‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 105 sur 146 · LE LUNDI QUINZIEME JUIN · texte numérisé non relu

LE LUNDI QUINZIEME JUIN

Messieurs,

Il seroit difficile d'avoir l'honneur de se trouver au milieu de vous, d'avoir devant ses yeux l'Académie françoise, d'avoir lu l'histoire de son établissement, sans penser d'abord à celui à qui elle en est redevables et sans se persuader qu'il n'y a rien de plus naturel, et qui doive moins vous déplaire, que d'entamer ce tissu de louanges qu'exigent le devoir et la coutume, par quelques traits où ce grand cardinal soit reconnoissable, et qui en renouvellent la mémoire.

Ce n'est point un personnage qu'il soit facile de rendre ni d'exprimer par de belles paroles ou par de riches figures, par ces discours moins faits pour relever le mérite de celui que l'on veut peindre, que pour montrer tout le feu et toute la vivacité de l'orateur. Suivez le règne de

1. Le cardinal de Richelieu, qui fonda l'Académie française en lG3ô.

r.jG DISCOURS A MESSIEURS

Louis le Juste : c'est ia vie du cardinal de Uiclielieu, c'est son éloge et celui du prince qui l'a mis en œuvre. Que poiirrois-jc ajouter à des faits encore récents et si mémorables? Ouvrez son Testament politique \ digérez cet ouvrage : c'est la peinture de son esprit; son âme tout entière s'y développe; l'on y découvre le secret de sa conduite et de ses actions ; l'on y trouve la source et la vraisemblance de tant et de si grands événements qui ont paru sous son administration : l'on y voit sans peine qu'un homme qui pense si virilement et si juste a pu agir sûrement et avec succès, et que celui qui a achevé de si grandes choses, ou n'a jamais écrit, ou a dû écrire comme il a fait.

Génie fort et supérieur, il a su tout le fond et tout le mystère du gouvernement ; il a connu le beau et le sublime du ministère ; il a respecté l'étranger, ménagé les couronnes, connu le poids de leur alliance; il a opposé des alliés à des ennemis ; il a veillé aux intérêts du dehors, à ceux du dedans. Il n'a oublié que les siens ; une vie laborieuse et languissante, souvent exposée, a été le prix d'une si haute vertu ; dépositaire des trésors de son maître, comblé de ses bienfaits, ordonnateur, dispensateur de ses finances, on ne sauroit dire qu'il est mort riche.

Le croiroit-on, messieurs ? cette âme sérieuse et austère, formidable aux ennemis de l'État, inexorable aux factieux, plongée dans la négociation, occupée tantôt à affoibhr le parti de l'hérésie, tantôt à déconcerter une ligue, et tantôt à méditer une conquête, a trouvé le loisir d'être savante, a goûté les belles-lettres et ceux qui en

1. Testament politique d"Armaud du Plessis, cardinal do Richelieu, etc. Amsterdam, 1088.

DE L'ACADÉMIH FRxVNÇOISE. 2.:i7

faisolciit profession. Comparez-vous, si vous l'osez, au grand Richelieu, hommes dévoués à la fortune, qui par le succès de vos allaires particulières, vous jugez dignes que l'on vous conlie les affaires publiques; ({ui vous donnez pour des génies heureux et pour de bonnes tètes ; qui dites que vous ne savez rien, que vous n'avez jamais lu, que vous ne lirez point, ou pour marquer l'inutilité des sciences, ou pour paroitre ne devoir rien aux autres, mais puiser tout de votre fonds ^ Apprenez que le cardinal de Richelieu a su, qu'il a lu : je ne dis pas qu'il n'a point eu d'éloignement pour les gens de lettres, mais qu'il les a aimés, caressés, favorisés, qu'il leur a ménagé des privilèges, qu'il leur destinoit des pensions, qu'il les a réunis en une Compagnie célèbre, cju'il en a fait l'Académie francoise. Oui, honnnes riches et ambitieux, contempteurs de la vertu, et de toute association qui ne roule pas sur les établissements et sur l'intérêt, celle-ci est une des pensées de ce grand ministre, né homme d'Etat, dévoué à l'Etat, esprit solide, éminent , capable dans ce qu'il faisoit des motifs les plus relevés et qui tendoient au bien public comme à la gloire de la monarchie ; incapable de concevoir jamais rien qui ne fût digne de lui, du prince qu'il servoit, de la France, à qui il avoit consacré ses méditations et ses veilles.

1. Voyez, dans les Caractères, le cliap. de l'/Ioniuie, n" 07 (t. I, p. 378), où roii a cru voir une allusion à Louvois. Eu supposant que, dans ce chapitre, La Bruyère ait songe à Louvois, il est plus que douteux qu'il fasse ici allusion à ce ministre, mort cinq ans auparavant, et auquel ne s'appliqueraient pas sans injustice ces mots : « hommes dévoués à la fortune, qui, par le succès de vos affaires particulières, vous jugez dignes que l'on vous confie les affaires publiques. » Il y a évidemment ici une allusion plus générale à ce que l'on appelle les gens d'affaires, et c'est avec une évidente sincérité que La Bruyère, dans sa Préface (plus haut, p. 247), proteste contre toute application particulière de ce passage.

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