DISCOURS SUR T HEOI'HR ASTE
les touchent de si près, et où il ne s'agit que d'euxmênies, ils sont encore extrêmement difficiles à contenter.
Quelques savants ne goûtent que les apophthegmes des anciens et les exemples tirés des Romains, des Grecs, des Perses, des ligyptiens; l'histoire du monde présent leur est insipide; ils ne sont point touchés des hommes qui les environnent et avec qui ils vivent, et ne font nulle attention à leurs mœurs. Les femmes au contraire, les gens de la cour, et tous ceux qui n'ont que beaucoup d'esprit sans érudition, indifférents pour toutes les choses qui les ont précédés % sont avides de celles qui se passent à leurs yeux et qui sont comme sous leur main : ils les examinent, ils les discernent, ils ne perdent pas de vue les personnes qui les entourent, si charmés des descriptions et des peintures que l'on fait de leurs contemporains, de leurs concitoyens, de ceux enfin qui leur ressemblent et à qui ils ne croient pas ressembler, que jusque dans la chaire l'on se croit obligé souvent de suspendre l'Évangile pour les prendre par leur foible, et les ramener à leurs devoirs par des choses qui soient de leur goût et de leur portée*.
La cour ou ne connoît pas la ville, ou par le mépris qu'elle a pour elle néglige d'en relever le ridicule, et n'est point frappée des images qu'il peut fournir; et si au contraire l'on peint la cour, comme c'est toujours avec les
^ Précédé. Ce participe est ainsi écrit dans les dix premières éditions (IG87-1G97).
1. Bourdaloue « s"étoit mis à dépeindre les gens » (M"'^ de Sévigné, lettre du 25 décembre 1671). Voyez Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. IX, p. 2-26 et suivantes; Anatole Feugère, Bourdaloue, sa prédication et son temps. — Bourdaloue avait du reste de nombreux imitateurs, moins habiles que le maître. (Voyez plus haut, t. II, p. 88, note 2.)
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nirnagenients qui lui sont dus, la ville ne tire pas de cette ébauche de quoi remplir sa curiosité, et se faire une juste idée d'un pays où il faut même avoir vécu pour le connoître.
D'autre part, il est naturel aux hommes de ne point convenir de la beauté ou de la délicatesse d'un trait de morale qui les peint, qui les désigne, et où ils se reconnoissent eux-mêmes : ils se firent d'embarras en le condamnant; et tels n'approuvent la satire que lorsque, commençant à lâcher prise et à s'éloigner de leurs personnes, elle va mordre quelque autre.
Enfin quelle apparence de pouvoir remplir tous les goûts si dilïérents des hommes par un seul ouvrage de morale? Les uns cherchent des délinitions, des divisions, des tables et de la méthode : ils veulent qu'on leur explique ce que c'est que la vertu en général, et cette vertu en particulier; quelle différence se trouve entre la valeur, la force et la magnanimité ; les vices extrêmes par le défaut ou par l'excès entre lesquels chaque vertu se trouve placée, et duquel de ces deux extrêmes elle emprunte davantage^ :
1. La Bruyère fait ici alla, ion aux traités, do morale composés par Aristote ou à sou imitation. « Aristote fait connaître nos vices et nos vertus par leur propre essence; il a mis dans sa morale une précision presque géométrique, et telle qu'il n'y aurait peut-être pas de meilleure méthode à. suivre, si on voulait, comme le souhaitaient Locke et Leibnitz, porter dans la morale ces démonstrations rigoureuses dont les sciences exactes paraissent seules susceptibles. Cet axiome devenu si commun, in mediovirtus, est le fondement de la méthode d'Aristote : il regarde les vices opposés comme deux extrêmes, entre lesquels se trouve placée à distance égale la vertu, dont les vices opposés sont ou le défaut ou l'excès. » (Rochefort, Observations sur les Caractères de Théophraste, dans les Mémoires de l'Académie des inscriptions ft. XLVI, p. 180). Gest ainsi que, selon Aristote. le courage est une vertu qui occupe le milieu entre deux défauts, la témérité et la lâcheté. — La même méthode a été suivie dans quelques traités de morale publiés au xvii" siècle, et auxquels La Bruyère fait sans doute également allusion : Tableau des passions humaines, par Coeffeteau (1G15) ; de VUsage des passions, par le P. Senault (IGil); Morale, par René Bary (1063).