‹ Œuvres complètesChapitre 11 sur 55 · Il ne faut quelquefois qu'une jolie maison · texte numérisé non relu

Il ne faut quelquefois qu'une jolie maison

dont on hérite, qu'un beau cheval ou un joli chien dont on se trouve le maître, qu'une tapisserie, qu'une pendule, pour adoucir une grande douleur, et pour faire moins sentir une grande perte.

32. Je suppose que les hommes soient éternels sur la terre, et je médite ensuite sur ce qui pourroit me faire connoître qu'ils se feroient alors une plus grande affaire de leur établissement qu ils ne s'en font dans l'état où sont les choses.

33. Si la vie est misérable, elle est pénible à supporter; si elle est heureuse, il est horrible de la perdre. L'un revient à l'autre.

34. Il n'y a rien que les hommes aiment mieux à conserver, et qu'ils ménagent moins , que leur propre vie.

35. Irène^ se transporte à grands frais en Épidaure , voit Esculape dans son temple , et le consulte sur tous ses maux. D'abord elle se plaint qu'elle est lasse et recrue de fatigue ; et le dieu prononce que cela lui arrive par la longueur du chemin qu'elle vient de faire. Elle dit qu'elle est le soir sans appétit; l'oracle lui ordonne de dîner peu. Elle ajoute qu'elle est sujette à des insomnies; et il lui prescrit de n'être au lit que pendant

î On prétend qu'un médecin tint ce discours à madame de Montespan aux eaux de Bourbon, où elle allait souvent pour des maladies imaginaires.

la nuit. Elle lui demande pounjuoi elle devient pesante, et quel remède; l'oracle répond qu'elle doit se lever avant midi , et quelquefois se servir de ses jambes pour marcher. Elle lui déclare que le vin lui est nuisible ; l'oraele lui dit de boire de 1 eau : qu'elle a des indigestions; et il ajoute qu'elle fasse diète. «Ma vue s'affoiblit, dit Irène. — Prenez des lunettes, dit Esculape. — Je m'affoiblis moi-même, continue-t-elle, et je ne suis ni si forte ni si saine que j'ai été. — C'est, dit le dieu, (|ue vous vieillissez.

— Mais quel moyen de guérir de cette langueur?

— Le plus court, Irène, c'est de mourir, comme ont fait votre mère et votre aïeule. — Fils d'Apollon, s'écrie Irène, quel conseil me donnez-vous? Est-ce là toute cette science que les hommes publient, et qui vous fait révérer de toute la terre? Que m'apprenez-vous de rare et de mystérieux? Et ne savois-je pas tous ces remèdes que vous m'enseignez? — Que n'en usiez-vous donc, répond le dieu, sans venir me chercher de si loin, et abréger vos jours par un long voyage?

36. La mort n'arrive qu'une fois, et se fait sentir à tous les moments de la vie : il est plus dur de l'appréhender que de la souffrir.

37. L'inquiétude, la crainte, l'abattement, n'éloignent pas la mort; au contraire : je doute seulement que le ris excessif convienne aux hommes, qui sont mortels.

38. Ce qu'il y a de certain dans la mort est un peu adouci par ce qui est incertain : c'est un indéfini dans le temps, qui tient quelque chose de l'infini et de ce qu'on appelle éternité.

39. Pensons que, comme nous soupirons présentement pour la florissante jeunesse qui n'est plus, et ne reviendra point, la caducité suivra, qui nous fera regretter 1 âge viril où nous sommes encore, et que nous n'estimons pas assez.

40. L'on craint la vieillesse, que l'on n'est pas sûr de pouvoir atteindre,

41. L'on espère de vieillir, et l'on craint la vieillesse ; c'est-à-dire, l'on aime la vie, et l'on fuit la mort.

42. C'est plus tôt fait de céder à la nature et de craindre la mort, que de faire de continuels efforts, s'armer de raisons et de réflexions, et être coniinuellement aux prises avec soi-même, pour ne la pas craindre •.

43. Si de tous les hommes les uns mouroient, les autres non, ce seroit une désolante affliction que de mourir.

44. Une longue maladie semble être placée entre la vie et la mort, afin que la mort même devienne

^ u La mort est plus aisée à supporter sans y penser, que la pensée de la mort sans péril.» (Pascal, Pensées ^ li^e partie, art. IX, p. 61.)

nu soulageuienl et à ceux qui meurent et à ceux qui restent.

45. A parler humainement, la mort a un bel endroit, qui est de mettre fin à la vieillesse.

La mort qui prévient la caducité arrive plus à propos que celle qui la termine.

46. Le regret qu'ont les hommes du mauvais emploi du temps qu'ils ont déjà vécu, ne les conduit pas toujours à faire de celui qui leur reste à vivre un meilleur usage.

47. La vie est un sommeil. Les vieillards sont ceux dont le sommeil a été plus long : ils ne commencent à se réveiller que quand il faut mourir. S ils repassent alors sur tout le cours de leurs années , ils ne trouvent souvent ni vertus ni actions louables qui les distinguent les unes des autres : ils confondent leurs différents âges, ils n'y voient rien qui marque assez pour mesurer le temps qu'ils ont vécu. Ils ont eu un songe confus, informe' et sans aucune suite : ils sentent néanmoins, comme ceux qui s'éveillent, qu'ils ont dormi longtemps.

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