‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 120 sur 146 · De Spiritu Sancto, Uhcv III, cap. xi · texte numérisé non relu

De Spiritu Sancto, Uhcv III, cap. xi

DIALOGUK V. 339

Nous honorons les martyrs et leurs reliques, comme le romarciue saint Jérôme, mais c"esl afin d'honorer le Dieu dont ils sont l(>s martyrs. 11 en est de la prière comme du culte : celh' ijuc nous adressons à la Vierge et aux saints est bien ditïércnto do celle que nous adressons à Dieu ; nous prions Dieu comme la source et l'auteur des grâces et des biens que nous demandons, au lieu (jue nous n'invoquons la Vierge et les saints que comme des intercesseurs, qui prient Dieu comme nous et pour nous, mais dont les prières sont d'autant plus eflicaces auprès de Dieu, qu'ils sont dans un état de perfection, de sainteté et d'union avec lui, dont ils ne peuvent déchoir. Voilà, dit mon frère, ce que nous enseignons; c'est la doctrine de l'Eglise, dont la clarté et les vives lumières sont capables de dissiper tous les nuages dont vos faux ministres l'ont voulu obscurcir. » Le nouveau converti, homme d'esprit, de bon sens et de bonne foi. n'eut pas de peine à se rendre à une instruction si solide : il reconnut aussitôt l'artifice dont on s'étoit servi tant de fois pour lui donner de l'horreur de la doctrine de l'Église, et détesta la mauvaise foi de ceux qui l'avoient trompe jusqu'alors.

Le directeur. C'en est assez sur cette matière : elle n'est pas du nombre de celles dont je veux vous entretenir en particulier ; c'est un différend à démêler entre monsieur le docteur et moi. Revenons à notre sujet. Vous me demanderez peutêtre s'il ne vous sera pas permis d'entrer dans certaines pratiques de pénitence, et de vous imposer des mortifications? Non, ma fille : elles nuisent au corps et ne profitent point à l'âme ; je vous l'ai déjà enseigné, demeurez en repos sur cet article. A l'égard des saints mouvements et des bonnes inclinations, je vous les défends : ne vous les procurez point; s'ils viennent sans qu'il y ait de votre faute, ne les cultivez point, ne les rejetez pas aussi, courez à l'asile de l'indifférence. Pour le choix d'une vertu particulière, je ne puis pas tolérer une affectation comme celle-là : c'est la ruine de toute spiritualité.

La pénitente. Quoi! mon Pure, je ne pourrois pas aimer riuimililé?

Le DiRECTELn. Non, vraiment, ma chère fille.

La PÉNITENTE. La patience, la douceur, le pardon des injures?

Le DinECTELR. Rien de tout cela, je vous prie ; mais bien l'indifférence à toutes ces vertus et aux vices contraires.

L\ PÉNITENTE, 11 s'ensuivroit donc, mon Père, de ce que vous dites, qu'aimer à être humble et à pardonner les injures seroit un péché"?

Le directeur. Un péché? non; mais une imperfection, chose à la vérité dont les confesseurs et les casuistes ne conviendront pas : aussi faut-il avouer que la vie intérieure n'a rien de commun avec les confessions et les confesseurs, ni même avec les cas de conscience : ce sont choses toutes séparées. Ils vous exhorteront par exemple d'entrer dans le goût des choses spirituelles, ou ])ien ils approuveront que vous ayez un goût sensible dans l'oraison, qui est, à le bien prendre, une chose purement humaine, que dis-je? abominable. D'autres fois ils ne vous parleront que de la paix d'une bonne conscience et de la tranquillité qu'apporte avec soi la pratique de la loi de Dieu et des bonnes œuvres : écueils dangereux où, cinglant à pleines voiles, comme il vousparoît, dans les routes salutaires de la haute perfection, on vient se briser et se perdre.

Le moyen sûr, ma chère fille, de les éviter, c'est d'entrer dans le port de la parfaite résignation à la volonté divine. Alors, ma fille, alors, vertus ou vices, piété ou sacrilèges, grâces de Dieu ou réprobation, espérance ou désespoir de son salut, tout est indifférent à une parfaite abandonnée. Une seule chose lui convient, que les décrets immuables de Dieu soient accomplis en elle. Mais, tandis que je vous parle, madame, il me paroît que quelque chose vous passe par I esprit : parlez hardiment et avec confiance, car il s'agit de votre salut.

DIALOCiUh" V. 341

La pénitentk. Jl s"<'igiroit (h^ pou de chose, inoa l'ère, puisque vous voulez que j'y sois inditïé rente. Mais connue vous me permettez que sur les voies de mon salut, auquel je ne puis m empêcher de prendre encore beaucoup d'intérêt, je vous expose mes doutes et mes scrupules, je vous avouerai que je faisois en moi-même une oraison dominicale à notre manière, je veux dire en l'ajustant à nos principes et à notre doctrine.

Le DiRECTEun, Dites, ma fdle : le projet en est louable. La pénitente. Écoutez ma composition.

Le directeur. J'écoule.

La pénitente. Dieu qui n'êtes pas plus au ciel que sur la terre et dans les enfers, qui êtes présent partout, je ne veux ni ne désire que votre nom soit sanctifié : vous savez ce qui nous convient; si vous voulez qu'il le soit, il le sera, sans que je le veuille et le désire. Que votre royaume arrive ou n'arrive pas, cela m'est indifférent. Je ne vous demande pas aussi que votre volonté soit faite en la terre comme au ciel ; elle le sera malgré que j'en aie; c'est à moi à m'y résigner. Donnez-nous a tous notre pain de tous les jours, qui est votre grâce, ou ne nous la donnez pas : je ne souhaite de l'avoir ni d'en être privée. De même, si vous me pardonnez mes crimes, comme je pardonne à ceux qui m'ont offensé, tant mieux; si vous m'en punissez, au contraire, par la damnation, tant mieux encore, puisque c'est votre bon plaisir. Enfin, mon Dieu, je suis trop abandonnée à votre volonté pour vous prier de me délivrer des tentations et du péché.

Le directeur. Je vous assure, madame, que cela n'est pas mal : le Pater- iioster ainsi réformé édifieroit sans doute toutes les âmes du parfait abandon, et j'ai envie de l'envoyer à nos nouvelles Églises pour être inséré dans la formule du simple regard. Qu'en dites-vous?

La pénitente. En attendant, mon Père, que je sois aussi contente de mon oraison que je voudrois l'être, je suis bien aise que vous ne la désapprouviez pas, et encore plus d'avoir

eu le loisir de vous la réciter avant ([ue je vous souhaite le bonsoir; car la nuit s'approche, et m'oblige à me séparer de vous.

Le directeuiî. J'y consens, ma clièrc dame; mais il ne faut plus être si longtemps sans nous voir. Vous avez besoin d'être soutenue : la moindre chose vous feroit faire une grande chute. Vous devez regarder la maison de votre mari comme un piège qui vous est tendu, et dont vous ne sauriez trop vous défier. Je vous ai déjà exhortée à la quitter; il faut faire cela sagement, et abandonner votre mari avec une prudence chrétienne. Madame, Dieu aura soin de vous, sans que vous vous en mêliez.

Les quiétistcs abandonnent l'Évangile, ri'^glisc et la tradition, pour suivre ce qu'ils appellent faussement volonté de Dieu. Béatitude et purgatoire des quiétistes en cette vie. État d'union essentielle selon eux, dans lequel l'âme, pour demeurer en Dieu, n'a plus besoin de Jcsus-Clirist médiateur.

L\ PÉNITENTE. Voilà, mon Père, cet excellent ami, dont je vous ai entretenu plusieurs fois : c'est mon beau-frère, de qui je vous ai promis la connoissance, l'homme du monde après vous à qui j'ai plus d'obligation. J'espère recevoir de vous deux de pareils remerciements, de vous avoir fait connoître l'un à l'autre, et par là mis en état de vous estimer réciproquement, comme vous le devez.

Le DOCTEUii. Je souhaite, mon Révérend Père, que cette entrevue soit utile à celle qui a bien voulu la ménager. Que ma sœur apprenne de vous ou de moi, ou de tous deux ensemble, si cela se peut, les choses les plus essentielles à son salut. Nous lui devons tous deux la vérité, et moi plus particulièrement, et par l'alliance que j'ai avec elle, et par la reconnoissance sur l'honneur qu'elle me procure aujourd'hui, en me présentant à un homme de votre mérite.

Le directeur. Votre réputation, monsieur, est venue jus- (}u'à moi, et par madame votre ])elle-sœm", et par d'autres endroits. Votre présence promet encore des choses au delà de votre réputation : il me semble qu'avec un peu de bonne foi de part et d'autre, on peut aller loin dans l'éclaircissement de la vérité, si on la préfère du moins aux sentiments communs et aux pratiques reçues, qui n'ont pour l'ordinaire d'autre avantage sur elle que le temps et le grand nombre.

Lt: DOCTF.LR. Oue voiili'z-\ous dire, mon Père? qu'on matière de religion, ce n"est pas assez qu'une chose, par exemple un dogme ou une maxime, pour être vraie, ait été crue de tout temps, môme dès rétablissement de la religion; qu'elle ait été crue de tous ceux qui jusqu'à présent ont professé la religion ?

Le directelt.. Non vraiment, ce n'est pas assez.

Le docteur. Je l'ai jugé ainsi, et qu'il falloit encore pour être vraie, qu'elle fût vraie en soi.

Le directeur. Vous y êtes, et il y a du plaisir à parler à des gens comme vous.

Le docteur. Je vous suis obligé, mais il faudroit pourtant que vous eussiez la bonté de me dire à quelle autre marque du moins vous connoissez qu'une maxime de religion est vraie. Par exemple, ce que l'Église jusqu'à ce jour a appelé la joie du Saint-Esprit, la paix d'une bonne conscience, est, selon vous, quelque chose d'humain, et d'abominable devant Dieu : par où êtes-vous persuadé que cette doctrine est véritable ? et dans cotte persuasion, évitez -vous cette union céleste? vous refusez-vous à cette tranquillité do l'âme, suite si naturelle de la pratique de la vertu?

Le directeur. Je le sens mieux, monsieur, que je ne le puis dire; ce n'est pas par entêtement, comme on pourroit se l'imaginer, que cela arrive, mais par impuissance do se mêler de soi, parce que l'on est dans un état où l'on ne se connoît plus, où l'on ne se sent plus. Vous demanderez à une âme : « Oui vous porte à faire ou à éviter telle chose ? c'est donc que Dieu vous l'a dit? qui vous a fait connoître ou entendre ce qu'il vouloir? — Je n'entends rion, je ne pense à rien connoître; tout est Dieu et volonté de Dieu. »

Le docteur. Vous savez donc, mon Père, ce que c'est du moins que la volonté de Dieu?

Le directeur. Point du tout, monsieur : aussi ne suis-je pas capable d'entendre nulle raison, ni d'en rendre aucune de ma conduite.

Lk docteur. Que voiis soutenez pourtant excellente lorsque vous fuyez la pai\ <le la bonne conscience, comme une chose abominable aux yeux de Dieu.

Lk directeur. Cela est vrai : j'agis en cela intaillil)lement, et je ne puis en douter, depuis que je n"ai pas d'autre principe que le principe infaillible.

Le docteur. 0"i *'!^t 1'' volonté de Dieu ?...

Le directeur. Cria s'entend.

Le docteur. Que vous ne connoissez néanmoins en aucune manière?

Le directeur. Je vous l'ai dit : je ne sais ce que c"est que volonté de Dieu.

Le docteur. C'est trop le répéter, je l'ai bien retenu. Mais, mon Père, si les prélats de l'Église et les docteurs de la religion osoicnt vous apprendre cette volonté de Dieu que vous ignorez, vous enseigner la vérité, et vous détromper du mensonge?

Le directeur. Vous n'y êtes pas, monsieur : toutes les créaturcs me condainncroient, que ce me seroit moins qu'un moucheron.

Le docteur. Je vous entends, vous ne connoissez sur le fait de la religion nulle autorité sur la terre. Mais êtes-vous tous de ce sentiment? J'ai de la peine à le croire.

Le directeur. Tous sans exception : vous pouvez vous fier à moi.

Le docteur. C'est-à-dire, mon Père, que vous faites tous dans l'Église un schisme secret et intérieur, avec le moins de scandale qu'il vous est possible. Comprenez-vous, ma sœur, la doctrine du Père? Peut-être qu'il ne s'étoit pas encore ouvert à vous jusque-là.

Mais, mon Révérend Père, le moyen de raisonner avec un homme qui n'a pour règle dans ses sentiments et dans sa conduite que le principe infaillible de la volonté de Dieu, dont il n'a nulle connoissance, et qu'il ne veut apprendre de personne? Vous en rapporteriez-vous aux décisions de la Sor-

l)onnc, dont je poiirruis peut-être vous rendre compte sur quelque article que ce put être ?

Le directeur. Demandez à madame votre belle-sœur.

Le docteur. Hé bien! madame, vous me dites que non, je le vois bi(Mi. Eu croiriez-vous, mon Père, la doctrine des Pères, celle des conciles, celle des apôtres?

Le directeur. Volonté de Dieu, mon cher monsieur. Dieu même, principe infaillible, règle infaillible : voilà où je m"en tiens.

Le docteur. Mais, mon Père, vous en croyez donc la parole de Dieu, l'Évangile de Jésus-Christ?

Le directeur. L'Évangile, monsieur, n"est pas Dieu : c'est seulement ce qu"il a dit.

Le docteur. En efl"et, mon Père, pour connoître la volonté de Dieu, que vous ignorez, dites-vous, quoiqu'elle soit votre règle infaillible, c'est peu de lire le livre de la parole de Dieu, oi!i il nous révèle ses mystères, nous donne sa loi et ses commandements, oi^i il nous prescrit expressément tout ce que nous devons croire et tout ce que nous devons faire. Ce n'est donc pas, mon Père, dans l'Évangile que vous avez trouvé le plan de cette nouvelle doctrine , qui met aujourd'hui tant de différence entre vous et moi? Comment, mon Père, entre autres rapports dont vous conviendrez, n'avons-nous pas cela de commun ensemble, que par le chemin des peines et par la voie des souffrances nous tâchons d'arriver à Dieu, dont la connoissance doit être notre souveraine félicité ?

Mon Père, parlons clairement, je vous prie, et sans équivoque : pour approuver ou pour réfuter votre doctrine, il est nécessaire de la bien entendre. Voulez-vous que je vous parle franchement? Si l'on me demandoit ce que c'est que le quiétisme, je répondrois : « C'est une imitation telle quelle du christianisme : c'est un enchérissement, un mauvais raflinement sur la religion de Jésus-Christ, n Quand il ne scroit pas Dieu, ce qu'on ne peut penser sans blasphème, et que sa loi ne seroit pas divine, il est le premier en date, sa religion est

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en possession de tous les cœurs cl de tous les esprits, elle est celle de l'Étal.

Les esprits oulrt'^s, subtils, ambitieux, viennent trop tard pour se faire valoir et s'attirer de la suite par une doctrine entièrement opposée à la chrétienne. Ils ont été obligés de retenir ses mystères, une partie de sa créance, ses termes et son style, les mêmes apparences dans la morale et dans la pratique. 11 faut vous tàter et vous examiner de bien près pour vous conuoître. Par exemple, vous ne niez pas le purgatoire?

Le Dir.ECTEL'R. Non.

Le doctelr. i\i la nécessité de la pénitence en cette vie ou en l'autre pour faire son salut et posséder la gloire de Dieu ?

Le directelr. Nous ne prêchons autre chose.

Le docteur. Nous de même. Écoutez cependant. Nous plaçons, mon Père, le purgatoire et l'autre vie dans l'autre vie. \'ous autres, vous placez le purgatoire et l'autre vie dans la vie présente. Dites-moi, mon Père : par l'oraison éminente et le fidèle abandon, n'ac({uérez-vous pas l'impcccabilité, l'inamissibilité de la grâce?

Le directeur. Cela est vrai.

Le docteur, ^'e vous trouvez-vous pas dans la même innocence qu'Eve avoit en sortant des mains de Dieu avant de s'être laissé séduire?

Le directeur. Ce sont nos propres termes.

Le docteur. Ce qui seroit péché dans les autres ne l'est plus pour vous?

Le directeur. \ous avez vu cela dans nos livres.

Le docteur. Vous voyez que je ne vous impose pas. Car c'est au Cantique des cantiques que vous égalez cet état sublime à la gloire des bienheureux, avec cette seule différence que le quiétiste possède sans voir, et que les saints voient ce qu'ils possèdent: et vous ajoutez que la vue de Dieu n'est pas l'essentielle béatitude.

Lk diuectelu. Tout cela est vrai.

Le docteur. Vous êtes, mon Père, de si bonne foi que nous aurons un extrême plaisir, ma sœur et moi, d'entendre de votre bouche le purgatoire du quiétisme, et de vous en croire sur votre parole.

Le directeur. Nous sommes persuadés , monsieur, qu'une dévotion sensible et une vie animale est la même chose; qu'une âme au contraire ne se purifie entièrement que par les sécheresses, que par l'abandonnement de Dieu, par les tentations, par les ténèbres, par les angoisses mortelles, par les chagrins, par les afflictions, par les transes de la mort, par une privation de toute consolation, par de cruelles douleurs, par un martyre continuel, enfin par une agonie qui se renouvelle incessamment.

Le docteur. Mon Père, vous en oubliez la moitié; car je vois bien qu'il ne s'agit que de trouver des termes, et surtout qui soient équivalents. Dites encore, mon cher Père, que l'âme se purifie par des doutes, par des scrupules, par des craintes et des défiances, par des rongemenis d'entrailles, par des sécheresses passives, par des contradictions, par une répugnance continuelle au bien, par des abandonnements intérieurs, par des désolations horribles, par des suggestions importunes, par des resserrements amers et perpétuels; par être en proie à la colère, à l'impatience, à la rage, aux blasphèmes, au désespoir, aux appétits désordonnés; par être dénuée de toutes les vertus, exposée à tous les crimes et à des tourments égaux aux peines infernales. N'ai-je rien oublié de tous les sentiments qui sont couchés dans vos livres comme sur une longue liste? Dites-le-moi franchement, car il est difficile que la mémoire rappelle tout d'un coup un si grand nombre de termes, qui signifient presque la même chose, et qui ont peut-être coijté un jour entier à son auteur pour les chercher dans le creux de son imagination et les mettre ensuite dans un cadre qui puisse contribuer à la beauté et à l'énergie du style.

Le DiRECTKCii. Vous badinez, mon cher monsieur, de ce qui nous tire à lous les larmes des yeux.

Le docteur. En vérité, mon Pèr(\ je ne ei'ois point qu"il y ait au monde des gens si maliieureux que vous le dites: il seroit, sans mentir, curieux d'en voir, et j'aime mieux présumer un peu de la bonté infinie de Dieu que de penser, sans un meilleur fondement, qu'il mette les âmes à une si terrijjle épreuve. Cbez nous, on y va plus rondement, et on parle avec moins d'exagt'ration.

u Nul ne possédera Dieu tant qu'il sera vivant* : » c'est le langage de l'Écriture et le nôtre. Pour le posséder dans la vie future, il faut vivre dans celle-ci d'une vie très-pénitente et imitée de Jésus-Clirist ; et à cette vie crucifiée nous ne laissons pas d'accorder les consolations du Saint-Esprit, encore selon l'Écriture, qm nous invite de goûter et d'expérimenter combien le Seigneur est doux-; qui nous exborte à nous réjouir au Seigneur ou avec le Seigneur'; qui nous proteste que son joug est doux, qu'il est léger*. Enfin, monsieur, s'il manque encore ([uelque cbose à expier par cette vie pénitente et crucifiée, nous croyons un lieu destiné à cette dernière expiation, et dans lequel l'àme achève de se rendre digne de la vue de Dieu. Voilà, mon Père, notre purgatoire et notre paradis, et sur ce modèle il est bien clair que vous avez formé votre système. Cétoit une riche invention de placer dans ce monde un purgatoire oîi tous les péchés fussent expiés, et qui fût suivi d'une béatitude parfaite : vous le trouvez dans votre martyre spirituel. Cétoit un merveilleux attrait que la possession de Dieu dès cette vie, donnée pour récompense aux âmes qui ont langui dans le prétendu martyre : vous l'avez dans l'union essentielle. Arriver à un état

1. Voir la V épitre de saint Paul aux Corinthiens, cli. xv, v. 50.

2. Psaume xxxiii, verset 9; V épitre de saint Pierre, cli. ii, v. 3.

3. Épllre de saint Paul aux Philippiens, chapitre lu, ver.5et 1 ; et chapitre IV, verset i.

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