CHAPITRE XII
DES JUGEMKNTS.
1. Rien ue ressemble plus à la vive persuasion que le mauvais entêtement : de lu les partis, les cabales, les hérésies.
2. L'on ne pense pas toujours constamment d'un même sujet : l'entêtement et le dégoût se suivent de près.
3. Les grandes choses étonnent, et les petiles rebutent : nous nous apprivoisons avec les unes et les autres par l'habitude.
4. Deux choses toutes contraires nous préviennent également, l'habitude et la nouveauté'.
5. Il n'y a rien de plus bas, et qui convienne mieux au peuple , que de parler en des ternies magnifiques de ceux mêmes dont l'on pensoit trèsmodestement avant leur élévation.
6. La faveur des princes n'exclut pas le mérite, et ne le suppose pas aussi.
' « Les impressions anciennes ne sont pas seules capables de nous amuser : les charmes de la nouveauté ont le même pouvoir. (Pascal, Pensées , l^e partie, art. VI, p. 17.)
LA BRUYÈnE, li. 9
7. Il est ëtonnant qu'avec tout l'orgueil dont nous sommes gonflés, et la haute opinion que nous avons de nous-mêmes et de la bonté de notre jugement, nous négligions de nous en servir pour prononcer sur le mérite des autres. La vogue, la faveur populaire, celle du prince, nous entraînent comme un torrent. Nous louons ce qui est loué, bien plus que ce qui est louable.
8. Je ne sais s'il y a rien au monde qui coûte davantage à approuver et à louer, que ce qui est plus digne d'approbation et de louange, et si la vertu, le mérite, la beauté, les bonnes actions, les beaux ouvrages, ont un effet plus naturel et plus sûr que l'envie, la jalousie et l'antipathie. Ce n'est pas d'un saint dont un dévot ^ sait dire du bien , mais d'un autre dévot. Si une belle femme approuve la beauté d'une autre femme, on peut conclure qu'elle a mieux que ce qu'elle approuve. Si un poëte loue les vers d'un autre poète, il y a ù parier qu'ils sont mauvais et sans conséquence.
9. Les hommes ne se goûtent qu'à peine les uns les autres, n'ont qu'une foible pente à s'approuver réciproquement : action, conduite, pensée, expression, rien ne plaît, rien ne contente. Ils substituent à la place de ce qu'on leur récite, de ce qu'on leur dit ou de ce qu'on leur lit, ce qu'ils auroicnt fait
I Faux dévot, {Xole de La Bruyère.)
eux-mêmes en pareille conjoncture, ce qu'ils penseroient ou ce qu'ils ccriroient sur un tel sujet, et ils sont si pleins de leurs idces, qu'il n'y a plus de place pour celles d'autrui.
• 10. Le commun des hommes est si enclin au dérèglement et à la bagatelle, et le monde est si plein d'exemples ou pernicieux ou ridicules, que je croirois assez que l'esprit de singularité, s il pouvoit avoir ses bornes et ne pas aller trop loin, approcheroit fort de la droite raison et d'une conduite régulière.
11. « Il faut faire comme les autres» : maxime suspecte, qui signifie presque toujours: « Il faut mal faire » , dès qu'on l'étend au delà de ces choses purement extérieures qui n'ont point de suite, qui dépendent de l'usage, de la mode, ou des bienséances.
12. Si les hommes sont hommes plutôt qu'ours et panthères, s'ils sont équitables, s'ils se font justice à eux-mêmes, et qu'ils la rendent aux autres, que deviennent les lois, leur texte, et le prodigieux accablement de leurs commentaires ? que devient le pétitoire et le possessoirej et tout ce qu'on appelle jurisprudence? Où se réduisent même ceux qui doivent tout leur relief et toute leur enflure à l'autorité où ils sont établis de faire valoir ces mêmes lois? Si ces mêmes hommes ont de la droiture e de la sincérité, s'ils sont guéris de la prévention où sont évanouies les disputes de l'école, la scolastique et les controverses? S'ils sont tempérants
chastes et modérés, que leur sert le mystérieux jargon de la médecine, et qui est une mine d'or pour ceux qui s'avisent de le parler? Légistes, docteurs, médecins, quelle chute pour vous, si nous pouvions tous nous donner le mot de devenir sages ^
De combien de grands hommes dans les différents exercices de la paix et de la guerre auroit-on dû se passer! A quel point de perfection et de raffinement n'a-t-on pas porté de certains arts et de certaines sciences qui ne dévoient point être nécessaires, et qui sont dans le monde comme des remèdes à tous les maux dont notre malice est l'unique source!
Que de choses depuis Vauron', que Varron a ignorées! Ne nous suffiroit-il pas même de n'être savants que comme Platon ou comme Socrate?
13. Tel , à un sermon, à une musique, ou dans une galerie de peintures, a entendu à sa droite et à sa gauche, sur une chose précisément la même, des sentiments précisément opposés. Cela nie ferait dire volontiers que l'on peut hasarder dans tout genre d'ouvrages d'y mettre le bon et le mauvais : le bon
ï Mardis Terentius Varron, polygraphe romain, né à Réate, en Sabine, vers 114, mort l'an 20 avant J. C. Ses nombreux traités d'archéolog[ie , de linguistique, de philosopbie et J'afjriculturc lui ont mérité le titre du plus savant des Romains.
plaît aux uns, et le mauvais aux autres. L'on ne risque guère davantage d'y mettre le pire : il a ses partisans.
14. Le phénix de la poésie chantante^ renaît de ses cendres; il a vu mourir et revivre sa réputation en un même jour. Ce juge même si infaillible et s ferme dans ses jugements, le public, a varié sur son sujet; ou il se trompe, ou il s'est trompé. Celui qui prononceroit aujourd'hui que Q*** en un certain genre est mauvais poète, parleroit presque aussi mal que s'il eût dit, ily a quelque temps : Il estbonpoëte.
15. C. P. 2 étoit fort riche, et C. N. ^ ne l'éloit pas : la Pucelle et Rodogune méritoient chacune ime autre aventure. Ainsi l'on a toujours demandé pourquoi, dans telle ou telle profession, celui-ci avoit fait sa fortune, et cet autre l'avoit manquée; et en cela les hommes cherchent la raison de leurs propres caprices, qui dans les conjonctures pressantes de leurs affaires, de leurs plaisirs, de leur santé et de leur vie, leur font souvent laisser les meilleures et prendre les pires.
16. La condition des comédiens éloit infâme chez les Romains , et honorable chez les Grecs : qu'estelle chez nous? On pense d'eux comme les Romains, on vit avec eux comme les Grecs.
1 Quinault.
2 Chapelain.
3 Corneille,
17. Il suffisoit à Bathylle d'être pantomime pour être couru des dames romaines ; à Rhoc de danser au thcâlrc ; à Roscie et à Nérine de représenter dans les chœurs, pour s'attirer une foule d'amants. La vanité et l'audace, suites d'une trop grande puissance, avoient ôté aux Jlomains le goût du secret et du mystère; ils se plaisoient à faire du théâtre public celui de leurs amours : ils n'étoient point jaloux de l'amphithéâtre, et partageoient avec la multitude les charmes de leurs maîtresses. Leur goût n'alloit qu'à laisser voir qu'ils aimoient, non pas une belle personne ou une excellente comédienne, mais une comédienne.
18. Rien ne découvre mieux dans quelle disposition sont les hommes ù l'égard des sciences et des belles-lettres, et de quelle utilité ils les croient dans la Répiibb'que, que le prix qu'ils y ont mis, et l'idée qu'ils se forment de ceux qui ont pris le parti de les cultiver. Il n'y a point d'art si mécanique ni de si vile condition où les avantages ne soient plus sûrs , plus prompts et plus solides. Le comédien couché dans son carrosse jette de la boue au visage de ConNF.iLLE, qui est à pied. Chez plusieurs, savant et pédant sont synonymes.
Souvent où le riche parle, et parle de doctrine, c'est aux doctes à se taire, à écouter, à applaudir, s'ils veulent du moins ne passer que pour doctes.