‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 104 sur 146 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

sonne, j'en ai fail des peintures vraisemblables, cherchant moins à réjouir les lecteurs parle caractère, ou, comme le disent les mécontents, par la satire de qiiehprun, qu'à leur proposer des défauts à éviter et des modèles à suivre.

11 me semble donc que je dois être moins blâmé que plaint de ceux qui par hasard verroient leurs noms écrits dans ces insolentes listes, que je désavoue et que je condamne autant qu'elles le méritent. J'ose même attendre d'eux cette justice, que sans s'arrêter cà un auteur moral qui n'a eu nulle intention de les olTenser par son ouvrage, ils passeront jusqu'aux interprètes, dont la noirceur est inexcusable. Je dis en effet ce que je dis, et nullement ce qu'on assure que j'ai voulu dire; et je réponds encore moins de ce qu'on me fait dire, et que je ne dis point. Je nomme nettement les personnes que je veux nommer, toujours dans la vue de louer leur vertu ou leur mérite; j'écris leurs noms en lettres capitales, afin qu'on les voie de loin, et que le lecteur ne coure pas risque de les manquer. Si j'avois voulu mettre des noms véritables aux peintures moins obligeantes, je me serois épargné le travail d'emprunter les noms ' de l'ancienne histoire, d'employer des lettres initiales, qui n'ont c|u'une signification vaine et incertaine, de trouver enfin mille tours et mille faux fuyants pour dépayser ceux qui me lisent, et les dégoûter des applications. VoiLà la conduite que j'ai tenue dans la composition des Caracicrcs.

Sur ce qui concerne la harangue, qui a paru longue et ennuyeuse au chef des mécontents S je ne sais en effet

' Il Des noms. » (Odilion 8".) 1. Voyez plus haut, p. '211.

2o0 DISCOURS A L'ACADÉMIE.

poun{uoi j'ai teiiti' de faire de ce remerciement à l'Académie françoise un discours oratoire qui eût quelque force et quelque étendue. De zélés académiciens m'avoient déjà frayé ce chemin ; mais ils se sont trouvés en petit nombre, et leur zèle pour l'honneur et pour la réputation de l'Académie n'a eu que peu d'imitateurs. Je pouvois suivre l'exemple de ceux qui, postulant une place dans cette compagnie sans avoir jamais rien écrit, quoiqu'ils sachent écrire, annoncent dédaigneusement, la veille de leur réception, qu'ils n'ont que deux mots à dire et qu'un moment à parler, quoique capables de parler longtemps et de parler bien.

J'ai pensé au contraire qu'ainsi que nul artisan n'est agrégé à aucune société, ni n'a ses lettres de maîtrise sans faire son chef-d'œuvre, de même et avec encore plus de bienséance, un homme associé à un corps qui ne s'est soutenu et ne peut jamais se soutenir que par l'éloquence, se trouvoit engagé à faire, en y entrant, un elTort en ce genre, qui le fît aux yeux de tous paroître digne du choix dont il venoit de l'honorer. 11 me sembloit encore que puisque l'éloquence profane ne paroissoit plus régner au barreau, d'où elle a été bannie par la nécessité de l'expédition', et qu'elle ne devoit plus être admise dans la chaire, où elle n'a été que trop soufferte -, le seul asile qui pouvoit lui rester étoit l'Académie françoise; et qu'il n'y avoit rien de plus naturel, ni qui put rendre cette Compagnie plus célèbre, que .si au sujet des réceptions de nouveaux académiciens, elle savoit quelquefois attirer la cour et la ville à ses assemblées, par la curiosité d'y entendre des pièces d'éloquence d'une juste étendue, faites

\. Voyez le chapitre de la Chaire, n° 42. 2. Voyez le même chapitre, n"' 2, 4, 6-10.

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(le main de inaiti-cs et dont la piol'ession est (l'exceller dans la science de la |)ai'ole.

Si je n'ai |)as atteint mon bnt, qui t'tolt de pnmoncer un discours (■locfuent, il me paroît du moins ([ue je me suis disculpé de l'avoir l'ait trop long de quelques minutes; car si d'ailleurs Paris, à ([ui on l'avoit promis mauvais, satirique et insenst', s'est plaint r[u"on lui avolt manr^ué de parole; si Marly ', où la curiosité de l'entendre s'étoit répandue, n'a point retenti d'applaudissements que la cour ait donntl'S à la critique qu'on en avoit faite; s'il a su franchir Chantilly, écueil des mauvais ouvrages-; si l'Académie fran(;oise, à qui j'avois appelé comme au juge souverain de ces sortes de pièces, étant assemblée extraordinairement, a adopté celle-ci, l'a fait imprimer par son libraire, l'a mise dans ses archives; si elle n'étoit pas en elîet composée cfiin style affecte, dur et interrompu, ni chargée de louanges fades et outrées, telles qu'on les lit dans \es proïO(/iies d'opéras, et dans tant d'épitres dédicatoirrs"^, il ne faut plus s'étonner qu'elle ait ennuyé Théobalde. Je vois les temps, le public me permettra de le dire, où ce ne sera pas assez de l'approbation rpi'il aura donnée à un ouvrage pour en faire la réputation, et que, pour y

1. « Je no sais si vous avez lu le remerciement de M. de La Bruyère à l'Académie; il a fait ici du bruit. lia été lu à un dîné du roi à Marly. Il y a quelques portraits assez vivement touchés. » [Lettres de Bourdelot à l'abbé Nicaise, du 2.j juillet lG(i3, Ribliothèquc nationale, manuscrits, Fonds français, n" 1*300.)

2. Compliment à ladrcsse de Henri-Jules de Bourbon, auquel La Bruyère avait soumis son discours avant do le prononcer, et qui passait pour être d'un goût sévère.

3. Les louanges hyperboliques des Épîlres dédicatoires étaient un fait trop général pour éveiller l'idée d'aucune satire particulière. Il n'en est pas de même des Prologues d'opéras, qui sont très-probablement une allusion à Fontenelle et à Thomas Corneille.

mettre le dernier sceau, il sera nécessaire que de certaines gens le désapprouvent, qu'ils y aient bâillé.

Car voudroienl-ils, présentement qu'ils ont reconnu que cette harangue a moins mal réussi dans le public qu'ils ne l'avoieni espéré, qu'ils savent que deux libraires ont plaidé ' à qui l'imprimeroit, voudroient-ils désavouer leur goût et le jugement qu'ils en ont porté dans les premiers jours qu'elle fut prononcée? Me permettroient-ils de publier, ou seulement de soupçonner, une tout autre =* raison de l'âpre censure qu'ils en firent, que la persuasion où ils étoient qu'elle le méritoit''? On sait que cet homme, d'un nom et d'un mérite si distingué, avec qui j'eus l'honneur d'être reçu à l'Académie françoise -, prié, sollicité, persécuté de consentir à l'impression de sa harangue, par ceux mêmes qui vouloient supprimer la mienne et en éteindre la mémoire, leur résista toujours avec fermeté. Il leur dit « qu'il ne pouvoit ni ne devoit approuver une distinction si odieuse qu'ils vouloient faire entre lui et moi ; que la préférence qu'ils donnoient à son discours avec cette affectation et cet empressement qu'ils lui marquoient, bien loin de l'obliger, comme ils pouvoient le croire, lui faisoit au contraire une véritable peine; que deux discours également innocents, prononcés dans le même jour, dévoient être imprimés dans le même temps. » Il s'expliqua ensuite obligeamment, en public et en particulier, sur le violent chagrin qu'il ressentoit de ce que les deux auteurs de la

=■ Var. « Une toute autre, » texte des éditions originales. ■■> ^ « La méritait. » (Édition 8"^.)

1. L'instance étoit aux Requêtes de rHotol. {Xote de La Bruyère.) — Les deux libraires étaient Micliallet et Coignard, le premier, libraire de La Bruyère, le second, libraire de TAcadémie.

'i. L'abbé J.-B. Bignon (petit-fils du savant Jérôme Bignon;.

TRÉFACK. 25.]

gazette que j'ai cités avoient ûiit servir les louantes (fii'il leuravoit plu de lui donner à un dessein formé de nicdire de moi, de mon discours et de mes Caracicrcs; et il me (it, sur cette satire injurieuse, des explications et des excuses qu'il ne me de\ oit point. Si donc on \ ouloit inférer de cette conduite des Théobaldes, qu'ils ont cru faussement avoir besoin de comparaisons et d'une harangue folle et décriée pour relever celle de mon collègue, ils doivent répondre, pour se laver de ce soupçon qui les déshonore, qu'ils ne sont ni courtisans, ni dévoués à la faveur, ni intéressés, ni adulateurs; qu'au contraire ils sont sincères, et qu'ils ont dit naïvement ce qu'ils pensoient du plan, du style et des expressions de mon remerciement à l'Académie françoise. Maison ne manquera pas d'insister et de leur dire que le jugement de la cour et de la ville, des grands et du peuple, lui a été favorable. Qu'importe? Ils répliqueront avec confiance que le public a son goût, et qu'ils ont le leur : réponse qui ferme la bouche et (|ui termine tout différend. 11 est vrai quelle m'éloigne de plus en plus de vouloir leur plaire par aucun de mes écrits ; car si j'ai un peu de santé avec quelques années de vie, je n'aurai plus d'autre ambition que celle de rendre, par des soins assidus et par de bons conseils, mes ouvrages tels qu'ils puissent toujours partager les Théobaldes et le public.

DISCOURS

l'ItONONCE DANS

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