‹ Œuvres complètesChapitre 17 sur 55 · se fait généralement dans tous les hommes · texte numérisé non relu

se fait généralement dans tous les hommes

' Les paysans et les laboureurs. — La révolution de 1789 a, fffâces à Dieu, rendu cette réflexion fort exagérée.

des combinaisons infinies de la puissance, de la faveur , du génie , des richesses , des dignités , de la noblesse, de la force, de l'industrie, de la capacité, de la vertu, du vice, de la foiblesse, de la stupidité, de la pauvreté, de l'impuissance, de la roture, et de la bassesse. Ces choses, mêlées ensemble en mille manières différentes, et compensées l'une par l'autre en divers sujets, forment aussi les divers états et les différentes conditions. Les hommes d'ailleurs, qui tous savent le fort et le foible les uns des autres, agissent aussi réciproquement comme ils croient le devoir faire, connoissent ceux qui leur sont égaux, sentent la supériorité que quelques-uns ont sur eux, et celle qu'ils ont sur quelques autres ; et de là naissent entre eux ou la familiarité, ou le respect et la déférence, ou la fierté et le mépris. De cette source vient que dans les endroits publics, et où le monde se rassemble, on se trouve à tous moments entre celui que l'on cherche à aborder ou à saluer, et cet autre que l'on feint de ne pas connoître, et dont 1 on veut encore moins se laisser joindre; que l'on se fait honneur de l'un , et qu'on a honte de l'autre ; qu'il arrive même que celui dont vous vous faites honneur, et que vous voulez retenir, est celui aussi qui est embarrassé de vous, et qui vous quitte; et que le même est souvent celui qui rougit d'autrui, et dont on rougit , qui dédaigne ici , et qui là est dédaigné. Il est encore assez ordinaire de mépriser

qui nous nu'prise. Quelle misère! et puisqu'il est vrai que , clans un si étrange commerce , ce que l'on pense gagner d'un côté, ou le perd de l'autre, ne reviendroit-il pas au même de renoncer ù toute hauteur et à toute fierté, qui convient si peu aux foibles hommes, et de composer ensemble, de se traiter tous avec une mutuelle bonté, qui, avec l'avantage de n'être jamais mortifiés , nous procureroit un aussi grand bien que celui de ne mortifier personne?

132. Bien loin de s'effrayer ou de rougir même du nom de philosophe, il n'y a personne au monde qui ne dût avoir une forte teinture de philosophie '. Elle convient à tout le monde : la pratique en est utile à tous les âges, à tous les sexes, et à toutes les conditions : elle nous console du bonheur d'autrui, des indignes préférences, des mauvais succès, du déclin de nos forces ou de notre beauté : elle nous arme contre la pauvreté, la vieillesse, la maladie, et la mort; contre les sots et les mauvais railleurs : elle nous fait vivre sans une femme, ou nous fait supporter celle avec qui nous vivons.

133. Les hommes, en un même jour, ouvrent leur ame à de petites joies , et se laissent dominer par de petits chagrins : rien n'est plus inégal et

ï L'on ne peut plus entendre que celle qui est dépendante de la religion cliicHienne. [Note de La Bruyère.)

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hioins suivi que ce qui se passe en si peu de temps dans leur cœur et dans leur esprit. Le remède à ce mal est de n'estimer les choses du monde précisément que ce qu'elles valent.

134. Il est aussi difficile de trouver un homme vain qui se croie assez heureux, qu'un homme modeste qui se croie trop malheureux.

135. Le destiu du vigneron , du soldat et du tailleur de pierre m'empêche de m'eslimer malheureux par la fortune des princes ou des ministres qui me manque.

136. Il n'y a pour l'homme qu'un vrai malheur, qui est de se trouver en faute , et d'avoir quelque faute à se reprochera

137. La plupart des hommes, pour arriver à leurs fins, sont plus capables d'un grand effort que d'une longue persévéï'ance : leur paresse ou leur inconstance leur fait perdre le fruit des meilleurs commencements ; ils se laisseut souvent devancer par d'autres qui sont partis après eux, et qui marchent lentement, mais constamment.

138. J'ose presque assurer que les hommes savent encore mieux prendre des mesures que les

' « Il faut demeurer d'accord , à l'honneur de la vertu , que les plus grands malheurs des hommes sont ceux où ils tombent par les crimes. »

(L\ PiOCiiEFOucAULD, Maxime 183.)

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suivre, résoudre ce qu'il faut faire et ce qu'il faut dire, que de faire ou de dire ce qu'il faut. On se propose fermement, dans une affaire qu'on négocie, de taire une certaine chose; et ensuite, ou par passion, ou par une intempérance de langue, ou dans la chaleur de l'entretien , c'est la première qui échappe.

139. Les hommes agissent mollement dans les choses qui sont de leur devoir, pendant qu'ils se font un mérite, ou plutôt une vanité, de s'empresser pour celles qui leur sont étrangères, et qui ne conviennent ni à leur état ni à leur caractère.

140. La différence d'un homme qui se revêt d'un caractère étranger à lui-même, quand il rentre dans le sien, est celle d'un masque à un visage.

141. Télèphe a de l'esprit, mais dix fois moins, de compte fait , qu'il ne présume d'en avoir : il est donc, dans ce qu'il dit, dans ce qu'il fait, dans ce qu'il médite et ce qu'il projette, dix fois au delà de ce qu'il a d'esprit; il n'est donc jamais dans ce qu'il a de force et d'étendue : ce raisonnement est juste. Il a comme une barrière qui le ferme, et qui devroit l'avertir de s'arrêter en deçà ; mais il passe outre, il se jette hors de sa sphère; il trouve lui-même son endroit foible, et se montre par cet endroit; il parle de ce qu'il ne sait point, et de ce ([u'il sait mal; il entreprend au-dessus de son pouvoir, il désire au delà de sa portée ; il s'é-

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gale à ce qu'il y a de meilleur en tout genre. Il a du bon et du louable, qu'il offusque par l'affectalion du grand ou du merveilleux : on voit clairement ce qu'il n'est pas, et il faut deviner ce qu'il est en effet. C'est un homme qui ne se mesure point, qui ne se connoît point : son caractère est de ne savoir pas se renfermer dans celui qui lui est propre, et qui est le sien.

142. L'homme du meilleur esprit est inégal, il souffre des accroissements et des diminutions; il entre en verve, mais il en sort : alors, s'il est sage, il parle peu, il n'écrit point, il ne cherche point à imaginer ni à plaire. Chante-t-on avec un rhume? Ne faut-il pas attendre que la voix revienne?

Le sot est automate, il est machine, il est ressort; le poids l'emporte, le fait mouvoir, le fait tourner, et toujours, et dans le même sens, et avec la même égalité : il est uniforme, il ne se dément point; qui l'a vu une fois, l'a vu dans tous les instants et dans toutes les périodes de sa vie; c'est tout au plus le bœuf qui meugle, ou le merle qui siffle : il est fixé et déterminé par sa nature, et j'ose dire par son espèce. Ce qui paroît le moins en lui, c'est son ame; elle n'agit point, elle ne s'exerce point, elle se repose.

143. Le sot ne meurt point; ou si cela lui arrive, selon notre manière de parler, il est vrai de dire qu'il gagne à mourir, et que, dans ce moment

où les autres meurent , il commence à vivre . Son ame alors pense, raisonne, infère, conclut, juge, prévoit, fait précisément tout ce qu'elle ne faisoit point; elle se trouve dégagée d'une masse de chair où elle étoit comme ensevelie sans fonction, sans mouvement, sans aucun du moins qui fût digne d'elle : je dirois presque qu'elle rougit de son propre corps et des organes bruts et imparfaits auxquels elle s'est vue attachée si longtemps , et dont elle n'a pu faire qu'un sot ou qu'un stupide : elle va d'égale avec les grandes âmes, avec celles qui font les bonnes têtes ou les hommes d'esprit. L'ame d'Alaiii ne se démêle plus d'avec celles du grand Condé, de Richelieu, de Pascal, et de Lin-

GENDES'.

144. La fausse délicatesse dans les actions libres, dans les mœurs ou dans la conduite, n'est pas ainsi nommée parce qu'elle est feinte, mais parce qu'en effet elle s'exerce sur des choses et en des occasions qui n'en méritent point. La fausse délicatesse de

* Jean de Lingendes , c'véque de Sarlat et ensuite d» Mâcon , se distingua comme prélat et comme orateur. 11 mourut en 1685. — La mention honorable que La Bruyère fait ici du nom de Lingendes appartient peut-être mieux encore à Claude de Lingendes , jésuite , cousin de Jean , né à Paris en 1591, mort dans la même ville en 1660, et que le P. Rapin citait, en 1672, comme le plus partait prédicateur de son temps.

goût et de coniplexion n'est telle au contraire que parce qu'elle est feinte ou affectée : c'est Emilie qui crie de toute sa force sur un petit péril qui ne lui fait pas de peur; c'est une autre qui par mignardise pâlit à la vue d'une souris , ou qui veut aimer les violettes, et s'évanouir aux tubéreuses.

145. Qui oseroit se promettre de contenter les hommes? Un prince, quelque bon et quelque puissant qu'il fût, voudroit-il l'entreprendre? Qu'il l'essaye. Qu'il se fasse lui-même une affaire de leurs plaisirs; qu'il ouvre son palais à ses courtisans; qu'il les admette jusque dans son domestique; que, dans des lieux ^ dont la vue seule est un spectacle il leur fasse voir d'autres spectacles; qu'il leur donne le choix des jeux , des concerts et de tous les rafraîchissements; qu'il y ajoute une chère splendide et une entière liberté ; qu'il entre avec eux en société des mêmes amusements; que le grand homme devienne aimable, et que le héros soit humain et familier; il n'aura pas assez fait. Les hommes s'ennuient enfin des mêmes choses qui les ont charmés dans leurs commencements : ils déserteroient la table des dieux; et le nectar avec le temps leur devient

' Les appartements de Versailles , où le Roi défraye toute la cour avec une magnificence royale, et où pourtant il y a toujours des mécontents; Marly, où les choses se passent de même.

insipide '. Ils n'hésitent pas de critiquer des choses qui sont parfaites; il y entre de la vanité et une mauvaise délicatesse : leur goût, si on les en croit, est encore au delà de toute l'affectation qu'on auroit à les satisfaire, et d'une dépense toute royale que l'on feroit pour y réussir ; il s'y mêle de la malignité, qui va jusqu'à vouloir affoiblir dans les autres la joie qu'ils auroient de les rendre contents. Ces mêmes gens, pour l'ordinaire si flatteurs et si complaisants, peuvent se démentir : quelquefois on ne les reconnoît plus, et l'on voit 1 homme jusque dans le courtisan.

146. L'affectation dans le geste , dans le parler, et dans les manières, est souvent une suite de l'oisivelé ou de l'indifférence; et il semble qu'un grand attachement ou de sérieuses affaires jettent l'homme dans son naturel.

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