Il n'y a pour l'homme que trois événements
I Informe. Telle est la leçon de la cinquième édition dans laquelle cette réflexion parut pour la première fois : c'est également celle des sixième, septième et huitième éditions; la neuvième seule porte uniforme; c'est probablement une faute, quoique en adoptant cette variante la phrase demeure intelligible,
naître , vivre et mourir. Il ne se sent pas naître , il
souffre à mourir, et il oublie de vivre.
49. Il y a un temps où la raison n'est pas encore, où l'on ne vit que par instinct, à la manière des animaux , et dont il ne reste dans la mémoire aucun vestige. Il y a un second temps où la raison se développe, où elle est formée, et où elle pourroit agir, si elle n'étoit pas obscurcie et comme éteinte par les vices de la complexion et par un enchaînement de passions qui se succèdent les unes aux autres, et conduisent jusqu'au troisième et dernier âge. La raison , alors dans sa force , devroit produire ; mais elle est refroidie et ralentie par les années, par la maladie et la douleur, déconcertée ensuite par le désordre de la machine qui est dans son déclin : et ces temps néanmoins sont la vie de l'homme !
50. Les enfants sont hautains , dédaigneux , colères, envieux, curieux, intéressés, paresseux, volages, timides, intempérants, menteurs, dissimulés ; ils rient et pleurent facilement; ils ont des joies immodérées et des afflictions amères sur de trèspetits sujets; ils ne veulent point souffrir de mal, et aiment à en faire : ils sont déjà des hommes.
51. Les enfants n'ont ni passé ni avenir; et, ce qui ne nous arrive guère , ils jouissent du présent.
52. Le caractère de l'enfance paroît unique; les mœurs dans cet âge sont assez les mêmes; et ce
n'est qu'avec une curieuse attention qu'on en pénètre la différence : elle augmente avec la raison, parce que avec celle-ci croissent les passions et les vices , qui seuls rendent les hommes si dissemblables entre eux et si contraires à eux-mêmes.
53. Les enfants ont déjà de leur ame l'imagination et la mémoire, c'est-à-dire ce que les vieillards n'ont plus, et ils en tirent un merveilleux usage pour leurs jjetits jeux etpour tous leurs amusements : c'est par elles qu'ils répètent ce qu'ils ont entendu dire, qu'ils contrefont ce qu'ils ont vu faire ; qu'ils sont de tous métiers, soit qu'ils s'occupent en effet à mille petits ouvrages, soit qu'ils imitent les divers artisans par le mouvement et par le geste ; qu'ils se trouvent à un grand festin et y font bonne chère ; qu'ils se transportent dans des palais et dans des lieux enchantés; que, bien que seuls, ils se voient un riche équipage et un grand cortège ; qu'ils conduisent des armées, livrent bataille, et jouissent du plaisir de la victoire; qu'ils parlent aux rois et aux plus grands princes; qu'ils sont rois eux-mêmes, ont des sujets, possèdent des trésors, qu'ils peuvent faire de feuilles d'arbres ou de graius de sable; et, ce qu'ils ignorent dans la suite de leur vie, savent, à cet âge, être les arbitres de leur fortune, et les maîtres de leur propre félicité.
54. Il n'y a nuls vices extérieurs et nuls défauts du corps qui ne soient aperçus par les enfants ; ils
les saisissent d'une première vue , et ils savent les exprimer par des mots convenables; on ne nomme point plus heureusement. Devenus hommes, ils sont chargés à leur tour de toutes les imperfections dont ils se sont moqués.
L'unique soin des enfants est de trouver l'endroit foible de leurs maîtres , comme de tous ceux à qui ils sont soumis : dès qu'ils ont pu les entamer, ils gagnent le dessus , et prennent sur eux un ascendant qu'ils ne perdent plus. Ce qui nous fait déchoir une première fois de cette supériorité à leur égard, est toujours ce qui nous empêche de la recouvrer'.
55. La paresse, l'indolence et l'oisiveté, vices si naturels aux enfants, disparoissenl dans leurs jeux,
ï La quatrième édition des Caractères , dans laquelle cette réflexion parut pour la première fois, est de 1G88. L'année précédente, Fénelon avait publié son beau livre De l'éducation des filles, où nous lisons : u Quoique vous veilliez sur vous-même pour n'y laisser rien voir que de bon, n'attendez pas que l'enfant ne trouve jamais aucun défaut en vous : souvent il apercevra jusqu'à vos fautes
les plus légères D'ordinaire ceux qui gouvernent les
enfants ne leur pardonnent rien , et se pardonnent tout à eux-mêmes. Cela excite dans les enfants un esprit de critique et de malignité, de façon que quand ils ont vu faire quelque faute à la personne qui les gouverne, ils en sont ravis et ne cherchent qu'à la mépriser. (Ouvrage eijé, chapitre V.)
où ils sont vifs, appliqués, exacts, amoureux des règles et de la symétrie, oh ils ne se pardonnent nulle faute les uns aux autres, et recommencent eux-mêmes plusieurs fois une seule chose qu'ils ont manquée : présages certains qu'ils pourront un jour négliger leurs devoirs, mais qu'ils n'oublieront rien pour leurs plaisirs.
56. Aux enfants tout paroît grand , les cours, les jardins, les édifices, les meubles, les hommes, les animaux : aux hommes les choses du monde paroissent ainsi, et j'ose dire par la même raison, parce qu'ils sont petits.
57. Les enfants commencent entre eux par l'état populaire, chacun y est le maître; et, ce qui est bien naturel, ils ne s'en accommodent pas longtemps et passent au monarchique. Quelqu'un se distingue, ou par une plus grande vivacité, ou par une meilleure disposition du corps, ou par une connoissance plus exacte des jeux différents et des petites lois qui les composent; les autres lui défèrent, et il se forme alors un gouvernement absolu qui ne roule que sur le plaisir.
58. Qui doute que les enfants ne conçoivent, qu'ils ne jugent , qu'ils ne raisonnent conséquemment? Si c'est seulement sur de petites choses , c'est qu'ils sont enfants, et sans une longue expérience; et si c'est en mauvais termes , c'est moins leur faute que celle de leurs parents ou de leurs maîtres.
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59. C'est perdre toute confiance dans l'esprit des enfants et leur devenir inutile que de les punir des fautes rju'ils n'ont point faites, ou même sévèrement de celles qui sont légères. Ils savent précisément et mieux que personne ce qu'ils méritent, et ils ne méritent guère que ce qu'ils craignent. Ils connoissent si c'est à tort ou avec raison qu'on les châtie, et ne se gâtent pas moins par des peines mal ordonnées que par l'impunité.
60. On ne vit point assez pour profiter de ses fautes : on en commet pendant tout le cours de sa vie; et tout ce que l'on peut faire à force de faillir, c'est de mourir corrigé.
Il n'y a rien qui rafraîchisse le sang comme d'avoir su éviter de faire une sottise.
61. Le récit de ses fautes est pénible : on veut les couvrir et en charger quelque autre : c'est ce qui donne le pas au directeur sur le confesseur.
62. Les fautes des sots sont quelquefois si lourdes et si difficiles à prévoir, qu'elles mettent les sages en défaut et ne sont utiles (|u'ù ceux qui les font.
63. L'esprit de parti abaisse les plus grands hommes jusques aux petitesses du peuple.
64. Nous faisons par vanité 'ou par bienséance les mêmes choses et avec les mêmes dehors que nous
ï K La vertu n'iroit pas si loin si la vanité ne lui tenoit compagrnie, v a dit La Rochefoucauld. [Max. 200.)
les ferions par inclination ou par devoir. Tel vient de mourir à Paris de la fièvre qu'il a gagnée à veiller sa femme qu'il n'aimoit point'.
65. Les hommes, dans le cœur, veulent être estimés, et ils cachent avec soin l'envie qu'ils ont d'être estimés; parce que les hommes veulent passer pour vertueux , et que vouloir tirer de la vertu tout autre avantage que la même vertu, je veux dire l'estime et les louanges, ce ne seroit plus être vertueux, mais aimer l'estime et les louanges, ou être vain : les hommes sont très-vains, et ils ne haïssent rien tant que de passer pour tels.
66. Un homme vain trouve son compte à dire du bien ou du mal de soi- : un homme modeste ne parle point de soi.
On ne voit point mieux le ridicule de la vanité',
I La Bruyère aurait pu ajouter : et qui guérit; car ici il fait aHiisioa k la mort de Louis-Armand de Bourbon, prince de Conti, qui avait épousé en 1680 mademoiselle de Blois, tille de Louis XIV et de madame de La Vallière. — La princesse avait été atteinte de la petite vérole le 10 octobre 1685 : le prince la contracta le le"" novembre et succoiii])a le 9. dors que sa temme était parfaitement rétaulif.
^ « On aime mieux dire du mal de soi-même que de n'en point parler, n (La Rochefoucauld, Maxime 138.)
3 n L'humilité n'est souvent qu'une feinte soumission dont on se sert pour soumettre les autres. C'est un artifice de l'orgueil qui s'abaisse pour s'élever j et bien qu'il se
et combien elle est un vice honteux, qu'en ce qu'elle n'ose se montrer, et qu'elle se cache souvent sous les apparences de son contraire,
La fausse modestie est le dernier raffinement de la vanité : elle fait que l'homme vain ne paroît point tel , et se fait valoir au contraire par la vertu opposée au vice qui fait son caractère : c'est un mensonge. La fausse gloire est l'ccueil de la vanité : elle nous conduit à vouloir être estimés par des choses qui, à la vérité, se trouvent en nous, mais qui sont frivoles et indignes qu'on les relève : c'est une erreur.
67. Les hommes parlent de manière, sur ce qui les regarde , qu'ils n'avouent d'eux-mêmes que de petits défauts ' , et encore ceux qui supposent en leurs personnes de beaux talents ou de grandes qualités. Ainsi l'on se plaint de son peu de mémoire, content d'ailleurs de son grand sens et de son bon jugement ^ : l'on reçoit le reproche de la distraction et de la rêverie, comme s'il nous ac-
transforme en mille manières , il n'est jamais mieux déguisé et plus capable de tromper que lorsqu'il se cache sous la figure de l'humilité. »
(La. Rochefoucauld , Maxime 264.)
ï « Nous n'avouons de petits défauts que pour persuader que nous n'en avons pas de grands. » (Id., Maxime 327.)
2 u Tout le monde se plaint de sa mémoire, et personne ne se plaint de son jugement. » (Id., Maxime 89.)
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cortloit le bel esprit : l'on dit de soi qu'on est maladroit, et (ju'oQ ne peut rien faire de ses mains, fort consolé de la perte de ces petits talents par ceux de l'esprit, ou par les dons de l'ame que tout le monde nous connoît : l'on fait l'aveu de sa paresse en des termes qui signifient toujours son désintéressement, et que l'on est guéri de l'ambition : l'on ne rougit point de sa malpropreté, qui n'est qu'une négligence pour les petites choses, et qui semble supposer qu'on n'a d'application que pour les solides et essentielles. Un homme de guerre aime à dire que c'étoit par trop d'empressement ou par curiosité qu'il se trouva un certain jour à la tranchée , ou en quelque autre poste trèspcrillcux, sans être de garde ni commandé, et il ajoute qu'il en fut repris de son général. De même une bonne tête, ou un ferme génie qui se trouve né avec celte prudence que les autres hommes cherchent vainement à acquérir; qui a fortifié la trempe de son esprit par une grande expérience; que le nombre, le poids, la diversité, la difficulté et limportance des affaires occupent seulement, et n'accablent point; qui, par l'étendue de ses vues et de sa pénétration , se rend maître de tous les événements; qui, bien loin de consulter toutes les réflexions qui sont écrites sur le gouvernement et la politique, est peut-être de ces âmes sublimes nées pour régir les autres , et sur qui ces premières règles
CÔ DE L'HOMME,
ont été faites; qui est détourné, par les grandes choses cfu'il fait, des belles ou des agréables qu'il pourroit lire, et qui au contraire ne perd rien à retracer et à feuilleter, pour ainsi dire, sa vie et ses actions; un homme ainsi fait peut dire aisément, et sans se commettre, qu'il ne connoît aucun livre, et qu'il ne lit jamais ^.
68. On veut quelquefois cacher ses foibles, ou en diminuer l'opinion par l'aveu libre que l'on en fait. Tel dit: « Je suis ignorant» , qui ne sait rien; un homme dit: «Je suis vieux » , il passe soixante ans; un autre encore: « Je ne suis pas riche « , et il est pauvre.
69. La modestie n'est point, ou est confondue avec une chose toute différente de soi , si on la prend pour un sentiment intérieur qui avili t l'homme à ses propres yeux, et qui est une vertu surnaturelle qu'on appelle humilité. L'homme, de sa nature, pense hautement et superbement de lui-même, et ne pense ainsi que de lui-même : la modestie ne tend qu'à faire que personne n'en souffre; elle est une vertu du dehors, qui règle ses yeux, sa démarche, ses paroles, son ton de voix, et qui le fait agir extérieurement avec les autres comme s'il n'ttoit pas vrai qu il les compte pour rien.