfin mon plan éloit dressé, ma résolution prise, suivant en cela les vues que j'avoïs eues dès le jour des Cendres, comme je vous l'ai dit. Hélas! mon Père, ou heureusement, ou malheureusement pour moi .je m'allai souvenir d'avoir lu dans un de nos livres, que les vues qu'on a de faire une chose sont des obstacles à la perfection ', et je me dis à moi-même : «Je serois bien malheureuse, si avec tous mes soins et toute mon application à m'acquitter de mes devoirs , l'abstinence , le jeûne, l'aumône, la prière, joints à l'usage des sacrements, bien loin de mètre utiles en aucune manière, ne servoient au contraire qu'à me faire
1 « Dieu ôte encore par là la reflexion et la vue que l'âme porte sur ce qu'elle fait; ce qui est l'unique obstacle qui la retient, et qui empêche que Dieu ne se communique
à elle » (MoLINOS, Guide spirituelle , livre I, ebap. iv,
« Souvenez-vous bien, Philothée, tle la règle centrale que je vous ai prescrite, de ne vous plus servir à l'avenir de raisonnements clans votre oraison. - ;Mw.v'\u-, l'v.i tique facile, partie I, p. 16.)
tomber de plusieurs degrés de la perfection que j'avois atteinte ; je suis sans doute entraînée à toutes ces bonnes œuvres, et à ces apparences de vertu et de dévotion par une habitude contractée dès mon enfance ; ce ne sont que des suites des impressions qu'on m'a données dès mes premières années ; j'éprouve en moi un trop grand empressement d'aller à confesse et de communier, et parce que je veux cela trop déterminément, je n'en dois rien faire, et par conséquent je ne le dois pas vouloir. » Je me mis ensuite si fortement dans l'esprit que j'étois obligée à résistera cette volonté déterminée de faire mes pâques et de gagner mon jubilé, que je me sentis dans limpuissance de m'acquitter de l'un et de l'autre; j'y avois même une résistance horrible, et il me sembloit que quelque chose surtout m'impossibilitoit la confession. Cet extrême éloignement pour les sacrements me convainquit assez néanmoins qu'il n'y avoit point de propriété à mon fait , et que c'étoit peut-être la vraie disposition où je devois en approcher; mais ayant aussi retenu ce que nos livres enseignent : qu'il faut tout faire dans une grande paix, et avec cette douce impulsion qu'on appelle motion divine ' , je me trouvai dans
1 " Il faut donc demeurer en paix, et ne nous mouvoir que quand il nous meut.... C'est l'esprit de l'Église, que l'esprit de la motion divine, » etc. (Moyen court, § xxi, p. 87.)
LA BRUYÈRE, III. OZU7. POSTH. 7
cette perplexité de m'abstenir d'abord de faire mes dévotions, parce que je le voulois trop déterminément, et bientôt de ne pouvoir les faire faute
'attrait, et par l'extrême o
ppusition que j y avois.
Le Directeur. En un mot. ma tille, vous ne pûtes aller à confesse ni à la communion, et parce que vous le vouliez, et parce que vous ne le vouliez pas.
La Pénitente. Hélas, mon Père, il n'y a pas autre chose!
Le Directeur. Tant mieux, ma chère fille, et je ne vous le dissimule pas, qu'à voir vos larmes et le désordre de votre visage , j'appréhendois fort qu'il ne vous fût arrivé pis. Dites-moi, je vous prie, dans cet effort que vous dites que vous avez fait pour vous ressouvenir de vos péchés, et qui est peut-être la cause du trouble qui vous est arrivé, vous êtes-vous trouvée coupable de quelque défaut? Avcz-vous reconnu que vous fussiez tombée en quelque égarement?
La Pénitente. Oui, mon Père, et c'est ce qui me portoit à recourir à la confession.»
Le Directeur. Etrange force de l'habitude et de la coutume, lors surtout qu'elles ont leurs racines dans notre première éducation. C'étoit précisément, Madame, à quoi vous ne deviez pas songer. Vous ne pouvez vous imaginer de quelle importance il est pour une âme qui tend à la perfection de ne se point inquiéter de ses défauts; il sufHsoil
après cet examen de 1 'état de voire conscience, que vous auriez du même vous épargner, de vous ramasser au dedans, attendre et souffrir la pénitence (|iie Dieu vous auroit voulu imposer lui-même, et rien davantage, sans faire pendant cette semaine de Pâques aucunes prières vocales, sans vous imposer aucune mortification.
Apprenez, ma fille, que les prières qu'on se tue de dire, et les pénitences qu'on s'impose, ne sont point des causes naturelles de la grâce ', mais seulement des instruments accommodés à notre faiblesse, qui amusent et soutiennent notre imagination plutôt qu'elles ne contribuent à la sanctification de notre âme. L'oraison de simple présence de Dieu est de mille degrés au-dessus du Veni Creator et du psaume Miserere , et de toutes les oraisons les plus communes et les plus consacrées dans L'Eglise; il y a des moments où elle donne à une âme résignée du dégoût pour l'Oraison dominicale; il y a des conjonctures, comme celle, ma fille, où vous venez de vous trouver, où elle tient lieu non-
1 « Sans une révélation, on ne peut savoir qu'il y ait un degré de grâce attaché à l'oraison. » (Malaval, Pratique facile.)
« Je dis qu'il ne faut point se fixer à telles et telles
austérités; mais suivre seulement l'attrait intérieur en s'occupant de la présence de Dieu , sans penser en particulier à la mortification. » [Moyen court, § X, p. 40.)
100 D 1 A L O G U E S S D R L E Q UIÉ TIS M E.
seulement de toutes prières, de toutes mortifications, de toutes bonnes œuvres, mais aussi de sacrements, je dis de la confession et de la communion. Quelle est donc, Madame, votre inquiétude, et que cherchiez-vous ces fêtes dans les sacrements et dans le gain du jubilé, de l'indulgence pour les châtiments dus à vos péchés1? Ignorez-vous qu'il vaut mieux satisfaire à la justice de Dieu, que d'avoir recours à sa miséricorde? parce que le premier procède du pur amour qu'on a pour Dieu, et que le second venant au contraire de l'amour que nous avons pour nous, et tendant ù éviter la croix, ne peut être agréable à Dieu, et est indigne de sa miséricorde.
La Pé.mtente. Ou'appelez-vous, mon Père, tendre à éviter la croix par le jubilé et par les indulgences? C'est bien tout le contraire, caries chrétiens, en se soumettant aux petites croix, c'est-à-dire à la pénitence et aux mortifications que le jubilé impose, tendent à éviter l'enfer qui serait dû à leurs péchés.
Le Directeur. Dites-moi, ma fille, monsieur -votre mari et monsieur le docteur, sou frère, ontils fait vœu de passer leur vie ensemble?
La PÉOTTEHTE. Ils s'aiment assez, mon Père, pour ne pas songer sitôt à se séparer.
1 « C'est alors qu'elle commence à ne pouvoir gagner des indulgences, et l'amour ne lui permet pas de vouloir abréger ses peines. » (Livre des Torrents.)
DIALOGUE V. j(H
Le Directeur. Vous pourriez donc, Madame, dans la suite , être obligée en conscience de lcsabandonner tous deux ; car je ne vous le cache plus,, ma chère fille, un plus long commerce avec ces personnes-là scroit capable de vous pervertir. Quelle est en effet celle appréhension des peines et des châtiments de l'autre vie, dont vous me paroissez toute troublée? où est au contraire cette totale résignation à la volonté de Dieu que vous prêchiez vous-même aux autres avec tant de force?. Ignorez-vous encore que l'abandon parfait, qui est la clef de tout l'intérieur, n'excepte rien, ne réserve rien, ni mort, ni vie, ni perfection, ni salut, ni paradis, ni enfer? Que craignez-vous, cœur lâche? Vous craignez de vous perdre? Hélas! pour ce que vous valez, qu'importe '!
1 » L'abandon parfait, qui est la clef de tout l'intérieur, n'excepte rien, ne réserve rien, ni mort, ni vie, ni perfection, ni salut, ni paradis, ni enfer Que craignez-Vous,
cœur lâche? Vous craignez de vous perdre? Hélas! pour ce que vous valez, qu'importe? » [Livre des Torrents, partie II , chap. i,n»9, p. 258 , 259.)
« L'indifférence de cette amante est telle, qu'elle ne peut pencher, ni du côté de la jouissance de Dieu, ni du côté de la privation de Dieu. La mort et la vie lui sont égales T et quoique son amour soit incomparablement plus fort qu'il n'a jamais été, elle ne peut néanmoins désirer le Paradis. » [Explication du Cantique des cantiques . chap. vm , verset 14, p. 209.)
102 DIALOGUES SLR LE (JLIETISME.
La Pénitente. Mais, mon Père, comme Ame rachetée par le sang de Jésus-Christ, il me semble (jue je puis dire que je vaux quelque chose, et que je commetlrois un péché horrible de ne pas songer à me sauver, et de ne pas espérer mon salut, après que Dieu même a fait des choses si extraordinaires, a daigné passer par des états si humiliants, seulement pour me le procurer. Peut-on avoir de l'indifférence pour la venue de Jésus-Christ sur la terre, pour ses travaux, pour sa mort?
Le Directeur. Oui, ma fille, cela n'est pas impossible.
La Pénitente. Ah ï mon Père , que dites-vous là ? Quoi! sachant quelles ont été les vues de Dieu sur moi par la mission de son fils, je ne ferai pas tout ce qui est en moi, pendant tout le cours de ma vie . pour y correspondre et pour achever par mes actions l'ouvrage de ma rédemption?
Le Directeur. Non, ma fille, et cela mérite explication en un certain sens.
La Pénitente. Je ne m'exciterai pas à augmenter ma foi de jour en jour, à m'embraser d'une plus grande charité pour Dieu, à fortifier et renouveler mon espérance?
Le Directeur. Point du tout, Madame.
La Pénitente. Je ne m'étudierai pas dans toute ma conduite à discerner la volonté de Dieu , afin
de l'accomplir le plus exactement qu'il me sera possible?
Le DIRECTEUR. Vous n'y êtes point encore.
La Pénitente. Je ne vivrai pas dans la crainte de Dieu et dans le tremblement, incertaine comme je suis, si j'ai la grâce de Dieu ou si je ne l'ai pas ?
Le Directeur. Encore moins.
La Pénitente. Mon beau-frère en effet m 'aur oitil trompée? Je ne puis me le persuader.
Le Directeur. Rien n'est plus certain , ma cbère fille, que qui sait bien s'abandonner sera bientôt parfait1 sans toutes ces attentions. Voilà tout le secret : il faut se perdre et s'abîmer entièrement dans la volonté de Dieu, sans se soucier le moins
1 k Qui sait bien s'abandonner, sera bientôt parfait. » [Moyen court, § vr, p. 26.)
« Le fidèle abandon dans tout, ne voulant rien que ce que Dieu veut, et ne pouvant douter que ce qui arrive de moment en moment ne soit l'ordre visible de Dieu , qui dispose tout cela, soit pour sa justice, soit pour sa miséricorde Qui pourroit dire jusqu'où se doit porter cet
abandon?... Jusqu'à agir sans connoissance.... ainsi qu'une
personne qui n'est plus Ce qui est le plus nécessaire est
également le plus aisé; savoir, de connoître la volonté de Dieu : et c'est sans nécessité que l'on se met si fort en peine de la découvrir. La volonté de Dieu n'est autre chose que ce qu'il permet nous arriver à chaque moment, a (Règle des Associés à l'Enfance de Jésus, p. 88 et 89, et p. 9a et 96.)
du monde de savoir quelle est actuellement cette volonté. Il ne faut point s'embarrasser non plus si l'on a en soi la grâce de Jésus-Christ , ou si elle nous manque : qu'importe? et que quelqu'un la possède en un degré plus éminent que nous? il faut aller jusqu'à être ravi qu'il donne aux autres toutes ses grâces, (pie nous en soyons entièrement dépouillés, et que nous ne fassions que de l'horreur. Vous parlez, ma fille, de foi, d'espérance et de charité ; vous êtes à cent lieues de ce qu'il faut être ; vous parlez de vertus et de bonnes œuvres , tout de même. L'indifférence au plus ou au moins de toutes ces choses; voilà en quoi consiste la perfection '.
1 • Vous ressentirez au dedans une sécheresse passive, des ténèbres, des angoisses, des contradictions, une répugnance continuelle, des abandonnements intérieurs, des désolations horribles, des suggestions importunes et perpétuelles, des tentations véhémentes de l'ennemi. Enfin vous trouverez votre cœur si resserré et si plein d'amertume, que vous ne pourrez l'élever vers Dieu , ni faire un seul acte de foi, d'espérance ou d'amour. Dans cet abandonnement, vous voyant en proie à l'impatience, à la colère, à la rage, aux blasphèmes, aux appétits désordonnés, vous vous croirez la plus misérable, la plus criminelle et la plus détestable de toutes les créatures, dénuée de toutes les vertus, éloignée de Dieu , et condamnée à des tourments presque égaux aux peines infernales. Mais quoique dans cette oppression il vous semble d'être orgueilleuse, impatiente et colère; ces tentations néanmoins ne rempoi tent
La Pénitente. Quoi! mon Père, la perfection
pourroit consister à n'aimer Dieu que médiocrement, et à ne presque plus espérer en lui?
Le Directeur. Je ne dis pas cela : mais à ne se plus inquiéter de l'aimer peu ou beaucoup , comme d'espérer en lui, ou fermement ou foiblement. Voilà ce que je dis.
aucun avantage sur vous, la vertu cachée et le don efficace de la force intérieure qui régnent en vous étant capablesde surmonter les assauts les plus vigoureux et les plusterribles, i (Mouxos, (juide spirituelle, livre III, cliap. IV, n°» 28, 29 et 30, p. 145 et 146.)
« Ame bienheureuse, si vous saviez combien le Seigneur
vous aime et vous protège au milieu de ces tourments
Quelque affreuse que vous paroissiez à vos yeux. l'Auteur de tout bien vous aimera. » (Idem. ibid. cliap. v, n° 38, p. 149.)
« L'abandon d'une âme spirituelle à Dieu est un dépouillement de tout soin de nous-méme pour nous laisser
entièrement à sa conduite Pour l'abandon que l'àme
spirituelle fait à Dieu tant de son intérieur que de son extérieur... son cœur demeure... libre , content et dégagé. Pour la pratique, elle consiste à perdre sans cesse toute sa volonté propre dans la volonté de Dieu, à renoncer à toutes les inclinations particulières, quelque bonnes qu'elles paroissent sitôt, qu'on les sent naître, afin de se mettre dans l'indifférence, et ne vouloir que ce que Dieu a voulu dès son éternité. » ( Moyen court, § vi, p. 27 et 28.)
'Il n'y a plus d'amour, de lumières, ni de connoissances. - (Livre des Torrents, partie I. chap. ix, n° 6, p. 231.)
La Pénitente. Mais, mon Père, si je ne sentois plus de charité, ni aucun amour pour Dieu?
Le Directeur. Il faudroit , ma fille , s'y résoudre et prendre patience.
La Pénitente. Si je n'espérois plus en lui, et que je tombasse dans le désespoir? Cela est horrible, ce que je vous dis.
Le Directeur. 11 faudroit, Madame, non-seulement supporter cet état horrible, mais l'aimer1.
La Pénitente. L'aimer? aimer le désespoir?
Le Directeur. L'aimer, ma chère enfant, si du moins vous vouliez être une parfaite abandonnée.
La Pénitente. Mais, mon Père, je pourrois donc par la même raison consentir à l'extinction entière de ma foi?
Le Directeur. Vous y êtes, ma fille, et vous commencez à voir les conséquences dans leurs principes.
La Pénitente. Je les vois si bien , que je conclus
1 « Vouloir bien n'être rien aux yeux de Dieu, demeurer dans un entier abandon, dans le désespoir même, se donner à lui, lorsqu'on est le plus rebuté, s'y laisser et ne se pas regarder soi-même, lorsqu'on est sur le bord de l'abîme, c'est ce qui est très-rare... et... qui fait l'abandon parfait... Celte pauvre âme est obligée, après avoir tout perdu, de se perdre elle-même par un entier désespoir.... » {Livre des Torrents, partie II, chap. i, n° 10, p. 251 ; et partie I, ebap. vu, § iv, n° 39. p. 214.)
qu'on peut se résigner â la perte de toute la perfection, et de (ouïe la sainteté où l'on peut parvenir en cette vie.
Le Directeur. Comment l'entendez-vous?
La Pèmtente. Ne m'avez-vous pas parlé ainsi de l'état sublime où une âme se trouve élevée par l'oraison du simple regard?
Le Directeur. Oh! sans doute.
La Pèmtente. Ne l'appelez-vous pas oraison de foi, nudité de foi, un acte de foi pure?
Le Directeur. Jamais autrement, ma fille.
La Pèmtente. N'est-ce pas, mou Père, dans ce premier et seul acte que l'on ne réitère plus, et dont les autres actes qui pourroient échapper à l'âme ne sont que la continuation , que consiste le parfait abandonnement , et l'entière résignation à la volonté de Dieu?
Le Directeur. Cela est ainsi.
La Pèmtente. Concluez donc vous-même que c'est une conséquence de ce premier acte d'un parfait abandonnement qui n'est autre chose que l'oraison de foi pure et de nudité de foi, que l'âme peut non-seulement consentir à l'extinction de sa charité et de son espérance, mais même de sa propre foi , et qu'il arrive en elle que c est par la foi du simple regard; je veux dire, que c'est à force de foi qu'elle est même contente de n'en avoir plus, qu'elle est indifférente à en avoir ou à n'en avoir pas.
Le Directeur. Eh bien, ma fille, quelle merveille y a-t-il à cela?
La Pénitente. La merveille, mon Père, est que par nos propres principes, cette sublimité de notre état, sans laquelle nous sommes réduits à rien, nous la perdons gaiement et avec la dernière indifférence, et qu'à force d'abandonnement , nous pourrions déchoir aux complaisances de l'abai:donnement même, et tomber dans le vice opposé. Ce qui me paroît obscur et impliqué, je vous l'avoue.
Le Directeur. Est-ce là, Madame, tout ce que monsieur le docteur vous a appris sur ce sujet? Je vais le mener plus loin , et s'il étoit ici , je lui ferois bien voir du pavs.
La Pénitente. Je vous l'amènerai, mon Père» je vous lai promis.
Le Directeur. Qui lui diroit, Madame, qu'il faut que l'âme qui tend à la plus haute perfection ',
1 * Pour la pratique, elle doit être de perdre sans cesse
sa volonté propre de renoncer à toutes les inclinations
particulières, quelque bonnes qu'elles paroissent, sitôt qu'elle les sent naître, pour se mettre dans l'indifférence.» (Moyen court, § vi, p. 28.)
■ Il n'y a point, pour cette âme abandonnée, de malignité en quoi que se soit :... Elle est tellement anéantie, que cet abandonnement ne lui laisse aucune propriété, que la seule propriété peut causer le péché ; car quiconque
se résolve de perdre absolument toute volonté propre, qu'elle renonce à toutes inclinations particulières, quelque bonnes qu'elles soient, sitôt qu'elle les sent naître, pour se mettre dans l'in-
n'est plus , ne peut plus pécher. » {Livre des Torrents, partie II, chap. H, n°s 1 et 2, p. 252, 253.)
« N'otre-Seigneur commence à dépouiller l'âme peu à peu, à lui ôter ses ornements, tous ses dons, grâces et faveurs : Ensuite il lui ôte toute facilité au bien. Après quoi il lui ôte la beauté de son visage, qui sont comme les divines
vertus qu'elle ne sauroit plus pratiquer Tout pouvoir
lui est ôté C'est une chose horrible qu'une âme ainsi
nue des dons de Dieu Mais c'est encore peu, si elle
conservoit sa beauté; mais il la fait devenir laide et la fait perdre. Jusques ici l'âme s'est bien laissé dépouiller des dons, grâces, faveurs, facilité au bien, elle a perdu toutes les bonnes choses, comme les austérités, le soin des pauvres, la facilité à aider le prochain; mais elle n'a pas perdu les divines vertus. Cependant ici il les faut perdre quant à l'usage. » {Livre des Torrents, partie I , chap. Vir , § I, n° 13; § ir, n°s 21 et 24; § ni, n" 25, p. 195-203.)
« L'âme, bien loin d'être oisive, fait un acte universel et très-excellent, et suspend ses actes particuliers pour s'absorber en Dieu seul. Si Dieu, par un secours surnaturel, la met dans l'état passif au regard de lui-même, elle se trouve encore plus élevée. » (.Malaval, Pratique facile, partie II, p. 258.)
» Il faut vous détacher de quatre choses pour parvenir à une cinquième , qui est la fin de la science mystique : l°des créatures ; 2'3 des choses temporelles; 3° des dons du Saint-Esprit; 4° de vous-même; 5° et vous perdre enfin
différence : qu'elle ne doit pas affecter la pratique d'aucune vertu choisie entre plusieurs : qu'elle doit être indifférente à toutes vertus, flotter entre la vertu et le vice, et attendre le bon plaisir de Dieu , à qui seul il appartient d'en ordonner : qu'elle
en Dieu. » (Molinos, Guide spirituelle, livre III, chap. xvm, n° 1S3, p. 192.)
« Elle ne sauroit lui rien demander ni rien désirer de lui, à moins que ce ne fût lui-même qui lui en donnât le mouvement; non qu'elle méprise et rejette les consolations divines , mais c'est que ces sortes de grâces ne sont plus guère de saison pour une âme aussi anéantie qu'elle l'est, et qui est établie dans la jouissance du Centre, et qui ayant perdu toute volonté dans la volonté de Dieu, ne peut plus rien vouloir, a {Explication du Cantique des cantiques , chap. vin, verset 14, p. 208.)
« Une âme spirituelle doit être indifférente à toutes choses , soit pour le corps, soit pour l'âme ou pour les biens temporels et éternels; laisser le passé dans l'oubli , et l'avenir h la providence de Dieu, et lui donner le présent. « (Moyen court, § vi, p. 28.)
« Une âme spirituelle ne doit point s'amuser à réfléchir sur ce qu'elle opère, ni à penser si elle met en pratique ou non les vertus, n (Falconm, Lettre à une Fille spirituelle, p. 151.)
» Dans le vide volontaire de la contemplation, il y a un détachement de tout ce qui n'est pas Dieu, et même de ses grâces et de ses faveurs, pour s'attacher inviolablement à lui seul. » (Malaval, Pratique facile.)
« Si l'on dit à ces âmes abandonnées de se confesser, elles le font, car elles sont très-soumises : mais elles disent
doit porter cette indifférence jusques aux choses qui concernent son âme, aux biens spirituels, à sa prédestination, à son éternité : qu'elle ne doit point demander à Dieu d'être délivrée des tentations , d'éviter le mal, et de persévérer dans le bieu ;
de bouche ce qu'on leur fait dire, comme un petit enfant à qui l'on diroit : Il faut vous confesser de cela, il le dit sans connoitre ce qu'il dit, sans savoir si cela est, ou non, sans reproches, sans remords; car ici l'âme ne peut plus trouver de conscience, et tout est tellement perdu en elle. qu'il n'y a plus chez elle d'accusateur; elle demeure contente sans en chercher. ■ i Lit-re des Torrents , partie II , chap. il, n° 3, p. 253.)
« L'àme qui est arrivée à ce degré, entre dans les intérêts de la divine justice, et à son égard et à celui des autres. d'une telle sorte, qu'elle ne pourroit vouloir d'autre sort pour elle, ni pour autre quelconque, que celui que cette divine justice lui voudroit donner pour le temps et pour l'éternité. ■ ( Explication du Cantique des cantiques , chap. vin , verset 14 , p. 206. )
« Qui pourroit dire jusqu'où se doit porter cet abandon .' Jusqu'à agir sans connoissance , ainsi qu'une personne qui n'est plus. " [Règle des Associés à l'Enfance de Jésus, p. 89. )
« 11 ne leur laisse pas l'ombre d'une chose qui se
puisse nommer en Dieu ni hors de Dieu. » ( Livre des Torrents , partie II , chap. n , n° 1 , p. 252. )
« L'àme ne se sent plus, ne se voit plus, ne se connoît
plus; elle ne voit rien de Dieu, n'en comprend rien, n'en distingue rien; il n'y a plus d'amour, de lumières, ni de connoissance. » (lhidem, partie I, chap. ix, n° 6. p. 231. j
112 DIALOGUES SLR LE QCIKTISME.
qu'elle doit être franche de tout remords d'avoir péché, sans être le moins du monde alarmée de ses chutes, ni inquiète des scandales qu'elle a pu donner, parce qu'elle a onhlié le passé, qu'elle remet l'avenir à la Providence, contente de l'état bon ou mauvais où elle se trouve actuellement, et à chaque moment de sa vie, parla volonté infaillible ■de Dieu, à laquelle elle est parfaitement résignée. O mystère ineffable de cette résignation totale aux décrets divins et irrévocables! serez-vous toujours si peu connu des hommes? Ne concevront-ils jamais que le rien est disposé à tout ce que Dieu voudra'.'' Que qui ne désire rien , ne fait élection de rien , ne refuse rien; que le rien est rien, encore rien, et toujours rien ?
Voilà l'état de l'âme dans le parfait anéantissement où elle est entrée depuis qu'elle a abandonné à Dieu son libre arbitre : elle ne doit plus, elle ne peut plus rien penser, rien vouloir et rien faire; elle laisse tout faire à Dieu. Plus de retour sur elle-même, plus d'attention à la récompense ou à la punition. C'est à elle une grâce singulière de ne plus penser à ses défauts. Elle agit alors sans connoissance . elle oublie Dieu et soi-même. Que diroit à tout cela monsieur le docteur?
La Pkmte.nte. Hélas ! mon Père, je ne sais pas précisément ce qu'il pourroit dire ; mais je suis assurée que, s'il étoit en ma place, il seroit bien
moins embarrassé que je ne le suis : car après vous avoir entendu parler tous deux, je conclurois presque qu'il faut qu'il y ait deux religions chrétiennes que Jésus-Christ ait laissées aux hommes avant que de quitter la terre : que mon frère le docteur enseigne l'une, et vous l'autre. Vous me permettrez pourtant de vous dire que la doctrine de mon beau-frère me paroît avoir un très-grand rapport avec celle des prédicateurs que j'ai entendus depuis que je suis au monde, et avec celle aussi que j'ai lue dans tous les livres qui ont passé par mes mains.
Le Directeur. Cela peut être, Madame, mais cela ne prouve rien.
La Pénitente. Comment, mon Père, une telle différence de créance et de sentiments sur des choses de religion, ne prouve-t-elle pas du moins que l'un des deux se trompe? Et que si, comme je le veux croire, vous ne vous trompez pas, il faut que mon frère le docteur et toule la Sorbonne dont il suit la doctrine, et la plupart des catholiques qui n'en ont pas d'autre, à ce que j'apprends, soient dans un prodigieux égarement?
Le Directeur. Ah! ma fille, cela fait trembler en effet, et comme vous dites fort bien, si c'est une erreur de croire qu'il ne faut pas renoncer absolument à toutes sortes d'inclinations bonnes ou mauvaises, et n'avoir pas, par exemple, plus de
disposition à l'adultère qu'à la chasteté conjugale, ni à la chasteté qu'à l'adultère, mais se tenir dans l'indifférence entre tous vices et toutes vertus; que deviennent ces âmes1?
La Pénitente. Mais, mon père
Le Directeur. Patience, Madame , s'il vous plaît ; que deviennent, dis-je, ces pauvres âmes, qui ne peuvent entrer dans un parfait abandonnement au bon plaisir de Dieu?
1 « Une âme de ce degré ( c'est une âme parfaitement abandonnée) porte un fonds de soumission à toutes les volontés de Dieu , de manière qu'elle ne voudroit rien lui refuser. Mais lorsque Dieu explique ses desseins particuliers, et qu'usant des droits qu'il a acquis sur elle, il lui demande les derniers renoncements et les plus extrêmes sacrifices. Ah ! c'est alors que toutes ses entrailles sont émues , et qu'elle trouve bien de la peine, a ( Explication du Cantique des cantiques , chap. v, verset 4, p. 115. ) « De dire les épreuves étranges que Dieu fait de ces âmes ( de l'abandon parfait ) qui ne lui résistent en rien, c'est ce qui ne se peut, et ne seroit pas compris. Tout ce qu'on peut dire, est qu'il ne leur laisse pas l'ombre d'une chose
qui puisse se nommer en Dieu ou hors de Dieu Dieu
fait voir en elles , qu'il n'y a point pour elles de malignité en quoi que ce soit, à cause de l'unité essentielle qu'elles ont avec Dieu, qui en concourant avec les pécheurs, ne contracte rien de leur malice , à cause de sa pureté essentielle. Ceci est plus réel que l'on ne peut dire. » ( Livre des Torrents, partie II, chap. il, n°s 1 et 2, p. 252 et 253. Voyez aussi la note ci-dessus, p. 108-1 II.)
La Pémtente. Pardonnez-moi, mon Père, si je vous interromps: vous me faites parlera votre gré sur celte indifférence entre la chasteté et un péché nue je n'oserois nommer : je ne connois pas cet état-là, dans lequel vous faites consister la perfection la plus haute. J'avoue ingénument que je n'y suis pas encore parvenue; j'ai toujours cru jusqu'à présent, selon que la concience et la pudeur me l'ont inspiré, qu'une femme doit éviter le désordre , et être chaste et fidèle à son mari. Si j'ai eu quelquefois des tentations du contraire, je n'ai point balancé à y résister de tout mou pouvoir. Pour les bonnes inspirations que j'ai eues du côté de mon devoir, je les ai écoutées et suivies aussi par la miséricorde de Dieu sans hésiter ; parce que j'ai senti dans mon cœur que c'étoit sa volonté, à laquelle je devois m'abandonner plutôt que de garder une dangereuse neutralité entre la vertu et le crime.
Le Directeur. Mais , Madame, posant le cas que, succombant à une forte tentation, vous fussiez tombée dans l'infidélité, qu'auriez-vous choisi, ou du désespoir ou du saint abandonnement?
La Pèmtente. Dans un tel malheur, je me serois résignée à la volonté de Dieu, qui en me défendant sévèrement cette mauvaise action et en la condamnant par la loi , auroit néanmoins permis que je l'eusse commise peut-être pour m'humilier; mais avant de la commettre, il est bien certain, mon
Père, que plus jaurois entré dans le parfait abandonnement au bon plaisir de Dieu, moins jaurois eu d'indifférence sur l'inclination que je me serois sentie à éviter une telle chute. Quand le mal est fait, on n'est pas maître qu'il ne soit pas fait; c'est le cas de se résigner aux décrets de Dieu et d'en faire pénitence ; mais ce n'est pas celui que vous proposiez , puisqu'il s'agissoit au contraire de bonues ou de mauvaises inclinations, où vous vouliez que je fusse indifférente.
Le Directeur. Je le veux encore, ma fille, avant et après la chute; avant, parce que vous ne savez pas ce qui peut vous arriver; après, parce que vous ne pouvez plus faire qu'elle ne soit pas arrivée. Car, ma chère fille, ouvrez les yeux, et rendez-vous à l'évidence de la raison ; que voudriezvous faire de mieux, après que vous êtes tombée dans quelque faute ou griève ou légère ? En chercher la rémission par des indulgences? Je vous l'ai dit : vous ne devez pas vouloir abréger vos peines'. Cherchez du moins, me direz-vous, à apaiser Dieu par un grand nombre de prières vocales. Avezvous oublié qu'elles ne font autre chose qu'interrompre Dieu par un babil importun, et vous empêcher de lécouter s'il vouloit vous parler luimême et se faire entendre? Qui ctes-vous donc,
1 Voyez ci- dessus la note 1 , p. J00.
pour oser parler à Dieu , ou lui demander le moindre avantage temporel ou spirituel pour vous et pour les autres? Vous vouliez sans doute dans ce temps de Pâques et du jubilé célébrer les fêtes et fréquenter les églises; ignorance, Madame, simplicité, permettez-moi de le dire, et apprenez une bonne fois que Dieu en tout temps est présent partout, et qu'ainsi tous les jours sont également saints, et que tous les lieux sont lieux sacrés. Vovez après si la différence des temps ou des lieux est recevable.
Non, Madame, et si vous me dites que vous êtes dans l'habitude daller certains jours visiter les temples pour y prier Dieu, la sainte Vierge et les Saints; tant pis, Madame; tant pis, du moins pour ce qui regarde la Vierge et les Saints. Ils sont créatures , et par conséquent vous ne les devez pas prier.
La Pénitente. Je ne saurois m'empëcher, mon Père, de vous interrompre encore sur ce que vous venez d'avancer touchant la prière de la Vierge et des Saints, que vous condamnez si ouvertement. Il faut que je vous témoigne la peine que cela me fait. Je suis élevée dans des sentiments bien différents : l'on ne m'a rien tant recommandé dès mon enfance que d'avoir de la dévotion envers la Vierge et les Saints. L'on m'a enseigné qu'un chrétien devoit leur adresser ses prières , afin d'obtenir de
US DIALOGUES SLR LE QUIETISME.
Dieu, par leur intercession, les grâces dont il a besoin; qu'il est bon d'avoir de la confiance dans leur intercession, et principalement daus celle de la Vierge auprès de son Fils; qu'elle est notre patronne et notre avocate auprès de lui; que les Saints de l'Eglise triomphante, en louant et glorifiant celui qui fait leur bonheur pour toujours, ne cessent de prier pour l'Église militante , et de lui demander que les mortels qui sont sur la terre soient participants du bonheur dont ils jouissent. Ce sont là les maximes que j'ai sucées avec le lait, dans lesquelles j'ai été élevée : maximes que j'ai entendu annoncer à tous les prédicateurs de l'Évangile , et que je vois autorisées par la pratique uuiverselle de l'Eglise. Q;ie dites-vous à cela , mon Père? Croyez-vous qu'un raisonnement aussi foible que celui que vous m'app iriez, que la Vierge elles Saints sont des créatures, et par conséquent qu'il ne les faut pas prier, soit capable de m'ébrauler? C'est une objection cent et cent fois répétée par les prétendus réformés, et détruite par les docteurs catholiques. Il faut que je vous raconte ce que j'entendis dire là-dessus dernièrement à mon frère le docteur : Il recevoit l'abjuration d'un nouveau converti, qui, convaincu de la vérité de tous les autres points de la créance de l'Ejjlise , avoit encore quelque difficulté sur celui du culte et de l'invocation de la Vierge et des Saints, par la même raison que vous alléguez. Il
avoit dans la tête que l'on ne pouvoit honorer les Saints sans une espèce d'idolâtrie, parce que ce sont des créatures, et qu'il n'y a que Dieu qu'on doive adorer. Il n'e'toit pas encore revenu des préventions que les ministres lui avoient inspirées contre les catholiques, en les accusant de rendre à des créatures un culte qui n'est du qu'à Dieu , d'adorer la Vierge et les Saints, et il y avoit même été confirmé par les discours imprudents de quelques catholiques peu éclairés, qui portent trop loin la vénération qu'on doit rendre ù la Vierge et aux Saints , et par les pratiques superstitieuses de quelques particuliers. Mais mon frère le docteur résolut aisément ses difficultés, dissipa ses doutes , et le fit bientôt revenir de son erreur et convenir de la vérité, en lui exposant nettement la doctrine de l'Eglise. Il y a bien de la différence, lui dit-il, entre le culte d'adoration qui n'est du qu'à Dieu , et le culte que nous rendons à la Vierge et aux Saints. Nous les honorons, comme dit saint Augustin1, d'un culte de dilection et de société, et non pas d'un culte de latrie : nous les honorons eu les imitant, et non point en les adorant. La ViergeMarie doit être honorée, ditsaintEpiphane2;
1 Dans son écrit Contre Faustus , livre XX, chap. xxi.
2 Epiphane YHagiopolite a soutenu les mêmes prin-
mais Dieu seul doit être adoré. Elle est le temple de Dieu, selon saint Ambroise , et non pas le Dieu du temple; on doit respecter le temple de Dieu, mais il ne faut adorer que Dieu seul. Nous honorons les martyrs et leurs reliques , comme le remarque saint Jérôme, mais c'est afin d'honorer le Dieu dont ils sont les martyrs. Il en est de la prière comme du culte ; celle que nous adressons à la Vierge et aux Saints est bien différente de celle que nous adressons à Dieu; nous prions Dieu comme la source et l'auteur des grâces et des biens que nous demandons; au lieu que nous n'invoquons la Vierge et les Saints que comme des intercesseurs, qui prient Dieu comme nous et pour nous, mais dont les prières sont d'autant plus efficaces auprès de Dieu, qu'ils sont dans un état de perfection , de sainteté et d'union avec lui, dont ils ne peuvent déchoir. Voilà, dit mon frère, ce que nous enseignons, c'est la doctrine de l'Église , dont la clarté et les vives lumières sont capables de dissiper tous les nuages dont vos faux ministres l'ont voulu obscurcir. Le nouveau converti, homme d'esprit, de bon sens et de bonne foi , n'eut pas de peine à se rendre à une instruction si solide; il reconnut aussitôt l'artifice
cipes dans la Vie de la Vierge, Manuscrit de la Bibliothèque Bodleienne.
dont on s'étoit servi tant de fois pour lui donner de l'horreur de la doctrine de l'Eglise, et détesta la mauvaise foi de ceux qui l'avoient trompé jusqu'alors.
Le Directeur. C'en est assez sur cette matière : elle n'est pas du nombre de celles dont je veux vous entretenir en particulier; c'est un différend à démêler entre Monsieur le docteur et moi. Revenons à notre sujet. Vous me demanderez peut-être s'il ne vous sera pas permis d'entrer dans certaines pratiques de pénitence, et de vous imposer des mortifications? Non, ma fille, elles nuisent au corps et ne profitent point à l'âme , je vous l'ai déjà enseigné; demeurez en repos sur cet article '. A l'égard des saints mouvements et des bonnes inclinations, je vous les défends, ne vous les procurez point ; s'ils viennent sans qu'il y ait de votre faute, ne les cultivez point, ne les rejetez pas aussi, courez à l'asile
1 « L'âme étant appliquée directement à l'austérité et au dehors, elle est toute tournée de ce côté-là ; de sorte qu'elle met les sens en vigueur, loin de les anéantir Les austérités peuvent bien affoiblir le corps, mais ne peuvent émousser la pointe des sens ni leur vigueur. » (Moyen court, § X, p. 38 et 39.)
« 11 n'y a plus rien pour elle, plus de règlement, plus d'austérités... tous les sens et les puissances sont dans le désordre. » ( Livre des Torrents, partie I, chap. vin , n» 13, p. 224. )
de l'indifférence. Pour le choix d'une vertu particulière, je ne puis pas tolérer une affectation comme celle-là; c'est la ruine de toute spiritualité.
La Pénitente. Quoi! mon Père, je ne pourrois pas aimer l'humilité?
Le Directeur. Non vraiment, ma chère fille1.
La. Pénitente. La patience, la douceur, le pardon des injures?
Le Directeur. Rien de tout cela, je vous prie , mais bien l'indifférence à toutes ces vertus et aux vices contraires.
La Pénitente. Il s'ensuivroit donc, mon Père, de ce que vous dites, qu'aimer à être humble et à pardonner les injures seroit un péché.
Le Directeur. Un péché? Non : mais une im-
1 * Lorsqu'elle voit (l'âme parfaite) quelques personnes dire des paroles d'humilité et s'humilier beaucoup , elle est toute surprise et étonnée de voir qu'elle ne pratique rien de- semblable ; elle revient comme d'une léthargie , et si elle vouloit s'humilier, elle en seroit reprise comme d'une infidélité , et même elle ne le pourroit faire , parce que l'état d'anéantissement par lequel elle a passé l'a mise au-dessous de toute humilité. Car pour s'humilier, il faut être quelque chose , et le néant ne peut s'abaisser audessous de ce qu'il est. L'état présent l'a mise au-dessus
de toute humilité et de toutes vertus par la transformation en Dieu. » ( Livre des Torrents, partie II, chap. i, n° 4 , p. 247. )
perfection, chose, à la vérité, dont les confesseurs et les casuistes ne conviendront pas : aussi faut-il avouer que la vie intérieure n'a rien de commun avec les confessions et les confesseurs, ui même avec les cas de conscience; ce sont choses toutes séparées. Us vous exhorteront par exemple d'entrer dans le goût des choses spirituelles, ou bien ils approuveront que vous ayez un goût sensible dans l'oraison, qui est, à le bien prendre, une chose purement humaine, que dis-je! abominable. D'autres fois , ils ne vous parleront que de la paix d'une bonne conscience, et de la tranquillité qu'apporte avec soi la pratique de la loi de Dieu et des bonnes œuvres. Ecueils dangereux où cinglant à pleines voiles, comme il vous paroît, dans les routes salutaires de la haute perfection, on vient se briser et se perdre.
Le moyeu sûr, ma chère fille, de les éviter, c'est d'entrer dans le port de la parfaite résignation à la volonté divine : alors, ma fille, alors, vertus ou vices, piété ou sacrilèges, grâces de Dieu ou réprobation, espérance ou désespoir de son salut, tout est indifférent à une parfaite abandonnée 3.
1 « L'indifférence de cette amante est si grande, qu'elle ne peut pencher, ni du côté de la jouissance, ni du côté delà privation : la mort et la vie lui sont égales , et quoique son amour soit incomparablement plus foi t qu'il n'a jamais
Lue seule chose lui convient, que les décrets immuables Je Dieu soient accomplis en elle. Mais tandis que je vous parle, Madame, il me paroît que quelque chose vous passe par l'esprit : parlez hardiment et avec confiance; car il s'agit de votre salut.
Là Pénitente. Il s'agiroil de peu de chose, mon Père, puisque vous voulez que j'y sois si indifférente. Mais comme vous me permettez que sur les voies de mon salut, auquel je ne puis m'empécher de prendre encore beaucoup d'intérêt, je vous expose mes doutes et mes scrupules, je vous avouerai que je faisois eu moi-même une Oraison dominicale à notre manière, je veux dire en l'ajustant à nos principes et à notre doctrine.
Le Directeur. Dites, ma fille, le projet en est louable.
La PÉNITENTE. Ecoutez ma composition.
Le Directeur. J'écoule.
La Pénitente. Dieu qui n'êtes pas plus au ciel que sur la terre et dans les enfers, qui êtes présent partout : je ne veux ni ne désire que votre nom
été, elle ne peut néanmoins désirer le paradis, parce qu'elle demeure entre les mains de son époux , comme les choses qui ne sont point. Ce doit être là l'effet de l'anéantissement plus profond. » [Explication du Cantique des cantiques , chap. VIII, verset 14, p. 209.)
soit sanctifié : vous savez ce qui nous convient ; si vous voulez qu'il le soit, il le sera , sans que je le veuille et le désire. Que votre royaume arrive ou n'arrive pas, cela m'est indifférent. Je ne vous demande pas aussi que votre volonté soit faite en la terre comme au ciel, elle le sera malgré que j'en aie; c'est à moi à m'y résigner. Donnez-nous à tous notre pain de tous les jours, qui est votre grâce, ou ne nous la donnez pas; je ne souhaite de l'avoir, ni d'en être privée. De même si vous me pardonnez mes crimes, comme je pardonne à ceux qui m'ont offensée, tant mieux : si vous m'en punissez au contraire par la damnation , tant mieux encore, puisque c'est votre bon plaisir. Enfin, mon Dieu , je suis trop abandonnée à votre volonté pour vous prier de me délivrer des tentations et du péché.
Le Directeur. Je vous assure, Madame, que cela n'est pas mal; le Pater noster ainsi réformé édifieroit sans doute toutes les âmes du parfait abandon ; et j'ai envie de l'envoyer à nos nouvelles Églises, pour être inséré dans la formule du simple regard : qu'en dites-vous?
La Pénitente. En attendant, mon Père, que je sois aussi contente de mon oraison que je voudrois l'être, je suis bien aise que vous ne la désapprouviez pas, et encore plus d'avoir eu le loisir de vous la réciter avant que je vous souhaite le bonsoir; car
la nuit s'approche, et m'oblige à me séparer de
vous.
Le Directeur. J'y consens, ma chère dame; mais il ne faut plus être si longtemps sans nous voirj Vous avez besoin d'être soutenue, la moindre chose vous feroit faire une grande chute. Vous devez regarder la maison de votre mari comme un piège qui vous est tendu, et dont vous ne sauriez trop vous défier. Je vous ai déjà exhortée à la quitter, il faut faire cela sagement, et abandonner votre mari avec une prudence chrétienne. Madame, Dieu aura soin de vous, sans que vous vous en mêliez.
t, vA^y"u"AAAAAnar nj-.ny\A/\/\rj^^«A/v\A/vr-r\y^^n,'^ <\rj\jnru-AAA/^AAA/,./vr/\rr^A
Les Quiétistes abandonnent l'Évangile, l'Eglise et la tradition, pour suivre ce qu'ils appellent faussement volonté de Dieu. Béatitude et purgatoire des Quiétistes en cette vie. Etat d'union essentielle selon eux, dans lequel l'âme, pour demeurer en Dieu, n'a plus besoin de Jésus- Christ médiateur.
La Pémtente. Voilà, mon Père, cet excellent ami dont je vous ai entretenu plusieurs fois; c'est mon beau-frère, de qui je vous ai promis la connoissance , l'homme du monde après vous à qui j'ai plus d'obligation. J'espère recevoir de vous deux de pareils remercîments , de vous avoir fait connoître l'un à l'autre, et par là mis en état de vous estimer réciproquement, comme vous le devez.
Le Docteur. Je souhaite , mon Révérend Père , que cette entrevue soit utile à celle qui a bien voulu la ménager. Que ma sœur apprenne de vous ou de moi , ou de tous deux ensemble , si cela se peut , les choses les plus essentielles à son salut. Nous lui devons tous deux la vérité, et moi plus particuliè-
renient, et par l'alliance que j'ai avec elle, et par la reconnoissance sur l'honneur qu'elle me procure aujourd'hui, en me présentant à un homme de votre mérite.
Le Directeur. Votre réputation , Monsieur , est venue jusqu'à moi, et par Madame votre belle-sœur, et par d'autres endroits : votre présence promet encore des choses au delà de votre réputaiion : iî me semble qu'avec un peu de bonne foi de part et d'autre , on peut aller loin dans l'éclaircissement de la vérité, si on la préfère du moins aux sentiments communs et aux pratiques reçues qui n'ont pour l'ordinaire d'autre avantage sur elle , que le temps et le grand nombre.
Le Docteur. Que voulez-vous dire, mon Père? qu'en matière de religion, ce n'est pas assez qu'une chose, par exemple un dogme, ou une maxime, pour être vraie , ait été crue de tout temps , même dès l'établissement de la religion : qu'elle ait été crue de tous ceux qui jusqu'à présent ont professé la religion?
Le Directeur. Non vraiment, ce n'est pas assez.
Le Docteur. Je l'ai jugé ainsi , et qu'il falloit encore, pour être vraie, quelle fût vraie en soi.
Le Directeur. Vous y êtes, et il y a du plaisir à parler à des gens comme vous.
Le Docteur. Je vous suis obligé; mais il faudroit pourtant que vous eussiez la bouté de me dire à
quelle autre marque du moins vous connoissez qu'une maxime de religion est vraie. Par exemple, ce que l'Église jusqu'à ce jour a appelé la joie du Saint-Esprit, la paix d'une bonne conscience, est selon vous quelque chose d'humain et d'abominable devant Dieu : par où êtes-vous persuadé que cette doctrine est véritable? et dans cette persuasion, évitez-vous cette union céleste? vous refusezvous à cette tranquillité de l'âme, suite si naturelle de la pratique de la vertu?
Le Directeur. Je le sens mieux, Monsieur, que je ne le puis dire; ce n'est pas par entêtement, comme on pourroit se l'imaginer, que cela arrive, mais par impuissance de se mêler de soi , parce que l'on est dans un état où l'on ne se connoît plus , où l'on ne se sent plus '. Vous demanderez à une âme : «< Qui vous porte à faire ou à éviter telle chose? C'est donc que Dieu vous l'a dit? Qui vous a fait connoître ou entendre ce qu'il vouloit? — Je
1 « .... L'âme ne se sent plus, ne se voit plus, ne se connoît plus, elle ne voit rien de Dieu, n'en comprend rien, n'en distingue rien; il n'y a plus d'amour, de lumières, ni de connoissance. » [Livre des Torrents, partie I, chap. ix, n°6, p. 231.)
« Cette âme ne se sentant pas, n'est pas en peine de chercher ni de rien faire : elle demeure comme elle est, cela lui suffit. Mais que fait-elle? IWen , rien, et toujours rien. » (Ibid. n° 9, p. 233.)
n BRurèite . m. osuv. posth. «
130 DIALOGUES SLR LE QUIETISM L.
n'entends rien, je ne pense à rien connoître, (oui est Dieu et volonté de Dieu1. »
Le Docteur. Vous savez donc, mon Père, ce que c'est du moins que la volonté de Dieu?
Le Directeur. Point du tout, Monsieur; aussi ne suis-je pas capable d'entendre nulle raison, ni d'en rendre aucune de ma conduite.
Le Docteur. Que vous soutenez pourtant excellente lorsque vous fuyez la paix de la bonne conscience , comme une ebose abominable aux yeux de Dieu.
Le Directeur. Cela est vrai; j'agis en cela infailliblement, et je ne puis en douter depuis que je n'ai pas d'autre principe que le principe infaillible.
1 « Toutes les créatures la condamneroient , que ce lui seroit moins qu'un moucheron , non par entêtement et fermeté de volonté comme on se l'imagine, mais par impuissance de se mêler de soi , parce qu'elle ne se voit plus. Vous demandez à cette âme : « Mais qui vous porte à faire » telle ou telle chose? C'est donc que Dieu vous l'a dit, « vous a fait connoître et entendre ce qu*il vouloit? — Je « ne connois rien, n'entends rien ; je ne pense à rien con- « ncître, tout est Dieu et volonté de Dieu. Je ne sais ce « que c'est que volonté de Dieu — Aussi ne suis-je pas « capable d'en entendre nulle raison, ni d'en rendre aucune
« de ma conduite J'agis cependant infailliblement, et
■ ne puis douter, depuis que je n'ai point d'autre principe - que le principe infaillible. » (Livre des Torrents, partie II, chap. ir. n*> 7, p. 25C.)
Le Docteur. Qui est la volonté de Dieu?