‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 118 sur 146 · IA1.0(]UE IV · texte numérisé non relu

IA1.0(]UE IV

nous trouvons rtahlics dans l'Kglise pour (-('lùbror cliacun des mystères de la r('lii,Mon, sont hit-net religieusement instituées, autorisées mÎMne par h* Saint-Ksprit, qui gouverne l'JÎiglise depuis l'Ascension de Jésus-Christ?

(i — ■ Je l'ai appris ainsi.

« — Où voit-on, dans les jours qu'on appelle des fêtes solennelles, réciter de certaines leçons, de certains psaumes et de certaines lioiur'lics, dire de certaines messes, faire de certaines cérémonies, s'applitiuer à certaines prières et certaines méditations sur tel et tel mystère?

« — Dans l'Église, mon frère,

(i — ■ Qui l'a ordonné ainsi?

<( — L'Eglise, lui dis-je.

u — Prenez garde, ma sœur, gouvernée par Jésus-Christ, inspirée par le Saint-Esprit. » Et continuant son discours : « Celui donc qui dans ces jours récite un tel psaume, s'applique à une telle messe, médite un tel mystère, ne fait-il pas ce que le Saint-Esprit lui dicte par l'organe de l'Église, quia ses usages, ses lois, sa tradition? et s'il suit le mouvement du Saint-Esprit, s'il se laisse aller à la pratique de toute l'Église, où il a reçu le baptême, et dont il fait partie, hé! ma sœu]', pouvez-vous dire qu'il suit sa propre détermination? qu'il agisse par propriété et par activité? que ce soient là des actions vivantes, des actions d'Adam, des péchés qu'il faille confesser? Q)uand sest-on jamais confessé de pareils péchés? Quelles sortes de pénitences, à votre avis, lui pourroit-on imposer selon l'esprit de cette même Église? des jeûnes? des psaumes? des prières? des méditations sur les mystères? Ses propres péchés pour pénitences, qu'il faudra expier jusqu'à l'infini par pénitences qui sont d'autres péchés : de sorte que cela se perpétuant jusqu'à la fin de sa vie, vous faites mourir mon saint dans l'impénitcnce finale.

« — 11 y a un bon remède à cela, mon frère. (( — Hé! quel peut-il être?

(! — Le sinqjle regard.

« — Le simple ret^ard. ma sœur? Vous me faites souvenir des cliaiiatans qui ifoni jamais manqué d"un remùde à tous maux, et qui ne guérit d'aucun en particulier,

« — Alîl mon frère, repris-je, si vous saviez, si vous pouviez expérimenter une fois ce que c'est qu'une âme fervente, élevée par la contemplation acquise jusqu'à la vue confuse et indistincte de l'essence de Dieu, si vous compreniez le plaisir de cette àme dans les renoncements à sa propre action, dans les plongeraents qu'elle fait dans l'océan de la volonté divine, quelle paix! quel repos, quelles nuits resplendissantes pour cette âme, de ne plus voir en elle qu'un dénùment parfait de toute opération, pour ne plus souffrir que l'action de Dieu! Combien alors la distinction des jours lui paroît frivole et mal entendue ! combien les fêtes les plus solennelles lui sont peu de chose! quelle insipidité elle trouveroit dans le récit des psaumes, quelle inutilité dans les prédications, et pour ceux qui les font, et pour ceux qui les écoutent! quelle froideur même souvent, et quelle indifférence pour une messe de paroisse! quelle sécheresse pour elle de méditer sur la justice de Dieu, ou sur ses miséricordes! Ah! mon frère. Dieu présent partout, Dieu présent en tous lieux.

« — Vous vous emportez, ma sœur, mais je vais m'emporter à mon tour, et ma patience est enfin poussée à bout par tout ce que je viens d'entendre, » Et en élevant sa voix : « Quoi ? pendant que toute l'Église de Jésus-Christ verse des larmes de tendresse sur la naissance d'un enfant qui est Dieu et qui se manifeste aux hommes pour leur salut, dans le temps et de la manière qu'il a été prédit et annoncé; ou pendant qu'elle est transportée d'une joie sainte sur une résurrection qu'elle regarde comme le fondement inébranlable de sa foi, de son espérance et de sa sanctification ; qu'elle s'assemble dans les temples pour y faire retentir au loin les louanges de Dieu, les mêmes louanges qui ont été autrefois dictées à son prophète par le Saint-Esprit: pour y solenniser des messes publiques; pour y ouvrir les tribunaux de la pénitence, où l'on trouve

la rémission de ses péchés; pour y dresser des tables des sacrés mystères, où sont admis tous les fidèles : h* concours du peuple y est universel, le son des cloches, qui s'est fait entendre pendant la nuit, a réveillé la piété d(^s chrétiens, leur a annoncé la grande solennité et les y a invités; tous perdent le sommeil, courent aux églises, y adorent Dieu dans ses mystères : vous seuls, par singularité, ou par un faux sentiment de la sublimité de votre état, dédaignant la maison du Seigneur et ceux qui la fréquentent en ces saints jours, vous présumez que c'est agir par l'esprit de Dieu et par des vues surnaturelles, que de vous renfermer dans un coin de vos maisons, et là sans y penser, ou à un Dieu fait chair, ou à un Dieu ressuscité, de vous borner seulement à ne penser à rien, ou tout au plus à Dieu présent en tous lieux; vous estimez au contraire que ceux qui suivent l'esprit de Dieu et de son Église, en s'unissant aux cérémonies et aux prières de sa liturgie, accommodées à la célébrité du jour, n'agissent que par un principe corrompu, ne font que des actions vivantes, ou (selon votre Père) mortes en eflet pour le salut et pour votre justification? Cela est si ridicule et si absurde, ma sœur, je ne vous le dissimule point, que tout autre que moi, sans y répondre, liausseroit les épaules et s'en moqueroit.

« — Je ne sais, mon frère, lui répliquai-je, si vous m'avez écoutée quand j'ai dit que les voies extraordinaires n'étoient que pour les parfaits.

« — Vous vous moquez, me dit-il ; je sais que vos docteurs en font des leçons aux enfants, aux valets, aux artisans; mais j'empêcherai bien que vous ne gâtiez mes domestiques, et si j'en suis le maître, mon filleul aussi, qu'on m'a dit que vous vouliez, à huit ans au plus, jeter dans la vue confuse et indistincte de Dieu : je crois avec cela que c'est l'âge où il saura mieux s'en tirer qu'en nul autre temps de sa vie.

« — Mon fils, lui dis-je, n'est pas encore assez parfait pour cela. Quoi? lui, connoître Dieu confusément et indistinctement?

« — Je vous entends, ma sœur : quand vous le jugerez assez parfait, ce sera alors qu'il faudra songer à le tirer de la déférence qu'il doit aux usages de l'Église, et à le dégoûter des pratiques chrétiennes. Ainsi la négligence sur ses devoirs sera une induction de la perfection de son état, et il pourroit même par vos soins monter h un tel degré, que votre directeur le dispenseroit pour toujours d'aller à confesse et de communier. »

Le directelr. C'est selon, deviez-vous lui dire: car, ma fdle, si l'on scntoit en sa conscience que l'on fût dans de telles dispositions à l'égard de ces sacrements, qu'on ne pût les désirer, s'y préparer et les recevoir sans propriété et activité, et qu'on fût ainsi exposé à participer aux mystères de Dieu sans motion divine, je tiens, et tous nos docteurs avec moi, qu'il n'y a point de circonstances tirées du jour, du précepte, de la bienséance ou de la nécessité, qui puissent obliger une âme fidèle à commettre un péché en usant de la confession et de la communion, et qu'elle fait mieux de s'en abstenir. Mais vous aurez, madame, le loisir et l'occasion peut-être d'épuiser cette importante matière. Achevons l'entretien avec votre docteur.

L\ PÉNITENTE. Un des messieurs de Sorbonne se fit annoncer, comme il en étoit où je vous ai dit.

Le directeur. Hé bien?

La pénitente. Il ne voulut pas poursuivre en présence de son ami, et, je crois, par des égards pour moi; je le voulois encore moins que lui: car comme il est né éloquent et beau parleur, il rend les choses qu'il dit assez plausibles et capables de faire impression. Je voudrois, mon Père, vous le faire connoître : vous lui répondriez beaucoup mieux que moi, et je vous avouerai qu'avant de nous séparer, je lui proposai, le plus honnêtement que je pus, de vous venir voir et de vous aboucher ensemble quelque part.

Un plaisant mot de ma belle-mère là-dessus : « Vous ne sauriez mieux faire, ma tille, que de les faire trouver

ensemble. Vouloz-vous que ce soit ici? J"aurois le jilaisir de voir mon fils l"al)i)L! vous rendre tous deux clirt'' tiens, vous et votre directeur. »

Lk directkui!. Nous parlerons, madame, de cette entrevue à la première fois.

L.\ pÉNiTEXTK. J"y consens, mon Père; aussi bien je crains que le récit de cette conversation ne nous ait menés trop loin, et qu'il ne vous ait peut-être un peu ennuyé.

Le directeur. Point du tout, madame; mais puisque vous le voulez ainsi, je vous laisse partir, pourvu que vous vous engagiez à ne me rien cacher à lavenir de telles aventures.

Les maximes des quiétistes détournont de la confession et de la pénitence. L'abandon parfait qu'ils enseignent jette dans l'indifférence pour le salut, pour les bonnes œuvres, pour les biens spirituels, pour les vices et les vertus; il fait consentir l'ànie à l'extinction de la charité et de la foi, à aimer l'état de péché, le désespoir et la damnation. Affreuses conséquences de cette indifférence absolue : qu'elle renverse les premiers principes du christianisme; qu'elle est directement opposée à toutes les demandes que l'on fait dans l'oraison dominicale.

Le directeur. Mon Dieu, madame! j'appréhende bien que vous ne vous soyez un peu ennuyée dans ce mauvais poste, et que le froid que vous avez souffert en m"attendant n"ait causé cet abattement et cette pâleur que je vous vois. Où sont donc ces yeux vifs et riants, ces belles couleurs qui relevoient votre teint "? Je ne suis pas au moins édifié de cet air languissant que vous nous apportez : vous étiez si vive et dans une si parfaite santé la dernière fois ! Donnez -moi vos deux mains, que je vous fasse jurer que vous prendrez plus de soin de vous à l'avenir. Que vous est-il donc arrivé, ma chère dame, depuis huit jours quenousne nous sommes pas vus? Est-ce toujours ce mari? est-ce moi? votre belle-mère? ou monsieur son fils, le docteur ? Vous plaindriez-vous de moi ? Car vous êtes triste, et point du tout dans votre naturel. Seroit-ce notre doctrine qui vous inquiéteroit? Est-ce que nos pratiques surpassent vos forces? Cela scroit bien extraordinaire : car pour une âme qui éprouve des peines, des langueurs et des sécheresses dans nos exercices, il y en a mille que Dieu conduit par le repos, par la douceur, et j"oserois dire, par une divine nonchalance. Y a-t-il rien de plus agréable à une jeune femme d'une complexion

DIALOGUE V. ;r2o

diMicate, que de doincuror passive toute sa vio, et d'aNoir mémo scrupule de l'aire pour Dieu et pour le paradis la moindre action qui puisse l'émouvoir le moins du monde , que d(> ne se plus tourmenter ni du passé ni de l'avenir, et pour le présent, prendre le tenq)s comme il vient, sans d'autre parii siu" les actions bonnes ou mauvaises que nous faisons, que de nous en remettre pour l'événement à la volonté divine, maîtresse de nous forcer à tout le bien et à tout le mal (pi'il lui plaît, suivant la diversité de ses voies et la profondeur de ses jugements'^ Imaginez-vous, madame, un système de religion le plus accommodé à la portée des hommes, et qui send)lc fait exprès pour leur aplanir le chemin du ciel, afin qu'ils y pussent entrer doucement et sans violence : seroit-il de bonne foi comparable aux suavités ineffables, aux inactions, à la paix, aux célestes voluptés dont notre doctrine est toute remplie? Ne faudroit-il pas se haïr soi-même, je veux dire son âme, son corps, ses plaisirs, sa joie, pour, counoissant nos principes et toutes leurs suites, refuser d'en profiter et de se sauver comme en se jouant? Je vois ce que c'est, madame : nous sommes à peine sortis de la (piinzaine de Pâques, chargée encor(^ d'un jubilé ; la prière, le jeune, les stations, les sacrements vous uront mise en l'état où vous voilà.

La pénitente. Vous dites vrai, mon Père, en quelque manière, mais qui n'est pas celle dont vous l'entendez.

Le DinECTEUR. Comment, ma chère fdlo? hé ! je vous avoue que je n'y entends plus rien. Auriez-vous trouvé quelque ignorant de confesseur qui vous auroit refusé l'absolution?

La pénitente. Cela ne pouvoit pas être, mon Père.

Le r)mECTEt:R. Pourquoi non, ma lillc? Je vais vous montrer que cela étoit très-possible. 11 ne faut pour cela que s'être adressé à un homme scrupuleux, qui aura pénétré par votre manière de vous confesser que vous n'avez pas fait votre examen de conscience.

L\ PÉNITENTE. Hélas! mon cher Père, j'aurois grand tort de m'en prendre à un confesseur!

Lk DiRPXTKUii. Tant mieux, madame, et ce n'est pas une chose si ordinaire que de bien rencontrer en ce point, et d"avoir sujet de se louer de ces gens-là.

La pémtente. .le ne m'en loue pas aussi, mon Père, et je ne suis pas en cet état-là.

Lk Dip.ECTKL'ii. C'est-à-dire, madame, que vous n'avez pas usé ces Pàques-ci de la confession ?

La l'ÉMTENTE. Non, mon Père.

Le nir.ECTEUR. Je l'ai vu d'abord. Et pour la communion, ma lille, comment cela s"est-il passé ? Ktes-vous contente?

La PÉNITENTE. Point du tout.

Le DIRECTEUR. Crovêz-vous que vous eussiez mieux fait de vous confesser cette année avant que de communier? Mais quoi ? vous pleurez, ce me semble, et vous avez quelque chose sur le cœur que vous ne me dites pas.

La PÉMTENTE. Je n'ai rien, mon Père ; je crois seulement que i'aurois mieux fait d'approcher des sacrements de l'Église dans cette solennité de Pâques, comme j'y ai été élevée dès ma plus tendre jeunesse, comme ont fait mon mari, mon beau-frère et ma belle-mère, qui toute simple qu'elle est, a peut-être pris un meilleur parti que je n'ai fait, et qui fera sans doute son salut plus sûrement que moi. seulement à cause qu'elle suit aveuglément et sans examen toutes les pratiques de l'Église, qu'elle croit comme un enfant tous les articles de foi, et qu'elle ne se rapporte de toutes choses qu'à son curé. Enfin, mon Père, je voudrois qu'il m'eût coûté cette main-là, et avoir fait mes Pâques, et ensuite gagné le jubilé comme les autres.

Le DIRECTEUR. Mais il n'y auroil pas eu en effet grand mal à cela ; d'où vient, madame, que vous n'avez pas fait l'un et l'autre, si votre santé vous le permettoit?

La péniteiNte. Je vous le dirai. Je savois, mon Père, comme les autres, que le pape avoit accordé un jubilé général, qu'il s'ouvriroit dès la semaine sainte : je formai la résolution de le gagner, je m'en ouvris même à vous dès le commencement

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dn carrmo, et vous me dîtes que vous me le permettiez, .le n"ai rien rabattu, comme vous avez vu depuis ce temps-là, de la sublime oraison; j'ai écouté toutes les motions divines; j"ai renoncé de C(i;ur à toute propriété et à toute activité. 11 est vrai que la fête de Pâques vt-nant à s'approcber, j'entrai un matin par ancienne habitude dans une profonde considération de la grandeur du mystère, de l'importance qu'il y avoit pour moi de le bien solenniser. Je songeai quel bien infini c'étoit pour une âme qui communioit dignement, quelle source, quels trésors de grâces étoient renfermés dans les indulgences que l'Kglise vouloit bien octroyer dans ces saints jours, par le pouvoir qu'elle en avoit de Jésus-Christ. Je me préparai donc d'ajouter à l'acte de simple présence de Dieu, des réflexions vives sur sa bonté infinie, sur ses miséricordes inépuisables: je récitai ensuite le psaume Miserere : j'y trouvai du goût, je le récitai une seconde fois; je choisis les jours que je ferois des stations.

Le DinECTEUii. Des stations?

La pénitente. Oui, mon Père, des stations. Je me taxai à une telle somme pour mes aumônes ; je m'efforçai de me souvenir de mes péchés, comptant d'en faire une plus exacte recherche lorsqu'il s'agiroit de les confesser avant que d'approcher des mystères. Enfin mon plan étoit dressé, ma résolution prise, suivant en cela les vues que j'avois eues dès le jour des Cendres, comme je vous l'ai dit. Hélas ! mon Père, ou heureusement, ou malheureusement pour moi, je m'allai souvenir d'avoir lu dans un de nos livres, que les vues qu'on a de faire une chose sont des obstacles à la perfection, et je me dis à moi-même : (( Je serois bien malheureuse, si avec tous mes soins et toute mon application à m'acquitter de mes devoirs, l'abstinence, le jeûne, l'aumône, la prière, joints à l'usage des sacrements, bien loin de m'être utiles en aucune manière, ne servoient au contraire qu'à me faire tomber de plusieurs degrés de la perfection que j'avois atteinte; je suis sans doute entraînée à toutes ces bonnes œuvres, et à ces

apparences de vertu et de dt'votion par une habitude contractée dès mon enfance ; ce ne sont que des suites des impressions qu'on m"a données dès mes premières années ; j'éprouve en moi un trop grand empressement d'aller à confesse et de communier, et parce que je veux cela trop déterminément, je n'en dois rien faire, et par conséquent je ne le dois pas vouloir. » Je me mis ensuite si fortement dans l'esprit que j'étois obligée à résister à cette volonté déterminée de faire mes Pâques et de gagner mon jubilé, que je me sentis dans l'impuissance de m'acquitter de l'un et de l'autre; j'y avois même une résistance horrible, et il me sembloit que quelque chose surtout m'impossibilitoit la confession. Cet extrême éloignement pour les sacrements me convainquit assez néanmoins qu'il n'y avoit point de propriété à mon fait, et que c'étoit peut-être la vraie disposition où je devois en approcher : mais ayant aussi retenu ce que nos livres enseignent, qu'il faut tout faire dans une grande paix, et avec cette douce impulsion qu'on appelle motion divine, je me trouvai dans cette perplexité de m'abstenir d'abord de faire mes dévotions, parce que je le voulois trop déterminément, et bientôt de ne pouvoir les faire faute d'attrait, et par l'extrême opposition que j'y avois.

Lb directeur. En un mot, ma fille, vous ne pûtes aller à confesse ni à la communion, et parce que vous le vouliez, et parce que vous ne le vouliez pas.

L\ PÉMTEXTE. Hélas I mon Père . il n'y a pas autre chose !

Le DiCECTEun. Tant mieux, ma chère fille, et je ne vous dissimule pas qu'à voir vos larmes et le désordre de votre visage, jappréhendois fort qu'il ne vous fût arrivé pis. Ditesmoi, je vous prie, dans cet effort que vous dites que vous avez fait pour vous ressouvenir de vos péchés, et qui est peutêtre la cause du trou])li' qui vous est arrivé, vous êtes-vous trouvée coupable de quelque défaut? Avez-vous reconnu que vous fussiez tombée en quelque égarement?

La pkmtentk. Oui, mon Prrc, et c'est co qui me portoit à r(^coiirir à la confession.

Lk dirkctecr. Klrani^e force de rhal)itude et de la coutume, lors surtout qu'elles ont leurs racines dans notre première éducation! C'étoit précisément, madame, à quoi vous n(^ deviez pas soncjer. \ous ne pouvez vous imaginer de quelh^ importance il est pour une âme qui tend à la perfection, de ne se point inquiéter de ses défauts. Il suflisoit après cet examen de l'état de votre conscience, que vous auriez dû même vous épart^ner, de vous ramasser au dedans, attendre et souffrir la pénitence que Dieu vous auroit voulu imposer lui-même, et rien davantage, sans faire pendant cette semaine de Pâques aucunes prières vocales, sans vous imposer aucune mortification.

Apprenez, ma fille, que les prières qu'on se tue de dire, et les pénitences qu'on s'impose, ne sont point des causes naturelles de la grâce, mais seulement des instruments accommodf's à notre foiblesse, qui amusent et soutiennent notre imagination plutôt qu'elles ne contribuent à la sanclilication de notre âme. L'oraison de simple présence de Dieu est de mille degrés au-dessus du Vcui Creator et du psaume Miserere et de toutes les oraisons les plus communes et les plus consacrées dans l'Église; il y a des moments où elle donne à une âme résignée du dégoût pour l'oraison dominicale; il y a des conjonctures, comme celle, ma fille, où vous venez de vous trouver, où elle tient lieu non-seulement de toutes prières, de toutes mortifications, de toutes bonnes œuvres, mais aussi de sacrements, je dis de la confession et de la communion. Quelle est donc, madame, votre inquiétude, et que cherchiez-vous dans les sacrements et dans le gain du jubilé? De l'indulgence pour les cbàtiments dus à vos péchés? Ignorez-vous qu'il vaut mieux satisfaire à la justice de Dieu, que d'avoir recours à sa miséricorde ? parce que le premier procède du pur amour qu'on a pour Dieu, et que le second, venant au contraire de l'amour que nous avons pour nous, et

tendant à ("'vitcr la croix, ne poul ètro agréable à Dieu, et est indigne de sa miséricorde.

La pénitente. Qu'appelez-vous, mon Père, tendre à éviter la croix par le jubilé et par les indulgences? C'est bien tout le contraire ; car les cbrétiens, en se soumettant aux petites croix, c'est-à-dire à la pénitence et aux mortifications que le jubilé impose, tendent à éviter l'enfer qui seroit dû à leurs pécbés.

Le directeur. Dites-moi, ma fille, monsieur votre mari et monsieur le docteur, son frère, ont-ils fait vœu de passer leur vie ensemble?

La pénitente. Ils s'aiment assez, mon Père, pour ne pas songer sitôt à se séparer.

Le directeur. Vous pourriez donc, madame, dans la suite, être obligée en conscience de les abandonner tous deux ; car je ne vous le cache plus, ma chère fille, un plus long commerce avec ces personnes-là seroit capable de vous pervertir. Quelle est en effet cette appréhension des peines et des châtiments de l'autre vie, dont vous me paroissez toute troublée? Où est au contraire cette totale résignation à la volonté de Dieu, que vous prêchiez vous-même aux autres avec tant de force? Ignorez-vous encore que l'abandon parfait, qui est la clef de tout l'intérieur, n'excepte rien, ne réserve rien, ni mort, ni vie. ni perfection, ni salut, ni paradis, ni enfer? Que craignez-vous, cœur lâche? Vous craignez de vous perdre; hélas! pour ce que vous valez, qu'importe?

La pénitente. Mais, mon Père, comme âme rachetée par le sang de Jésus-Christ, il me semble que je puis dire que je vaux quelque chose, et que je commettrois un péché horrible de ne pas songer à me sauver, et de ne pas espérer mon salut, après que Dieu même a fait des choses si extraordinaires, a daigné passer par des états si humiliants, seulement pour me le procurer. Peut-on avoir de l'indifférence pour la venue de Jésus-Christ sur la terre, pour ses travaux, pour sa mort?

niALOGUK V. 331

Lk DiiiKCTKUii. Oui, ma rill(\ cela n'est jias impossible.

La PKMTKNiK. Vil ! mon Prre, (|iie diles-vous là? Oiioi 1 sachant quelles ont été les vues de Dieu sur moi par la mission de son Fils, je ne ferai pas tout ce qui est en moi pendant tout le cours d(> ma vie, pour y corrcspondi'e et pour achever par mes actions l'ouvrage de ma rédemption?

Lk directeur. Non, ma fdle, et cela mérite explication en un certain sens.

Lv PÉNm:NTE. Je ne m'exciterai pas à augmenter ma foi de jour en jour, à m'emhraser d'une plus grande charité pour Dieu, à fortifier et renouveler mon espérance?

Le directeur, l'oint du tout, madame.

L.\ pÉNrfENTE. Je ne m'étudierai pas dans toute ma conduite à discerner la volonté de Dieu, afin de l'accomplir le plus exactement qu'il me sera possible?

Le directeur. Vous n'y êtes point encore.

La pénitente. Je ne vivrai pas dans la crainte de Dieu et dans le tremblement, incertaine comme je suis si j'ai la grâce de Dieu ou si je ne l'ai pas?

Le directeur. Encore moins.

L.\ PÉNiTKNTE. Mon Ijcau-frèrc , en effet, m'auroit-il trompée? Je ne puis me le persuader.

Le directeur. Rien n'est plus certain, ma chère fille, que qui sait bien s'abandonner, sera bientôt parfait sans toutes ces attentions. Voilà tout le secret : il faut se perdre et s'abhiier entièrement dans la volonté de Dieu, sans se soucier le moins du monde de savoir quelle est actuellement cette volonté. Il ne faut point s'embarrasser non plus si l'on a en soi la grâce de Jésus-Clirist, ou si elle nous maïupie : qu'importe? et que (luelqu'un la possède en un degré plus éminent que nous? Il faut aller jusqu'à être ravi qu'il donne aux autres toutes ses grâces, que nous en soyons entièrement dépouillés, et que nous ne fassions que de l'horreur. Nous parlez, ma fille, de foi, d'espérance et de charité : vous êtes à cent lieues de ce qu'il faut être; vous parlez de vertus et de bonnes œuvres :

332 DIALOGUES SUK LE OUIËTISME.

loiit (le mriiio. L'indinÏTcnci' an plus ou an moins de toutes CCS choses, voilà en quoi consiste la perfection.

La pénitente. Quoi! mon Père, la perfection pourroit consister à n'aimer Dieu que médiocrement, et à ne presque plus espérer en lui ?

Le directeur. Je ne dis pas cela, mais à ne se plus inquiéter de laimer peu ou beaucoup, comme d"espérer en lui ou fermement ou foiblcmcnt. Voilà ce que je dis.

La pé.mtente. Mais, iiii^ii l'rre, si je ne sentois plus de charité, ni aucun amour pour Dicn 1

Lk DutECTEUR. 11 faudi'oit. ma fille, s'y résoudre et prendre patience.

La pénitente. Si je n'cspérois plus en lui, et que je tombasse dans le désespoir! Cela est liorrihle, ce que je vous dis.

Le directeur. Il faudroit, madame, non-seulement supporter cet état horrible, mais laimer.

La pénitente. L'aimer? Aimer le désespoir?

Le directeur. L'aimer, ma chère enfant, si du moins vous vouliez être une parfaite aban(l(Minée.

La pénitente. Mais, mon Père, je pourrois donc par la même raison consentir à l'extinction entière de ma foi?

Le directeur. \'ous y êtes, ma fille, et vous commencez à voir les conséquences dans leurs principes.

La pénitente. Je les vois si bien, que je conclus qu'on peut se résigner à la perte de toute la perfection et de toute la sainteté où l'on peut parvenir en cette vie.

Le directeur. Comment l'entendez-vous?

La pénitente. Ne m'avez-vous pas parlé ainsi de l'état sublime où une âme se trouve élevée par l'oraison du simple regard ?

Le directeur. Oh! sans doute.

La pénitente. Ne l'appelez-vous pas oraison de foi, nudité de foi, un acte de foi pure?

Le directeur. Jamais autrement, ma fille.

La pénitente. N'est-ce pas, mon Père, dans ce premier et

seul acti', que Ton ne réitère plus, et dont les autres actes qui pourroient écliai)per à Tàme ne sont que la conlinualion, ([ue consiste lepaiiaii ahaiidonnenient et Tentière résignation à la volonté de Dieu?

Le DHiECTEun. Cela est ainsi.

La pénitente. (Concluez donc vous-même que c'est une conséquence de ce premier acte d'un parfait abandonnemcnt, (jui n'est autre chose qu(^ l'oraison de foi pure et de nudité de foi, que lame peut non-seulement consentir à l'extinction de sa charité et de son espérance, mais même de sa propre foi, et qu'il arrive en elle que c'est par la foi du simple regard, je veux dire, que c'est à force de foi qu'elle est même contente de n'en avoir plus, qu'elle est indifférente à en avoir ou à n'en avoir pas.

Le DHŒcrEun. lié bien! ma lille, quelle merveille y a-t-il à cela?

L.\ PÉNITENTE. La merveille, mon Père, est que par nos propres principes, cette sublimité de notre état, sans laquelle nous sommes réduits à rien, nous la perdons gaiement et avec la dernière indifférence, et qu'à force d'abandonnement, nous pourrions déchoir aux complaisances de rabandonnement même, et tomber dans le vice opposé : ce qui me paroit obscur cl impliqué, je vous l'avoue.

Le directel'h. Est-ce là, madame, tout ce que monsieur le docteur vous a appris sur ce sujet? Je vais le mener plus loin, et s'il étoit ici, je lui ferois bien voir du pays.

La pénitente. Je vous l'amènerai, mon Père, je vous l'ai promis.

Le directeur. Oui lui diroil, madame, qu'il faut que l'âme qui tend à la plus haute perfection se résolve de perdre absolument toute volonté propre ; qu'elle renonce à tout<\s inclinations particulières, quelque bonnes qu'elles soient, sitôt qu'elle les sent naître, pour se mettre dans l'indifférence; qu'elle ne doit pas affecter la pratique d'aucune vertu choisie entre plusieurs; qu'elle doit être indifférente à toutes vertus, flotter

entre la vertu et le vice, et attendre le bon ])laisir de Dieu, à qui seul il aj)partienl d'en ordonner: (iu"cIU' doit porter cette indiflorcncc jusqucs aux clioses qui concernent son âme, aux biens spirituels, à sa prédestination, à son éternité; qu'elle ne doit point demander à Dieu d'être délivrée des tentations, d'éviter le mal et de persévérer dans le bien; qu'elle doit être francbe de tout remords d'avoir péché, sans être le moins du monde alarmée de ses chutes, ni inquiète des scandales qu'elle a pu donner, parce qu'elle a oublié le passé, qu'elle remet l'avenir à la Providence, contente de l'état bon ou mauvais où elle se trouve actuellement, et à chaque moment de sa vie, par la volonté infaillible de Dieu, à laquelle elle est parfaitement résignée... 0 mystère ineffable de cette résignation totale aux décrets divins et irrévocables, serez-vous toujours si peu connu des hommes! ?ve concevront-ils jamais que le rien est disposé à tout ce que Dieu voudra; que qui ne désire rien ne fait élection de rien, ne refuse rien ; que le rien est rien, encore rien et toujours rien! Voilà l'état de l'âme dans le parfait anéantissement où elle est entrée depuis qu'elle a abandonné à Dieu son libre arbitre; elle ne doit plus, elle ne peut plus rien penser, rien vouloir et rien faire; elle laisse tout faire à Dieu. Plus de retour sur elle-même, plus d'attention à la récompense ou à la punition. C'est à elle une grâce singulière de ne plus penser à ses défauts. Elle agit alors sans connoissancc, elle oublie Dieu et soi-même... Que diroit à tout cela monsieur le docteur?

La pénitente. Hélas! mon Père, je ne sais pas précisément ce qu'il pourroit dire; mais je suis assurée que s'il étoitenma place, il seroit bien moins embarrassé que je ne le suis; car après vous avoir entendus parler tous deux, je conclurois presque qu'il faut qu'il y ait deux religions chrétiennes, que Jésus-Christ ait laissées aux hommes avant que de quitter la terre; que mon frère le docteur enseigne l'une, et vous l'autre. Vous me permettrez pourtant de vous dire que la doctrine de mon beau-frère me paroît avoir un très-grand rapport avec

DIALOGUE V. 3:Jo

celle des prédicateurs que j'ai entendus depuis que je suis au monde, et avec celle aussi que j'ai lue dans tous les livres qui ont passé par mes mains.

Le DiuECTEun. Cela peut être, madame; mais cela ne prouve rien.

L\ PÉMTE.NTE. Conuncnt? mon Père, une telle différence de créance et de sentiments sur des choses de religion, ne prouve-t-elle pas du moins que l'un des deux, se trompe? Et que si, comme je le veux croire, vous ne vous trompez pas, il faut que mon frère le docteur et toute la Sorbonne dont il suit la doctrine, et la plupart des catholiques qui n'en ont pas d'autre, à ce que j'apprends, soient dans un prodigieux égarement ?

Le DiRECTEun. Ah! ma fille, cela fait trembler en effet; et comme vous dites fort bien, si c'est une erreur de croire qu'il ne faut pas renoncer absolument à toutes sortes d'inclinations bonnes ou mauvaises, et n'avoir pas, par exemple, plus de disposition à l'adultère qu'à la chasteté conjugale, ni à la chasteté qu'à l'adultère, mais se tenir dans l'indifférence entre tous vices et toutes vertus, que deviennent ces âmes'?

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