‹ Œuvres complètesChapitre 16 sur 55 · Cliton n'a jamais eu en toute sa vie que deux · texte numérisé non relu

Cliton n'a jamais eu en toute sa vie que deux

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affaires, qui sont de dîner le matin et de souper le soir : il ne semble né que pour la digestion. Il n'a de même qu'un entretien : il dit les entrées qui ont été servies au dernier repas oii il s'est trouvé; il dit combien il y a eu de potages, et quels potages; il place ensuite le rôt et les entremets ; il se souvient exactement de quels plats on a relevé le premier service; il n'oublie pas les hors-cC œuvre , le fruit et les assiettes '; il nomme tous les vins et toutes les liqueurs dont il a bu; il possède le langage des cuisines autant qu'il peut s'étendre, et il me fait envie de manger à une bonne table oii il ne soit point. Il a surtout un palais sûr, qui ne prend point le change; et il ne s'est jamais vu exposé à l'horrible inconvénient de manger un mauvais ragoût, ou de boire d'un vin médiocre. C'est un personnage illustre dans son genre, et qui a porté le talent de se bien nourrir jusques où il pouvoit aller; on ne reverra plus un homme qui mange tant et qui mange si bien ; aussi est-il l'arbitre des bons morceaux; et il n'est guère permis d'avoir du goût pour ce qu'il désapprouve. Mais il n'est plus, il s'est fait du moins porter à table jusqu'au dernier soupir; il donnoit à manger le jour qu'il est mort. Quelque part où il soit, il mange; et s'il revient au monde, c'est pour manger,

I Assiettes : entremets , petites entrées.

123. Ruffin commence à grisonner; mais il est sain, il a un visage frais et un œil vif qui lui promettent encore vingt années de vie; ilest gai,yoi'ia/, familier, indifférent; il rit de tout son cœur, et il rit tout seul et sans sujet : il est content de soi , des siens, de sa petite fortune, il dit qu'il est heureux. Il perd son fils unique, jeune homme de grande espérance, et qui pouvoit un jour être l'honneur de sa famille ; il remet sur d'autres le soin de le pleurer : il dit : « Mon fils est mort, cela fera mourir sa mère » ; et il est consolé. Il n'a point de passions, il n'a ni amis ni ennemis; personne ne l'embarrasse, tout le monde lui convient, tout lui est propre; il parle à celui qu'il voit une première fois avec la même liberté et la même confiance qu'à ceux qu'il appelle de vieux amis, et il lui fait part bientôt de ses quolibets et de ses historiettes. Ou l'aborde , on le quitte sans qu'il y fasse attention; et le même conte qu'il a commencé de faire à quelqu'un , il l'achève à celui qui prend sa place.

124. N*** est moins affoibli par l'âge que par la maladie, car il ne passe point soixante-huit ans; mais il a la goutte, et il est sujet à une colique néphrétique; il a le visage décharné, le teint verdâtre , et qui menace ruine : il fait marner sa terre, et il compte que de quinze ans entiers il ne sera obligé de la fumer : il plante un jeune bois, et il espère qu'en moins de vingt années il lui don-

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nera un beau couvert. Il fait bâtir clans la rue *** une maison de pierre de taille, raffermie dans les encoignures par des mains de fer, et dont il assure , en toussant et avec une voix frêle et débile , qu'on ne verra jamais la fin : il se promène tous les jours dans ses ateliers sur le bras d'un valet qui le soulage; il montre à ses amis ce qu'il a fait, et il leur dit ce qu'il a dessein de faire. Ce n'est pas pour ses enfants qu'il bâtit, car il n'en a point, ni pour ses héritiers, personnes viles et qui se sont brouillées avec lui : c'est pour lui seul, et il mourra demain.

125. Antagoras a un visage trivial et populaire : un suisse de paroisse ou le saint de pierre qui orne le grand autel n'est pas mieux connu que lui de toute la multitude. Il parcourt le matin toutes les chambres et tous les greffes d'un parlement, et le soir les rues et les carrefours dune ville : il plaide depuis quarante ans, plus proche de sortir de la vie que de sortir d'affaires. 11 n'y a point eu au Palais depuis tout ce temps de causes célèbres ou de procédures longues et embrouillées où. il n'ait du moins intervenu : aussi a-t-il un nom fait pour remplir la bouche de l'avocat , et qui s'accorde avec le demandeur ou le défendeur comme le substantif et l'adjectif. Parent de tous et haï de tous, il n'y a guère de familles dont il ne se plaigne, et qui ne se plaignent de lui. Appliqué successivement à saisir

une terre, à s'opposer au sceau, à se servir d'un committimus , ou à mettre un arrêt à exécution : outre qu'il assiste chaque jour ;i quelques assemblées de créanciers , partout syndic de directions , et perdant à toutes les banqueroutes , il a des heures de reste pour ses visites; vieil' meuble de ruelle, où il parle procès et dit des nouvelles. Vous l'avez laissé dans une maison au Marais, vous le retrouvez au grand Faubourg^, où il vous a prévenu, et où déjà il redit ses nouvelles et son procès. Si vous plaidez vous-même, et que vous alliez le lendemain à la pointe du jour chez l'un de vosjuges pour le solliciter, le juge attend pour vous donner audience qu'Antagoras soit expédié,

126. Tels hommes passent une longue vie à se défendre des uns et à nuire aux autres , et ils meurent consumés de vieillesse , après avoir causé autant de maux qu'ils en ont soufferts^.

127. Il faut des saisies de terre et des enlèvements de meubles , des prisons et des supplices , je l'avoue ; mais justice, lois, et besoins à part, ce m'est une chose toujours nouvelle de contempler avec quelle férocité les hommes traitent d'autres hommes.

^ Vieil, pour vieux, telle est la leçon de toutes les éditions données par l'auteur.

2 Le faubourg Saint-Germain.

3 La Bruyère a toujours mis ce mot au pluriel.

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128. L'on voit certains animaux farouches *, des mâles et des femelles , répandus par la campagne , noirs, livides, et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible : ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d'eau, et de racines : ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé,

129. Don Fernand, dans sa province , est oisif, ignorant, médisant, querelleux, fourbe, intempérant, impertinent; mais il tire l'épée contre ses voisins, et pour un rien il expose sa vie; il a tué des hommes, il sera tué.

130. Le noble de province, inutile à sa patrie, à sa famille et à lui-même, souvent sans toit, sans habits et sans aucun mérite, répète dix fois le jour qu'il est gentilhomme , traite les fourrures et les mortiers de bourgeoisie, occupé toute sa vie de ses parchemins et de ses titres , qu'il ne changeroit pas contre les masses d'un chancelier.

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