‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 29 sur 146 · Voyez les Grands jours de Fléchier · texte numérisé non relu

Voyez les Grands jours de Fléchier

2. «Cette campagne (conquête de la Flandre, en 1GG7), faite au milieu de la plus grande abondance, parmi des succès si faciles, parut le vojMge d"une cour. La bonne chère, le luxe et les plaisirs s'introduisirent alors dans les armées dans le temps même que la discipline s'affermissait. Les officiers faisaient leur devoir beaucoup plus exactement, mais avec des commodités plus recherchées. Le maréchal de Turennc n'avait eu longtemps que des assiettes de fer en campagne. Le marquis d'Humières fut le premier, au

[6h] Ilcnnippc est l'esclave de ce qu'il appelle ses })ctiles commodilcs ', il leur sacrifie l'usage reçu, la coutume, les modes, la bienséance. Il les cherche en toutes choses, il quitte une moindre pour une plus grande. Il ne néglige aucune de celles qui sont praticables, il s'en fait une étude, et il ne se passe aucun jour qu'il ne fasse en ce genre une découverte. Il laisse aux autres hommes le diner et le souper, à peine en admet-il les termes ; il mange quand il a faim, et les mets seulement où son appétit le porte. Il voit faire son lit : quelle main assez adroite ou assez heureuse pourroit le faire dormir comme il veut dormir? Il sort rarement de chez soi; il aime la chambre, où il n'est ni oisif ni laborieux, où il n'agit point, où il tracasse, et dans l'équipage d'un homme qui a pris médecine. On dépend servilement d'un serrurier et d'un menuisier, selon ses besoins : pour lui, s'il faut limer, il a une lime ; une scie, s'il faut scier, et des tenailles, s'il faut arracher. Imaginez, s'il est possible, quelques outils qu'il n'ait pas, et meilleurs et plus commodes à son gré que ceux mêmes dont les ouvriers se servent : il en a de

sicge d'Arras en IGÔ", qui se fit servir en vaisselle d'argent à la tranchée, et qui fit manger des ragoûts et des entremets. Mais dans cotte campagne de 1G67, où un jeune roi, aimant la magnificence, étalait celle de sa cour dans les fatigues de la guerre, tout le monde se piqua de somptuosité et de goût dans la bonne chère, dans les habits, dans les équipages. Ce luxe... était cependant très-peu de chose auprès de celui qu'on a vu depuis. » (Voltaire, Siècle de Louis XIV, chap. vin.) — Le roi essaya vainement de modérer un luxe dont il avait donne l'exemple, et qui résista à une ordonnance de 1672, réglant les tables des officiers généraux. (Voyez Rousset, Hist. de Lotivois, t. I, p. 347). « Le luxe et la bonne chère, dit Saint-Simon, avoient corrompu nos armées, surtout en Flandre ; des haltes froides n'y étoient plus que pour des drilles ; on y étoit servi avec la même délicatesse et le même appareil que dans les villes et aux meilleures tables. )) (T. VI, p. 410.) — Les clefs désignent ici le maréchal d'Humières (voyez, sur le luxe de sa table, Gourville, Mémoires, coll. Pctitot, t. LU, p. 288) et le maréchal de Duras.

nouveaux et d'inconnus, qui n'ont point de nom, productions de son esprit, et dont il a presque oublié l'usage. Nul ne se peut comparer à lui pour faire en peu de temps et sans peine un travail fort inutile. Il faisoit dix pas pour aller de son lit dans sa garde-robe, il n'en fait plus que neuf par la manière dont il a su tourner sa chambre : combien de pas épargnés dans le cours d'une vie! Ailleurs l'on tourne la clef, l'on pousse contre, ou l'on tire à soi, et une porte s'ouvre : quelle fatigue! voilà un mouvement de trop, qu'il sait s'épargner, et comment? c'est un mystère qu'il ne révèle point. Il est, à la vérité, un grand maître pour le ressort et pour la mécanique, pour celle du moins dont tout le monde se passe. Hermippe tire le jour de son appartement d'ailleurs que de la fenêtre; il a trouvé le secret de monter et de descendre autrement que par l'escalier, et il cherche celui d'entrer et de sortir plus commodéuient que par la porte-' ^

[65] Il y a déjà longiemps que l'on improuve les

" Édition G''.

1. Les clefs désignent, pour Hermippe, divers personnages inconnus. M. Éd. Fournier {Comédie de La Bruyère, p. 559) nomme avec toute vraisemblance M. de Villayer, doyen du conseil, et membre de l'Académie française, qui moui-ut l'année même où parut le caractère d'iîermjppe (1691). « Ce Lonhomme Villayer étoit plein d'inventions singulières et avoit beaucoup d'esprit. C'est peut-être à lui qu'on doit celles des pendules et des montres à répétition pour en avoir excité le désir. Il avoit disposé à sa portée, dans son lit, une horloge avec un fort grand cadran dont les chiffres des heures étoient creux et remplis d"épices différentes, en sorte que conduisant son doigt le long de l'aiguille, sur l'heure qu'elle niarquoit, il goûtoit ensuite, et par le goût et la mémoire, connoissoit la nuit l'heure qu'il étoit. G'étoit lui aussi qui a inventé ces chaises volantes qui, par des contre-poids, montent et descendent seules entre deux murs à l'étage qu'on veut, en s'asseyant dedans, par le seul poids du corps, et s'arrêtent où l'on veut... » (Saint-Simon, notes au Journal de Dangeau, t. III, p. "zQb.)

médecins, et que l'on s'en sert; le théâtre et la satire ne touchent point à leurs pensions; ils dotent leurs filles, placent leurs fils aux parlements et dans la prélature*, et les railleurs eux-mêmes fournissent l'argent. Ceux qui se portent bien deviennent malades; il leur faut des gens dont le métier soit de les assurer qu'ils ne mourront point. Tant que les hommes pourront mourir et qu'ils aimeront à vivre, le médecin sera raillé et bien payé.

[GG] Un bon médecin est celui qui a des remèdes spécifiques, ou, s'il en manque, qui permet à ceux qui les ont de guérir son malade ^

[67] La témérité des charlatans et leurs tristes succès, qui en sont les suites, font valoir la médecine et les médecins : si ceux-ci laissent mourir, les autres tuent''.

[68] Carro Carri - débarque avec une recette qu'il appelle un prompt remède, et qui quelquefois est un poison lent; c'est un bien de famille, mais amélioré en ses mains : de spécifique qu'il étoit contre la colique, il guérit de la fièvre quarte, de la pleurésie, de l'hydropisie, de l'apoplexie, de l'épilepsie. Forcez un peu votre mémoire, nommez une maladie, la première qui vous viendra en l'esprit : l'hémorragie, dites-vous? il la guérit. 11 ne ressuscite personne, il est vrai; il ne rend pas la vie aux

" Edition 4«.

^ Édition 4".

1. Les clefs citent Daquin, médecin du roi, qui avait un fils conseiller et un autre évèque.

2. Carro Carri n'est autre que Caretti, médecin empirique. Voyez la acte au n° IG du chapitre de la Cour.

hommes; mais il les conduit nécessairement jusqu'à la décrépitude, et ce n'est que par hasard que son p>re et son aïeul, qui avoient ce secret, sont morts fort jeunes. Les médecins reçoivent pour leurs visites ce qu'on leur donne ; quelques-uns se contentent d'un remercîment : Carro Garri est si sûr de son remède, et de l'eflet qui en doit suivre, qu'il n'hésite pas de s'en faire payer d'avance, et de recevoir avant de donner. Si le mal est incurable, tant mieux, il n'en est que plus digne de son application et de son remède *. Commencez par lui livrer quelques sacs de mille francs, passez-lui un contrat de constitution -, donnez-lui une de vos terres, la plus petite, et ne soyez pas ensuite plus inquiet que lui de votre guérison. L'émulation de cet homme a peuplé le monde de noms en 0 et en I, noms vénérables, qui imposent aux malades et aux maladies. Vos médecins, Fagon % et de toutes les facultés, avouez-le, ne guérissent pas toujours, ni sûrement; ceux, au contraire, qui ont hérité de leurs pères la médecine pratique, et à qui rex|)érience est échue par succes-

1. « Je voudrois, monsieur, que vous fussiez abandonne de tous les médecins, désespéré, à l'agonie, pour vous montrer l'excellence de mes remèdes. » (Molière, le Malade imaginaire, III, 14.)

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