Molière, Tartuffe, I
Ces gens, dis-je, qu'on voit d'une ardeur non commune Par le chemin du ciel courir à leur fortune...
'2. Faux dévot. {Xole de La Bruyère.)
3. « Ce petit paragraphe a été ajouté dans la 7*^ édition; et pourtant, dans cette édition, où Fauteur a donné une table de toutes ses augmentations, il n'a pas fait mention de celle-ci, et semble avoir voulu glisser ainsi, inaperçu, le trait le plus acéré qu'il eut décoché contre les faux dévots. » (VValckexaer, Remarques et éclaircissements.)
Bourdaloue est du même avis que La Bruyère :
« Grâces au Seigneur, qui, par une providence singulière, nous a donné un Roi fidèle et déclare contre le libertinage et l'impiété!... Mais si, par uu de ces châtiments terribles dont Dieu punit quelquefois les peuples, le ciel nous avoit fait naître sous la domination d'un prince moins religieux, combien verrions-nous de courtisans tels que les concevoit Tertullien, qui ne balanceroicnt pas sur le parti qu'ils auroient à prendre, et qui, sans hésiter et aux dépens de Dieu, rechercheroicnt la faveur de César ! Majori formidine Cœsarem obseruatis. Sans faire nulle supposition,
[22] Les dévots* ne connoissent de crimes que l'incontinence, parlons plus précisément, que les Lruits ou les dehors de l'incontinence. Si Phêrécide passe pour être guéri des femmes, ou Phérénice pour être fidèle à son mari, ce leur est assez : laissez-les jouer un jeu ruineux, faire perdre leurs créanciers, se réjouir du malheur d' autrui et en profiter, idolâtrer les grands, mépriser les petits, s'enivrer de leur propre mérite, sécher d'envie, mentir, médire, cabaler, nuire, c'est leur état. Voulezvous qu'ils empiètent sur celui des gens de bien, qui avec les vices cachés fuient encore l'orgueil et l'injustice''?
[23] Quand un courtisan^ sera humble, guéri du faste et de l'ambition ; qu'il n'établira point sa fortune sur la
^ Édition 7«.
'> « Quand le courtisan. « (Édit. l'"''-4^)
combien en voyons-nous dès maintenant disposés de la sorte, c'est-à-dire, non pas impies et scélérats, mais prêts à l'être, s'il le falloit être, et si l'être en effet étoit une marque qu'on exigeât d'eux, de leur complaisance et de leur attachement !... Emportés par l'iiabitude où ils sont élevés de se conformer en tout aux inclinations du maître de qui ils dépendent, ne se feroient-ils pas un principe, s'il étoit libertin, de l'être avec lui, et s'il méprisoit Dieu, de le mépriser comme lui? » [Sur le Respect humain; 2« partie.)
Le jugement du moraliste et celui du prédicateur trouvent leur commentaire dans les passages suivants des Mémoires de Dangeau, à la date de 1684:
« 3 avril. — Le Roi, à son lever, parla fort sur les courtisans qui ne faisoient pas leurs Pâques, et dit qu'il estimoit fort ceux qui les faisoient bien, et qu'il les exhortoit tous à y songer bien sérieusement, en ajoutant même qu'il leur en saurait bon gré.
" 21 mai. — Le Roi fit, le matin, dans l'église, une réprimande au marquis de Gesvres, sur ce qu'il entendoit la messe irréligieusement.
<( 20 décembre. — Le major déclara que le Roi avoit ordonné de l'avertir de tous les gens qui causeroient à la messe, etc. »
i . Faux dévots. {Note de La Bruyère.)
mine de ses concurrents; qu'il sera équitable, soulagera ses vassaux, payera ses créanciers; qu'il ne sera ni fourbe ni médisant; qu'il renoncera aux grands repas et aux amours illégitimes; qu'il priera autrement que des lèvres, et même hors de la présence du Prince""; quand d'ailleurs il ne sera point d'un abord farouche et difficile ; qu'il n'aura jDoint le visage austère et la mine triste ; qu'il ne sera point paresseux et contemplatif; qu'il saura rendre par une scrupuleuse attention divers emplois très-compatibles ; qu'il pourra et qu'il voudra même tourner son esprit et ses soins aux grandes et laborieuses affaires, à celles surtout d'une suite la plus étendue pour les peuples et pour tout l'État ; quand son caractère me fera craindre de le nommer en cet endroit, et que sa modestie l'empêchera, si je ne le nomme pas, de s'y reconnoître : alors je dirai de ce personnage' : «Il est dévot; » ou plutôt : «C'est un homme donné à son siècle pour le modèle d'une vertu sincère et pour le discernement de l'hypocrite-. )>
=• Après ces mots : « liors de la présence du Prince, » il y avait, dans les éditions l"-4<' : « alors il me persuadera qu'il est dévot. <> — Cette phrase terminait l'alinéa. Ce qui suit a été ajouté dans la 5' édition.
1. Toutes les clefs voient en ce personnage le duc de Beauvilliers, gouverneur du duc de Bourgogne. Saint-Simon parle de lui dans les mêmes termes (t. XI, p. 189).
'2. La Bruyère avait mis dans les éditions 4'", ô*", G'' le caractère du vrai dévot.
« Un homme dévot entre dans un lieu saint, pez-cc modestement la foule, choisit un coin pour se recueillir, et où personne ne voit qu'il s'humilie; s'il s'entend des courtisans qui parlent, qui rient, et qui sont à la chapelle avec moins de silence que dans l'antichambre, quelque comparaison qu'il fasse de ces personnes avec lui-même, il ne les méprise pas : il ne s'en plaint pas : il prie pour eux. »
Il a depuis supprimé cet aliéna, mais s'en est servi pour ajouter, dans la 7e édition, un trait au caractère d'Onuphre. (Voyez le n" '24.)
[2^j Onuphre^ n'a pour tout lit qu'une housse de serge grise, mais il couche sur le coton et sur le duvet; de même il est habillé simplement, mais commodément, je veux dire d'une étoffe fort légère en été, et d'une autre fort moelleuse pendant l'hiver; il porte des chemises trèsdéliées- qu'il a un très-grand soin de bien cacher. 11 ne dit point : Ma haire et ma discipline'^, au contraire; il passeroit pour ce qu'il est, pour un hypocrite, et il veut passer pour ce qu'il n'est pas, pour un homme dévot : il est vrai qu'il fait en sorte que l'on croit, sans qu'il le dise, qu'il porte une haire et qu'il se donne la discipline. 11 y a
1. Sainte-Beuve {Port-Royal, t. III, in-8», p. 196) fait remarquer que <( La Bruyère eut peut-être besoin de plus de courage » pour la peinture de son Onuplire que Molière pour celle de son Tartuffe, Car Tartuffe est de 1G67 , et Onuphre de 1691, cinq ans après la révocation de TÉdit de Nantes et des dragonnades. (( C'était l'époque ou Louis XIV passait des maîtresses aux confesseurs, et se rangeait près de M'"* de Maintenon. » (P. 225.) Il ajoute {Ibid., p. 222) : « Tartuffe, Onuphre, Panulphe ou encore Montufar chez Scarron, tous ces noms nous présentent la même idée dans une onomatopée confuse, quelque chose eu dessous et de fourré. » Plus loin (p. 222) : « VOnuphre, comme le Casuiste sans nom des Provinciales, est trop particulier pour avoir pu devenir populaire. Ce sont des portraits frappants à être vus de près, et éternellement chers aux connaisseurs; cène sont pas des êtres une fois créés pour tous, et destinés à courir le monde à fi'ont découvert. » Et encore, p. 225 : « On a pu prendre, au premier abord, Onuphre pour une critique de Tartuffe. Chaque trait de Molière est eflacé et remplace par un autre contraire, ou, du moins, il se trouve redressé et comme remis dans la ligne exacte du réel. Mais c'est bien moins là une critique, à mon sens, qu'une ingénieuse reprise et une réduction du même personnage à un autre point de vue, au point de vue du portrait, et non plus à celui de la scène. Ainsi pour être plus vrai, plus réel, l'hypocrite de La Bruyère, par moments, sourit ou soupire, et ne répond rien ; c'est parfait, c'est fin ; mais cela n'irait pas longtemps avec un tel jeu au théâtre.... La Bruyère peint au chevalet et à l'huile; Molière est un peintre à fresque : chacun des deux est dans son rôle. »