‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 20 sur 26 · L E T T II E S · texte numérisé non relu

L E T T II E S

seuls, Monsieur de la Loubère J et moi, nous ne passons pas un seul moment sans songer à vous : il faudroit que nous n'eussions guère de choses à faire. Je vous dirai, moi, pour rabattre un peu de votre vanité , que sans votre lettre nous n'aurions peut-être pas fait réflexion que vous fussiez au monde, et que notre voyage se seroit passé sans qu'il eût été fait mention de vous. Sérieusement parlant, vous êtes un grand paresseux. Depuis près de deux mois que je suis parti, vous ne m'avez donné aucun signe de vie, et vous méritez bien les reproches que je vous fais. Cependant je me sens trop de penchant à vous pardonner, pour ne pas excuser volontiers vos fautes passées, à la charge que vous vous corrigerez à l'avenir. J'ai lu avec un extrême plaisir toutes les nouvelles que vous m'écrivez de Chantilly. Il y en a telles qui m'ont fait trembler, et

1 En 1694, l'ontchartiain , secrétaire d'Etat de la marine, avait envoyé son fils Jérôme l'hélypeaux, alors âgé de vingt ans et pour lequel il avait obtenu la survivance de sa charge, visiter les ports du royaume. Dans cette tournée, où il fut reçu partout en fils de France, dit Saint- Simon, il était accompagné de M. de la Loubère (Simon), mathématicien , poëte et diplomate. On a de lui un livre intitulé : Du Royaume de Siani (1691) et un Traité de V origine des Jeux floraux de Toulouse (1691). Au mois d'août 1693, il avait été admis à l'Académie, en remplacement de Tallemant l'ainé.

surtout l'aventure de la demoiselle avec son.... ', et de ce que vous êtes un des rudes joueurs de lansquenet qui soit au monde. Il ne vous faut plus que cela pour devenir tout à fait fou; et si vous faites encore plusieurs voyages à Chantilly, je ne doute pas qu'avant qu'il soit un an, on ne vous mène haranguer aux Petites-Maisons. Ce seroit une fin assez bizarre pour le Théophraste de ce siècle;

et je trouve que cela conviendroit mieux au

moderne2 dont il est tant fait mention. Si pourtant par cas fortuit cela arrivoit, ne doutez pas que je ne vous y aille rendre visite, et qu'en quelque état que vous soyez, je ne vous compte3 toujours au rang de mes amis, quoique l'homme le moins sage qui soit sur la terre.

1 Ici se trouvait un mot effacé et gratté ensuite; mais le grattoir n'a pas tellement enlevé l'écriture qu'on ne puisse encore lire : « edducque n . \\ est difficile de savoir aujourd'hui, dit M. Jal , quelle demoiselle eut commerce avec son Jieidiu/ue en 1694, au cliàteau de Chantilly.

2 Quel nom emprunté à l'antiquité Phélypeaux avait-il en vue en écrivant cette phrase? Horace ou Virgile, auquel les contemporains de Santeul l'ont souvent comparé ? 11 serait téméraire de prononcer; mais il ne nous paraît pas douteux que le moderne ne soit bien Santeul.

3 Ce mot est omis au manuscrit des archives de la marine ; mais le sens de la phrase ne laisse pour le suppléer que le choix entre mette ou compte.

L\ BRUYÈP.E. III. OZVV. POSTH. 20

PHÉLYPEACX A LA IiRl'YERK1.

Du -28 août 1694 2.

Si par hasard vous avez, Monsieur, quelqu'un de vos amis qui vous connoisse assez peu pour vous croire sage, je vous prie de me le marquer par nom et par surnom, afin que je le détrompe à ne pouvoir douter un moment du contraire. Je n'aurai pour cela qu ù lui montrer vos lettres. Si après cela il ne demeure pas d'accord que vous êtes un des moins sensés de l'Académie françoise , il faut qu'il le soit aussi peu que vous. Je n'ai pu encore

1 Cette lettre se trouve aux folios 60 et 61 du registre contenant les copies des lettres de Phélypeaux fils, aux archives du ministère de la marine.

2 M. Jal, article La Bruyère, p. 716 de son Dictionnaire critique, nous apprend que ce jour-là, « Phélypeaux était entre Paris et Abbeville, d'où il était parti le 27 pour rejoindre son père qui l'attendait. -

bien discerner si c'est la qualité d'académicien, ou les honneurs que vous recevez à Chantilly, qui vous font tourner la cervelle. Quoi qu'il en soit, je vous assure que c'est dommage ; car vous étiez un forl joli garçon, qui donniez beaucoup d espérance. Si j'arrive devant vous à Paris, je ne manquerai pas de vous faire préparer une petite chambre bien commode al Académie du faubourg Saint-Germain *. J'aurai bien soin qu elle suit sépai te des autres, afin que vous n'avez communication qu'avec vos amis particuliers, et que les Parisiens, naturellement curieux , ne soient pas témoins du malheur qui vous est arrivé. En attendant, vous pouvez penser, faire et écrire autant d'extravagances que vous voudrez : elles ne feront que me réjouir: car les folies, quand elles sont aussi agréables que les vôtres, divertissent toujours et délassent du grand travail dont je suis accablé. Je suis, Monsieur, entièrement à vuus -.

1 C'est à dire aux Petites-Maisons.

2 Le caractère badin et le sans façon de cette lettre et de la précédente, adressées à un écrivain déjà célèbre, trouvent leur excuse dans la jeunesse de leur auteur, alors âgé de vin gt ans , fils de ministre et presque ministre luimême ; cela lui donnait une assurance qu'on aimerait à ▼oir moins grande. Jal.

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FAUSSEMENT \TTr.IBLEES A LA BRUYERE.

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