Voyez le Lexique au mot Convenir
[3] Jusqu'à ce qu'il revienne un homme qui, avec un style nourri des saintes Écritures, explique au peuple la parole divine uniment et familièrement*, les orateurs et les déclamateurs seront suivis.
[Il] Les citations profanes, les froides allusions, le mauvais pathétique, les antithèses, les figures outrées ont fini : les portraits finiront -, et feront place à une simple explication de l'Evangile, jointe aux mouvements qui inspirent la conversion.
[5] Cet homme que je souhaitois impatiemment, et que je ne daignois pas espérer de notre siècle, est enfin venu.
1. C'est, selon les clefs, une allusion à Tabbé Le Tourneur ou Le Tourneux, mort eu 1680.
« Le roi disoit un jour à Boileau : « Quel est un prédicateur nommé Il Le Tourneux? On dit que tout le monde y coui't : cst-ilsi babile? — Sire, Il reprit Boileau, c'est un prédicateur qui prêche l'Évangile. » Le roi lui demanda d'en dire sérieusement son sentiment. 11 répondit : u Quand il (i monte on chaire, il fait si peur par sa laideur qu'on voudrait l'en voir sorti tir; et quand il a commencé à parler, on craint qu'il n'en sorte. » (L. Racine, Mémoires sur la vie de J. Racine.)
2. La Bruyère signale encore, dans son Discours sur Théophraste, le mode des portraits chez les prédicateurs du xvu^ siècle. L'exemple venait de Bourdaloue ; mais ses imitateurs n'y apportaient pas le sérieux du maître : « Pour aller droit à la reformation dos mœurs, il commençuit toujours par établir sur des principes bien liés et bien déduits une proposition morale; et après, de peur que l'auditeur ne se fit point l'application de ces principes, il la faisoit lui-même par un détail merveilleux, où la vie des hommes étoit peinte au naturel. Or ce détail étant ce qu'il y avoit de plus neuf, et ce qui, par conséquent, frappa d'abord le plus dans le P. Bourdaloue, ce fut aussi ce que les jeunes prédicateurs tâchèrent le plus d'imiter. On ne vit que portraits, que caractères dans leurs sermons. De l'accessoire ils firent le principal, et d'une très-petite partie le tout. 1) (D'Olivet, Hist. de l'Acad. françoise.)
Boileau a dit. Satire X (1G93) :
Nouveau prédicateur, aujourd'hui, je l'avoue.
Écolier ou plutôt singo de Bourdaloue,
Je me plais à remplir mon sermon de portraits.
Les courtiscans, à force de goût et de connoître les bienséances, lui ont applaudi ; ils ont, chose incroyable ! abandonné la chapelle du Roi, pour venir entendre avec le peuple la parole de Dieu annoncée par cet homme apostolique ^ La ville n'a pas été de l'avis de la cour: où il a prêché, les paroissiens ont déserté, jusqu'aux niarguilliers ont disparu ; les pasteurs ont tenu ferme, mais les ouailles se sont dispersées, et les orateurs voisins en ont grossi leur auditoire. Je devois le prévoir, et ne pas dire qu'un tel homme n'avoit qu'à se montrer pour être suivi, et qu'à parler pour être écouté : ne savois-je pas quelle est dans les hommes, et en toutes choses, la force indomptable de l'habitude ? Depuis trente années on prête l'oreille aux rhéteurs, aux déclamateurs, aux cnumcraleurs ; on court- ceux qui peignent en grand ou en miniature \ Il n'y a pas longtemps qu'ils avoient des chutes ou des transitions ingénieuses, quelquefois même si vives et si aiguës qu'elles pouvoient passer pour épi-
" « Mignature. » (Orthographe des éditions originales.)
1. « Le père Séraphin, capucin. » {Notedela Bruyère). Le pèK Séraphin, capucin, prêcha dès 1G71, dans diverses paroisses de Paris, et, en 1092, à régUse paroissiale de Versailles. En 1G9G, il prêcha au château et devant la cour : « le roi déclara que ses sermons étoient plus de son goût qu'aucun qu'il eût jamais entendu. » {Mémoires de Dangeau, t. V, p. 370). « Ses sermons, dont il répétoit souvent deux fois de suite les mûmes phrases, et qui étoient fort à la capucine, plurent fort au roi, et il devint à la mode de s'y empresser et de l'admirer, et c'est de lui, pour le dire en passant, qu'est venu ce mot si répété depuis : Sans Dieu i^oint de cervelle. Il ne laissa pas d'être hardi devant le roi... » (Saint-Simon, Mémoires, t. I, p. 3'2'2.) L'abbé Legendre est fort sévère pour ce prédicateur: « M'"'' de Maintenon,qui peut-être appréhendait la langue trop libre de ce bonhomme, lui a fait, pour le contenter, prêcher deux carêmes à Versailles. De talent, il n'en avait point, que celui de crier bien fort et de dire crûment des injures. » {Mémoires, p. 13.)
2, Voyez le Lexique h ce mot.
grammes : ils les ont adoucies, je l'avoue, et ce ne sont plus que (les madrigaux. Ils ont toujours, d'une nécessité indispensable et géométrique, trois sujets admirables de vos attentions : ils prouveront une telle chose dans la première partie de leur discours, cette autre dans la seconde partie, et cette autre encore dans la troisième. Ainsi vous serez convaincu d'abord d'une certaine vérité, et c'est leur premier point ; d'une autre vérité, et c'est leur second point; et puis d'une troisième vérité, et c'est leur troisième point : de sorte que la première réllexion vous instruira d'un principe des plus fondamentaux de votre religion ; la seconde, d'un autre principe qui ne l'est pas moins ; et la dernière réflexion, d'un troisième et dernier principe, le plus important de tous, qui est remis pourtant, faute de loisir, à une autre fois. Enfin, pour reprendre et abréger cette division et former un plan... — Encore, dites-vous, et quelles préparations pour un discours de trois quarts d'heure qui leur reste à faire ! Plus ils cherchent à le digérer et à l'éclaircir, plus ils m'embrouillent. — Je vous crois sans peine, et c'est l'effet le plus naturel de tout cet amas d'idées qui reviennent à la môme, dont ils chargent sans pitié la mémoire de leurs auditeurs. Il semble, à les voir s'opiniâtrer à cet usage, que la grâce de la conversion soit attachée à ces énormes partitions ^ Gomment néanmoins
1. ic Les divisions, dit Fénelon, mettent dans le discours un ordre qui n'est qu'apparent. De plus, elles dessèchent et gênent le discours; elles le coupent en deux ou trois parties qui interrompent l'action de rorateur et Teffet qu'elle doit produire : il n'j' a plus d'unité véritable, ce sont deux ou trois discours différents qui ne sont unis que par une liaison arbitraire. Le sermon d'avant-hier, celui d'hier et celui d'aujourd'hui, pourvu qu'ils soient d'un dessein suivi, font autant ensemble un tout et un corps de discours, que les trois points d'un de ces sermons font un tout entre eux. » [Deuxième Dialogue sur l'Éloquence.)
seroit-on converti par de tels apôtres, si l'on no peut qu'à peine les entendre articuler, les suivre et ne les pas perdre de vue ? Je leur demanderois volontiers qu'au milieu de leur course impétueuse, ils voulussent plusieurs fois reprendre haleine, souiller un peu, et laisser souffler leurs auditeurs. Vains discours, paroles perdues ! Le temps des homélies ^ n'est plus ; les Casiles, les Chrysostomes - ne le ramèneroient pas ; on passeroit en d'autres diocèses pour être hors de la portée de leur voix et de leurs familières instructions. Le commun des hommes aime les phrases et les périodes, admire ce qu'il n'entend pas ■', se suppose instruit, content de décider entre un premier et un second point, ou entre le dernier sermon et le pénultième'.
[0] Il y a moins d'un siècle qu'un livre françois étoit un certain nombre de pages latines, où l'on découvroit quelques lignes ou c{uelques mots en notre langue. Les passages, les traits et les citations ^ n'en étoient pas de-
■' Édition S*".
1. « Homélies. » « Pliotius distingue l'homélie du sermon, en ce que l'homélie se faisoit familièrement dans les églises par les prélats qui intcrrogeoient le peuple, et qui en étoient interroges, comme dans une conférence (6u.'.).îa) : au lieu que les sermons s'y faisoient en chaire, à la manière des orateurs. » (Furetièrc.)
i. Saint Basile, né à Gésarée, en Cappadoce, vers l'an 3'2!), mort en 379. — Saint Jean Chrysostome, né à Antioche, en 3il, mort en 407.
3. Voyez la même remarque à propos du théâtre, dans le clnipitre des Ouvrages de l'esprit, n" 8. — « Quand je lis quelque chose et que je ne rcntcnds pas, je suis toujours dans l'admiration, » dit le baron dans la Fausse Agnès, de Destouches (I, '2).
4. Voyez le discours de l'Intimé dans les Plaideurs (acte III, scène m), et le Commentaire de L. Racine dans ses Remarques sur les traijedies de J. Racine. Voyez aussi, sur l'abus des citations, FéneloL, Premier Dialogue sur l'Éloquence.
meures ' là : Ovide et Catulle achevoient de décider du mariage et des testaments, et venoient avec les Pandcctes au secours de la veuve et des pupilles. Le sacré et le profane ne se quittoient point ; ils s'étoient glissés ensemble jusque dans la chaire : saint Cyrille, Horace, saint Cyprien, Lucrèce, parloient alternativement ; les poètes étoient de l'avis de saint Augustin et de tous les Pères; on parloit latin, et longtemps, devant des femmes et des marguilliers ; on a parlé grec. Il falloit savoir prodigieusement pour prêcher si mal. Autre temps, autre usage : le texte est encore latin, tout le discours est françois, et d'un beau françois ; l'Évangile même n'est pas cité. 11 faut savoir aujourd'hui très-peu de chose pour bien prêcher ^.
[7] L'on a enfin banni la scolastique de toutes les chaires des grandes villes, et on l'a reléguée dans les bourgs et dans les villages pour l'instruction et jwur le salut du laboureur ou du vigneron ''.
[8] C'est avoir de l'esprit que de plaire au peuple dans un sermon par un style fleuri \ une morale enjouée, des figures réitérées, des traits brillants et de vives descriptions ; mais ce n'est point en avoir assez. Un meilleur esprit néglige ces ornements étrangers '^, indignes de ser-
" « N'en étoient pas demeuré. » (Texte des éditions originales.) ^ Édition 5^ '^ Édition 4*".
^ « Un meilleur esprit condamne dans les autres, et néglige pour soi CCS ornements étrangers.» (Édit. l^-S''.)
1. <c J'avoue que le genre fleuri a ses grâces; mais elles sont déplacées dans les discours où il ne s'agit point d'un jeu d'esprit plein de délicatesse,
vil- à riïvangile : il pièche simplement, fortement, chrétiennement.
[9] L'orateur fait de si belles images de certains désordres, y fait entrer des circonstances si délicates, met tant d'esprit, de tour et de raffinement dans celui qui pèche, que si je n'ai pas de pente à vouloir ressemljler à ses portraits, j'ai besoin du moins que quelque apôtre, avec un style plus chrétien, me dégoûte des vices dont l'on m'avoit fait une peinture si agréable.
[10] Un beau sermon est un discours oratoire qui est dans toutes ses règles, purgé de tous ses défauts, conforme aux préceptes de l'éloquence humaine, et paré de tous les ornements de la rhétorique. Ceux qui entendent finement n'en perdent pas le moindre trait ni une seule pensée ; ils suivent sans peine l'orateur dans toutes les énumératioiis où il se promène, comme dans toutes les élévations où il se jette : ce n'est une énigme que pour le peuple ^
[11] Le solide et l'admirable discours que celui qu'on vient d'entendre ! Les points de religion les plus essentiels, comme les plus pressants motifs de conversion, y ont été traités : quel grand effet n'a-t-il pas du faire sur
* Édition 4'".
et où les grandes passions doivent parler. Le genre fleuri n'atteint jamais au sublime. Qu'est-ce que les anciens auroient dit d'une tragédie oùHécubc auroit déploré son malheur par des pointes? La vraie douleur ne parle point ainsi. Que pourroit-on croire d'un jirédicateur qui viendroit montrer aux pécheurs le jugement de Dieu pendant sur leur tête, et l'enfer ouvert sous leurs pieds, avec les jeux de mots les plus affectes? » (Fénelon, Lettre sur les occupations de l'Académie française.) — A l'occasion de ce passage de La Bruyère, les clefs désignent, entre autres prédicateurs, le père Sénault, de l'Oratoire, et Fléchier, évèque de Nîmes depuis 1685.
l'esprit et dans l'âme de tous les auditeurs ! Les voilà rendus : ils en sont émus et touchés au point de résoudre dans leur cœur, sur ce sermon de Thcodorc. qu'il est encore plus beau que le dernier qu'il a prêché '' '.
[12] La morale douce et relâchée tombe avec celui qui la prêche - ; elle n'a rien qui réveille et qui pique la curiosité d'un homme du monde, qui craint moins qu'on ne pense une doctrine sévère, et qui l'aime même dans celui qui fait son devoir en l'annonçant. Il semble donc qu'il y ait dans l'Eglise comme deux états qui doivent la partager : celui de dire la vérité dans toute son étendue, sans égards, sans déguisement ; celui de l'écouter avidement, avec goût, avec admiration, avec éloges, et de n'en faire cependant ni pis ni mieux.
[13] L'on peut faire ce reproche à l'héroïque vertu des grands hommes, qu'elle a corrompu l'éloquence, ou du moins amolli le style de la plupart des prédicateurs. Au lieu de s'unir seulement avec les peuples pour bénir le Ciel de si rares présents qui en sont venus, ils ont entré en société avec les auteurs et les poètes ; et devenus comme eux panégyristes, ils ont enchéri sur les épîtres dédicatoires, sur les stances et sur les prologues ; ils ont changé la parole sainte en un tissu de louanges, justes à la vérité, mais mal placées, intéressées, que personne
'' Ldition 4*^.
1. Quelques clefs désignent ici le père Gounolieu, de la Société de Jésus (1040-1715). M. Walckenaer pense qu'il est bien plutôt fait allusion à Bourdaloue.