‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 129 sur 146 · LA BRUYÈRE A MÉNAGE · texte numérisé non relu

LA BRUYÈRE A MÉNAGE

Ilspl AùoASTy la;, ~eo\ Aa7az;, —sol AoyoTroiia;. Ces trois chapitres des ^V/zv/r/r/T-sde Théophrasteparoissent d'abord rentrer les uns dans les autres, et ne laissent pas au fond d'être très-différents. J'ai traduit le premier titre : du Diseur de rien ; le second , du Cirand parleur ou du Babil; et le troisième, du Débit des nouvelles. Il est vrai, monsieur, que dans la traduction que j'ai faite du second de ces trois chapitres, intitulé : du Babil, je n'ai fait aucune mention des Dionysiaques parce qu'il n'en est pas dit un seul mot dans le texte; j'en parle dans c^lnl du Diseur de rien, en grec -rrapl \\.^rj\tc!yic/.;, où ma traduction, si vous prenez la peine de la lire, doit vous paroître conforme à l'original ; car (■tant certain que les grandes Bacchanales ou les Dionysiaques se célébroient au commencement du printemps, qui est le temps propre pour se mettre en mer, il me semble que j'ai pu traduire : // dit quau printe77îps, oii commencent les Bacchanales, la nier devient navigable, d'autant plus que ces mots : -:-},v ^]y.\y.--y:) iv. Aiov'jGiojv 7w>>côiy.ov elvai, peuvent fort bien signifier que la mer s'ouvroit, non pas immédiatement après que les Dionysiaques étoient passées, mais après qu'elles étoient commenci-es, et je crois lire ce môme sens dans le commen-

1. Lettre qu'on assure avoir été trouvée parmi les papiers de Ménage, et dont l'original appai'tiont à M. le comte d"HunoIstein; publiée pour la première fois par M. Destailleur, au tome \" de son édition.

taire de Casaubon et dans quelques autres scoliastes : de sorte, monsieur, que je crois vous faire ici un long verbiage ou tomber moi-même dans le babil, et que vous vous êtes déj<à aperçu que le chapitre où vous avez lu pour titre : du Babil ou du Grand parleur, et que vous avez pris pour celui ttsgI 'Ar^o"X£G/{a;, a fait toute la mrprise.

Pour ce qui regarde Socrate*, je n'ai trouvé nulle part qu'on ait dit de lui en propres termes que c'étoit un fou tout plein d'esprit : façon de parler à mon avis impertinente, et pourtant en usage, que j'ai essayé de décréditer en la faisant servir pour Socrate, comme l'on s'en sert aujourd'hui pour diffamer les personnes les plus sages, mais qui, s'élevant au-dessus d'une morale basse et servile, qui règne depuis si longtemps, se distinguent dans leurs ouvrages par la hardiesse et la vivacité de leurs traits et par la beauté de leur imagination. Ainsi Soci-ate ici n'est pas Socrate : c'est un nom qui en cache un autre. Il est vrai néanmoins qu'ayant lu l'endroit de Diogène que vous citez-, et l'ayant entendu de la manière que vous dites vous-même que vous l'avez expliqué d'abord, et ayant encore dans la Vie de Socrate du même Diogène Laërce, observé ces mots : no7Jax.'.; ctè [iLaio-eçov év xaTç X^r^xiczai ^io<A£YO[Ji.evov y.ovà'j7.rÇ£a6ai xal TrapaTU'Xscôai, to ttXsov ts *'£).z(jGat y-araçpovo'Jasvov-', et ayant joint ces deux endroits avec cet autre : ^Hv rrîy.xvô; -a-A twv cxw-tovtwv aù-ov

t. Allusion au n" 66 du chapitre des Jugements, où La Bruyère parait parler de lui-même, en se déguisant sous le nom de Socrate.

'2. Allusion à un passage de la vie de Diogène le cynique par Diogène de Laërte(VI, 54).

3. « Souvent, dans les vives discussions qu'amenait son habitude d'interroger, il recevait des coups de poing, on lui tirait les cheveux, et la plupart du temps on riait de lui avec mépris. » (Diogène de Laërtc, Vie de Socrate, VI, 21.

LETTRES DIVERSES. 40o

'JTTêpopàv*, j'ai inféiV' de là ffue Socrate passoit du moins dans l'esprit de bien des gens pour un homme assez extraordinaire, que quelques-uns alloient même jusqu'à s'en moquer, ainsi qu'Aristophane l'a fait publiquement et presque ouvertement dans ses Nuées ^ et que je pouvois par ces raisons faire servir le nom de Socrate à mon dessein. Voilà, monsieur, tout le mystère, où je vous prie surtout de convenir que selon même votre observation, quoique très-belle, le p.aivou.cvo; reste toujours un peu équivoque, puisque le grec dit ou que Diogène étoit comme Socrate qui deviendroit fou, ou comme Socrate lorsqu'il n'est pas en son bon sens, et cette dernière traduction me seroit favorable-.

Voilà, monsieur, toute la réponse que je sais faire à votre critique, dont je vous remercie comme d'un honneur singulier que vous avez fait à mon ouvrage des Caractères. M. l'abbé Regnier% à qui je dois l'avantage d'être connu de vous, a bien voulu se charger de vous dh'e la raison qui m'a empêché de vous faire plus tôt cette réponse; il vous aura dit aussi combien j'ai été sensible aux termes civils et obligeants dont vous avezaccom-

1. « Mais il était d'un caractère à dédaigner même les railleries. » [Diogène de Laërtc, Vie de Socrate, XI, 27.)

2. La Bruyère fait ici allusion à une correction excellente, aujourd'hui universellement adoptée, que Ménage avait, dans son édition, faite au texte jusque-là reçu de Diogène de Laërte. Aulieu de : 'EptoTr,Oîl; Otio tivo;. IIoîo; TÎ; «jotj Atôyôvî;, OOY.V. Ltoxpàtr,; ; sIttc, Maiv6[A£vo?. « Quelqu'un demandait à Diogène : Qu'est-ce que Socrate? — Un fou, répondit-il. » Ménage avait prouvé, en rapprochant de ce passage un autre d'Élien {Histoires variées, XIV, 33), où le même mot est cité, qu'il fallait lire : « 'E^iovrfid; •juô Tivo;. Iloto; t(; aoi Aïoyévr,; ôoxsî; Swxpâxvi;, siTtî, [j.a(vo[X£vo<;. » Comme on demandait à Platon : Qu'est-ce que Diogène? Il répondit : Un Socrate en délire. » Il faut avouer que La Bruyère fausse un peu le sens du mot grec iJ.aivô[j.cvo;, dans le passage ainsi restitué.

3. Régnier des Marais, secrétaire perpétuel de l'Académie française.

pagiié vos observations, comme au ])laisir de connoître que j'ai su par mon livre me concilier l'estime d'une personne de votre réputation. Je tâcherai de plus en plus de m'en rendre digne et de la conserver chèrement, et j'attends avec impatience l'occasion de mon retour à Paris, pour aller chez vous, monsieur, vous continuer mes trèshumbles respects.

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