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258 DISCOURS A MliSSIEURS
Il savoit quelle est la force et l'utilité de l'éloquence, la puissance de la parole qui aide la l'aison et la fait valoir, qui insinue aux hommes la justice et la probité, qui porte dans le cœur du soldat rintrépidité et l'audace, qui calme les émotions populaires, qui excite à leurs devoirs les compagnies entières ou la multitude. Il n'ignoroit pas quels sont les fruits de l'histoire et de la poésie, quelle est la nécessité de la grammaire, la base et le fondement des autres sciences; et que pour conduire ces choses à un degré de perfection qui les rendît avantageuses à la République, il falloit dresser le plan d'une compagnie où la vertu seule fût admise, le mérite placé, l'esprit et le savoir rassemblés par des suffrages. N'allons pas plus loin : voilà, messieurs, vos principes et votre règle, dont je ne suis qu'une exception.
Rappelez en votre mémoire, la comparaison ne vous sera pas injurieuse, rappelez ce grand et premier concile où les Pères qui le composoient étoient remarquables chacun par quelques membres mutilés, ou par les cicatrices qui leur étoient restées des fureurs de la persécution ; ils sembloient tenir de leurs plaies le droit de s'asseoir dans cette assemblée générale de toute l'Église : il n'y avoit aucun de vos illustres prédécesseurs qu'on ne s'empressât de voir, qu'on ne montrât dans les places, qu'on ne désignât par quelque ouvrage fameux qui lui avoit fait un grand nom, et qui lui donnoit rang dans cette Académie naissante qu'ils avoient comme fondée. Tels étoient ces grands artisans de la parole, ces premiers maîtres de l'éloquence françoise ; tels vous êtes, messieurs, qui ne cédez ni en savoir ni en mérite à nul de ceux qui vous ont précédés.
L'un, aussi correct dans sa langue que s'il l'avoit
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apprise par règles et p.ir principes, aussi élégant dans les langues étrangères que si elles lui étoient naturelles, en quelque idiome qu'il compose, semble toujours parler celui de son pays : il a entrepris, il a lini une pénible traduction, que le plus J)el esprii pourroit avouer, et que le pkis pieux personnage devroit désirer d'avoir faite ^
L'autre- fait revivre Virgile parmi nous, transmet dans notre langue les grâces et les richesses de la latine, fait des romans qui ont une lin, eu bannit le prolixe et l'incroyable, pour y substituer le vraisemblable et le naturel.
Un autres plus égal que xMarot et plus poëte que Voiture, a le jeu, le tour, et la naïveté de tous les deux ; il instruit en badinant, persuade aux hommes la vertu par l'organe des bêtes, élève les petits sujets jusqu'au sublime : honniie unique dans son genre d'écrire, toujoui's original, soit qu'il invente, soit qu'il traduise, qui a été au delà de ses modèles, modèle lui-même difficile à imiter.
Celui-ci'' passe Juvénal, atteint Horace, semble créer
1. La plupart des commentateurs ont vu ici une allusion à l'abbé de Choisy, traducteur des Psaumes et de V Imitation de Jésus -Christ. Nous croyons plutôt, avec M. Servois. (ju'il s'agit de l'abbc Régnier des Marais ( 163'2-i713), secrétaire perpétuel de l'Académie, l'un des principaux auteurs du Dictionnaire de l'Académie, traducteur de la Pratique de la, perfection chrétienne du P. Rodriguez (167C), et qui a plus tard publié une Grammaire française et des Poésies françaises, italiennes, espagnoles et latines.
2. Segrais ( 16'2i-l7Ul), qui avait publié une traduction de VÉnéiJe, et devait en donner une des Géorgiques. Ses romans, publiés de 10i<S à 1G59. sont : Athis, Bérénice, Nouvelles françaises ou les Divertissements de la princesse Aurélie, le Tolédan ou Histoire romanesque de don Juan d'Autriche. On lui attribuait quelque part aux romans de M""' de Lafayottc Il est à remarquer que La Bruyère ne parle pas du seul ouvrage pour lequel on se souvienne encore de Segrais, les Églogues, dont Boileau a parlé avec éloge. M. Brédif a donné une Ftude snr la vie et les œuvres de Segrais, 1803.