Il s'agit d'une constitution de rente
3. Fagon, après avoir été (de 1G89 à 1593) successivement médecin de la dauphine, de la reine et des enfants du roi, profita, en 1693, de la disgrâce de Daquin, premier médecin du roi, et lui succéda en cette qualité. « Fagon étoit un des beaux et des bons esprits de l'Europe, curieux de tout ce qui avoit trait à son métier ; grand botaniste, bon chimiste, habile counoisseur en chirurgie, excellent médecin et grand praticien... Il étoit l'enuemi le plus implacable de ce qu'il appeloit charlatans, c'est-à-dire des gens qui prétendoient avoir des secrets et donner des remèdes, et sa prévention l'emporta beaucoup trop loin de ce côté. Il aimoit sa Faculté de Montpellier, et en tout la médecine, jusqu'au culte. A son avis il n'étoit permis de guérir que par la voie commune des médecins reçus dans les Facultés, dont les lois et l'ordre lui étoient sacres... » (Saint-Simon, t. I, p. 110.)
sion, promettent toujours, et tavec serments, qu'on guérira. Qu'il est doux aux hommes de tout espérer d'une maladie mortelle, et de se porter encore passablement bien à l'agonie! La mort surprend agréablement et sans s'être fait craindre ; on la sent plutôt qu'on n'a songé à s'y préparer et à s'y résoudre. 0 Fagon Esculape! Faites régner sur toute la terre le quinquina et l'émétique ' ; conduisez à sa perfection la science des simples, qui sont donnés aux hommes pour prolonger leur vie - ; observez dans les cures, avec plus de précision et de sagesse que personne n'a encore fait, le climat, les temps, les symptômes et les complexions; guérissez de la manière seule qu'il convient à chacun d'être guéri; chassez des corps, où rien ne vous est caché de leur économie, les maladies les plus obscures et les plus invétérées; n'attentez pas sur celles de l'esprit, elles sont incurables ; laissez à Corùnie, à Lesbi'e, à Qinidic, h Trimalcion et à Carpu^^ la passion ou la fureur des charlatans'.
^ Édition 8«.
1. Fagon était un des défenseurs de l'émétique et du quinquina. Ce dernier remède, importé en France au xvii'' siècle, était alors populaire, et La Fontaine l'avait chanté en 17C2.
Tout mal a son remède au sein de la nature. Nous n'avons qu'à chercher : de là nous sont venus
L'antimoine avec le mercure,
Trésors autrefois inconnus.
Le quin règne aujourd'hui : nos habiles s'en servent.
Quelques-uns encore conservent
Comme un point de religion L'intérêt de l'école et leur opinion.
Ceus-là même y viendront...
(La Fontaine, le Quinqninn, chant II, vers Tl-'jg.)
2. Fagon était professeur do botanique et de chimie au Jardin du Roi. Il fut l'un des rédacteurs du Catalogue des plantes de ce jardin, public en 1663 sous le titre d'Hortus regius.
[69] L'on souffre, dans la répul)lique, les chiromanciens et les devins, ceux qui font l'horoscope et qui tirent la figure^, ceux qui connoissent le passé par le mouvement du sas ^ ceux qui font voir dans un miroir ou dans un vase d'eau la claire vérité; et ces gens sont, en effet, de quelque usage : ils prédisent, aux hommes, qu'ils feront fortune, aux filles, qu'elles épouseront leurs amants, consolent les enfants dont les pères ne meurent point, et charment l'inquiétude des jeunes femmes qui ont de vieux maris; ils trompent, enfin, à très-vil prix, ceux qui cherchent à être trompés^
[70] Que penser de la magie et du sortilège ? La théorie en est obscure, les principes vagues, incertains, et qui approchent du visionnaire ; mais il y a des faits embarrassants, affirmés par des hommes graves qui les ont vus ou qui les ont appris de personnes qui leur ressemblent : les admettre tous ou les nier tous paroît un égal inconvénient; et j'ose dire qu'en cela, comme dans toutes les choses extraordinaires et qui sortent des communes règles, il y a un parti à trouver entre les âmes crédules et les esprits forts ^.
^ Édition 4'".
'' Édition 4n
1. « Figure. Ce mot se dit en parlant d'astrologie, et signifie représentation du ciel et dos planètes qu'on fait pour voir le bonheur ou le malheur d'une personne. » (Richelet, Dictionnaire français, 1G80.)
2. « Sas, sorte de tamis qui n'a ni dessus, ni dessous, et qui est proprement pour passer les choses liquides et tamiser des choses pulvérisées. Faire tourner le sas, termes de magiciens, qui, lorsque les bonnes gens les vont consulter sur quelque chose de perdu, font tourner le sas jusques à ce qu'il s'arrête en nommant le nom de la personne qui a pris la cliose perdue. » (Richelet, Dictionnaire français.)
[71] L'on ne peut guère charger l'enfance de la connoissancc de trop de langues, et il me semble que l'on devroit mettre toute son application à l'en instruire ; elles sont utiles à toutes les conditions des hommes, et elles leur ouvrent également l'entrée ou à une profonde ou à une facile et agréable érudition. Si l'on remet cette étude-'' si pénible à un âge un peu plus avancé, et qu'on appelle la jeunesse, ou l'on n'a pas la force de l'embrasser par choix, ou l'on n'a pas celle d'y persévérer; et, si l'on y persévère, c'est consumer à la recherche des langues le même temps qui est consacré à l'usage que l'on en doit faire; c'est borner à la science des mots un âge qui veut déjà aller plus loin, et qui demande des choses; c'est, au moins, avoir perdu les premières et les plus belles années de sa vie. Un si grand fnnds ne se peut bien faire que lorsque tout s'imprime dans l'âme naturellement et profondément ; que la mémoire est neuve, prompte et fidèle; que l'esprit et le cœur sont encore vides de passions, de soins et de désirs, et que l'on est déterminé h de longs travaux par ceux de qui l'on dépend ^ Je suis persuadé
'' « Cet étude. )) {Hoc studium.) (Édit. l"-r>'.) Arcliaismo. — Vaugelas {Remarques sur la langue française] a soin do noter que ce mot est féminin dans le bon usage. La Bruyère s'est rangé à cet avis dans ses dernières éditions.
1. Peut-être La Bruyère vout-il réfuter ici une opinion toute contraire, émise par Malelu-anclie dans son Traité de morale. «... Il faut étudier les sciences dans leur rang. On peut étudier l'histoire lorsqu'on se connoît soi-même, sa religion, ses devoirs, lorsqu'on a l'esprit formé, et c{ue par là on est en état de discerner, du moins en partie, la vérité de Tliistoire des imaginations de l'iiistorion... Il faut étudier les langues, ajoutait-iL mais c'est lorsqu'on est assez philosophe pour savoir ce que c'est qu'une langue, lorsqu'on sait bien celle de son pays, lorsque le désir de savoir les sentimonts des anciens nous inspire celui de savoir leur langage, parce qu'alors on apprend on un an ce qu'on no peut sans ce désir apprendre en dix. Il
que le petit nombre d'habiles, ou le grand nombre ^ de gens superficiels, vient de l'oubli de cette pratique.
[72] L'étude des textes ne peut jamais être assez recommandée ; c'est le chemin le plus court, le plus sûr et le plus agréable pour tout genre d'érudition. Ayez les choses de la première main: puisez à la source; maniez, remaniez le texte ; apprenez-le de mémoire ; citez-le dans les occasions ; songez surtout à en pénétrer le sens dans toute son étendue et dans ses circonstances ; conciliez un auteur original, ajustez ses principes, tirez vous-même les conclusions ''. Les premiers commentateurs se sont trouvés dans le cas où je désire que vous soyez : n'empruntez leurs lumières et ne suivez leurs vues qu'où les vôtres seroient trop courtes; leurs explications ne sont pas à vous, et peuvent aisément vous échapper ; vos observations, au contraire, naissent de votre esprit et y demeurent : vous les retrouvez plus ordinairement dans la conversation , dans la consultation et dans la dispute. Ayez le plaisir de voir que vous n'êtes arrêté, dans la lecture, que par les difficultés qui sont invincibles, où les commentateurs et les scoliastes eux-mêmes demeurent court, si fertiles d'ailleurs, si abondants et si chargés d'une vaine et fastueuse érudition dans les endroits clairs, et qui ne font de peine ni à eux ni aux autres. Achevez ainsi de vous convaincre,
' « Et le grand nombre. » (Édit. KM*".) '' « Les conséquences. » (Édit. G*'-7<'.)
faut être homme, chrétien, François, avant que d'être grammairien, poëte, historien, étranger. » {Traité de morale. 2* partie, chap. xkiii, § 14.) — J.-J. Rousseau, dans VÉmile. combat également l'étude des langues et de l'histoire imposée aux enfants, parce que, selon lui, ces idées sont audessus de leur portée.
T)K nUELQUES USAGES. 73
par cette méthode d'étudier, que c'est la paresse des hommes qui a encouragé le pédautisme à grossir plutôt qu'à enrichir les bibliothèques, à faire périr le texte sous le poids des commentaires * ; et qu'elle a en cela agi contre soi-même et contre ses plus chers intérêts, en multipliant les lectures, les recherches et le travail, qu'elle cherclioit à éviter \
[73] Qui règle les hommes dans leur manière de vivre et d'user des aliments? La santé et le régime? Cela est douteux. Une nation entière mange les viandes après les iruits, une autre fait tout le contraire; quelques-uns commencent leur repas par de certains fruits, et les finissent par d'autres : est-ce raison ? est-ce usage? Est-ce par un soin de leur santé que les hommes s'habillent jusqu'au menton, portent des fraises et des collets^, eux qui ont eu si longtemps la poitrine découverte^? Est-ce par bien-
^ Édition 6"^.
1. (( Qui ne diroit que les gloses augmentent les doubles et Tignorance, puisqu'il ne se veoid aulcun livre, soit humain, soit divin, sur qui le monde s'embesongne, duquel l'interprétation face tarir la difficulté? Le centiesme commentaire le renvoyé à son suivant, plus espineux et plus scabreux que le premier ne l'avoit trouvé : quand est-il convenu entre nous, « ce livre en a assez, il n'y a meshuy plus que dire?... » Il y a plus affaire à interpréter les interprétations, qu'à interpréter les choses; et plus de livres sur le livre, que sur aultre subject : nous ne faisons que nous entregloser. Tout formille de commentaires : d'aucteurs, il en est grand'cherté. Le principal et le plus fameux sçavoir de nos siècles, est-ce pas de sçavoir entendre les sçavants? Est-ce pas la fin commune et dernière de toutes estudes? Nos opinions s'entent les unes sur les aultrcs : la première sert de tige à la seconde, la seconde à la tierce : nous eschellons ainsi de degré en degré; et advient de là que le plus hault monte a souvent plus d'honneur que de mérite. » (Montaigne, Essais, III, 13.)
2. Fraises et collets. C'était une mode qui avait commencé sous Henri II, qui n'existait plus en France au temps de La Bruyère, mais qui subsistait en Espagne.