‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 12 sur 26 · I.i; Directeur. Cela s'entend · texte numérisé non relu

I.i; Directeur. Cela s'entend

Le Docteur. Que vous ne connoissez néanmoins en aucune manière?

Le Directeur. Je vous l'ai «lit : je ne sais ce que c'est que volonté de Dieu.

Le Docteur. C'est trop le répéter , je l'ai bien retenu. Mais, mon Père, si les prélats de l'Église et les docteurs de la religion osoient vous apprendre cette volonté de Dieu que vous ignorez, vous enseigner la vérité, et vous détromper du mensonge?

Le Directeur. Vous n'y êtes pas, Monsieur; toutes les créatures me condamneraient , que ce me seroit moins qu'un moucheron1.

Le Docteur. Je vous entends, vous ne connoissez sur le fait de la religion nulle autorité sur la terre. Mais étes-vous tous de ce sentiment? J'ai delà peine à le croire.

Le Directeur. Tous sans exception, vous pouvez vous fier à moi.

Le Docteur. C'est-à-dire, mon Père, que vous faites tous dans l'Eglise un schisme secret et intérieur, avec le moins de scandale qu'il vous est possible. Comprenez-vous , ma sœur, la doctrine du Père? peut-être qu'il ne s'étoit pas encore ouvert à vous jusque-là.

1 Voyez la note précédente.

Mais, mon Révérend Père, le moyen de raisonner avec un homme qui n'a pour règle dans ses sentiments et dans sa conduite que le principe infaillible de la volonté de Dieu, dont il n'a nulle connoissanec , cl qu'il ne veut apprendre de personne? Vous en rapporteriez-vous aux décisions de la Sorbonnc, dont je pourrois peut-être vous rendre compte sur quelque article que ce pût être?

Le Directeur. Demandez à Madame votre bellesœur.

Le Docteur. Eb bien, Madame, vous me dites que non, je le vois bien. En croiriez-vous , mon Père, la doctrine des Pères, celle des conciles, celle des Apôtres?

Le Directeur. Volonté de Dieu, mon cber Monsieur, Dieu même, principe infaillible, règle infaillible; voilà oii je m'en tiens.

Le Docteur. Mais, mon Père, vous en croyez donc la parole de Dieu , l'Évangile de Jésus-Christ?

Le Directeur. L'Évangile, Monsieur, n'est pas Dieu, c'est seulement ce qu'il a dit.

Le Docteur. En effet, mon Père, pour connoître la volonté de Dieu, que vous ignorez, dites-vous, quoiqu'elle soit votre règle infaillible, c'est peu de lire le livre de la parole de Dieu, où il nous révèle ses mystères, nous donne sa loi et ses commandements, où il nous prescrit expressément tout ce que nous devons croire , et tout ce que nous devons

faire. Ce n'est donc pas , mon Père , dans l'Evangile, que vous avez trouvé le plan de cette nouvelle doctrine, qui met aujourd'hui tant de différence entre vous et moi. Comment, mon Père, entre autres rapports dont vous conviendrez, n'avons-nous pas cela de commun ensemble, que par le chemin des peines et par la voie des souffrances, nous tâchons d'arriver à Dieu, donl la connoissance doit être notre souveraine félicité?

Alon Père, parlons clairement, je vous prie, et sans équivoque : pour approuver ou pour réfuter votre doctrine , il est nécessaire de la bien entendre. Voulez-vous que je vous parle franchement? Si l'on me demandoit ce que c'esc le Quiétisme , je répondrois : « C'est une imitation telle quelle du Christianisme, c'est un enchérissement, un mauvais raffinement sur la religion de Jésus-Christ.» Quand il ne seroit pas Dieu , ce qu'on ne peut penser sans blasphème, et que sa loi ne seroit pas divine, il est le premier en date , sa religion est en possession de tous les cœurs et de tous les esprits, elle est celle de l'État.

Les esprits outrés, subtils, ambitieux, viennent trop tard pour se faire valoir et s'attirer de la suite par une doctrine entièrement opposée à la chrétienne. Ils ont été obligés de retenir ses mystères, une partie de sa créance , ses termes , et son style , les mêmes apparences dans la morale et dans la

134 DIALOGUES SUR LE QUIE TISME.

pratique. Il faut vous tâler et vous examiner île bien près pour vous connoître; par exemple, vous ne niez pas le purgatoire?

Le Directf.ur. Non.

Le Docteur. Ni la nécessité de la pénitence en cette vie ou en l'autre , pour faire son salut et posséder la gloire de Dieu?

Le Directeur. Nous ne prêchons autre chose.

Le Docteur. Nous de même. Écoutez cependant. Nous plaçons, mon Père, le purgatoire et l'autre vie dans l'autre vie. Vous autres, vous placez le purgatoire et l'autre vie dans la vie présente. Ditesmoi, mon Père, par l'oraison éminente et le fidèle abandon , n'acquérez-vous pas l'impeccabilité , l'iuamissibilité de la grâce?

Le Directeur. Cela est vrai.

Le Docteur. Ne vous trouvez-vous pas dans la même innocence qu Eve avoit en sortant des mains de Dieu avant de s'être laissé séduire '?

1 » L'âme.... ne peut être unie à Dieu, qu'elle ne soit dans un repos central , et dans la pureté de sa création, t Moyen court, § xxiv, p. 125.)

• C'est une chose étrange, que, n'ignorant pas que l'on n'est créé que pour cela, et que toute âme qui ne parviendra pas dès cette vie à l'union divine et à la pureté de sa création, doit brûler longtemps dans le purgatoire pour acquérir cette pureté, l'on ne puisse néanmoins souffrir que Dieu y conduise dès cette vie. ■ [lbid, p. 133 et 134/

Le Directeur. Ce sont nos propres termes.

Le Docteur. Ce qui seroit péché dans les autres , ne l'est plus pour vous?

Le Directeur. Vous avez vu cela clans nos livres.

Le Docteur. Vous voyez cpie je ne vous impose point. Car c'est au Cantique des cantiques que vous égalez cet état sublime à la gloire des bienheureux; avec cette seule différence, que le Quiétistc possède sans voir, et que les Saints voient ce qu ils possèdent; et vous ajoutez, que la vue de Dieu n'est pas l'essentielle béatitude1.

Le Directeur. Tout cela est vrai.

Le Docteur. Vous êtes, mon Père, de si bonne foi, que nous aurons un extrême plaisir, ma sœur

1 « Il v a des personnes qui disent que cette union ne se peut faire que dans l'autre vie, mais je tiens qu'elle se peut faire en celle-ci , avec cette différence qu'en cette vie l'on possède sans voir, et que dans l'autre on voit ce que l'on possède. Or je dis que quoique la vue de Dieu soit un avantage de la gloire, lequel est nécessaire pour sa consommation, elle n'est pas néanmoins l'essentielle béatitude, puisque l'on est heureux dès que l'on possède le bien souverain, et que l'on peut en jouir et le posséder sans le voir. L'on en jouit ici dans la nuit de la foi , où l'on a le bonheur de la jouissance, sans avoir le plaisir de la vue.... Mais cet aveuglement n'empêche ni la vraie jouissance , ni la très-réelle possession de l'objet, ni la consommation du mariage divin. » [Explicat. du Cant. des cantiques , chap. i, verset 1, p. 4 et 5.)

et moi, d'entendre de votre bouche le purgatoire du Quiétisme, et de vous en croire sur votre parole.

Le Directeur. Nous sommes persuadés, Monsieur, qu'une dévotion sensible et une vie animale * est la même chose; qu'une âme, au contraire , ne se purifie entièrement que par les sécheresses, que par l'abandonnement de Dieu, par les tentations, par les ténèbres, par les angoisses mortelles, par les chagrins, parles afflictions, par les transes de la mort , par une privation de toute consolation , par de cruelles douleurs, par un martyre continuel, enfin par une agonie qui se renouvelle incessamment.

Le Docteur. Mon Père, vous en oubliez la moitié, car je vois bien qu'il ne s'agit que de trouver des termes, et surtout qui soient équivalents. Dites encore, mou cher Père, cpie lame se

1 u Vous devez savoir qu'il y a deux sortes d'oraisons, l'unetendre, amoureuse et pleine desentiments dedouceur; l'autre obscure, sèche, solitaire et remplie de tentations et de ténèbres.... On peut appeler le premier chemin , la vie des animaux, qui est celui de ceux qui suivent la dévotion sensible.... La seconde voie peut être justement appelée la

vie de l'homme Soyez certain que la sécheresse vous est

un bien Tenez pour indubitable que, pour marcher dans

la voie intérieure, il faut étouffer toute sensibilité, et que le moyen dont Dieu se sert pour cela est la sécheresse. » (Molinos, Guide spirit., livre I, chap. iv, n°» 25, 26, 27. 28 et 29, p. 26 et 27.)

DIALOGUE Vf. 137

purifie par des doutes , par des scrupules , par des craintes et des défiances, par des roulements d'entrailles, par des sécheresses passives, par des contradictions, par une répugnance continuelle au bien, par des abandonnements intérieurs, par des désolations horribles, par des suggestions importunes, par des resserrements amers et perpétuels, par être en proie à la colère, à l'impatience, à la rage, aux blasphèmes, au désespoir, aux appétits désordonnés, par être dénuée de toutes les vertus, exposée à tous les crimes, et à des tourments égaux aux peines infernales. IN ai-jc rien oublié de tous les sentiments qui sont couchés dans vos livres comme sur une longue liste? Dites - le - moi franchement ; car il est difficile que la mémoire rappelle tout d'un coup un si grand nombre de termes, qui signifient presque la même chose, et qui ont peut-être coûté un jour entier à son auteur, pour les chercher dans le creux de son imagination, et les mettre ensuite dans un cadre qui puisse contribuer à la beauté et à l'énergie du sivle.

Le Directeur. Vous badinez, mon cher Monsieur, de ce qui nous tire à tous les larmes des yeux.

Le Docteur. En vérité, mon Père , je ne crois point qu'il y ait au monde des gens si malheureux que vous le dites; il seroit sans mentir curieux d'en voir, et j'aime mieux présumer un peu de la

bonté infinie Je Dieu, que de penser, sans un meilleur fondement, qu'il mette les âmes à une si terrible épreuve. Chez nous, on y va plus rondement, et on parle avec moins d'exagération.

>"ul ne possédera Dieu, tant qu'il sera vivant; c'est le langage de l'Écriture et le nôtre. Pour le posséder dans la vie future, il faut vivre dans celleci d'une vie très-pénitente et imitée de Jésus-Christ ; et à cette vie crucifiée, nous ne laissons pas d'accorder les consolations du Saint-Esprit, encore selon l'Ecriture, qui nous invite de goûter et d'expérimenter combien le Seigneur est doux; qui nous exhorte à nous réjouir au Seigneur ou avec le Seigneur; qui nous proteste que son joug est doux, qu'il est léger. Enfin, Monsieur, s'il manque encore quelque chose à expier par cette vie péniteute et crucifiée, nous croyons un lieu destiné à cette dernière expiation, et daus lequel lïune achève de se rendre digne de la vue de Dieu. Voilà, mon Père, noire purgatoire et noire paradis; et sur ce modèle il est bien clair que vous avez formé votre système. C'étoit une riche invention, de placer dans ce monde un purgatoire, où tous les péchés fussent expiés, et qui fut suivi d'une béatitude parfaite; vous le trouvez dans votre martyre spirituel. C'étoit un merveilleux attrait, que la possession de Dieu dès cette vie , donnée pour récompense aux ;'m;es qui on; langui dans le prétendu

martyre;- vous l'avez dans l'union essentielle. Arriver à un état si sublime, et à une si parfaite félicité par la pratique de la loi de Jésus-Christ, par les commandements de Dieu et de son Eglise, par la foi, l'espérance et la charité, c'étoit entrer dans d'importuns détails, ou dire des choses bien triviales : l'indifférence sur tout cela, et le parfait abandon aux décrets divins , sont au contraire une nouvelle découverte.

Le Dirf.cteur. Vous y êtes, voilà tout le mystère.

Le Docteur. Mais, mon Père, permettez-moi de vous faire une petite question, nullement pour vous faire de la peine, mais pour m'éclaircir et m'instruire. Allez-vous à Dieu par Jésus-Christ? Car voilà, selou nous, l'essence de la religion chrétienne.

Le Directeur. Vraiment, Monsieur, il faut débuter par là nécessairement ; nous l'inspirons autant qu'il nous est possible à tous nos commençants.

Le Docteur. Je le crois, mon Père, puisque vous le dites; mais demeurez - vous en Dieu par Jésus-Christ?

La Pénitente. Oh ! mon frère , voilà une belle demande que vous faites là au Piévérend Père; l'un ne suit-il pas de l'autre indispensablemcnt?

Le Directeur. Excusez-moi, Madame, la ques-

tion est très-bien formée par Monsieur le docteur , et nos livres sont pleins de maximes et tle décisions sur cette matière. Par exemple, Monsieur, sans aller plus loin, vous pouvez lire dans notre Explication du Cantique des cantiques une question presque semblable à la vôtre. On demande, savoir, si l'âme arrivée en Dieu parle de Jésus-Christ, et peut penser encore à sa divine personne. C'est à la page 6 '. Et on répond : « Que l'union à Jésus-Christ " a précède d'un très-long temps l'union essen- « tielle ; mais que pour une âme parvenue à ce «dernier et sublime état, celui d'être unie à Jé- « sus-Christ, et de penser encore à sa divine per- « sonne, est absolument passé. » N'est-ce pas là ce que vous demandez? Mais vohlez-vous rien de plus positif que ce que je vous montrerai écrit quelque part, en termes exprès : « Que l'idée de Jésus- « Christ, après avoir éclipsé l'idée de toutes les «créatures, s éclipse insensiblement elle-même, « pour laisser l'âme dans la vue confuse et {jéné- < raie de Dieu?»

Bien plus, un de nos docteurs assure « que dans « l'oraison (il parle de la grande oraison) il faut « avoir seulement une foi obscure et universelle, et « oublier toutes sortes de réflexions particulières. » On ne doit pas même, selon lui, penser à Jésus-

1 La citation n'est pas textuellement reproduite.

Christ1. » L'âme est surprise, dit un autre, quaml « sans avoir pensé, en aucun état, aux inclinations « de Jésus- Christ depuis les dix, les vingt, les « trente années, elle les trouve imprimées en elle « par état. Les inclinations sont la petitesse, la « pauvreté, etc. » Il va plus loin, et parle décisivement : « L'âme, poursuit-il, dans toute sa voie, « n'a pas de vue distincte de Jésus-Christ2; » où vous remarquerez que voilà Jésus-Christ interdit, même aux commençants.

Le Docteur. Et j'ajoute, mon Père, inutile au salut, à ceux du moins qui cherchent à se le procurer par votre méthode.

Le Directeur. Il n'avance pas cela en l'air, et il n'est pas seul de son sentiment; car vous lisez ailleurs : Que dans la voie mystique il ne faut pas de représentation du corps de Jésus-Christ.

Le Docteur. C'est-à-dire, chez vous autres?

Le Directeur. Sans doute, et que la foi suffit pour la justification , sans aucun souvenir de Jésus- Christ.

1 t Quand nous sommes en Dieu , qu'est-ce que nous prétendions en considérant la vie et la passion du Sauveur? Il ne faut plus reculer en arrière, en retournant aux méditations ni aux considérations raisonnées sur sa vie et sa passion : Ii ne faut pas quitter la fin pour les moyens. » (Malaval, Pratique facile , partie I, p. 58.)

1 Dans le Livre des Torrents.

Le Docteur. Je vous ai écouté, mon Père, avec toute la patience dont je suis capable : mais il me semble que vous n'avez pas encore répondu précisément à ma question, qui ctoit de savoir si, comme on va à Dieu par Jésus-Christ, on demeure en Dieu par Jésus-Christ.

Le Directeur. Premièrement, Monsieur, quand on vous dit que dans ce sublime état d'union essentielle, il n'est plus donné à l'âme de penser à Jésus-Christ, de recevoir l'idée et le souvenir de Jésus-Christ, c'est, ce me semble, vous répondre que cette âme n'est pas unie ù Dieu par Jésus-Christ. Que voudriez-vous davantage? Seroit-ce d'être sûr que bien que cette âme ait commencé d'aller à Dieu par Jésus-Christ comme médiateur , elle est en Dieu, elle est avec Dieu sans médiateur? A cela ne tienne que vous ne soyez satisfait. Ce même auteur l vous apprendra, Monsieur, «que l'âme, dans cet état «d'union essentielle, devient forte, immuable, «qu'elle a perdu tout moyeu, qu'elle est dans la « fin. Et ailleurs, que cette union est non-seulc- « ment essentielle, mais immédiate et sans moyen, * plus substantielle que l'union hypostatique. » C'est, mon cher Monsieur, que "l'union centrale <■ avec Dieu tient lieu de Jésus-Christ son Fils;» vous savez la force des termes, il ne dit pas : « par Jésus

• .Madame Guyon.

« son Fils. » Et un peu plus bas : « La voix de la tour- « terellc de mon humanité vous invile à venir vous « perdre et cacher avec elle (elle ne dît pas par elle) « dans le sein de mon Père1. » Et ensuite : « La « passion qu'elle a d'aller dans le sein de Dieu fait « que sans considérer qu'elle y doit être avec lui , « elle dit qu'elle veut s'y introduire. » Mais plus clairement encore dans quelques pages suivantes : « Il faut, y est-il dit, monter plus haut ( c'est Jé- « sus-Christ que l'on fait parler à l'âme) et outre- « passer toutes choses pour entrer avec moi ( le « paraphraste se donne bien de garde de dire : «par moi) dans le sein de mon Père, et vous y « reposer sans milieu et par la perte de tout « moyen. » Voulez-vous, Monsieur, des termes plus clairs et des passages plus formels pour détruire la médiation de Jésus-Christ que ceux que je vous apporte?

Le Docteur. J'en suis content, mon Père, et je doute fort que si on en avoit lu de pareils dans saint Paul et dans les premiers docteurs de l'Eglise, la foi du Médiateur eût pu parvenir jusqu'à nous aussi constante qu'elle me le paroi t. Mais cela me donne la curiosité de connoîlre à fond cette union immédiate et essentielle que vous dites être la ré-

1 DansVExplication du Cantique des cantiques , ch . u , verset 12, p. 57.

compense du martyre spirituel, et l'heureux effet de l'abandon à la volonté divine.

Le Directeur. Ah! je vois bien, Monsieur, que vous voulez que je vous dise des nouvelles de notre parfaite béatitude, et, comme vous disiez tantôt, de notre paradis. Ce sujet est grand, merveilleux, et par soi-même, et dans les suites; et vous me permettrez de vous dire que si nous commencions si tard une matière si étendue et si importante, nous courrions risque de n'en pas voir la fin avant le temps que nous serons obligés de nous séparer. Ainsi, et pour notre commune satisfaction, et pour l'utilité de Madame votre belle-sœur, il la faut prier de nous ménager une seconde entrevue, où j'espère de vous renvoyer content sur les éclaircissements que vous désirez de moi. Vous voyez que je ne vous cache rien , et vous pourrez bientôt vous vanter de connoître le fond de nos mystères, autant du moins que je suis capable de vous les révéler ; car il me paroît que vos intentions sont droites.

Le Docteur. Elles ne peuvent l'être davantage, mon Père; je cherche le salut de ma sœur, et rien autre chose. Elle peut nous faire retrouver ensemble , et je suis prêt pour le jour et l'heure qu'elle voudra me conduire ici une seconde fois.

Le Directeur. Je vous attends tous deux avec

an

patience.

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Oraison de foi pure, parfaite béatitude. Idée de Dieu présent partout, seul objet de cette foi. Baisers, attouchements, mariages, martyres spirituels. Propriété et activité opposées à l'union essentielle, et sources de tout dérèglement. Abandon parfait , mort spirituelle. Suites horribles de ces principes, découvertes et avouées en partie par les Ouiétistes , avec la réfutation de leurs explications. Compatibilité de l'état d'union essentielle avec les crimes les plus énormes.

Le Docteur. Ce que nous dîmes hier, mon Père, a une trop intime liaison avec ce qui se doit traiter aujourd'hui , pour les séparer par un plus long intervalle tle temps, et, sans autre préambule , souffrez que je commence par vous demander une chose.

Le Directeur. Vous êtes le maître, Monsieur, et je ne suis ici que pour vous répondre.

Le Docteur. N'est-il pas écrit quelque part que l'oraison de foi pure fait la parfaite béatitude?

Le Directeur. C'est au Cantique des cantiques, je veux dire dans l'explication que nous en faisons, et dans l'endroit où il est dit : que la vue de Dieu

LA BRUYÈRE. III. CECV. POSTH. 10

n'est pas l'essentielle béatitude, et que la foi pure suffit1.

Le Docteur. Distinguez-vous foi pure d'avec l'oraison de foi pure?

Le Directeur. C'est la même chose.

Le Docteur. Vous ne distinguez pas aussi, ce me semble, l'oraison de foi pure d'avec l'oraison de vue confuse et immédiate de Dieu, que vous appelez autrement la grande oraison, l'oraison de simple regard , de simple présence de Dieu en tous lieux 2.

1 Voyez la note I, p. 135.

2 « La foi par laquelle on croit que Dieu est partout

sert à le rendre présent; mais l'idée de son existence et de ses perfections y demeure. L'idée de Dieu qui est dans mon entendement n'est pas partout, parce qu'elle n'est qu'en moi , et que ce n'est pas la présence de Dieu que je contemple, c'est Dieu le Père, Fils et Saint-Esprit. Selon la théologie, si Dieu n'étoit point partout, il se trouveroit dans l'âme du Juste, et ainsi par proportion celui qui contemple Dieu, en l'adorant et en l'aimant, ne le contemple pas parce qu'il est partout où peut aller le contemplateur , mais parce qu'il est Dieu , qu'il est saint , qu'il est parfait, qu'il est tout L'idée de Dieu est le fondement de l'édifice et le souvenir de Dieu, que l'on

entretient par un acte continuellement et suavement réitéré avec la grâce, est une toile d'attente pour recevoir tout ce que Dieu nous voudra inspirer tantôt seul , tantôt opérant avec nous. » (Malaval, Réponse à Foresta, p. 250-252.)

« Tour avancer une âme de plus en plus dans la

DIALOGUE VII. l«

Le Directeur. Tous ces mots sont synonymes.

Le Docteur. Croyez-vous, mon Père, que dan?

ette oraison de simple présence il y ait quelque

perfection, il faut qu'elle s'engage moins que de coutume dans les opérations sensibles, et qu'elle s'éloigne de tout ce qui a quelque rapport aux puissances corporelles.

« Pour s'avancer clans la perfection, il faut avoir une foi vive que Dieu remplit tout de son essence, de sa présence et de sa puissance. » (Falconi, Lettre à une fille spirituelle, p. 142.)

« Les philosophes connoissent Dieu, les chrétiens le croient, les cens de méditation le considèrent ; mais les contemplatifs le possèdent, parce qu'ils ne regardent fixement et invariablement que lui. » (Malaval, Pratique facile, partie I, p. 50 et 51.)

« Les perfections de Dieu , comme sa bonté , sa sagesse , sa toute-puissance, son éternité, sa science, et ainsi des autres, ne doivent être considérées que pour nous élever à lui-même. > (Ibidem, partiel, p. 68.)

> La contemplation est une simple vue de Dieu

présent, appuyée sur la foi que Dieu est partout et qu'il est tout. » (Ibidem, p. 71 et 12.)

« Il y a deux manières d'aller à Dieu , l'une par la réflexion et le raisonnement, et l'autre par une foi simple et par une connoissance générale et confuse. On appelle la première méditation, et la seconde, recueillement intérieur et contemplation acquise. La première est pour ceux qui commencent, la seconde est pour ceux qui sont avancés : la première est sensible et matérielle , et la seconde plus pure et plus spirituelle. » (Moli.nos , Introduction à la Guide spirituelle, sect. i, p. 1.)

chose d'assez surnaturel pour tenir lieu à l'âme de sa parfaite béatitude?

Le Directeur. Oui, par l'union essentielle qu'elle cause à cette âme 1.

Le Docteur. Mais, mon Père, parlons de bonne foi , croyez-vous que les payens n'eussent pas l'idée de Dieu, de Jupiter maître et souverain des dieux et des hommes?

Le Directeur. Sans doute, mais que concluezvous de là ?

Le Docteur. Patience, mon Père; ne crovezvous pas aussi que les payens ont eu attention à Dieu? qu'ils lui ont fait des vœux? qu'ils lui ont adressé des oraisons? Vous faudroit-il rapporler ce qu on lit encore dans leurs poètes?

1 <• L'oraison parfaite de contemplation met l'homme hors de soi, le délivre de toutes les créatures, le fait mourir et entier dans le repos de Dieu : il est en admiration de ce qu'il est uni avec Dieu, sans douter qu'il soit distingué de Dieu : il est réduit au néant, et ne se connoît plus : il vit et ne vit plus : il opère et n'opère plus : il est et n'est plus. » (La Combe, Analyse de l'oraison mentale.)

u L'union du Père avec le Fils et du Fils avec le Père passera par transfusion dans notre esprit. » (Idem, ibid.)

« Il y a deux repos : l'un qui est la cessation de toute œuvre, l'autre qui est la jouissance de la fin. Tel est le repos du parfait contemplatif, qui sait s'élever à Dieu audessus de soi en esprit, et se reposer en lui par fruition . Fruitive qidescere.» (Idem, ibid.)

Le Directeur. Cela n'est pas nécessaire.

Le Docteur. Je vous demande donc, mon Père. quelle idée de Dieu, quelle vue, quelle connoissancc de ce souverain Etre pouvoicnt-ils avoir? Pensezvous quelle fût bien claire et bien distincte? Et si elle n'étoit pas telle, que pouvoit-elle être, je vous prie, que confuse et indistincte?

Le Directeur. Mais, Monsieur, vous me permettrez de vous interroger à mon tour. Croyezvous, vous autres, avoir une connoissance de Dieu bien nette et bien distincte?

Le Docteur. Non, mon Révérend Père, pendant que nous sommes sur la terre : aussi n'y établissonsnous pas de paradis ni de parfaite béatitude; nous l'espérons pour l'autre vie, où nous plaçons une vue de Dieu assez claire et assez distincte pour cojatribuer à noire parfait bonheur.

Mais pour revenir aux payens , vous persuaderiez-vous, mon Père, qu'ils n'aient pas eu l'idée de la présence de Dieu en tout lieu?

Le Directeur. Ils l'ont eue sans difficulté, car elle est naturelle.

Le Docteur. Prenez garde, mon Père, à ce que vous dites.

Le Directeur. Je ne me rétracte point; la multiplicité de leurs dieux, leur Jupiter, leur Junon , leur Pluton , leur Neptune, leurs Nymphes, leurs Dryades, leurs Oréades et leurs Napées, leur Alphéc

et leur Aréthuse , tout cela n'est autre chose , chez les pavens, que Dieu agissant dans tous les lieux du monde, animant toutes les diverses parties de la nature ; en un mot , que la présence continue de Dieu en tous lieux.

Le Docteur. Et cette idée, dites-vous, est naturelle chez les payens?

Le Directeur. Saos doute.

Le Docteur. Car chez vous elle est quelque chose de divin et de surnaturel. Elle est un don éminent du Saint-Esprit, elle produit l'union essentielle, la parfaite jouissance de Dieu, la souveraine béatitude de l'âme , sans qu'il soit besoin qu'il lui en coûte sa dissolution d'avec son corps. Admirez, je vous prie, la nouveauté et les suites de vos principes : que n'accordoit-on plutôt à vos sectaires l'idée de la justice de Dieu? ils le révéreroient , ils le craindraient ; celle de la toute-puissance? ils l'admireroicnt. La crainte, le respect, l'admiration, sont des passions qui conviennent à l'homme par rapport à Dieu. Que ne leur passiez-vous l'idée de sa bonté et de sa miséricorde infinie? ils l'ai meroient; l'amour tend à l'union; ç'auroit été votre union essentielle. A quoi vous peut servir votre paradis anticipé , une idée sèche et obscure de Dieu présent en tout lieu qui n'est que naturelle, et qui vous est commune avec les pavens? Où trouvez-vous là les dons de Dieu, et la grâce qui justifie?

Le Directeur. Vous êtes si peu dans le fait, mon cher Monsieur, que je ne sais comment et par quels moyens vous ramener d'aussi loin que votre imagination et vos raisonnements vous ont porté.

Premièrement, Monsieur, nous n'aimons pas Dieu, apprenez-le une bonne fois. Voilà peut-être ce que vous ne saviez pas : qu'il n'y a pas parmi nous d'amour de Dieu, c'est-à-dire qui soit utile à l'âme. Souvenez-vous de me faire parler sur cet article dans quelque autre occasion; et pour l'idée de la miséricorde infinie de Dieu, demandez à Madame ce qu'il lui en a coûté de l'avoir reçue une seule fois dans son esprit. Qu elle vous dise à quoi elle a été exposée, pour s'être malheureusement souvenue d'une image de sainte Thérèse où il étoit question de miséricorde de Dieu, et si elle a envie de retourner aux Carmélites ' !

Quant à l'union essentielle, j'ose vous dire que vous n'avez pas les premiers éléments de notre doctrine sur cet article, et sur tout ce qui en dépend. Si vous voulez même que je vous parle avec celte liberté que nous nous sommes laissée l'un à l'autre, votre ignorance sur ces matières me fait quelque sorte de compassion, et je croirois avoir beaucoup fait pour vous et pour Madame votre sœur si je pouvois aujourd'hui vous en tirer.

1 Voyez ci-dessus le Dialojue n , page 37 et suiv.

152 DIALOGUES SDR LE QDIÉTISME.

Vous souviendroit-il Je ce que je vous ai dit à propos du martyre spirituel dans la première conversation que nous avons eue ensemble : que la dévotion sensible, que vous appelez charité, onction céleste, n'est rien moins qu'une disposition prochaine et immédiate à cette union ineffable de l'âme avec Dieu; qu'elle ne lui est jamais si intimement unie que lorsqu'il lui semble en être tout à fait abandonnée et comme livrée au démon. Si elle commence à ne pouvoir plus parler ni entendre parler de Dieu, c'est une bonne marque; si elle sent un dégoût horrible des choses spirituelles, tant mieux encore , c'est alors que cette épouse fidèle est absolument résignée à son fidèle époux pour tous les états où il lui plaît de la mettre. Alors, pour récompense de cette parfaite résignation, arrive le baiser de l'âme. Elle sent bien que cet attouchement lui fait de très-grands effets. Ici commence le mariage spirituel, et bientôt la consommation du mariage *..

1 « L'union essentielle est le mariage spirituel, ou

il y a communication de substance, où Dieu prend

l'àme pour son épouse et se l'unit non plus personnellement, ni par quelque acte ou moyen, mais immédiatement,

réduisant tout à une unité » (Explication du Cantique

des cantiques , cliap. I, verset 1 , p. 3 et A.)

» Cela n'empêche pas la vraie jouissance et la très-réelle possession de l'objet, ni la consommation du mariage

LaPémte.ntf.. Ah! mon Père, quels discours devant une femme de mon âge ! Vous ne m'en avez jamais tenu de semblables , et je ne vous reconnois point. Le Dirf.ctec.-r. Courage, ma fille, vous entrez dans le dégoût des choses saintes, vous n'êtes pas loin de L'union essentielle; mais permettez-moi d'achever. Cette âme ensuite devient féconde après l'union et entre dans la vie apostolique; elle engendre d'autres âmes fidèles, qui sont comme autant de nouvelles épouses de son époux bien-aimé. La Pénitente. Permettez-moi de sortir, ou de me bouclier les oreilles.

spirituel. Cette âme devient ensuite féconde après l'union et entre dans la vie apostolique : elle engendre d'autres âmes fidèles, qui sont comme autant de nouvelles épouses de son époux bien-aimé. n (Explication du Cantique des cantiques, chap. i, verset 1, p. 4 et 5.)

* La distinction dont je veux parler est de Dieu et de l'âme. Ici l'âme ne doit plus et ne peut plus faire de distinction de Dieu et d'elle; Dieu est elle, et elle est Dieu. depuis que par la consommation du mariage elle est recoulée en Dieu et se trouve perdue en lui, sans pouvoir se distinguer ni se retrouver. La vraie consommation du

mariage fait le mélange de l'âme avec son Dieu Le

mariage des corps , par lequel deux personnes sont une

même chair, n'est qu'une légère figure de celui-ci On

est si fort en peine de savoir en quel temps se fait le mariage spirituel, cela est aisé à voir par ce qui a été dit. Lés fiancailies ou promesses mutuelles se font dans l'union des puissances; lorsque l'âme se donne toute à son Dieu,

Le Docteur. Vous pourriez, mou Père, me renvoyer, aussi bien que Madame , au nombre de ceux qui sont à portée de l'union essentielle, s'il ne s'agit pour cela que d'avoir beaucoup d'aversion de vos choses saintes et de toutes vos spiritualités. Quel jargon, bon Dieu! ou plutôt quelles obscénités, pour vous expliquer sur le plus mystérieux point de toute votre doctrine! et ma sœur a-t-elle tort d'en être scandalisée? Que voulez-vous que nous pensions de L'intérieur des gens qui , détournant les paroles de leur sens ordinaire pour leur faire exprimer des choses spirituelles, jettent dans l'esprit

■et que son Dieu se donne tout à elle , à dessein de l'admettre à son union; c'est là un accord et une promesse réciproque. Mais, hélas ! qu'il y a encore du chemin à faire. et qu'il y a bien à souffrir, avant que cette union tant désirée soit accordée et consommée! Le mariage se fait lorsque l'âme se trouve morte et expirée entre les bra> de l'époux, qui la vovant plus disposée, la reçoit à son union; mais la consommation du mariage ne se fait qu< lorsque l'âme est tellement fondue . anéantie et désappropriée . qu'elle peut toute sans réserve s'écouler en son Dieu. Alors se fait cet admirable mélange de la créature

avec son Créateur, qui les réduit en unité Que si

quelques saints ou quelques au:eurs ont établi ce mariage divin dans des états moins avancés que n'est celui que je décris, c'est qu'ils prenoient les fiançailles pour le mariage, et le mariage pour la consommation. » (Explication du Cantique des cantiques, chap. VI, verset 11, p. 146-148.)

tics lecteurs l'idée des grossièretés quelles signifient naturellement, et dans leur première institution? Quelle affectation pour faire connoître à une jeune femme une béatitude qui est selon vous une union toute spirituelle, de lui parler de baisers, d'attouchements , de mariage, et de consommation de mariage ! Mettez-vous le souverain bonheur dans les plaisirs charnels, comme les mahométans, ou, comme les épicuriens, dans la volupté? Que voulez-vous, encore une fois, que l'on pense de vous et de vos mœurs, si vous les avez du moins aussi peu chastes que vos paroles?

Le Directeur. Vous avez oublié, mon cber Monsieur, notre martyre spirituel, et combien il prouve notre éloignement de la volupté et des plaisirs sensuels.

Le Docteur. C'est ce qui vous rend tous incompréhensibles, mon Père ; car après avoir parlé des sécheresses passives, des rongements d'entrailles, de blasphèmes, de désespoirs, d'abandonnement de Dieu, vous y joignez immédiatement l'union même avec Dieu, union essentielle plus qu'hypostalique, et pour le faire entendre à vos élèves vous employez des termes obscurs qui sentent la corruption de cent lieues. Un libertin, un homme dissolu, n'en chercheroit pas d'autres pour tourner, s'il pouvoit, les choses saintes en ridicule. Appelez-vous cela un système, un plan de doctrine,

15(5 DIALOGUES SUR LE QD1ETISME.

une doctrine suivie? et croyez-vous de boune foi y amener un seul homme à qui il reste encore une étincelle de foi et de raison? Aussi est-ce une chose étonnante que les bruits qui courent de vous et de vos maximes. Les uns disent que selon vous l'âme, par l'union avec Dieu, est si séparée d'intérêt d'avec son corps, que celui-ci peut s'abandonner à la mollesse et à toute sorte de péchés, sans que l'âme en soit le moins du monde coupable. Un livre quiétisle, disent les autres, remet à son chapitre de l'union essentielle avec Dieu, qui n'est autre chose que la parfaite béatitude, à traiter à fond de toutes les ordures qui peuvent salir le corps sans blesser l'âme, qui demeure cependant unie à Dieu et souverainement heureuse dès cette vie. Voilà ce que l'on dit des quiétistes, mon Père, et qui me donne de l'indignation contre eux, je vous l'avoue. Vous mériteriez, sans mentir, d'avoir rompu avec eux, et quitté des préventions qui soûl indignes de vous.

Le Directeur. J'ai bien vu, mon cher Monsieur, que vous-même étiez dans des préventions contre nous, qui vous empécheroient de nous estimer, autant peut-être que vous le feriez si notre doctrine vous étoit parfaitement connue; et je suis surpris qu'un homme que je sais en avoir déjà pénétré une partie par ses propres lumières, semble s'en rap-

DIALOGUE VII. Im-

porter sur la principale à des bruits de peuple, et sur un si léger fondement former des accusations et des reproches avec tant d'emportement. Voudriezvous m'en croire sur l'union essentielle, ou plutôt en croire nos livres? Nous n'en avons point de plus exprès sur cette matière que celui que son auteur, personne très-sublime, intitule les Torrents. Nous avons encore quelques autres livres qui en parlent pertinemment. Voulez-vous que je ne vous dissimule rien? car, pour me servir de vos paroles, vous méritez vous-même d'être détrompe, et de vouloir être des nôtres.

Le Docteur. Croyez-moi, mon Père, plus vous me donnerez d'éclaircissements sur celte matière, et plusje vous serai redevable. Sur tous les articles de votre doctrine, il n'y en a aucun que j'aie plus de curiosité de savoir, ou de vos livres, ou de votre bouche : vous ne vous étonnererez plus que je sois moins instruit de celui-ci que des autres, quand vous ferez attention à la rareté du livre des Torrents, qui n'a pas encore été lu autrement qu'en manuscrit. Ainsi, mon cher Père, parlez , je vous en conjure, et soyez sur d'être écouté.

Le Directeur. « Tiien, Monsieur, n'est opposé « à Dieu que la propriété, et toute la malignité de «l'homme est dans cette propriété, comme dans « la source de sa malice; en sorte que plus une « âme perd sa propriété, plus elle devient pure,

158 DIALOGUES SUR LE QUIE TISME.

« parce qu'alors elle a perdu ce qui causoit de la

« dissemblance entre Dieu et elle '. »

Le Docteur. Ma sœur, il est vrai, m'a entretenu quelquefois de cette propriété que vous faites le principe de tout péché, et même de la corruption qui se trouve daus les meilleures actions en apparence; mais si vous entendez autre chose par ce mot que le levain du péché et le poids de la concupiscence, vous me ferez plaisir de me le dire.

Le Dirf.ctfur. <• La propriété, Monsieur, c'est « la volonté de l'homme qui se trouve mêlée dans « toutes ses actions, même les plus vertueuses. »

Le Doctecr. On m'en avoit déjà assuré, mais je ne pouvois le croire. Hé quoi! mon Père, peut-on faire des actions bonnes ou mauvaises sans les vouloir faire? N'est-ce pas dans cette détermination de la volonté que consistent la liberté de l'homme, son mérite et son démérite? Et cependant ce» bonnes actions, dites-vous, parce que la volonté y

1 Rien n'est oppose à Dieu que la propriété, et toute

la malignité de l'homme est dans cette propriété, comme dans la source de sa malice; en sorte que plus une âme perd sa propriété, plus elle devient pure; et ce qui seroit un défaut à une àme vivante à elle-même, ne l'est plus, à cause de la pureté et de l'innocence qu'elle a contractées dès qu'elle a perdu ses propriétés qui causoient la dissemblance entre Dieu et l'àme. » [Livre des Torrents. — Voyez aussi Moyen court, § xxiv, p. 122 et 123.

a part, sont mauvaises; voilà qui est bien incompréhensible.

Le Directeur. Il faut pourtant que vous compreniez que c'est la malignité de la volonté de la part du sujet qui fait le péché, et non l'action l.

Le Docteur. Quoi ! de quelque nature, innocente ou criminelle , que soit cette action , ou selon Dieu , ou contre Dieu?

Le Directeur. Oui, Monsieur; car si une personne qui n'auroit plus de volonté parce qu'elle seroit perdue et comme abîmée et transformée en Dieu, étoit réduite par nécessité à faire les actions du péché, elle les feroit sans péché2.

Le Docteur. Comment entendez-vous cela?

Le Directeur. Je vais vous l'expliquer. C'est, Monsieur, que tous les mouvements de cette âme, qui n'a plus de volonté, sont de Dieu, et c'est sa conduite infaillible. C'est donc la conduite de cette âme, de suivre aveuglément et sans conduite les mouvements qui sont de Dieu, et sans réflexion 3.

1 « C'est la volonté maligne de la part du sujet, qui fait l'offense et non l'action. » (Livre des Torrents, partie II , chap. iv , n° 1 1 , p. 272.)

2 « Car si une personne dont la volonté seroit perdue et comme abîmée et transformée en Dieu , étoit réduite par nécessité à faire les actions de péché , elle les feroit sans péché. » (Livre des Torrents.)

3 « Tous les premiers mouvements de cette âme sont

Le Docteur. Mais si elle remarquent que ces mouvements la portassent au péché, à la corruption, par exemple, à la vengeance?

Le Directeur. 11 n'importe, Monsieur; car je vous dis qu ici toute réflexion est bannie1; outre que quand l'âme le voiulroit, elle auroit peine à en faire. Mais comme, en s'efforçant, peut-être en pourroit-elle venir à bout, il faut l'éviter plus que toute autre chose, parce que la seule réflexion a le pouvoir de faire entrer 1 homme en lui et le tirer de Dieu. Or je dis que si l'homme ne sort point de Dieu, il ne péchera jamais, et s'il pèche, qu il en est sorti , ce qui ne se peut faire que par la pro-

de Dieu, et c'est sa conduite infaillible C'est donc la

conduite de cette âme de suivre aveuglement et sans conduite les mouvements qui sont de Dieu, sans réflexion.» Livre des Torrents, ibid., p. 267.) 1 > Ici toute réflexion est bannie, et l'âme auroit peine même quand elle voudroit en faire : mais comme, en s'efforçant. peut-être en pourroit-elle venir à bout, il faut les éviter plus que toute autre chose; parce que la seule réflexion a le pouvoir de faire entrer l'homme en lui, et le tirer de Dieu; et je dis que si l'homme ne sort point de Dieu , il ne péchera jamais , et que s'il pèche , il en est sorti, ce qui ne se peut faire que par la propriété; et l'âme ne peut la reprendre que par la réflexion, qui seroit pour elle un enfer semblable à ce qui arriva a'i premier ange. » {Ibidem, n° 2, p. 267 et '268.)

DIALOGUE VU. lin

priété, et l'âme ne peut la reprendre que par la

réflexion.

Le Docteur. Mais si la réflexion, mon Père. contribue à conduire cette âme au bien et à la détourner du mal , en quoi , je vous prie , lui pourroitelle nuire?

Le Directeur. En quoi, demandez-vous? Ce seroit pour elle un enfer semblable à ce qui arri\a au premier ange au moment de sa rébellion. Coucevez donc que la sagesse de Dieu *, accompagnée de sa divine justice, comme un feu impitoyable et dévorant, ôte à l'âme tout ce qu'elle a de propriété, de terrestre, de charnel et de propre activité; et ayant ôlé à l'âme tout cela, il se l'unit. Y êtes-vous?

Le Docteur. Pas encore, je vous l'avoue.

Le Directeur. Vous n'entrez pas dans ces mystères', parce que la clef de l'abandon vous manque ; je le vois par la nécessité de l'attention et de la réflexion que vous supposez dans les voies de Dieu.

Le Docteur. Je connois, mon Père, une parfaite résignation aux ordres de la Providence divine,

1 » La sagesse de Dieu accompagnée de la divine justice, comme un feu impitoyable et dévorant, ôte à l'âme tout ce qu'elle a de propriété, de terrestre, de charnel, et de propre activité, et ayant ôté à l'âme tout cela, il se l'unit. » {Moyen court, § xxiv, p. 128, 129.)

LA BRUYERE. III. OEUV. POSTH. 1 l

162 DIALOGUES SUR LE Q UIÉ Tl SM E.

une soumission entière à la volonté de Dieu, une religieuse attention à la bien discerner, soit dans le livre de l'Évangile, soit dans ses commandements, ou dans ceux de son Église; une scrupuleuse attention sur la conduite qui me fait agir, si elle est conforme à la loi de Dieu ou non; y a-t-il un autre abandon que celui-là? Je serais curieux de 1 apprendre.

Le Directeur. IS'otre abandon, mon cher Monsieur, est un acquiescement à tout ce qui se passe en nous, de bon ou de mauvais, sans aucun discernement, regardant en toutes choses vertu ou crime indifféremment comme ordre et volonté de Dieu. Que naît-il de cette totale résignation? Le voulezvous savoir? La mort de l'âme, son anéantissement parfait, son ensevelissement; et c'est par ces degrés qu'elle monte au sublime état de l'union essentielle.

Le Docteur. Mais, mon Père, quel moyen y a-t-il , je vous supplie , que les pratiques vertueuses (jui font mourir le vieil homme et les œuvres du péché, que le sentiment de l'humilité chrétienne, qui est le parfait anéantissement, que l'ensevelissement de lame, cette sépulture du chrétien avec Jésus-Christ, puissent naître d'un acquiescement aveugle et mal entendu à tout ce qui se passe en uous , sans aucun discernement de la volonté de Dieu, qui seroit pourtant notre règle infaillible?

Le Directeur. Mon cher Monsieur, votre demande

me fait connoître que vous n'êtes pas encore instruit de tous nos principes, pas même de la signification de nos termes. Sachez donc, s'il vous plaît, que, par mort1, nous entendons la perte des

1 * La destruction de notre être confesse le souverain être de Dieu : il faut cesser d'être , afin que l'esprit du

Verbe soit en nous Comme par la consécration du

prêtre, il faut que la substance du pain cède la place à la

substance du corps de Jésus-Christ tout de même il

faut que nous cédions notre être à celui de Jésus-Christ. » [Moyen court, § xx , p. 75 et 76.)

n On agit plus fortement par l'oraison de

l'anéantissement que par toute autre. » [Ibidem, titre du § xxi, p. 79.)

a Toutes les vertus sont ôtées à cette âme; elle reste

nue et dépouillée de tout Elle se corrompt peu à peu.

Autrefois cYtoient des faiblesses , des chutes, des défaillances, ici c'est une corruption horrible, qui devient tous les jours plus forte et plus horrible. 0 Dieu, quelle horreur pour cette âme! Elle est [même] insensible à la privation du Soleil de justice; mais de sentir sa corruption, c'est ce

qu'elle ne peut souffrir Mais ce sont peut-être des

péchés? Dieu a horreur de moi, mais que faire? Il faut

souffrir, il n'y a pas de remède La fidélité de l'âme

dans cet état consiste à se laisser ensevelir, enterrer, écraser, marcher sans remuer non plus qu'un mort, à

souffrir sa puanteur , et se laisser pourrir dans toute

l'étendue de la volonté de Dieu, sans aller chercher de

quoi éviter la corruption Enfin cette âme commence

à ne plus sentir la puanteur, à s'y faire et à y demeurer en repos sans espérance d'en sortir jamais , sans pouvoir

164 DIALOGUES SUIt LE QU1ETISMË.

vertus, qui entraîne celle de la grâce de Dieu, et ijui fait absolument mourir 1 homme nouveau : par anéantissement, tout de même la privation de toutes les vertus, et même de celle de l'humilité : et par l'ensevelissement de l'âme, une pourriture , une puanteur, une corruption qui fait horreur aux hommes et à Dieu même. Vous voilà, n'est-il pas vrai, bien éloigné de ce que vous pensiez?

rien faire pour cela C'esL alors que commence l'anéantissement Autrefois elle se faisoit horreur; elle n'y

pense plus; elle est dans la dernière misère, sans en avoir plus d'horreur. Autrefois elle craignoit encore la communion, de peur d'infecter Dieu; à présent elle y va comme à table, tout naturellement. » (Livre des Torrents, partie I, chap. vin, n°5 4,8, 14, 15 et 17, p. 221-226.)

» Elle est même ravie que Dieu ne la regarde plus, qu'il la lai.sse dans la pourriture, et qu'il donne aux autres toutes ses grâces ; que les autres soient l'objet de ses affections, et qu'elle ne cause que de l'horreur, * (Ibidem. no 11, p. 223.)

« Il n'arrive guère ici qu'on déchée de cet état, à cause

«le l'anéantissement profond où est l'àme, qui ne lui laisse

aucune propriété; et la seule propriété peut causer le

péché; car quiconque n'est plus, ne peut plus pécher. -

Ibidem , partie II , chap. n , n° 2 , p. 253.)

• Cette àme abandonnée participe à la pureté de Dieu, ou plutôt toute pureté propre , qui n'est qu'une impureté grossière, ayant été anéantie, la seule pureté de Dieu en lui-même subsiste dans ce néant, mais d'une manière si réelle , que l'âme est dans une parfaite ignorance du mal . et comme impuissante de le commettre. > ( Ibidem. )

Le Docteur. Au contraire , mon Père , je pense, comme vous, que la mon de l'âme, son anéantissement, son ensevelissement de la manière que vous me le venez d'expliquer, que je n'avois jamais apprise, peut fort bien être l'effet de cette résignation aveugle et sans discernement à la volonté de Dieu, qu'on ne connoît point, et qu'on ne se met point en peine de connoître ; mais que de tout cela, que je comprends fort bien, je vous assure, il résulte une union intime, immédiate, essentielle avec Dieu, voilà ce qui ne se conclut pas si naturellement l : et si vous vous ressouveniez par hasard de ce que vos livres enseignent là-dessus, vous m'obligeriez infiniment de m'en faire part.

Le Directeur. Il faut qu'un bon contemplatif sache ses Torrents par cœur; c'est là où il voit le sublime de sou état, le point essentiel et capital où aboutit toute la doctrine des mystiques. Ecoutez : « \otre-Seigneur commence a dépouiller l'âme peu « à peu , à lui oter ses ornements, tous ses dons,

' « C'est par une perte de volonté en Dieu, par un

état de déification où tout est Dieu , sans savoir que cela est ainsi. Mais l'àme est établie par état dans son bien souverain sans changement; elle est dans sa béatitude foncière, ou rien ne peut traverser ce bonheur parfait, lorsqu'il est par état permanent. Dieu donne l'état d'une manière permanente et y établit l'âme pour toujours. - [Livre da Torrents, partie II , chap. IV, n° 7, p. 270.

« grâces et Lumières , qui sont comme des pierreries •■ qui la chargent; ensuite il lui ôte toute facilité au « bien, qui sont comme les habits : après quoi il - lui ôte la beauté de son visage, qui sont comme <■ les divines vertus qu'elle ne peut plus pratiquer. « Autrefois elle avoit des dégoûts, des peines, mais « non des impuissances ; ici tout pouvoir lui est ôté. » Le Docteur. Quel pouvoir, s'il vous plaît, lui est ôté?

Le Directeur. N'avez-vous pas entendu? Le pouvoir de pratiquer la vertu.

Le Docteur. Et celui de suivre le vice? Le Directeur. Il lui demeure sans doute; car le déuûment de toutes vertus emporte naturellement la pratique de tout vice.

Le Docteur. Je l'entendois ainsi , et que cette âme se trouvât insensiblement surchargée de péchés.

Le Directeur. De péchés , c'est-à-dire de choses (jui seroient des péchés pour des imparfaits, mais non pour une parfaite abandonnée.

LEDocTEUR.Jen'ysuisplus, mon Père, et je ne vois pas que ce qui est péché en soi ne le soit pas pour tout le monde. J ai cru jus.ju'ù cette heure que le péché dans les parfaits causoit de l'imperfection . comme il augmente 1 imperfection dans les imparfaits.

Le Directeur. Vous croyez fort mal; car comment voulez-vous que le péché ail prise sur une .'une qui n'est plus en soi ni par soi, qui estrccoulée.

vjui est abîmée en Dieu par une présence foncière et centrale? Il faut prendre garde à cela1.

Le Docteur. Expliquez-vous, s'il vous plaît.

Le Directeur. « L'âme, Monsieur, dans ce bien- « heureux état d'union essentielle qui est la récom- « pense du parfait abandon, se trouve associée à la « sainte Trinité, participe aux attributs divins; elle « a les mêmes ornements dont le roi est paré, c'est- « à-dire qu'elle est ornée des perfections de Dieu; « elle entre dans une excellente participation de « l'immensité de Dieu, notre mer, qui est l'essence « divine. Voilà comme elle s'explique. Elle a en « effet son repos en Dieu. Que dis-je? elle est le 'repos même, elle est Dieu2. Comme il ne peut

1 "L'âme peut sans cesse s'écouler en Dieu, comme dans son terme et son centre , et v être mêlée et transformée sans en ressortir , ainsi qu'un fleuve , qui est une eau sortie de la mer, se trouvant hors de son origine , tâche , par diverses agitations, de se rapprocher [de la mer], jusques à ce qu'y étant enfin retombé , il se perd et se mélange avec elle. » (Explication du Cantique des cantiques , chap. I, verset f, p. 6 et 7.)

2 « L'âme étant d'une nature toute spirituelle , elle est très-propre à être unie, mêlée et transformée en Dieu. » (Ibidem, p. 8.)

* Ici l'âme ne doit plus faire de distinction de Dieu

fi d'elle; Dieu est elle, elle est Dieu. * (Ibidem, chap. VI, verset 4, p. 145.)

« Mon bien-aimé m'a changée en lui-même, en

h, s DIALOGUES SLR L F. QUI E T 1 SU E. «jamais cesser de se regarder soi-même, aus>i ne « cesse-t-il point de regarder cette âme.

Le Docteur. Quoique remplie de péchés? vous l'avez dit.

Le Directeur. C'est le mystère, mon cher Monsieur; cette ùme n'est plus, elle a recoulé, vous dis-je, dans l'essence divine, comment voulez-vous qu'elle pèche même en faisant des actions de péché '.

Le Docteur. Et moi, je vous répète, celte âme ii est plus : comment peut-elle mériter? comment estelle digne des hauteurs et des élévations où vous venez de la porter'.'' Voilà sans mentir un abandon bien payé, pour être aussi aveugle et fait sans aucun discernement de la volonté de Dieu sur elle. On doit Noir de terribles effets et d'étranges suites de cette âme qui n'est plus, mais qui est, dites-vous, toute perdue en Dieu.

Le Directeur. «C'est, en effet, une chose hor- ■ rible qu'une âme ainsi nue des dons et des grâces • de Dieu. On ne pourroit croire, â moins d'expé-

-01 te qu'il ne sauroit plus me rejeter. Aussi je ne crains

plus d'être séparée de lui O amour ! vous ne rejetez plus

nue telle âme, et l'on peut dire qu'elle est pour toujours ronfirmée en amour. Le Lien-aimé ne voyant rien en son épouse qui ne soit de lui. n'en détourne plus ses regard» et son amour, comme il ne peut jamais cesser de se regarder et de s'aimer soi-même. » (Explication du Cantique ries cantiques . chap. vu. verset 10, p. I~ô et 17G.

« rience, ce que c'est; mais c'est encore peu. Si elle « conservent sa beauté, il la lui fait perche, et la fait « devenir laide. Jusques ici l'âuie s'est bien laissé dé- « pouiller des dons, grâces, faveurs, facilité au bien ; « elle a perdu toutes les bonnes choses, comme les « austérités, le soin des pauvres, la facilité à aider le « prochain ; mais elle n'a pas perdu les divines vertus. « Cependant ici il les lui faut perdre quant à l'usage ; •' car, quant à la réalité, il l'imprime fortement dans « 1 âme : elle perd la vertu comme vertu, mais c'est « pour la recouvrer toute en Jésus-Christ. Cette âme, « dans le commencement de ce degré, a encore quel- « que figure de ce qu'elle étoit autrefois ; il lui reste «une certaine impression secrète et cachée de Dieu, « comme il reste dans un corps mort une certaine « chaleur qui s'éteint peu à peu : celte âme se préi. sente à l'oraison, ù la prière, mais tout cela lui est « bientôt ôté. Il faut perdre toute oraison , tout don < de Dieu ; elle ne la perd pas pour une, deux ou trois « années, mais pour toujours. Toute facilité au bien, « toutes vertus lui sont ôtées; elle reste nue et dé- «< pouillée de tout; le monde, qui l'cstimoit tant au- •' trefois , commence à en avoir horreur; l'âme se «corrompt peu à peu; autrefois c'étoient des foi- « blesses, des chutes, des défaillances ; ici c'est une « corruption horrible , qui devient tous les jours plus « forte et plus horrible. O Dieu ! quelle horreur pour «celte âme! Elle est insensible à la privation du

•< Soleil de justice ; mais de sentir la corruption, c'est « ce qu'elle ne peut souffrir : ô Dieu! que ne soufi' friroit-elle pas plutôt! C est cependant un faire le « faut; il faut expérimenter jusqu'au fond ce que « l'on est. Mais ce sont peut-être des péchés? Dieu « a horreur de moi ; mais que faire? Il faut souffrir ; « il n'y a pas de remède '. »

Le Docteur. J'écoute, mon Père , de toutes mes oreilles ; mais je ne vois point, dans tout ce que vous m'avez dit, votre union de l'âme avec Dieu, ni rien même qui en approche, à moins que ce ne soit à l'endroit où elle est insensible à la privation du Soleil de justice, c'est-à-dire, à la fjrâce de Jésus-Christ.

Le Directeur. IS'avez-vous pas encore compris, Monsieur, que cette bienheureuse âme étant morte par la privation de toutes les vertus , comme nous avons dit, elle a perdu toute vertu propre, et ainsi toute propriété? « Elle n'est donc pure dorénavant « que de la pureté divine ; j'entends pure de la pu- « relé du fond dans lequel elle est transformée au « centre par lequel elle est attirée; cela est-il si « incompréhensible?

« La félicité de l'âme , dans cet état , consiste à se « laisser ensevelir, enterrer, écraser, marcher sans " se remuer non plus qu'un mort; à souffrir sa

1 Livre des Torrents, partie I, chap. vu , § 2 , n° 2'», et § 3, n° I, p. 202, 203 ; chap. vtw, n<" 4 et 8, p. 220-222.

DIALOGUE VII. l~l

« puanteur, et se laisser pourrir dans toute l'étendue « de la volonté de Dieu , sans aller chercher de « quoi éviter la corruption. Non, non, laissez-vous « telles que vous êtes, pauvres âmes, sentez votre " puanteur, il faut que vous la connoissiez, et que « vous voyiez le fond infini de corruption qui est « en vous. Mettre du baume, est tâcher par quelque « moyen vertueux et bon de couvrir la corruption , « et d'en empêcher l'odeur. Oh! ne le faites pas, <■ vous vous feriez tort. Dieu vous souffre bien, «• pourquoi ne vous souffririez-vous pas1? »

Le Docteur. Cela est-il tiré de votre Livre des Torrents ?

Le Directeur. Mot pour mot, Monsieur, je ne vous dérobe rien.

Le Docteur. Cet endroit-ci est clair, et défend bien formellement aux âmes souillées de péchés , mêmes les plus sales et les plus honteux, d'appliquer à leurs plaies le baume des vertus, comme de la chasteté, de la continence, de la tempérance.

Le Directeur. Vous frappez au but, et je ne sache pas qu'aucun de nous l'ait encore entendu d'une autre manière. Les mots de corruption, de pourriture, de puanteur, mènent là tout droit. Voyez l'endroit qui suit : « Enfin cette âme cora- » mence à ne plus sentir sa puanteur, à s'y faire,

1 Livre des Torrents, partie I, chap. tui, n° 17, p. 22(>.

» à y demeurer en repos, sans espérance d'en sortir «jamais, sans pouvoir rien faire pour cela '. »

Le Docteur. Je vous suis : voilà cette âme qui croupit dans son péché.

Le Directeur. « C est alors que commence l'a- « néantissement. »

Le Docteur. Quoi? l'humilité chrétienne?

Le Directeur. Non vraiment, m;iis la perte de toutes grâces et de toutes vertus; ne l'oubliez pas. «Autrefois, en cet état, elle se faisoit horreur: « elle n'y pense plus ; elle est dans la dernière « misère, jusques à n'en avoir plus d'horreur. « Autrefois elle craignoit encore la communion, de « peur d'infecter Dieu; à présent elle y va comme « à table, tout naturellement2. »

Le Docteur. Et sans craindre d'infecter Dieu par ses péchés et ses ordures, qui ne lui font plus d'horreur, qui ne lui font plus aucun scrupule, qui ne lui pèsent plus sur la conscience, auxquels elle seroit fâchée de donner la plus petite attention. Suis-je dans le fait?

Le Directeur. « Les autres ne la voient plus i qu'avec horreur; mais cela ne lui fait point de » peine : elle est même ravie que Dieu ne la regarde ■i plus, qu'il la laisse dans la pourriture, et qu il

1 Livre des Torrents, partie I, chap. VIII, n° 14. p. 22">

2 Ibidem, n° 15, p. 225 et 226.

« donne aux autres toutes ses grâces , que les autres « soient l'objet de ses affections el qu'elle ne cause « que de l'horreur1. Vouloir être rien aux yeux de ■• Dieu , demeurer dans un entier abandon , dans le » desespoir même, se donner à lui lorsque l'on en « est le plus rebuté, s'y laisser et ne se pas regarder « soi-même lorsque l'on est sur le bord de l'abîme , «c'est ce qui est très-rare, et qui fait l'abandon « parfait2. De dire les épreuves étranges qu'il fait " de ces âmes du parfait abandon qui ne lui résis- •< tent en rien, c'est ce qui ne se peut et ne seroit « pas compris. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il « ne leur laisse pas une chose qui puisse se nommer « ni en Dieu , ni hors de Dieu 3. »

Le Docteur. Je remarque, mon Père, qu'après avoir plongé cette pauvre âme dans le désespoir, dans la corruption et dans la pourriture , comme si ce ne devoit être que le commencement de ses souffrances, vous nous parlez d'épreuves si étranges et si inouïes qui doivent encore l'exercer , qu'il semble que vous les taisiez par la défiance où vous êtes qu'elles ne soient pas comprises. Je doute aussi , de ma part, que Madame et moi devions vous les

1 Livre des Torrents, partie I, chap. vin. nos 10 et H. p. 223.

2 Ibidem, partie II, chap. i, n° 10. p. 251. '! Ibidem, partie II, chap. ir, n° 1. p. 252

demander avec plus d'instance; car enfin nous pourrions apprendre des choses abominables.

Le Directeur. Mais, Monsieur, faut-il s'expliquer plus clairement sur cette matière? N'est-ce rien vous dire quand on vous dit que Dieu ne laisse pas à ces âmes l'ombre d'une chose qui se puisse nommer ni en Dieu, ni hors de Dieu? Comprenez, si vous pouvez, 1 étendue de ces paroles; cela est immense.

Le Docteur. Quoi! mon Père, plus d'amour de Dieu? plus de crainte de Dieu et de ses jugements? Plus de foi , plus d'espérance , plus de vertus , plus de bonnes œuvres, plus d'humilité, plus de continence, plus de chasteté, plus de grâces? Dieu est si bon, il est si miséricordieux! exigeroit-il d'une âme un si prodigieux abandonnement?

Le Directeur. Lisez, Monsieur, nos Torrents1 ; vous y verrez « qu'une âme de ce degré porte un « fond de soumission à toutes les volontés de Dieu , « de manière qu'elle ne voudroit pas lui rien refu- « ser : mais lorsque Dieu explique ses desseins « particuliers, et qu'usant des droits qu'il a acquis « sur elle, il lui demande les derniers renoncements « et les plus extrêmes sacrifices , ah ! c'est pour lors

1 La phrase citée ne se trouve pas clans les Torrents , mais dans l'Explication du Cantique des cantiques, cli . v. verset 4, p. 115.

«que ses entrailles sont émues, et qu'elle souffre « bien de la peine. »

Le Docteur. Je vous l'avoue, mou Père, nie voilà bien impatient de savoir quels peuvent être ces derniers renoncements et ces plus extrêmes sacrifices; car ce doit être quelque chose de plus fort que tout le reste qui emporte si aisément le consentement et la soumission de cette âme. S'agiroit-il seulement pour cette âme du sacrifice de la virginité, ou en général de la chasteté?

Le Directeur. Oh! monsieur, il n'y a guère d'apparence ; car dans notre Cantique des cantiques > à propos des lis de la chasteté, il est dit : « Que « ceux de l'âme plaisent plus à Dieu que ceux du « corps1 ». On veut dire que la perle de la propriété, qui est la pureté de l'âme , est plus agréable à Dieu que la continence ou la pureté du corps. Ainsi vous voyez bien qu il s'agit ici pour lame d'un bien plus grand sacrifice que celui de la chasteté.

Le Docteur. S'agiroit-il pour elle du renoncement à la grâce de sa justification? Dieu lui demanderoit-il pour dernière épreuve qu'elle consentît à sa réprobation dernière? Cela fait de la peine seulement à penser.

1 Explication du Cantique des cantiques , chap. vj. verset 2, pages 140 et 141.

I7rt DIALOGUES SUU LE QUIÉTISME.

Le Directeur. Mais quelle peine?

Le Docteuk. Quoi! mon Père, qu'elle consentit, cette âme , à être toujours privée de la gloire de Dieu?

Le Directeur. Pourquoi non? et nos Torrents y sont formels. » Cette âme seroit aussi indifférente « d'être toute une éternité avec les démons qu'avec « les anges. Les démons lui sont Dieu comme le « reste , et il ne lui est plus possible de voir un être « créé hors de l'ordre incréé, étant tout et en toui « Dieu, aussi bien dans un diable que dans un saint, «quoique différemment1. Je crois que si une telle •• âme étoit conduite en enfer, elle en souffriroit les «douleurs cruelles dans un contentement achevé, « non contentement causé seulement par la vue - du bon plaisir de Dieu, mais contentement essen- « tiel à cause de la béatitude du fond transformé, « et c'est ce qui fait l'indifférence de ces aines pour « tout état2. »

Le Docteur. En vérité, mon Père, voilà dos choses bien nouvelles, et d'élranges mystères! Il n'y a au monde que vous autres qui puissiez trouver en enfer et dans la compagnie des dénions une béatitude essentielle d'un fond transformé, et le reste, que je ne puis expliquer faute de l'entendre.

1 Liure des Torrents, partie II, chap. Il, n° 6, j>. 266.

2 Ibidem, chap. iv, nc 6, p. 269.

Le Directeur. Vous entendez peut-éire aussi peu les précipices affreux où tombe cette âme par la moindre résistance qu'elle apporte à la volonté de Dieu qui exige d'elle les extrêmes sacrifices; cependant nos Torrents1 ne parlent d'autre chose. «Combien étes-vous jaloux, ô divin époux, que « votre amante fasse toutes vos volontés, puisqu'une «simple excuse qui paroît si juste vous offense si ••fort? 2s'e pouviez-vous pas empêcher une épouse « si chère, si fidèle, de vous faire cette résistance? » L'époux permet cette faute dans son épouse , - afin de la punir, et de la purifier en même temps » de l'attache qu'elle avoit à sa pureté et à son •= innocence, et de la répugnance qu'elle sentoit au •< dépouillement de sa propre justice 2. » Et dans un autre endroit vous lisez : «Celte amante afligée , « oubliant ses blessures , quoiqu'elles saignent o encore, ne se souvient plus de sa perte ; elle n'eu «parle pas même, et quand elle se verroit préci- " pitée dans l'abîme, elle n'y feroit point de ré- « flexion. Celle qu'elle venoit de faire de l'appré- -> hension de se salir lui a trop coûté, puisqu'elle

1 Les citations que fait le Directeur sont empruntées à l'Explication du Cantique des cantiques, et non au livre des Torrents.

2 Explication dit Cantique des cantiques , chap. v . verset 5, p. 116, 117.

LA RKUYKRE, III. OSUV. POSTH. 12

« lui a causé l'absence de son époux : de sorte .< qu'instruite par sa disgrâce elle ne peut plus se « regarder, et quand elle seroit aussi affreuse « qu'elle est belle, elle ne pourroit pas y penser.

« Cette âme plus avancée n'est pas si bien établie « dans son état en Dieu qu'elle ne puisse encore «jeter quelques regards sur elle-même; c'est une « infidélité, mais qui est rare, et qui ne vient que « de foiblesse. L'époux a permis que son épouse ait « lait cette légère faute, afin de nous instruire par h là du dommage que cause la propre réflexion « dans les étals les plus avancés. Elle est donc « rentrée pour un moment en elle-même sous les « meilleurs prétextes du monde: c'étoit pour y voir « les fruits de l'anéantissement, si la vigne fleuris- « soit, si la charité étoit féconde : cela ne paroît-il « pas juste et très-raisonnable1 ? »

Le Docteur. Si raisonnable et si juste, mon Père, que cette attention sur nous-mêmes est le principe de toute la conduite chrétienne, et qu'elle nous est expressément recommandée par saint Paul i, et , après lui , par tous les Pères de l'Eglise.

Le Directeur. «Je le faisois, dit-elle, sans y - penser, et sans croire faire mal ni déplaire à mon

1 Explication du Cantique des cantiques, chap. vi , verset 10, p. 159 et 1G0.

1 Première Jy>>/rr à Timothée, cliap. iv, verset 1(>.

« époux; cependant je n'ai pas plutôt fait cette faute « que mon âme a été troublée par mille et mille «réflexions qui rouloient dans ma tète, qui m'al- « loient perdre l. Cette pauvre âme est obligée, après « avoir tout perdu . de se perdre elle-même par un «entier désespoir de tout; elle est comme une « personne qui n'est plus et qui ne sera plus jamais ; « elle ne fait ni bien ni mal. »

Le Docteur. Quoi! dans un entier désespoir de tout? Voilà qui est bien intelligible. Mais, mon Père, songez-vous bien aux dispositions préalables que vous imposez à une pauvre âme pour se rendre digne d'être unie à Dieu, comme de se livrer au démon , de se prostituer dans tous les désordres imaginables, de s'abandonner à toutes sortes d'excès , et de regarder comme une noire infidélité la moindre réflexion salutaire qui lui viendroit sur son état si misérable, et qui pourroit contribuer à l'en faire sortir? Encore une fois , mon Père , parlezvous sérieusement? Est-ce un jeu d'esprit? est-ce «n délire?

Le Directeur. Je vous réponds, Monsieur, avec l'incomparable auteur des Torrents : « Ne portez « point de compassion à ces âmes , et laissez-les dans « leurs ordures apparentes, qui sont cependant les

f Explication du Cantique des cantiques, chap. vi , verset 10, p. 160.

iso D) Ai. 0 ( . U E S SUR LE O U I E T I SM E. h délices de Dieu, jusqu'à ce que de ces désordres «renaisse une vie nouvelle '. » Et peu après : « Il n'y a point pour elles de malignité en quoi « que ce soit, à cause de l'unité essentielle qu'elles

• ont avec Dieu, qui, en concourant avec les •< pécheurs, ne contracte rien de leur malice, à

• cause de sa pureté essentielle. Ceci est plus réel « qu'on ne peut dire , et cette âme participe à la

pureté de Dieu : ou plutôt toute pureté propre,

• qui n est qu'une impureté grossière, ayant été « anéantie , la seule pureté de Dieu en lui-même « subsiste dans ce néant, mais d'une manière si « réelle, que l'âme est dans une parfaite ignorance " du mal, et comme impuissante de le connoitre : « ce qui n'empêche pas qu'on ne puisse toujours dé- •• choir; mais cela n'arrive guère ici, à cause du

• profond anéantissement où est 1 âme, qui ne lui •> laisse ( prenez garde , Monsieur ), qui ne lui laisse

■ aucune propriété ; et la seule propriété peut causer

■ le péché; car quiconque n'est plus, ne peut plus - pécher. Et cela est si vrai, que les âmes dont je .■parle ne peuvent presque jamais se confesser,

■ ne pouvant rien trouver en elles de vivant, et

■ 'jui puisse avoir voulu offenser Dieu, à cause de

• la perte entière de leur volonté en Dieu2.»

1 [.ivre des Torrents, partie I, cliap. Vin, n° 18, p. -21"i • Ibidem, partie II. chapitre il, n°" 1-3, p. -2.V2, 253.

DIALOGUE VII. iki

Lf. Docteur. Si je l'ai bien compris, mon Père, il résulte littéralement de toute cette sublime théologie que vous venez de nous étaler, que les impuretés et les souillures du corps font la pureté de l'âme, qui n'a plus alors de vertu propre, et par conséquent de propriété; qu'au contraire la pureté et les autres vertus du corps qui procèdent de sa propre volonté, font l'impureté de lame.

Le Directeur. Eli bien, Monsieur, cela n'est-il pas beau? Et où avez-vous vu rien de plus creusé et de mieux imaginé? « Il y a alors une sépara- •< tion si entière et si parfaite des deux parties . « l'inférieure et la supérieure , qu'elles vivent ensemble comme étrangères, qui ne se connoissent «pas; et les maux les plus extraordinaires n'em- .< pèchent pas la parfaite paix, la tranquillité, la ■ joie, l'immobilité de la partie supérieure1.» Voyez ce que disent nos Torrents : « Dans les commen- « céments, Dieu presse de si près les pauvres sens. «qu'il ne leur donne aucune liberté; mais quand «les sens sont suffisamment purifiés, Dieu, qui » veut tirer 1 âme d'elle-même par un mouvement • tout contraire, permet que les sens s'extrover-

" lissent »

Le Docteur. S'extrovertir? Voilà un mol bien noir et bien infernal.

1 Livre des Torrents , partie II, chap. il , n° \. \>. ^2t>.

Le Directeur. Point tant ; cela veut dire , s'échappent, se débauchent, se dérèglent, « ce qui paroi t

» à l'âme une grande impureté. Cependant la chose « est de saison, et en faire autrement, c'est se purifier « autrement que Dieu veut, et se salir. Cela n'em- » pêche pas qu'il ne se fasse des fautes dans cette « extroversion ; mais la confusion que l'âme en « reçoit, et la fidélité à en faire usage, fait le fumier « où elle pourrit plus vite, et hâte sa mort. Tout « coopère à ceux qui aiment '. C'est aussi ici où l'on « perd entièrement l'estime des créatures : elles « vous regardent avec mépris2.

«Ces âmes (continuons) paroisseut des plus com- «munes, parce qu'elles n'ont rien à l'extérieur «qui les différencie, qu'une liberté infinie, qui « scandalise souvent les âmes resserrées et rétrécies « en elles-mêmes.

« Les âmes du second ordre, je veux dire les « saints et les saintes, paroissent plus grandes que « les âmes du troisième ordre , qui sont nos parfaites « abandonnées, à ceux qui n'ont pas ce discerne- « ment divin ; car celles-là arrivent à une perfection « éminente. Elles ont des unions admirables. Mais

1 Épitre de saint Paid aux Romains, chapitre vin, verset 28.

2 Livre des Torrents, partie I, chap. vu, § 4, n°b 44 et 45, p. 217 et 218.

« cependant ces personnes ne sont jamais vérita- « blement anéanties, et Dieu ne les tire pas de « leur être propre, pour l'ordinaire, pour les perdre « en lui. Ces âmes font pourtant l'admiration et « 1 élonnement des hommes : elles sont les prodiges ■< et les miracles de leur siècle. Dieu se sert d'elles «pour en faire ses saints; il semble qu'il prenne « plaisir d'accomplir tous leurs désirs. Ces âmes « sont dans une grande mortification. On les croira « dans les mêmes voies des dernières et plus avan- « cées : elles se servent des mêmes termes de «mort, de perte, d'anéantissement , et il est bien «vrai qu'elles meurent en leur manière, qu'elles « s'anéantissent et se perdent; elles portent leur « perfection où elle peut aller; elles sont détachées, « elles aiment la pauvreté; cependant elles sont et «seront toujours propriétaires de la vertu, mais « d'une manière si délicate que les seuls yeux divins «le peuvent découvrir. La plupart des saints, dont « la vie est si admirable, ont été conduits par cette « voie. Ces âmes sont si chargées de marchandises, « que leur marche est fort lente. Que faut-il donc «faire? Ces âmes ne sortiront-elles jamais de cette « voie? Non, sans un miracle et sans une conduite «d'une direction toute divine, qui les porte à « outre-passer toutes ces grâces. »

Le Docteur. Vous devez être content, mon Père, de l'effort que vous venez de faire en faveur de

vos âmes du parfait abandon et de l'union essentielle; caries voilà au-dessus des martyrs et des confesseurs, des vierges, et de tous les saints que nous invoquons, qui sont nos intercesseurs auprès de Dieu , auxquels 1 Eglise consacre des jours e« îles prières.

Le Directeur. Je n'ai rien dit sur cela qui ne soit extrait fidèlement de notre livre des Torrents, et nous sommes tous d'un même sentiment. Aussi est-il admirable de lire dans nos mêmes Torrents les mystérieuses, sublimes et magnifiques paroles qu'ils emploient pour exprimer l'état de lame unie à Dieu dans cette vie, et pour donner l'idée de l'union essentielle, qui est la béatitude : « L'âme , « après bien des morts redoublées , expire enfin «dans les bras de l'amour; mais elle n'aperçoit « point ces mêmes bras. Elle n'est pas plutôt « expirée, qu'elle perd tout acte de vie, pour simple «et délicat qu'il fût1 : ici toutes distinctions d'ac- « lions sont ôtées , n'ayant plus de vertu propre, » mais tout étant Dieu à cette âme 2.

« L'âme, continue ce sublime livre, lame ne se « sent plus, ne se voit plus, ne se connoît plus; "elle ne voit rien de Dieu, n'en comprend rien,

1 Livre des Torrents, partie I, chapitre vill, n" 2. p. 219.

? Ibidem, chap. ES, n" 7, p. 232.

"îi'cn distingué rien; il n'y a plus d'amour, dtm lumière , ni de connoissance '. »

Le Docteur. Voilà, en vérité, mon Père, une âme fort illuminée.

Le Directeur. « L'âme, dit tout de suite le « même auteur2, a perdu toute volonté : ici l'âme « n'en a plus de propre; et si vous lui demandiez « ce qu'elle veut, elle ne le pourroit dire : elle ne « peut plus choisir; tous ses désirs sont ôtés; parce « qu'étant dans le centre et dans le tout, le cœur « perd toute pensée, tendance et activité; ce toru rent n'a plus de pente ni de mouvement, il esl « dans le repos et dans la fin. »

Le Docteur. Vous vous laissez insensiblement aller à nous entretenir du repos et de la félicité de l'autre vie, et vous en parlez même aussi affirmativement que si vous l'aviez vue.

Le Directeur. Je ne parle, Monsieur, que de ce que chacun de nous expérimente pendant s.» vie, et autant qu'il lui plaît : cela est trivial. «Cette « âme, dit-il ailleurs, ne sent pas, n'est pas en « peine de chercher, ni de rien faire ; elle demeure « comme elle est, cela lui suffit : mais que fait-elle? « Rien, et toujours rien. » — « L'âme, dit le Moyen

' Livre des Torrents, partie I. chapitre IX. n° <> . p. 231.

2 Ibidem, iv 9, p. 233.

" court et facile *, ne peut être unie à Dieu , « qu'elle ne soit dans un repos central, et dans « la pureté de sa création. » Et dans noire Cantique des cantiques- : «Il y a des personnes qui <• disent qu'une telle union ne se peut faire en cette « vie; mais je liens pour certain qu'elle se peut « faire en celle-ci.». Les Torrents3 enseignent aussi « que c'est par une perte de volonté en Dieu que « l'union arrive jusques à un état de déification où « tout est Dieu , sans savoir que cela est ainsi : « l'âme est établie par cet élat dans son bien sou- « verain, sans changement; elle est dans la béati- « tude foncière , où rien ne peut traverser ce bon- « heur parfait, lorsqu'il est par état permanent : « Dieu donne l'état d'une manière permanente, y « établit l'âme pour toujours. » Mais voulez-vous rien voir de plus précis, et en même temps de plus glorieux pour cette âme du parfait abandon? C'est dans YExplication de notre Cantique des cantiques i; retenez ces paroles-ci : « L âme ne doit plus faire «de distinction de Dieu et d'elle : Dieu est elle, « et elle est Dieu. »

1 Moyen court de Madame Guyon, § xxiv, p. 125.

2 Explication du Cantique des cant. , par Madame GUYON, :hap. i, verset 1, p. 4 et 5.

3 Livre des Torrents, partie II, cliap. IV, n« 7. p. 270. * Pajje 145.

Le Docteur. Vraiment, mon Père, elles sont (1 une nature à ne pouvoir pas sortir de la mémoire ; et, comme je l'espère, Madame, qui l'a si excellente, ne les oubliera pas.

La Pénitente. Je compte bien, mon frère, de ne les pas oublier; mais souvenez-vous aussi que nous sommes entrés ici à près de quatre heures; le Révérend Père a parlé longtemps, et a besoin de repos.

Le Docteur. Je ne saurois me repentir sérieusement des peines que je lui ai attirées, quand je lui dois des découvertes qu'il m'a fait faire sur l'union essentielle, dont j'avoue que je n'avois eu jusqu'à présent qu'une connoissance assez imparfaite; et véritablement il y a des notions sur cette matière qui ne se peuvent pas deviner.

Le Directeur. Oui, oui, il y a quelque chose d'abstrait, d'impliqué, et qui n'entre pas d'abord sous les sens. Les choses fort mystiques sont comme cela.

Le Docteur. Je ne vous quitte pas au reste , mon Révérend Père, de la conversation que vous m'avez promise sur l'amour de Dieu; car il esi étonnant que vous ne l'admettiez pas dans votre béatitude.

La Pénitente. Vous allez , mon frère , recommencer, si vous n'y prenez garde. Je vous prie, laissons le Père; je vous promets de vous ramener

ici quand il vous plaira, pourvu qu'il y veuille consentir.

Le Directeur. Vous ne sauriez trop tôt dégagei \<>ire parole.

Le Docteur. J'aurai soin de l'en faire souvenir.

La Péniteste. Je ne me ferai pas beaucoup prier d'une chose où j'ai plus d'intt et que je souhaite de même.

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IALOGCE VIII.

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Acte permanent et perpétuel de l'amour de Dieu selon le» nouveaux mystiques. Essence de Dieu considérée sous l'idée la plus abstraite, objet de cet acte. Exclusion de tous les autres motifs d'amour et de cliarité. Contrainte de cette doctrine à l'Evangile et aux maximes fondamentales de la religion.

La PéMTEHTE. Voilà, mon Père , un homme que j'ai sur les bras denuis noire dernière entrevue, et qui ne m'a donné ni repos ni trêve , jusqu'à ce que je l'aie amené ici une troisième fois. La curiosité qu'il a de vous voir et de vous entendre augmente tous les jours; et comme la mienne n'est pas moindre , il n'est pas étonnant que vous nous revoyiez l'un et l'autre plus tôt que vous ne l'aviez peut-être espéré.

Le Docteur. Je vous ai entendu dire, mon Père, des choses si nouvelles la dernière fois que je vous vis, que je ne suis pas encore sorti de l'étonnement qu'elles m'ont causé; mais sur ce que tous me promîtes de m'expliquer votre sentiment sur l'amour de Dieu, je vous avoue que je brûle d'im-

patience que vous me teniez parole. Ma sœur, je crois, sera ravie de profiter de notre conversation : et puisqu'elle veut bien, toute instruite qu'elle est sur ces matières , me laisser parler pour moi et pour elle, il faut encore qu'elle me permette de vous rendre compte des choses qui me sont venues dans l'esprit sur ce qui vous échappa de dire, qu'il n'y avoit point d'amour de Dieu parmi vous, et que vous ne le considériez pas comme une chose qui fût aux hommes de quelque utilité. J'avoue que cette maxime m'a paru si étrange et si contraire aux principes de la morale chrétienne, qu'à peine aurois-je pu me persuader que vous l'eussiez avancée, si vous ne l'aviez fait bien remarquer, en m'avertissant de vous engager à parler sur cet article en quelque autre occasion. L'Ecriture sainte ne nous recommande partout que la charité et l'amour de Dieu : c'est en cela que consistent la vertu, la religion, l'accomplissement de la loi, la fin de l'Évangile, la perfection de la sainteté, le bonheur souverain. Comment donc un homme qui fait profession de conduire les âmes à un état de perfection sublime peut-il avancer sérieusement que l'amour de Dieu est inutile à l'âme? Il faut qu'il y ait quelque mystère caché là -dessous, que je ne comprends pas : ayez la bonté, mon Père, de me le développer.

Le Dirkctfur. Vous avez raison, Monsieur, de

demandera élre éclairci de nos principes sur cette matière; elle a besoin d'explication : c'est le point le plus essentiel et le plus sublime de la doctrine des mystiques. Sachez donc que nous ne disons pas qu'il ne faut point aimer Dieu; mais au contraire nous soutenons que ceux qui sont parvenus à la contemplation l'aiment par un acte continu et perpétuel, qui subsiste toujours, et qu'il n'est jamais nécessaire de renouveler1. Cet acte a l'unique

1 « Quand vous allez à l'oraison , remettez-vous entre les mains de Dieu avec une parfaite résignation, faisant un acte de foi, croyant que vous êtes en sa présence, demeurant dans cette [sainte] inaction plein de tranquillité et de silence, et tâchant de continuer par la foi et par l'amour, tous les jours, toute l'année, et même durant toute la vie, ce premier acte de contemplation. « (Mou- N'OS, Guide spirituelle, livre I, chapitre xm, n° 85, p. 53.)

« La contemplation est une oraison qui peut être perpétuelle et se faire partout Par un seul désir, eJle se

peut maintenir en acte, et y maintenir les autres facultés qu'elle domine Le contemplatif, par une simple résolution qu'il produit de ne point sortir de devant Dieu , il s'y conserve incessamment, quoi qu'il fasse, a (Malaval , Pratique facile, partie I, p. 72-75.)

« Tant que l'âme ne révoque point la foi et son intention de demeurer résignée, elle est toujours dans la foi et dans la résignation, et par conséquent dans une oraison et une contemplation virtuelle et acquise, quoiqu'elle ne le sente pas, et ne fasse point de nouveaux actes de

) 9-2 D IALOGUES SU II LE Q UIÉT I S H E. essence île Dieu même pour objet, et consiste à ne point sortir <le sa présence, sans qu'il soit nécessaire de produire aucun acte particulier, ni d'avoir aucune idée particulière et distincte des attributs de Dieu, et sans faire aucune réflexion sur nous l.

réminiscence et de réflexion, » (Molinos, Guide spirituelle, livre T. cliap. xiv, n° 105, p. 62.)

u L'âme spirituelle qui a résolu de croire que Dieu est en elle, de ne vouloir et de ne rien faire que par lui , doit se contenter de cette foi et de cette intention dans tontes ses actions et dans tous ses exercices, sans former ni répéter de nouveaux actes de cette foi et de cette résignalion. - (Ibidem, n» 100.)

1 « Une âme contemplative s'étant une fois déterminée à faire la volonté de Dieu et à demeurer en sa présence, elle v demeure actuellement , tant qu'elle ne prend point de résolution contraire, quoiqu'elle s'occupe d'autres choses, » (3ÏOLIN0S, Guide spirituelle , livre I, cliap. xv. n« 112, p. 65.)

• Il faut demeurer dans le simple regard autant de temps qu'il sera possible, sans rien penser, sans rien désirer, puisque avant Dieu , nous avons tout. Quand vous feriez les plus beaux raisonnements dont l'esprit humain est capable sur la puissance de Dieu et la création du ciel et de la terre, et que vous vous représenteriez en votre oraison tout ce que les docteurs ont de plus beau sur ce sujet, que seroit-ce au regard d'avoir Dieu en soi-même?* (L'abbé d'Estival, Conférences mystiques, p. 41.)

« Le mouvement de l'action divine ne porte jamais l'âme à réfléchir sur la créature, ni à se recourber sui elle-même. » [Moyen court, § xxi, p. 81.)

DIALOGUE VIIÎ. 193

Le Docteur. Je ne comprends pas encore bien ce que vous voulez dire par là : « Un acte continu « et perpétuel. » C'est apparemment l'amour habituel dont vous voulez parler, la charité du Saint- Esprit répandue dans nos cœurs , qui produit en nous à tous moments des actes d'amour, qui se renouvellent à chaque action de vertu que nous taisons.

La Pémteste, Mon frère, ce n'est pas là ce que veut dire le Révérend Père. Les âmes intérieures ne doivent point faire d'acte d'amour : leur propre activité seroit une marque qu'elles ne seroient pas encore mortes; il suffit que l'homme se soit une fois donné à Dieu par un consentement actif et général dans le commencement de la voie, afin qu'il fasse de lui, et en lui, tout ce qu'il veut. Il demeure ensuite dans un état passif1; il n'est pas nécessaire qu'il se donne à Dieu de nouveau : cet acte dure toujours , et n'est jamais interrompu . pas même par le sommeil.

Le Directeur. Fort bien, ma chère, je vois bien (me vous lisez nos mystiques : ce que vous dites

1 « L'homme s'étant donné une fois à Dieu dans le commencement de la voie, afin qu'il fît de lui et en lui tout ce qu'il voudroit, il donna dès lois un consentement actif et général pour tout ce que Dieu feroit. » {Moyen court, § xxiv, p. 130.)

là est tire mot pour mot du Moyen court l, et nos plus excellents auteurs l'expliquent par une belle comparaison d'un diamant donné à un ami : il ne faut plus, quand on lui en a fait présent, répéter tous les jours qu'on le lui a donné; il suffît de le laisser entre ses mains sans le reprendre. Il en est de même du don que vous avez fait à Dieu de vousmême par un amoureux abandon : il suffit de n'ôter plus à Dieu ce que vous lui avez donné; pourvu que cela n'arrive pas, l'essence et la continuation de votre abandon dure toujours -.

Le Docteur. La comparaison est brillante, mon Père, mais je doute qu'elle soit juste, car il non

1 La dernière phrase de la Pénitente n'est pas empruntée au Moyen court, mais cette doctrine paroît implicitement contenue dans une phrase de l'Explication du Cantique des cantiques (chap. v, verset 2, p. 3j. Voyez sur ce point l'Instruction sur les états d'oraison de Bossuet . livre I, chap. xvi (OEuvres , édition Lebel , tome XXVII, p. 69), et de plus Malaval, Pratique facile , partie I, p. 37.

2 * Quand vous vous mettrez en prière , il ne sera

pas toujours nécessaire de vous donner à Dieu de nouveau, puisque vous l'avez déjà fait. Comme si vous donniez

un diamant à votre ami, il ne faudroit plus lui dire

et lui répéter tous les jours que vous lui en faites un

présent; il ne faudroit que le laisser entre ses mains sans le repiendre. parce que pendant que vous ne le lui ôtez pas . et que vous n'en avez pas même le désir, il est ton-

DIALOGUE VIII. l;,r,

est pas de même du cœur de l'homme, comme d'un diamant : l'un est une pierre insensible, (jiii demeure sans aucun mouvement et sans aucune action, entre les mains de celui à qui on l'a donnée ; au lieu que l'autre, toujours actif, est continueljours vrai de dire que vous lui avez fait ce présent, et que tous ne le révoquez pas. Ainsi quand une fois vous vous êtes mis entre les mains de Notre-Seigneur par un amoureux abandon, vous n'avez qu'à demeurer là. Gardez-vous de l'inquiétude et des efforts qui tendent à faire de nouveaux actes, et ne vous amusez pas à redoubler vos affections [sensibles] : elles ne font qu'interrompre la pure simplicité de l'acte spirituel que produit notre volonté. » (FAI.COHI, Lettre à une fille spirituelle, p. 159 et IGO.)

« Il n'est pas nécessaire de multiplier ces actes par incertains mouvements sensibles, qui empêchent la pureté

de l'acte spirituel et parfait de la volonté Ajoutez à

cela qu'il y a d'autres raisons qui montrent qu'on n'a pa.s besoin de les renouveler: ce que Falconi, théologien mystique , fait voir par la comparaison suivante : Quand on veut donner un joyau à un ami, et qu'on l'a mis une fois en son pouvoir, il n'est pas nécessaire de lui aller dire tous les jours : Monsieur, je vous donne ce joyau; au moins , Monsieur, souvenez-vous qu'un tel jour je vous donnai un tel joyau. Il suffit de le lui laisser, et de n'avoir pas envie de le lui ôter ; puisque en le lui laissant ainsi librement, vous continuez à le lui donner. Ainsi, après avoir fait une offre et une résignation amoureuse de votre volonté à celle de Dieu , vous n'avez qu'à la continuer, sans faire de nouveaux actes sensibles, pourvu que cependant vous ne lui ôtiez point ce joyau, en péchant

lement en mouvement et en action; aucun c!c ses actes n'est subsistant et perpétuel : ils se succèdent les uns aux autres. L'amour ne cesse jamais d'agir et de faire agir : c'est un poids de la volonté qui entraîne la créature vers l'objet qu'elle aime,

grièvement contre lui. > (.Mounos, Guide spirit. , livre I. chap. xin, n°s 86, 87 et 88, p. 53 et 54.)

» Il n'est pas besoin que l'homme qui veut Lien Dieu renouvelle ses actes et ses directions , parce qu'il est d'autant mieux auprès de Dieu, qu'il y est par un acte plus

simple Ils veulent renouveler leurs actes à tous coups,

parce qu'ils estiment plus la ferveur dont leur acte peut être accompagné, que la simple contemplation où Dieu

opère un solide amour Pourquoi voulez-vous faire

un acte? Vous l'avez déjà fait L'esprit et la volonté

sont actuellement appliqués à Dieu par le premier acte

qui dure toujours Quand vous avez donné quelque

chose à quelqu'un, il seroit importun de lui dire tous les jours que vous [la] lui donnez de nouveau : il suffit que vous en ayez fait une fois la donation et que vous ne la

révoquiez pas L'importance est que vous ne révoquiez

ni rétractiez cet acte; que vous ne vous repentiez pas de ce que vous avez fait , et que vous n'étiez pas à Dieu ce que vous lui avez donné , en faisant quelque chose de notable contre son divin [bon] plaisir; car pourvu que cela n'arrive pas, l'essence et la continuité de votre regard, Je votre amour, de votre abandon et de votre conformité à la volonté de Dieu dure toujours , parce que les fautes légères que l'on fait sans y [bien] penser ne détruisent pas le point essentiel de ces actes. » (L'abbé d'Estival. Conférences mystiques, p. 331-333.)

qui se fait sentir dans tous ses mouvements et dans toutes ses actions. La charité esl toujours active, comme la cupidité; et de même que la chair convoite contre Vesprit, pour me servir des termes de l'Apôtre1, l'esprit combat contre la chair. C'est dans ce lieu d'exil l'occupation continuelle du chrétien.

Le Directeur. Bon pour les imparfaits; mais pour les parfaits, ne vous ai-je pas dit qu'ils n'ont plus de propriété ni d'activité? Ne vous en souvenez-vous point?

Le Docteur. Je vous demande pardon, mon Père : ces maximes sont si nouvelles qu'il est dif- Hcile de s'y accoutumer. Hé bien! je veux que les âmes parfaites perdent leur activité à l'égard de tout ce qui n'est point Dieu; qu'elles ne s'occupent plus des choses d'ici-bas; que semblables aux saints, elles soient dans une contemplation continuelle, qu'elles soient toutes remplies de Dieu, qui fait l'objet de leurs vœux et de leur félicité. Plus elles le contemplent, plus elles le connoissent, plus elles doivent avoir de vifs sentiments de respect, d'amour et d'adoration pour lui.

Le Directeur. Vous vous trompez, Monsieur : la perfection de la contemplation ne consiste pas à connoîlre Dieu plus parfaitement que les autres, mais à ne point le connoître.

1 Saint Paul, Épitre aux Galales , chap. v, verset 17.

Le Docteur. Vous me surprenez, mon Père. Je m'étoîs toujours imaginé que les contemplatifs avoient bien d'autres connoissanees de Dieu que les autres hommes; qu'uniquement occupés de la considération des attributs et des perfections de cet Etre souverain, ils pénétroient plus avant que les autres dans cet abîme impénétrable; que bannissant ces images sensibles et grossières sous lesquelles les simples se le représentent, et considérant ses véritables attributs, comme sa toutepuissance, sa bonté, sa justice, sa miséricorde, ils se formoient une idée de Dieu plus parfaite que ie.s autres hommes.

Le Directeur. Une idée de Dieu? Sachez, Monsieur, que le vrai contemplatif ne se forme point d'idée de Dieu; qu'il n'a de connoissance distincte d'aucun de ses attributs ; qu'il ne le connoît point par des idées, par des réflexions, et par des raisonnements , mais par une foi obscure , générale , et confuse, sans distinction de perfections, d'attributs, ni de personnes. La vraie contemplation parfaite a pour seul objet l'essence de Dieu, considérée sous 1 idée la plus abstraite qu'il est possible '. Cette mic confuse et fixe de Dieu, présent partout, nous

T • L'entendement ne connoît pas Dieu par des

idées, des réflexions, des raisonnements, mais par une

foi obscure, générale et confuse, quoiqu'elle ne soi(

affermit en Dieu pour toujours, et tous les actes de charité unis ensemble ne sont pas comparables à l'acte de foi par lequel on regarde Dieu fixement. Cet acte de foi produit dans la volonté un acte amoureux, universel et permanent, de pareille nature, par lequel elle aime Dieu confusément, comme souverainement aimable, sans que l'esprit le lui fasse connoître comme tel, soit à cause de ses perfections, soit à cause de ses bienfaits. Ainsi, selon la pensée de Moîinos , l'âme aime Dieu sans le connoître, à peu près comme un enfant qui n'auroit jamais vu son père l'aime sur le rapport des autres '.

pas distincte. » (Molinos , Introduction à la Guide spirituelle, section i, n° 7, p. 4.)

« Encore que l'âme ait acquis toutes les connoissances que la méditation et les objets sensibles peuvent donner, néanmoins lorsque Dieu la retire de cet état, en la privant du raisonnement, et la laissant dans les ténèbres divines , afin qu'elle marche par la voie directe et par la foi simple, qu'elle se laisse mener, et qu'elle ne veuille plus aimer avec l'imperfection et la foiblesse que ses sens Jui avoient apprise (Ibidem, n° 3, p. 2 et 3.)

« Dieu pur et ineffable, abstrait de toute pensée......

•objet de la parfaite contemplation. » (Selon Malaval, Pratique facile, partie II, entretien iv; le Père de La J]n\iBE, dans l'Analyse de l'oraison mentale, n° IV.)

1 « L'âme doit se persuader que les créatures sont trop grossières pour lui servir de maître et de guide dans la roiinoissance de son Dieu. 11 faut donc que l'amour prenne

iOO DIALOGUES SUR LE QDIÉTISHE.

Le Docteur. C'est donc bien inutilement que l'Écriture sainte nous propose si souvent ses perfections, sa bonté, et sa miséricorde pour motifs de respect, d'amour, et d'adoration. C'est en vain que Dieu dans ses commandements ordonne aux hommes de n'adorer que lui, parce qu'il est un Dieu puissant, un Dieu jaloux, un Dieu juste, et un Dieu cjui fait miséricorde dans mille et mille générations à ceux qui l'aiment et qui gardent ses commandements. C'est en vain que le Xouveau Testament nous représente partout , comme le motif le plus efficace et le plus pur de la charité et de l'amour que nous devons avoir pour Dieu, la charité ei l'amour qu'il a eus lui-même pour nous. Nous l'aimons, parce qu'il nous a aimés le premier, et qu'il nous a aimés jusqu'à donner son Fils unique pour nous; parce que ce Fils nous a aimés, et s'est livré lui-même pour nous. Cette charité de Jésus- Christ nous presse, considérant qu'il est mort poul-

ies devants, et qu'elle laisse l'entendement derrière; que l'àme aime Dieu comme il est en lui-même, et non comme l'imagination le lui représente ; que si elle ne peut le connoître tel qu'il est, qu'elle l'aime sans le connoître , sous Je voile obscur de la foi, à peu près comme un enfant qui n'auroif jamais vu son père, et qui s'en rapportant à ceux qui lui en parlent, l'aimeroit autant que s'il l'avoit vu. > (Molinos, Introduction à la Guide spirituelle, section i. no» 3 et i, p. 3.)

(ous, que nous étions lous morts, qu'il est venu pour nous donner la vie éternelle, qui consiste à CÔnnoître et à aimer le Père éternel, et Jésus-Christ son Fils, qu'il envoie. Voilà les maximes les plus pures et les plus sublimes de l'Evangile et des apôtres. Ces sentiments ont toujours été gravés dans les cœurs des chrétiens. Aujourd'hui vos mystiques veulent enlever aux chrétiens ces motifs si puissants d'amour et de charité : la bonté , la miséricorde, la charité infinie d'un Dieu, l'incarnation, la passion , la mort de son Fils pour les hommes ; et ils substituent à la place l'idée confuse et générale d'un être inconnu, qu'on ne considère ni comme vengeur, ni comme rémunérateur, dont on ne craint point la colère, de la bonté duquel on n'espère rien. Est-ce là un moyen d'inspirer aux chrétiens des sentiments d'amour? ou plutôt n'estce pas le moyen de les jeter dans l'indifférence?

Ci: Directeur. >ios mystiques ont prévu ce que vous dites de l'Ecriture, Monsieur. Ils ont bien connu le tort qu'elle pouvoit faire au progrès des saints dans l'état de perfection, et afin qu'on n'y Fût point trompé , ils ont eu soin d'avertir , que tant que l'âme méditeroit sur l'Ecriture sainte ', elle

1 » Ces beaux ouvrages parlent admirablement de Dieu, principalement l'Ecriture sainte, dictée de Dieu même à ces auteurs, comme à ses fidèles secrétaires.

narriveroit jamais à cette grande union qu'elle doit avoir avec Dieu; que les livres sacrés sont bien capables d'éclairer et d'échauffer tous ceux qui les lisent, mais que c'est toute autre chose de s'approcher de Dieu , qui est la vive source de la sagesse et de l'amour, qui n'a fait écrire tant de livres que pour nous donner une haute opinion de sa grandeur, afin que si nous l'aimions en ce qu'on dit de lui, nous l'aimassions encore plus en lui-même; mais que si l'âme aimoit Dieu tel qu'il est représenté dans les Ecritures, elle n'aimeroit qu'au fantôme , ou que le masque de Dieu, et non pas Dieu tel qu'il est.

Le Docteur. C'est donc à votre avis une espèce d'idolâtrie ', d'aimer Dieu tel qu'il nous est représenté dans l'Ecriture sainte?

Cependant tout cela ne peut passer que pour des fleurs- , et s'y arrêter, c'est s'arrêter à la superficie, parce que Dieu ne pouvant se comprendre par l'esprit, ne peut aussi être explique par les paroles; et quand nous voulons par là nous élever à lui , nous nous abaissons. » 'Malaval, Pratique facile.)

« Dieu n'a fait écrire ces livres que pour nous

donner une haute opinion de sa grandeur, afin que si nous l'aimions en ce qu'on dit de lui , nous l'aimassions encore plus en lui-même. » {Ibidem, partie I, p. 40.)

« N'est-ce pas, dit-il, un beau masque qu'il se fait, et Jion pas son propre visage? » (Ibidem, p. 41.)

1 • Dieu n'est rien de ce que conçoit la raison, parce

Le Directeur. IN'cn doutez point : c'est aimer une image et une similitude qui n'est point Dieu , et qui n'a aucune porportion avec lui.

Le Docteur. Il faut donc l'aimer tel qu'il se représente lui-même intérieurement aux saints par «les lumières et des connoissances surnaturelles?

Le Directeur. Point du tout : tant que l'âme connoîtra quelque chose par des images ou par des similitudes, de quelque nature qu'elles soient, même infuses et surnaturelles, elle ne connoît point Dieu ».

que tout ce que nous connoissons se peut comprendre.

et Dieu [seul] est incompréhensible Quand nous

voulons connoître Dieu — , nous changeons la créature

en Dieu comme les idolâtres , ou nous abaissons Dieu

à la créature. » (Malaval, Pratique facile , partie II. p. 305.)

1 « On ne se sert plus des moyens , lorsqu'on a obtenu la fin, et la navigation finit en arrivant au port. Ainsi l'âme qui, après les fatigues de la méditation, se trouve dans le calme et la tranquillité de la contemplation, doit laisser là tous les raisonnements , demeurer dans le repos et dans le silence , jeter sur Dieu des regards simples et amoureux, repousser doucement toutes les imaginations qui se présentent à elle, apaiser tous les troubles à la présence de la Divinité . recueillir ses esprits et les fixer tous sur Dieu, se contenter de la connoissance générale et confuse que la foi lui en donne , tourner toute sa volonté à l'aimer, ce qui est l'unique fruit de la contemplation.

« Pour vous, mon cher Timothée, disoit saint Denis,

Le Docteur. A votre compte, mon Père, les Samaritains , qui adoroient ce qu'ils ne connoissoient point, étoient bien plus parfaits adoraîeurs que les Juifs, qui adoroient ce qu'ils connoissoient. Que clis-je , les Samaritains? Les Athéniens, qui avoient dressé un autel au Dieu inconnu, étoient. selon vous, de parfaits contemplatifs : il ne leur manquoit rien de ce qui leur est nécessaire pour la connoissance que vous supposez être la seule connoissance parfaite de Dieu, ou plutôt ils n'avoient aucune de ces représentations et de ces idées qui

= appliquez-vous sérieusement aux contemplations mystiques; abandonnez vos sens, les opérations de votre ■ esprit, tous les objets sensibles et intelligibles, et géné- « ralement toutes eboses qui sont et qui ne sont pas, afin

- que vous vous éleviez, autant que l'homme le peut, et « que vous vous unissiez , d'une manière inconnue ei « inexprimable , à celui qui est au-dessus de tout être et

- de toute connoissance. »

l 11 faut donc que vous abandonniez tous les objets créés, ceux des sens, ceux de l'esprit et ceux des passions; ni un mot tout ce qui est et tout ce qui n'est pas, et que vous vous jetiez entre les bras amoureux de Dieu , qui vous rendra infiniment plus que vous n'avez laissé, qui augmentera l'ardeur et le zèle avec lequel vous l'aimez , et qui par la force de son amour vous conservera dans ce <aint et bienheureux silence, qui vaut infiniment plus que toutes les actions unies ensemble. » (Molinos, Introduction à la Guide spirituelle , section i, n"s 13, 14 et 15 . p. 7 et 8.)

DIALOGUE VIII. i05

la rendent fantastique selon \ous; ils avaient précisément tout ce qu'il faut avoir pour élre de vrais adorateurs de Dieu; ils adoroient un Dieu qu'ils ne connoissoieut point, dont ils n'avoient jamais entendu parler, dont ils ne s'étoient formé aucune idée. Quel malheur pour eux, que saint Paul leur soit venu dessiller les yeux, et leur représenter ce Dieu qu'ils ne connoissoient point, non-seulement comme un être spirituel et infini, mais encore comme l'auteur de l'être et de la vie de toutes les créatures, comme celui qui a un soin tout particulier des hommes, et qui doit un jour les récompenser et les punir! Pourquoi leur donner ces idées de Dieu? Pourquoi leur représenter ces motifs pour les porter à le chercher? Que ne les laissoit-il dans leur connoissance confuse et indistincte d'un Dieu inconnu? Pourquoi les exhortoit-il ù le chercher, et à faire leurs efforts pour le trouver? Voilà une inquiétude et une activité bien contraire à la perfection que vous nous prêchez, mon Père. Que le culte tranquille et désintéressé qu'ils rendoient à ce Dieu étoit bien plus conforme à vos maximes! Le Directeur. Oui, mais ces maximes ne sont pas pour tout le monde : elles ne sont que pour ceux qui sont élevés à ce souverain degré de contemplation. La plupart de ceux à qui saint Paul parloit étoient des païens, qui se figuroient des dieux matériels d'or ou d'argent, renfermés dans

des temples bâtis par la main des hommes. Pour leur oter cette idée grossière, il falloit en substituer une autre qui les élevât au-dessus de ce qui est matériel, quoiqu'elle ne les élevât pas à ce qui est Dieu.

Le Docteur. C'est-à-dire, mon Père, que vous supposez que saint Paul a combattu une illusion par une autre illusion, une erreur par une autreerreur. Car je vous demande, l'idée de Dieu que leur donne saint Paul est-elle véritable, ou ne l'eslelle pas? Leur représente-t-elle le vrai Dieu, ou un fantôme?

Le Directeur. Comment me faites-vous celle demande? 2Se savez- vous pas que la connoissance de l'homme, étant bornée, ne peut avoir d'idée parfaite d'un être infini?

Le Docteur. Ce n'est pas ce que je vous demande. Je conviens qu'un être qui n'a qu'une connoissance bornée ne peut avoir une idée qui représente toutes les perfections d'un être infini dans toute leur étendue. Ce n'est pas de quoi il s'agit. (Je que je vous demande est si l'idée de Dieu que saint Paul nous donne en cet endroit est véritable ou fausse?

Le Directeur. Elle est fausse en ce qu'elle ne représente pas Dieu comme il est; car il ne peut être ni compris ni connu. On est obligé de se servir de termes proportionnés à notre foiblesse pour parler de lui; mais ces expressions n'ont rien de

digne de lui, et les idées qu'elles forment en nous ne sont pas la véritable idée de Dieu. Quand nous voulons par là nous élever à lui, nous l'abaissons.

Le Docteur. Parlez précisément. Quand je dis que Dieu est juste, bienfaisant, rémunérateur, vengeur, tout-puissant, etc., ces propositions sontelles vraies ou fausses? Ces attributs conviennentils à Dieu, ou ne lui conviennent-ils pas?

Le Directeur. Tout cela se peut dire de Dieu; mais tout cela n'est point Dieu. Ce n'est point de cette manière que la foi pure le regarde : elle n'a d'autre objet qu'un Dieu inconnu présent partout !.

1 «.C'est une grâce de Dieu que d'avoir des tentations : une âme seroit Iieureuse si elle demeuroit tranquille au milieu de ses combats , croyant que toutes ces tentations que !e démon excite en elle concourent, par un effet de la providence divine , à notre avancement spirituel. » (Molinos, Guide spirituelle , livre 1, chap. ix.)

« Dieu y est tellement l'objet de la contemplation , et il faut bien se garder d'y rien ajouter à la simple vue de

Dieu On y doit considérer Dieu sans attributs, sans

aucune notion distincte, selon son essence. » (Malaval, Pratique facile.)

« Les soixante forts d'Israël...., ces vaillants guerriers qui gardent le lit de repos du véritable Salomon, sont les attributs divins qui environnent ce lit royal et qui empêchent l'accès à ceux qui ne sont pas entièrement anéantis. » (Explication du Cantique des cantiques, ch. m, verse< 7, p. 74 )

f08 DIALOGUES SUR LE QUIET1SME.

Le Docteur. C'est-à-dire que tout l'objet de votre foi, de votre amour, de votre culte, de votre religion, est un être dans lequel vous ne concevez aucune perfection distincte; auquel vous n'attribuez aucune providence, ni aucun soin des choses d'ici-bas ; que vous ne considérez ni comme rémunérateur ni comme vengeur. Voilà votre dieu : c'est le dieu d'Epicure, c'est le dieu de Spinosa.

Le Directeur. Vous poussez les choses bien loin, Monsieur : nous ne nions ni la Providence, ni l'enfer, ni le paradis.

Le Docteur. ><on, vous ne les niez pas, mon Père, mais vous faites consister la perfection de la religion à n'y faire aucune attention. Vous croyez la Providence, vous croyez un enfer et un paradis; mais vous ne voulez pas que votre spirituel fasse entrer ces objets dans ses contemplations. Vous ne niez pas ces vérités; mais vous voulez que l'on en fasse une précision et une abstraction qui les rend inutiles. Dieu est bon, juste et miséricordieux , vous n'osez le nier; mais ce n'est pas ce Dieu bon. juste et miséricordieux qui est l'objet de votre foi , de votre culte et de votre amour : vous retranchez de l'idée de Dieu sa bonté, sa justice, sa miséricorde et la charité infinie qu'il a eue pour les hommes, en leur donnant son Fils unique. Vous n'avez plu* pour objet de votre foi qu'un être inconnu; pour objet de votre charité qu'un être qui ne vous fn'u

ni bieu ni mal; car pour l'espérance, qui est la troisième partie du culte divin, elle est entièrement anéantie parmi vous. Quel étrange renversement de religion! Jusques ici l'Église nous a enseigné qu'il falloit croire en un Dieu tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, et en Jésus- Christ son Fils unique, qui viendrajuger les vivants et les morts; et l'on nous vient enseigner que la loi pure n'a plus tous ces objets, et qu'elle se termine uniquement à l'existence de Dieu, ou à sou immensité. Jusques ici l'Eglise nous a représenté comme des motifs d'une charité vraiment chrétienne, la bonté, la justice, la miséricorde d'un Dieu; et l'on nous vient dire que l'amour parfait ne doit avoir aucune de ces considérations pour objet. Jusques ici l'on nous a enseigné que la fin à laquelle nous devions tendre, et que nous devions souhaiter et désirer par-dessus toutes choses étoit le salut et la vie éternelle ; et aujourd'hui de nouveaux docteurs, par des hypothèses impossibles, et par des précisions chimériques, nous viennent enseigner que le motif de la récompense éternelle, qui n'est autre chose que Dieu même , doit être exclu du pur amour. Jusques ici le plus puissant motif qui a soutenu les martyrs dans les tourments les plus cruels, et qui leur a fait affronter la mort sans crainte, a été l'espérance certaine de changer celte vie mortelle et misérable en une vie éternelle

H BRUr&RE , III. OEUV. POSTH. J i

et bienheureuse : leur charité, que l'on a toujours considérée dans l'Eglise comme une vertu héroïque, n'est, à entendre parler vos mystiques, qu'un amour intéressé. Ils ont bien d'autres vues, ces mystiques : ils ont su inventer un nouveau genre de martyre inconnu à tous les martyrs de l'antiquité. Jusques ici les saints ont travaillé et combattu toute leur vie, comme de généreux athlètes , pour recevoir une couronne incorruptible : ce sont, .selon ces nouvelles lumières, des mercenaires qui ont servi Dieu d'une manière servile el intéressée. Jusques ici les plus grands saints ont souhaité la mort avec ardeur, pour jouir de la béatitude, pour être avec Jésus-Christ, et pour entrer dans le royaume des cieux : aujourd'hui l'on vient nous enseigner qu'une sainte indifférence sur son salut est la souveraine perfection. Ouvrez enfin les yeux, mon Père : considérez les conséquences terribles de ces principes, qui ne vont pas moins qu'à l'extinction des vertus chrétiennes et des sentiments de piété; qu'à l'établissement du libertinage, et au renversement entier de la morale et de la religion de Jésus-Christ. N'abusez pas davantage de la crédulité des simples de l'un et de l'autre sexe, que vous trompez par des termes obscurs et mystérieux, (pii cachent sous une apparence extérieure de piété un poison mortel, que vous leur faites avaler insensiblement. Croyez-moi, il viendra un temps,

oit plutôt ce temps est déjà venu, que tous vos mystères d'iniquité seront découverts, vos turpitudes dévoilées, et vos impiétés manifestées.

La Péhitehte. Ah! mou frère, modérez un peu votre zèle. Je ne eonnois pas de meilleur chrétien , ni de plus saint homme que le Révérend Père : vous avez tort de lui faire ces reproches.

Le Docteur. Ces reproches, ce n'est pas à lui personnellement que je les adresse : je le crois un fort homme de bien, et je me persuade qu'il a horreur en son particulier des conséquences terribles (pie l'on tire des principes dans lesquels il est malheureusement engagé; mais je gémis de voir qu'il inspire une doctrine si pernicieuse à tant de personnes, qui étouffe dans le cœur des uns les véritables sentiments de piété, et jette les autres dans le libertinage. Je gémis pour vous, ma sœur, au salut de qui je dois m'intéresser , et comme chrétien, et comme votre frère, de vous voir engagée dans la voie de perdition. Je gémis pour une infinité d'autres chrétiens , que ces directeurs aveugles conduisent dans le précipice. Je gémis enfin de voir que des gens du monde se servent de la doctrine de ces faux mystiques pour autoriser leur libertinage. C'est là ce qui me cause une douleur et une indignation que je ne puis retenir. Vous-même , mon Père , si vous saviez les suites lerrildes de vos principes, si vous saviez l'usage

qu'en font les libertins pour autoriser leurs dérèglements, si vous saviez combien de gens, fondés sur vos maximes, vivent sans scrupule dans les plus grands désordres , peut-être reviendriez-vous de vos égarements. Je veux vous faire connoître un homme du monde bien instruit de votre doctrine, qui en a pénétré toutes les conséquences et toutes les suites : vous verrez jusqu'où il les pousse, et de quelle manière il s'en sert pour mettre sa conscience à couvert contre les scrupules incommodes, et pour allier la qualité de dévot et de chrétien avec une vie voluptueuse. Il a de l'esprit, il raisonne juste, et je me trompe fort s'il ne vous oblige, ou de désavouer vos principes, ou d'avouer les conséquences qu'il en tire. Je vous l'amènerai au premier jour. Nous verrons comme vous vous en démêlerez.

Lr. Directeur. Je le veux bien, Monsieur, pourvu que vous ne vous emportiez pas comme vous avez fait aujourd'hui.

Oraison de simple regard, béatitude essentielle : compatible avec toutes sortes de dérèglements. Le spirituel, parvenu à l'état de contemplation , est déchargé de* mortifications et des austérités ; dispensé d'observer les lois humaines ; exempt de peines et de remords ; incapable d'être souillé par les mouvements sensibles; en un mot impeccable , d'une impeccabilité qui consiste ;'i faire ce qui est péché sans pécher. Obstination des maîtres de cette doctrine dans leur erreur. Ces conséquences horribles de la doctrine des quiétistes, prouvées et découvertes, donnent de l'horreur à ceux qu'ils ont séduits.

Le Docteur. Voilà, mon Père, le gentilhomme dont je vous parlai la dernière fois. J'ai cru vous faire plaisir de vous l'amener, et je ne doute point (jue vous ne me soyez obligé de vous avoir procuré la connoissance d'une personne de sa capacité et de son mérite. Il est bien instruit de votre doctrine et très-éclairé sur ces matières; il a pratiqué vos mystiques, et lu plusieurs fois tous vos livres, surtout le Moyen court, l'Explication du Cantique dei cantiques et les Torrents.

Le Directeur, adressant la parole au gentil-

homme. Que je suis ravi, Monsieur, de trouver une personne desprit et du monde avec qui je puisse converser de nos maximes! Oh! qu'elles sont relevées, et qu'il seroit difficile d'en bien pénétrer toute l'étendue, si l'auteur des ouvrages que vous venez de nommer ne les avoit rendues familières! Avouez-le-moi, on fait bien du chemin en peu de temps avec ces trois livres. Ou profite plus en un quart d'heure de lecture dans ces ouvrages, qu'on ne feroit en lisant des années entières d'autres livres mystiques. C'est un précis et un abrégé de toute notre doctrine, qui nous conduit par une voie courte et facile à la béatitude essentielle.

Le Gentilhomme. Il faut avouer que ces livres donnent en peu de temps de grandes ouvertures et des vues bien étendues sur la vie spirituelle, et que les principes qu'on y apprend sont d'une utilité merveilleuse , quand on en sait faire un bon usage.

Le Directeur. N'est-il pas vrai, Monsieur, que rien n'est plus propre à rendre les hommes heureux sur la terre, que l'oraison de simple regard . dont ces livres enseignent si parfaitement la pratique? Elle est seule capable de faire le bonheur de l'homme ; elle fait jouir dès cette vie de la béatitude que l'on croyoit jusqu'à présent être un bien particulier aux saints, et que l'on ne pouvoii posséder qu'après la mort.

Le Gentilhomme. Oh! bénis soyez-vous à jamais, mystiques ingénieux, qui nous avez appris à mener une vie douce et agréable, à jouir de tous les plaisirs et à satisfaire nos passions sans scrupule, sans crainte, sans remords, sans perdre la vue de Dieu, et avec une certitude entière qu'on ne l'offense point, et qu'on n'en sera pas moins heureux en l'autre monde. On enseignoit autrefois que pour avoir droit d'espérer à la béatitude de l'autre vie, il falloit être malheureux en celle-ci; qu'on n'y parvenoit que par les croix, que par une vie pénitente et mortifiée; que le chrétien devoit fuir les plaisirs, veiller continuellement sur soi , travailler à son salut avec crainte et tremblement. Bénis soyez-vous, encore un coup, vous autres mystiques, qui êtes venus nous décharger de toutes ces pénibles pratiques, et nous montrer une voie facile et commode pour être heureux ici-bas et dans le ciel, sans qu'il en coûte rien à la nature, et sans que l'on soit obligé de se priver d'aucun plaisir.

Le Docteur. Ma sœur, qu'est-ce que j'entends? esl-ce là le langage d'un chrétien? Quel renversement affreux de la religion de Jésus-Christ!

Le Directeur. Prenez bien garde à ce que vous avancez, Monsieur. Il ne faut pas dire que la béatitude essentielle consiste dans une vie douce, agréable et voluptueuse : Monsieur le Docteur en pourroit tirer de fâcheuses conséquences.

Le Docteur. Il n'est pas besoin de les tirer : il ne faut que vous faire remarquer que c'est là un pur épicuréisme, que c'est le souverain bien que se proposoit Epicure, que c'est la vie des épicuriens.

Le Directeur. Ne vous le disois-je pas? Il faut <r\iter ces sortes d'expressions, et dire que la béatitude essentielle consiste dans l'oraison de simple regard, dans la vue fixe et confuse de Dieu présent, dans l'union essentielle.

Le Gentilhomme. Je ne subtilise pas tant, mon Père : je vas droit au but. Je fais consister la béatitude dans ce qui me fait le plus de plaisir. Votre oraison de simple regard, votre vue de Dieu, votre union essentielle sont des termes qui ont des idées bien minces. Les plaisirs au contraire, qui sont compatibles avec cet état, sont quelque chose de réel et de solide, qui fait mon bonheur.

Le Directeur. Ce n'est pas néanmoins dans ce> plaisirs que consiste la béatitude essentielle: ce n'est que par accideut qu'ils se trouvent joints ;'i l'oraison de simple regard. C'est, comme je vous ai dit, l'union essentielle qui fait le souverain bien. Le Gentilhomme. Hé bien! mon Père, nomme/ cette vie voluptueuse comme il vous plaira, car je ne dispute jamais des mots. Que m'importe que vous donniez le nom de béatitude à ce que vous appelez simple regard, ou union essentielle. < i que

vous le refusiez aux voluptés, pourvu que vous avouiez qu'en pratiquant votre oraison de simple regard , qui ne me coûte rien , je puis en sûreté de conscience m'abandonner à toutes sortes de plaisirs, et élre délivré de toutes sortes de peines de corps et d'esprit? C'est tout ce que je demande, c'est ce qui me rend heureux, c'est ce que je trouve de plusutile dans la doctrine des mystiques.

Le Directeur. Ils ne parlent pas tout à fait comme vous les faites parler.

Le Gentilhomme. Je n'avance rien que je ur puisse prouver , quand je vous dis que suivant la doctrine des mystiques, pourvu que l'on soit parvenu à l'union essentielle, on est délivré de tout ce qui peut faire quelque peine en la vie, soit au corps, soit à l'esprit, et que l'on peut prendre toute sorte de plaisir, et s'abandonner à tout ce que l'on appelle dérèglements, sans craindre d'offenser Dieu. Vous le savez aussi bien que moi, mon Père, il est aisé de vous en faire convenir, quand vous ne le voudriez pas avouer. Car, dites-moi, n'enseignez vous pas que quand on est parvenu à l'état de contemplation, il n'est plus nécessaire de pratiquer de jeûnes, d'austérités, et de mortifications corporelles1?

1 « Le travail qui se fait au dehors porte toujours 'àme plus au dehors dans les choses ou elle s'applique plus

Le Directeur. Ce n'est point en cela que consiste la perfection du christianisme : c'est dans l'oraison de simple regard. Quand on est parvenu à ce degré de perfection , il ne faut plus pratiquer ces exercices corporels.

Le Gentilhomme. Voilà donc déjà vos parfaits contemplatifs déchargés de ce qu'il y a de plus pénible. Ce n'est pas tout : il faut aussi les délivrer du joug des lois humaines, et des commandements de l'Eglise, dont l'observation est souvent incommode. Les mystiques y ont pourvu. Le contemplatif est au-dessus de ces lois : s'il fait ce qu'elles commandent, c'est seulement à l'extérieur, par

fortement...., en sorte qu'elle met les sens en vigueur, bien loin de les amortir. » (Moyen court , de Mme Glyo.n , §x,p. 38.)

' 11 y a deux sortes de spirituels ; des intérieurs et des extérieurs. Ceux-ci cherchent Dieu au dehors, par le secours du raisonnement, de l'imagination et des réflexions : ils tâchent d'acquérir la vertu à force d'abstinences, de macérations et d'austérités; ils revêtent le cilice, se donnent la discipline, se tiennent dans le silence, et se. mettent en la présence de Dieu, en se le figurant tantôt sous l'idée d'un pasteur, tantôt sous celle d'un médecin.

quelquefois sous celle d'un père ou d'un maître C'est

le chemin extérieur et la voie de ceux qui commencent — Mais les vrais spirituels...., retirés dans le fond de leur âme, se recueillent sans tout cela. » (Molinos, Guide spirituelle, livre III. chap. I, n° I, p. 132 et 133/

DIALOGUE IX. 21îi

usage, par habitude, nullement pour obéir à la loi, et s'acquitter de son devoir1.

Le Directeur. Mais il peut avoir des motions particulières, et des inspirations extraordinaires de faire ce qui est prescrit par la loi.

Le Gentilhomme. Il peut en avoir, je l'avoue; mais il peut aussi n'en pas avoir. Il suffit qu'il se mette en la présence de Dieu. Il ne faut pas qu'il fasse aucune réflexion sur soi, ni aucune attention à la loi : il faut seulement qu'il écoute ce que Dieu lui dira, et encore qu'il attende qu'il lui parle plus sensiblement que si c'étoit une voix articulée2.

1 « On doit obéir aux supérieurs quant à l'extérieur. L'étendue des vœux d'obéissance que font les religieux n'est que pour l'extérieur ; car la connoissance de l'intérieur n'appartient qu'à Dieu seul et au directeur. » [Proposition 65 condamnée.)

« C'est une doctrine ridicule et nouvelle dans l'Eglise de Dieu, que l'âme doit se laisser gouverner quant à l'intérieur par son évêque. » (Proposition 6fi condamnée.)

2 « L'âme coopère avec Dieu , en recevant volontairement et sans résistance les effets de Dieu en elle. » (Malaval , Pratique jacile , partie I , p. 104.)

« L'âme est appelée passive, lorsqu'elle reçoit quelque chose en soi, de telle sorte qu'elle ne contribue en rien à

la production, mais seulement à la réception Dans les

choses de Dieu, l'âme peut être considérée passive en deux manières : l'une quant au principe, l'autre quant à l'action L'âme est passive au regard de la grâce qui la

Vous m'avouerez que ces sortes de motions et d'inspirations sont rares, et qu'un contemplatif peut

t'ait agir , comme un principe non acquis, — mais

infus : elle est aussi passive au regard de la foi , parce

que la foi est une lumière infuse et non produite par

l'opération « (Malayal, Pratique facile , partie II.

p. 78 et 79,)

• Les actions faites par un principe divin sont des actions divines, au lieu que les actions de la créature, quelque bonnes qu'elles paroissent, sont des actions humaines, ou tout au plus vertueuses, lorsqu'elles sont faites avec la grâce. ■ Moyen court, § xxi , p. 88 et 89.;

- L'homme est réparé , non en agissant , mais en souffrant l'action de celui qui le veut réparer. - Ibidem, p. 86 et 87.)

« Une âme ne se doit mouvoir que quand l'Esprit de Dieu la remue. » [Ibidem, p. 80.)

« Il faut donc demeurer en paix . et ne nous mouvoir

que quand il nous meut C'est l'esprit de l'Eglise qtir

l'esprit de la motion divine, etc. - [Ibidem, p. 87.)

» Il suffit que l'homme ait un consentement passif à sa propre destruction , afin qu'il ait une entière et pleine liberté. - [Ibidem, $ xxiv, p. 130.)

■ 11 suffit que l'homme concoure passivement à toutes les opérations actives de Dieu. - Ibidem, p. 131.)

« Dieu ne se communique à l'homme, qu'autant

que sa capacité passive est grande, noble et étendue. • Ibidem, p. 134.

• L'homme ne peut être uni à Dieu sans la passiveté. - [Ibidem, p. 134.)

« 11 reste à résoudre une difficulté ignorée des siècles passés : savoir s'il y aura une contemplation a< jni-e .

DIALOGUE ÎX. 2-21

passer une grande partie de sa vie sans eu avoir. Il pourra doue être des années entières sans entemlre la messe, sans s'approcher des sacrements, et sans observer aucun des commandements de l'Éffiise.

I ' DIRECTEUR. Quel mal y a-t-il à cela? Ce sont des lois humaines qui ne concernent point l'intérieur, et qui ne rendent pas plus saints ni plus parfaits ceux qui les observent1.

eomme une infuse , et la différence entre l'une et l'autre. * ( La. Combe, Analyse de l'Oraison mentale.)

« La passive se fait par des actes très-simples infus, qui ne dépendent pas du libre arbitre, à laquelle les puissances de l'âme concourent. L'âme, sans qu'elle le sache ••t y pense, se trouve enlevée vers Dieu. » (Ibidem.)

1 « L'extérieur commun de ces âmes choisies

scandalise même ceux qui ont part à leurs grâces : jusque-h'i qu'ils s'en séparent souvent après que Dieu en a tiré l'effet qu'il prétendoit. L'Epoux traite en cela son épouse comme lui-même : tous ceux qu'il avoit gagnés à son Père ne furent-ils pas scandalisés en lui*? Que l'on examine un peu la vie de Jésus-Christ : rien de plus commun quant à l'extérieur. Ceux qui font des choses plus extraordinaires sont les copies des saints , desquels Jésus-Christ a dit qu'ils feroient de plus grandes œuvres que lui**. Ces âmes ici sont d'autres Jésus-Christ : c'est pourquoi l'on y remarque moins les traits des saints. Mais pour les caractères de Jésus-Christ, si on les examine de

• Voyez saint Marc, chapitre xiv, verset 27. " Voyeï saint Jean, chapitre xtv, verset 12.

Le Gentilhomme. Tant mieux, mon Père : c'est ce que je trouve de merveilleux, que l'on puisse se dispenser de toutes ces pratiques, non-seulement sans commettre aucun péché, mais même sans perdre aucun avantage spirituel. La confession de ses péchés à un prêtre est une des choses les plus humiliantes de la religion : votre spirituel est déchargé de ce joug '. Pour les prières vocales ou

près , on les y verra très-clairement. Cependant Jésus- Christ est un sujet de scandale aux Juifs, et semble une folie aux Gentils *. Ces personnes scandalisent souvent dans leur simplicité ceux qui , attachés aux cérémonies légales plutôt qu'à la simplicité de l'Evangile, ne regardent que l'écorce de la grenade, sans pénétrer le dedans. » {Explication du Cantique des cantiques, chap. vi, verset 6. p. 152 et 153.)

1 « S'exposer devant Dieu, qui ne manquera pas

de l'éclairer et de lui faire connoître la nature de ses

fautes L'âme oubliera ses défauts et aura peine à s'en

souvenir; mais il ne faut pas qu'elle s'en fasse aucune peine , pour deux raisons : la première , parce que cet oubli est une marque de la purification de la faute , et que c'est le meilleur, dans ce degré, d'oublier tout ce qui nous concerne, pour ne se souvenir que de Dieu. La seconde raison est que Dieu ne manque point, lorsqu'il se faut confesser, de faire voir à l'âme ses plus grandes fautes; car alors il fait lui-même son examen**. » Moyen court, § xv, p. 61 et 65.)

* Voyez la Première Epîlre aux Corinthiens, chapitre l, verseï 23. ** Voyez c;-des«ui , p. 77, note i.

même mentales, vous savez aussi bien que moi qu'elles sont incompatibles avec l'oraison de simple regard1. Voilà donc les hommes délivrés de tout

■ Si l'on dit à ces âmes abandonnées de se confesser, elles le font, car elles sont très-soumises; mais elles disent de bouche ce qu'on leur faire dire , comme un petit enfant à qui l'on diroit : « Il faut vous confesser de cela » ; il le dit sans connoître ce qu'il dit, sans savoir si cela est, ou non , sans reproches , sans remords ; car ici l'âme ne peut trouver de conscience, et tout est tellement perdu en elle*, qu'il n'y a plus chez elle d'accusateur; elle demeure contente sans en chercher. » [Livre des Torrents, partie II, chap. n, n° 3, p. 253.)

• Toutes les créatures la condamneroient , que ce lui seroit moins qu'un moucheron, non par entêtement et fermeté de volonté, comme on se l'imagine, mais par impuissance de se mêler de soi, parce qu'elle ne se voit plus. Vous demandez à cette âme : « Mais qui vous porte • à faire telle ou telle chose? C'est donc que Dieu vous » l'a dit, vous a fait connoître et entendre ce qu'il vouloit ? < — Je ne connois rien, n'entends rien ; je ne pense à rien

- connoître ; tout est Dieu et volonté de Dieu ; je ne sais

« ce que c'est que volonté de Dieu ..... aussi ne suis-jepas

- capable d'en rendre nulle raison , ni d'en rendre aucune -de ma conduite J'agis cependant infailliblement,

- et ne puis douter depuis que je n'ai point d'autre prin- « cipe que le principe infaillible. » (Ibidem, n° 7, p. 256.)

1 «L'âme n'est pas plutôt appelée au silence intérieur , qu'elle ne doit pas se charger de prières vocales. « {Moyen court, § xvi, p. 67.)

* Voyez c:-dess««, p. 108-111, texte et notes.

22i DIALOGUES SUK LE QUIÉTISME.

ce qui peut être incommode à leur corps. Voyons de quelle manière leur esprit est soulagé de tout ce qui peut lui faire de la peine, en sorte qu'il jouit d'un repos achevé et d'une tranquillité parfaite. Les tentations dont l'âme est agitée sont ordinairement la plus grande peine des justes. Ces vives images des désordres, que le démon

- En cette oraison de simple regard, nous pratiquons hautement la vertu sans la pratiquer , nous faisons tout -sans rien faire, et nous le faisons d'une manière si élevée, que cent autres n'en feroient pas tant en vingt années avec leurs actes redoublés et multipliés avec tant de ferveur. Une oeillade simple , qui nous ramasse de l'épanchenient que nous pouvons avoir parmi la diversité des créatures, sous le rayon* obscur de la foi, qui ne laisse aucune clarté pour nous joindre à Dieu, dit plus, comprend plus, que tout ce que la méditation et l'oraison effective peuvent dire ou comprendre. » (L'abbé d'Estival, Conférences mystiques, p. 93 et 94.)

- Vous croirez peut-être que vous ne sortez de la prière aussi stérile que vous y étiez entrée, que par manque de préparation Persévérer...., en la présence du Seigneur est l'unique préparation, et la seule disposition

nécessaire pour ce temps-là. a (Molinos, Guide spirituelle, livre I, chap. xi, n° 70. p. 4G et 47.)

« Malaval ne permet cet acte (par lequel on se met en présence de Dieu au commencement de l'oraison) que trois ou quatre jours au plus, parce qu'une âme qui est

* Cette citation, déjà faite [Mus haut (p. 16, note i ), a été repro- Juite ici nrec la même faute : mur, pour ration.

représente à leur esprit, celle inclination au mal , qu'ils sentent continuellement, la fragilité de leur nature les tiennent dans un tremblement et dans une inquiétude perpétuelle. Toute leur vie n'esl qu'un combat continuel. Le maître de notre doctrine délivre heureusement ses disciples de ces agitations, et les établit dans un doux et saint repos, en leur apprenant que c'est une grâce de Dieu

entrée dans le simple regard, comprend bientôt qu'il y a un langage muet par lequel nous nous faisons entendre à Dieu beaucoup mieux que par les actes intérieurs réfléchis ; et elle auroit honte de chercher le secours de quelque chose de sensible contre l'attrait qu'elle sent. » (L'abbé d'Estival , Conférences mystiques, p. 40.)

- Il est sur que la fréquente lecture des livres mystiques,

qui ne donnent point de lumière pour la conduite de

la vie, fait plutôt du mal que du bien; qu'elle brouille l'esprit au lieu de l'éclairer « (Molinos, Guide spirituelle, livre M, chip. Il, n° 9, p. 80.)

« Cet acte consiste à envisager Dieu seul en lui-même ce qui comprend tout *. On n'a pas besoin de lectures, ni de méditations; mais il suffit de se reposer doucement «:n Dieu avec ce regard d'une foi vive. » (.Malaval , Pratique facile, partie 1, p. 50.)

« Les livres mêmes et les bonnes lectures en cet état d'oraison de simple regard) sont nuisibles, dit un grand spirituel : cela appuie et maintient la manière ordinaire d'opérer, et fortifie l'ancienne habitude. » (L'abbé d'Esotal, Conférences mystiques, p. 187.)

* Voyez ci-dessus, p. 18, note i, et p. 84, note i.

J.\ li".l VK.P.F. , Ut. OEUV. POSTH. | :,

226 DIALOGUES SUR LE QDIÉ TISME.

d'avoir des tentations, et que le bonheur d'une âme consiste à demeurer tranquille, sans faire aucuue résistance, ni aucun acte contraire. Les mouvements sensuels, les pensées impures, les doutes contre la foi, et les tentations même les plus violentes, ne leur doivent causer aucune alarme. Il ne faut point qu'ils fassent d'efforts pour y résister, pour les rejeter, ou pour les repousser. Loin de gémir de se voir sujets à ces infirmités, et de souhaiter d'eu être délivrés, ils doivent s'en rejouir, et les considérer comme un bienfait de Dieu tout particulier '.

1 ■ Vous ressentirez au dedans une sécheresse passive , des ténèbres , des angoisses , des contradictions , une répugnance continuelle, des abandonnements intérieurs, des désolations horribles, des suggestions importunes et perpétuelles , des tentations véhémentes de l'ennemi. Enfin vous trouverez votre cœur si resserré et si plein d'amertume, que vous ne pourrez l'élever vers Dieu, ni faire un seul acte de foi , d'espérance ou d'amour. Dans cet abandonnement , vous voyant en proie à l'impatience, à la colère, à la rage, aux blasphèmes, aux appétits désordonnés, vous vous croirez la plus misérable, la plus criminelle et la plus détestable de toutes les créatures, dénuée de toutes les vertus , éloignée de Dieu , et condamnée à des tourments presque égaux aux peines infernales. Mais quoique dans cette oppression, il vous semble d'être orgueilleuse, impatiente et colère, ces tentations néanmoins ne remportent aucun avantage sur vous , la vertu cachée et le don efficace de la force intérieure qui régnent en vous étant capables de surmonte! les assauts

Le Directeur. C'est cela même, Monsieur, qui

fai L leur martyre l. Autrefois Dieu se servoit des

les plus vigoureux et les plus terribles. - (Molinos, Guide spirituelle, livre III, chap. iv, n<» 28, 29 et 30, p. 145 et 146.

1 Molinos, Guide spirituelle , livre III, chap. iv : Des deux martyres spirituel1; où Dieu fait passer les âmes auxquelles il veut s'unir, p. 142.)

« Lorsque Dieu veut s'unir à une ârne , il la purifie ordinairement en deux manières. La première se fait par les eaux amères des afflictions, des angoisses, des détresses et des tourments intérieurs, dont nous parlerons dans ce chapitre et le suivant; la seconde, par le feu d'un amour ardent, impatient et affamé. Lorsque Dieu veut mener une âme à la plus haute perfection , il se sert de toutes les deux. Quelquefois il les met dans l'alambic des tribulations et des amertumes intérieures et extérieures, et dans le feu des tentations. D'autres fois il les jette dans le creuset d'un amour inquiet et jaloux, qui la consume avec d'autant plus de violence , que Dieu veut l'éclairer plus vivement, et l'unir plus étroitement à lui : en sorte que la connoissance et l'union divines sont l'effet des souffrances et la preuve du véritable amour. »

Chapitre V : Combien il est important pour une âme intérieure de souffrir ce premier martyre spirituel. (Pages 146-148.)

« Afin qu'une âme devienne céleste, de terrestre qu'elle étoit, qu'elle soit une avec Dieu et jouisse du souverain bien, il faut qu'elle soit purifiée dans le feu de la tribulation. Il est vrai, et l'expérience le justifie assez, que tous ceux qui veulent servir Dieu ont de grands travaux et de cruelles persécutions à soutenir. Mais les âmes fortu-

tyrans pour faire des saints; mais aujourd'hui il se sert des démons, qui causent ces violences, et cela fait que les sainis s humilient davantage en euxiii. nies, et se résignent à Dieu1.

nées que le Seigneur conduit ont outre cela de redoutables tentations à endurer, et des tourments plus horribles que ceux dont les martyrs ont été couronnés dans la primitive Eglise.

t Les souffrances des martyrs étoient courtes : Le ni' nie jour les voyoit ordinairement commencer et finir, e( de plus une lumière céleste, un secours divin, et l'espoir de la récompense prochaine les soutenoient au milieu de leurs tourments. .'Mus une àme désolée, qui doit mourir à elle-même et être purifiée intimement, se voyant abandonnée de Dieu, environnée de tentations, de ténèbres, d'angoisses, de chagrins, d'afflictions et de sécheresses. goûte à tout moment les transes delà mort, sans ressent'u aucune consolation. Dans ce déplorable état, ses cruelles douleurs, qui se succèdent l'une à l'autre, lui paroisseni un martyre continuel et une a^oiie qui se renouvelle incessamment. L'est pourquoi l'on peut dire avec raison que quoiqu'il y ait beaucoup de martyrs, il y a fort peu d'àmes qui suivent Jésus Christ, au milieu de ces tourments, dans le calme et dans la résignation.

« Pendant que les bonmes exerçoient leur cruauté sur le corps des martyrs, Dieu consoloit leur àme; mais ici c'est Dieu qui blesse et qui se cache, pendant que le> démons, comme de cruels bourreaux, tourmentent le corps <l L'âme <m mille manières, en sorte que l'homme est crucifié tout entier, et au dedans et au dehors. »

1 Cette phrase est la traduction de la 43'' des propo-

Le Docteub. Ce que dit le Révérend Père, quoique équivoque, peut avoir un sens fort catholique. Voici la doctrine de l'Eglise touchant les tentations. Comme elles sont un effet du péché, et qu'elles portent au péché, quoiqu'elles ne soient pas un péché quand la volonté u "y donne pas son consentement, tout chrétien doit fjémir de se voir sujet â cette misère, souhaiter avec ardeur d'en être délivré, et dire continuellement avec l'apôtre saint Paul : « Malheureux que je suis! qui me délivrera de ce corps de mort1?" Mais d'ailleurs, comme il est impossible d'être entièrement délivré en cette vie des tentations, et que Dieu permet que nous sovons tentés pour éprouver et exercer notre vertu, afin qu'étant demeurés victorieux des tentations par le secours de sa grâce, nous avancions dans la vie spirituelle, nous devons nous humilier dans la vue de notre misère, avoir recours à la miséricorde de Celui sans le secours duquel nous succomberions infailliblement, nous jeter entre ses bras, et cependant faire tous nos efforts pour résister à la tentation, fuir les occasions, détourner les mauvaises pensées, résister aux mouvements de la cupidité, faire des actes contraires et intéricu-

sitions condamnées de Molinos , qui ont été publiées en latin.

1 Ëpître aux Romains, chap. vu, verset 24.

•230 DIALOGUES SLR LE QU1ETISME.

rement ei extérieurement, veiller enfin continuellement sur notre conduite. Voilà la doctrine de 1 Église sur les tentations.

Le Gentilhomme. Vous nous parlez là, Monsieur, de maximes usées <\es anciens mystiques : celles des nouveaux sont bien plus commodes. Lorsqu'on est tenté fortement, disent-ils, il faut laisser agir le démon, sans s'aider en aucune manière, demeurer dans son néant; et quand on commettroît des ordures et des impuretés, il ne faut pas s'eu troubler; mais il faut ebasser toutes sortes de scrupules, de doutes, de peurs, parce que l'âme eu devient plus illuminée, fortifiée, et plus belle. C'est là le moyen d acquérir la sainte liberté1,

1 - N'espérez pas de parvenir à cet état heureux , ni de jouir du précieux gage de la paix intérieure , dès que vous aurez , par le secours de la grâce , remporté la victoire sur vos sens

» Vous ressentirez au deilans une sécheresse passive, des ténèhres, des angoisses, des contradictions, une répugnance continuelle, des abandonnements intérieurs , des désolations horribles, ries suggestions importunes et perpétuelles, des tentations véhémentes de l'ennemi. Enfin vous trouverez votre cœur si resserré et si plein d'amertume, que vous ne pourrez l'élever vers Dieu , ni faire un seul acte de foi. d'espérance ou d'amour.

» Dans cet ahanilonnement , vous voyant en proie à l'impatience, à la colère, à la rage, aux blasphèmes, aux appétits désordonnés, vous vous croirez la plus misérable,

parce que de cette manière l'on devient victorieux, et l'on acquiert un trésor de paix1. Demandez au Révérend Père si ce ne sont pas là ses maximes?

La Pénitente. Je ne le saurois croire.

Le Directeur. Il faut distinguer, Monsieur. Quand ces actions se passent dans les facultés sensitives, sans que la volonté y ait part, et sans qu'elle y consente formellement, elles sont toutes innocentes; mais elles seroient très-criminelles, si la volonté y donnoit son consentement2. C'est l'exception qu'apporte le maître de notre doctrine dans une de ses lettres; en excusant de péché les blasphèmes proférés extérieurement, il ajoute cette clause : « Mais sans le consentement de celui qui souffre la violence 3. »

la plus criminelle et la plus détestable de toutes les créatures , dénuée de toutes les vertus , éloignée de Dieu , et condamnée à des tourments presque égaux aux peines infernales." (Molinos, Guide spirituelle , livre III, ch. IV, n°* 23, 28 et 29, p. 144 et 145.)

1 Cette exposition des maximes des nouveaux mystiques, depuis les mots : « Lorsqu'on est tenté fortement , » est simplement la traduction de la 47e des propositions condamnées de Molinos.

2 Voyez la 41e des propositions condamnées de Molinos.

3 On trouve cette excuse des « blasphèmes profères * extérieurement» dans la 19e des propositions quiétistes qui sont énumérées dans une lettre circulaire du cardinal Cibo; écrite de Rome le J5 février 1C87 par l'ordre du

ni DIALOGUES SUB LE O/UIÉTISM] .

Le Docteur. Des blasphèmes proférés extérieurement, qui ne sont point des péchés : écoutez bien ceci, ma sœur.

Le Gentilhomme. Ce que vous dites, mon Père, est capable d'éblouir ceux qui ne sont pas parfaitement instruits de vos principes; mais pour moi qui les possède, je ne prends pas ainsi le change, et je m'en vais vous montrer que ce consentement prétendu de la volonté, nécessaire, selon vous, pour commettre un péché, ne se rencontre jamais dans le contemplatif, quoi qu'il fasse. Pour vous eu convaincre, il ne faut que vous faire souvenir de vos principes. X est-il pas vrai que celui qui est parvenu à l'état de contemplation est uni essentiellement avec Dieu?

Le Directeur. Gela est sans difficulté.

saint Office (voyez les OEuvres de Bossuet , tome XXVII . p. 501 et 502, édition Lebel) ; de plus, elle est résumé) dans la 41e des propositions condamnées de Molinos ; mais nous ne savons ou a été publiée la doctrine qui est reproduite dans ces deux propositions, Xous ne connoissons que deux lettres qui soient attribuées à Molinos : elles ont été imprimées dans la traduction italienne de la Guide spirituelle et du Traité de la communion quotidienne qui a paru à Venise en 1683, et en partie traduites dans l'édition de la Guide spirituelle (Amsterdam. 1088) ci-dessus mentionnée, p. xlv. Ces lettres ne contiennent rien de la doctrine qu'émet ici le Directeur. Note ih M. lj\iîtai<e Servois.)

Le Gentilhomme. « Cciie union essentielle le préserve de tome malignité; et comme Dieu, en concourant avec les pécheurs, ne contracte rien de leur malice à cause de sa pjreté essentielle , de même l'âme unie essentiellement à Dieu participe à la pureté de Dieu, et ne peut point être souillée par ce qui se passe en elle. » C'est de l'auteur «les Torrents cpie je tiens cette maxime. Oh qu'elle est bien traitée dans ce livre !

Le Directeur. Oui, Monsieur, mais on y remarque que la pureté de Dieu ne subsiste dans celte âme que parce qu'elle est dans une parfaite ignorance du mal, et dans l'impuissance de le commettre.

Le Gentilhomme. Justement, mon Père, et c'est là où je voulois venir. Cette ignorance du mal qui met l'âme dans l'heureuse impuissance de pécher. en quoi consiste-t-elle?

Le Directeur. C'est dans les ténèbres de l'entendement, dans la nuit spirituelle, dans l'obscurité mvstique l.

1 "Quand l'âme spirituelle est pour ainsi dire noyée dans la foi obscure de Dieu , elle est dans le néant de soimême , et alors elle est bien occupte, parce qu'elle a

perdu l'appui d'elle-même, et que toute réflexion.

tout le sensible est détruit en elle. a (FaLCOM, Lettre < ii une fille spirituelle, p. 155.)

» Lorsque Dieu prive l'âme de ses connoissances . et la

Le Gentilhomme. Cette obscurité dérobe-t-elle entièrement à l'âme la connoissance de ce qui se passe en elle?

Le Directf.ur. Non certes : elle voit , elle connoît les mouvements des facultés sensitives ; mais les actes des facultés spirituelles, qui sont l'entendement et la volonté, sont imperceptibles à l'âme1, qui est dans l'état d'obscurcissement-.

laisse dans des ténèbres mystiques, afin qu'elle marche par la voie directe et la foi simple...., l'âme qui est dans les saintes obscurités que l'Etre sur-essentiel produit en son centre en agissant intimement par sa grâce, ne voit pas ce qu'elle y fait, puisque, à ce qu'on dit, elle n'y fait rien. » (L'abbé d'Estival, Conférences mystiques , p. 2.)

1 u L'âme est heureuse, lorsqu'elle se retire dans la partie supérieure d'elle-même et se renferme dans son néant , comme dans son centre , sans prendre garde à ce qu'elle fait, si elle est recueillie ou non, si elle marche bien ou mal, si elle opère ou si elle est oisive, sans regarder, ni penser, ni faire réflexion sur rien de sensible. » (Molinos, Guide spirit., livre I, chap. Mil, n° 93, p. 56.)

« L'âme spirituelle doit tenir l'homme intérieur séparé de l'extérieur, en sorte qu'il n'ait aucun commerce avec les sens *.

■ La créature ne distingue plus son opération, parce qu'une lumière forte et générale absorbe toutes ses petites lumières distinctes, connue celle du soleil fait la lumière des astres. » (Moyen court, § xu, p. 49.)

2 Voyez la 62e des propositions condamnées de Molinos.

* Nous ne savons d'où est lire cet alinéa. (G. S.)

Le GENTILHOMME. Elle ne peut donc pas distinguer si ce qui se passe en elle est l'effet d'une violence faite à l'appétit sensitif, ou si c'est un acte de sa volonté libre ?

Le Directeur, Cela est difficile.

Le Gentilhomme. Difficile? Je vous soutiens, mon Père, (pie cela est impossible. Les mouvements des facultés sensitives sont connus : on sait donc bien que l'on a conçu des mouvements de haine, d'impureté, de blasphème. Mais si les actes de la volonté sont imperceptibles, comment peuton connoîlre si la volonté a consenti à ces mouvements, ou si elle n'y a pas consenti?

Le Directeur. Ils ne sont pas connus par euxmêmes : ils le sont par les mouvements qu'ils forment dans les facultés sensitives.

Le Gentilhomme. Mais comment distinguer si ces mouvements de la faculté sensiiive ont été formés par la faculté spirituelle de l'âme, ou par le démon, qui selon vous la violente, la change, et la renverse, sans que la volonté de l'homme y ait part?

Le Directeur. On en est convaincu par l'évidence même et par sa propre conscience.

Le Gentilhomme. Pour cette fois, mon Père, vous vous écartez des principes du maître de notre doctrine, qui nous assure que ceux mêmes cpii disent qu'ils ont péché de propos délibéré, et qu'ils ont

connu évidemment leur volonté, qui a donni consentement au péché, ne doivent pas être crus, parce qu ils peuvent avoir confondu l'appétit sensîtif avec la volonté connue évidemment.

Le Directeur. Le maître ne parle que de ceux qui sont parvenus à l'état de contemplation : leur volonté étant unie essentiellement à Dieu, il est ndubitable quelle n'a aucune part à tous les mouvements et actes extérieurs des péchés qu ils commettent, et que ce sont des illusions et des violences du démon, qui ne leur doivent point être imputées.

Le Gentilhomme. Je pourrois vous dire que le maître, accordant ce privilège à ses disciples, établit un principe qui le rend commun à tous les hommes, 'lar s il est vrai que les actes des facultés spirituelles ne puissent être aperçus des mystiques . actes étant de même nature dans tous les hommes. et les uns n'ayant pas plus de lumières que les autres pour les connoître, il est vrai de dire que «es mystiques et les non-mystiques vivent dans la même obscurité et dans la même ignorance de ce qui se passe dans leur volonté. Les premiers seront i la vérité, par leur état, que leur volonté n'a point consenti au pèche; mais si les derniers n'en pas assures, ils ne peuvent pas non plus être certains du contraire; et par conséquent ils peuvent (quelque action criminelle qu'ils aient commis*

J) i A L 0 G U i: IX. 237

persuader qu ils n oui poinl péché. C'est toujours un grand soulagement pour eux; c'est une espérance qui les flatte agréablement, et qui peut beaucoup calmer leur esprit et apaiser les remords de leur conscience. Mais pour nos parfaits mystiques dont je parle, quoi «juils fassent, ils ne doivent avoir ni crainte, ni remords, ni scrupules; mais vivre dans un repos qui ne peut être troublé en aucune manière, convaincus et certains qu'ils sont que leur volonté n'a point de part à ce qui se passe en eux, et que tous ces mouvements de 1 appétit sensitif, et ces actions extérieures qui paroissent des péchés consommés, sont des violences du diable.

Le Docteur. Etrange théologie! L'apôtre saint Jacques nous appreud que chacun est tente par sa propre concupiscence , qui i entraîne et l'attire dans le mal; que la concupiscence ayant conçu, enfante le péché i que le péché étant consommé , engendre la mort1. Et selon les principes que j'entends, la concupiscence de 1 homme a beau concevoir et cidanter, elle ne produit point de péché; l'action du péché a beau être consommée, elle n'engendre [joint la mort. La qualité de juste, de saint, de parfait, de contemplatif, d'uni essentiellement à Dieu, est compatible avec toutes sortes d'actions criminelles. Lus apôtres ont beau nous assurer que

1 l:.j>ilir de saint Jacques, chap. i, versets 14 et 15.

tous ceux qui commettent de ces actions sont dignes de mort, et qu'ils ne posséderont point le royaume des cieux : cette maxime ne peut être tout au plus véritable qu'à l'égard des imparfaits; elle ne l'est point à l'égard des parfaits mystiques, pourvu qu'ils se soient une fois livrés à Dieu par un regard fixe et par un amoureux abandon. Us peuvent en vertu de cet acte, quoique non réitéré, commettre impunément toutes sortes d'exécrations.

Le Gentilhomme. Oui, Monsieur, n'en soyez point épouvanté : notre école est une école d'impeccabiliié ' ; mais d'une impcccabilité admirable, qui consiste à pouvoir faire ce qui est péché sans pécher. Les bienheureux sont impeccables dans le ciel, parce qu'ils sont inséparablement unis à Dieu, et qu'ils ne peuvent plus se tourner vers la créature, et la préférer au Créateur. Les mystiques sont impeccables sur la terre , parce qu'étant unis à

1 ■ Le propre de l'union essentielle est d'affermir

lame de telle sorte, qu'elle ne peut plus avoir de ces défaillances qui arrivent aux âmes commençantes, dans lesquelles la grâce étant encore foible, elles éprouvent des éclipses, et font encore des chutes; mais par cette union l'âme est confirmée (si l'on peut user de ce terme) dans la charité, puisque alors elie demeure en Dieu; et celui qui demeure en Dieu demeure en charité ; car Dieu est charité. » [Explication du Cantique des cantiques . chap. h, verset 6, p. il et 48.)

dialogue: ix. 239

Dieu par une foi pure et par une union essentielle, ils peuvent jouir de la créature, sans quitter le Créateur; demandez-le au Révérend Père.

Le Directeur. Il est vrai, Monsieur, que ce sont là nos principes; mais nous n'en lirons pas les conséquences que Monsieur prétend. Nous ne nous en servons pas pour porter les hommes à commettre des actions criminelles, mais seulement pour consoler ceux qui y sont tombés. Le directeur ne doit pas dire à ses disciples qu'ils peuvent pécher impunément; mais s'il arrive qu'ils commettent des crimes, il n'en doit pas être épouvanté. Quoi qu'ils lui rapportent de l'état pitoyable de leur âme et de leur attachement au péché, il ne doit pas les croire pour cela déchus de l'état d'innocence. Enfin il doit leur remettre là-dessus l'esprit, et leur persuader que lçur volonté n'a jamais eu de part à ce qui s'est passé en eux. C'est là ce qu'on appelle chez nous consoler ses amis qui soiU dans la tribulation.

Le Docteur. C'est-à-dire, mon Père, que si quelqu'un de vos pénitents veuoit vous trouver, et s'accusoit d'avoir consenti de propos délibéré à la volonté de commettre un adultère, ou un autre crime énorme; d'avoir exécuté plusieurs fois cette mauvaise volonté; d'avoir vécu longtemps dans cette habitude criminelle, et de ne point sentir en«ore en soi de douleur ni de componction : au

■2 40 DIALOGUES SDR Ll Q L I É T I S M i£. lieu de Lui représenter l'énormité de son crime, la peine qu'il mérite, félat de damnation dans lequel il s'est précipite, la bonté et la miséricorde d'un Dieu qu'il a offensé, pour l'exciter à des mouvements de pénitence et de contrition; au lieu de lui imposer une satisfaction proportionnée à la grandeur de ses crimes, de ne lui donner l'absolution . et de ne lui permettre d'approeber des sacrements que quand \ons jugeriez qu'il est contrit et converti; an lieu, dis-je, d'en user ainsi, comme les lois de 1 Eglise le prescrivent, voici à peu près le langage que vous lui tiendriez : « Ne soyez point » épouvante, mon frère, de ces impuretés dans lcs- « quelles vous (tes tombé; ce sont des actes de « votre partie inférieure et sensuelle, violentée par « le démon : votre partie supérieure et votre vo- « louté n'y ont en aucune part, quoiqu'elles vous « paroissenl y avoir consenti plusieurs fois, puis- « que vous n'avez point révoqué lacté d'abandon «par lequel vous vous êtes donné à Dieu. Vous « avez conservé la pureté de lame , plus précieuse <- que la pureté du corps : votre âme est innocente •< et sans ta< lie devant Dieu. L'action criminelle que « \ous avez commise est un effet de sa volonté « vous n'en êtes pas moins en étal de grâce et de ' salut pour lavoir commise; et quand vous n'y * seriez pas, cela vous doit être indifférent. C'est '. dans cette bienheureuse indifférence pour le bien

•■ou pour le mal, pour le salut ou pour la damnation, que consiste la perfection. N'ayez don< point de regret, point de douleur, point de con- «trition : réjouissez-vous au contraire en Dieu . « dont la volonté est accomplie dans vous et sur « vous. >• Voilà de quelle manière, mon Père, vou* devriez exhorter votre pénitent.

Le Directeur. Les occasions de faire de semblables remontrances sont rares parmi nous; car l'âme du parfait contemplatif ne se reproche ordinairement rien : elle n'est plus à elle, elle ne sait ce i|u'elle a fait; elle ignore ce qu'elle est, ou plutôt elle n'est plus ce qu'elle étoit , étant transformée en Dieu : elle ne sait de quoi s'accuser, de quoi se confesser, de quoi se corriger ou se repentir !.

1 « Les âmes dont je parle ne peuvent presque jamai> se confesser, car lorsqu'elles veulent s'accuser, elles ne savent qu'accuser et que condamner, ne pouvant rien trouver en elles de vivant et qui puisse avoir voulu offenser Dieu, à cause de la perte entière de leur volonté en Dieu ; et comme Dieu ne peut vouloir le péché , elles ne le peuvent vouloir non plus, n [Livre des Torrents, partie il, chap. H, n° 3, p. 253.)

* Si Ton dit à ces âmes abandonnées de se confesser , elles le font, car elles sont très-soumises; mais elles disent de bouche ce qu'on leur fait dire, comme un petit enfant à qui l'on diroit : * Il faut vous confesser de cela; » il le dit sans connoître ce qu'il dit , sans savoir si cela est

Le Gentilhomme. Ne vous l'avois-je pas bien dit d'abord, que nos mystiques soulageoient les hommes du joug pesant de la coufession et de la pénitence, et qu'ils les délivroient de toute sorte de scrupules et de remords de conscience? En pouvez-vous douter?

Le Docteur. Non, je vois à présent que l'école de vos faux mystiques est une école d'impureté et d'abomination; que l'on y renverse les lois divines et surnaturelles; qu'on y enseigne le libertinage; qu'il n'y a ni crainte de Dieu, ni religion, ni piété, ni vertu; enfin que votre parfait contemplatif peut être un monstre exécrable, plongé dans toutes sortes de vices, un infâme, un impudique, un blasphémateur, saus cesser d'être uni essentiellement avec Dieu.

Le Directeur. On peut abuser des choses les plus saintes , et tirer de mauvaises conséquences des plus saines maximes.

Le Docteur. Mon Père, ce n'est point un abus de votre doctrine : c'en est une suite et une con-

ou non sans reproches , sans remords ; car ici lame ne peut trouver de conscience , et tout est tellement perdu en elle*, qu'il n'y a plus chez elle d'accusateur : elle demeure contente sans en chercher. » (Livre des Torrents, partie 11, chap. il, p. 253.)

* Voyez ci.des6us, p. III, à la note, 1er alinéa.

séquence nécessaire, comme Monsieur vient de le faire voir. Conséquence avouée, et même écrite par vos auteurs; car que peut-on de plus exprès, que ce qui se trouve écrit sur ce sujet dans l'Explication du Cantique des cantiques : « Que les âmes «abandonnées n'ont plus de pureté propre; mais « qu'elles ont, par leur union essentielle à Dieu, la « pureté de Dieu, qui peut par conséquent leur com- * mander toutes sortes d'excès , auxquels elles n'ont « point de part, parce qu'elles ne sont plus, et que « n'étant plus, il ne peut y avoir aucune malignité « en elles? » Il est encore dit dans le même ouvrage : « Que l'époux permet les fautes dans son « épouse, afin de la punir, et de la purifier eu même «temps de l'attache qu'elle avoit à sa pureté et à « son innocence. » Ainsi l'attache d'une âme à la pureté et à l'innocence est une faute que Dieu punit, et les impuretés dans lesquelles elle tombe ne sont pas des crimes, mais la punition de ses crimes. Enfin peut-on rien de plus épouvantable que ce que l'on y fait dire à l'épouse, que « sa noir- « ceur apparente, c'est-à-dire ses péchés, cachent « la grandeur des opérations de Dieu dans son âme, «comme l'humanité sainte couvre en Jésus-Christ «la divinité?» Que vous semble, ma sœur, de cette comparaison de l'humanité de Jésus-Christ avec la noirceur de l'âme? ^N est-ce pas un horrible blasphème?

La Pénitente. Oui, mon frère, et je ne puis plus entendre ces choses sans horreur : confuse, interdite, étonnée, je rougis de honte d'avoir été malheureusement engagée dans des principes si pernicieux. Mais au moins ne croyez pas, mon frère, que mon cœur ait jamais eu part à de telles infamies, ou que j'aie été capable de rien faire contre mon devoir. Ah! plutôt que le ciel

Le Docteur. J'en suis très-persuadé, ma sœur , et je sais que vous avez été trompée par les fausses promesses de ce directeur, qui vous flattoit de vous conduire à Dieu par une voie sûre et abrégée. Il vous conduisoit, ma sœur, dans un précipice; Dieu vous le fait apercevoir; rendez-lui de très-humbles actions de grâces de ce bonheur; cherchez, cherchez d'autres directeurs qui vous conduisant, non par leurs propres lumières , mais par celles de l'Évangile et de l'Église, vous mènent infailliblement au port du salut. Pour Monsieur, je crois qu'il a trop d'esprit pour approuver les principes des faux mystiques, et qu'il est trop homme de bien pour mettre en pratique aucune des conséquences funestes qu'il a tirées si naturellement de ces principes.

Le Gentilhomme. Il faut vous l'avouer, Madame, j'ai donné trop légèrement dans les pernicieux préceptes de l'auteur des Torrents. Dieu m'a tiré de mon aveuglement par le secours de Monsieur

votre beau-frère : ses chrétiennes leçous mon: convaincu qu'il n'appartient qu'à Dieu de tracer des routes certaines pour le salut. Je lui ai, Madame, cette première obligation ; mais je lui suis trèsredevable de s'être servi aujourd'hui de moi pour vous faire sortir de votre erreur, et vous remettre ainsi dans la voie du salut. J'ai goûté , Madame , pendant quelques années le dangereux poison qui vous infectoit : comme vous, je me suis laissé séduire au jargon et aux termes spécieux des nouveaux mystiques ; leurs directeurs se sont prévalu de ma foiblesse comme de la vôtre; mais heureusement Monsieur votre frère nous rend l'un et lautre à Dieu et à la vérité par la force de l'Évangile, et par la solidité de ses raisons. Nous serions tous contents, si le Révérend Père, éclairé des lumières célestes, et louché des mouvements de la grâce, reconnoissoit aussi son égarement.

La Pémtente. Ah! pi it à Dieu que mes \: eux y pussent contribuer; et que de concert avec vous j'eusse l'avantage «le

Le Docteur. Ah! ma chère sœur, quel comble de joie de vous voir revenue de votre erreur, et que votre charité vous porte à vouloir sauver celui qui vous alloit perdre! Mais je crains que son heure ne soit pas encore venue, et qu'il ne reste encore beaucoup à travailler pour le remettre dans le bon chemin.

Le Directeur. Toutes les créatures me condamneroient, Monsieur, que ce rue seroit moins qu'un moucheron, comme je vous l'ai déjà dit1. Que mes disciples m'abandonnent; que tous les docteurs du monde me combattent; que les évéques me proscrivent ; que lEglise me chasse de son sein; qu'on m'accable d'autorités; qu'on me confonde par une foule de raisons, rien n'est capable d'ébranler mon cœur et mon esprit.

Le Docteur. Adieu donc , mon Père : vous voyant dans une disposition si ennemie de la vérité, je n'entreprends pas de vous en convaincre ; tout ce que je puis faire est d'offrir mes vœux et mes sacrifices à Celui qui force les volontés rebelles, afin qu'il amollisse la dureté de votre cœur, et qu'il vous rende quelque jour capable d'entendre et d'aimer la vérité.

1 Voyez ci-dessus, p. 131.

FI> des dialogues sur le quietisme.

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