‹ Œuvres complètesChapitre 20 sur 55 · Il y a une sorte de hardiesse à soutenir de · texte numérisé non relu

Il y a une sorte de hardiesse à soutenir de

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vant certains esprits la honte de rériulition : l'on trouve chez eux une prévention tout établie contre les savants, à qui ils ôtent les manières du monde, le savoir-vivre, l'esprit de société, et qu'ils renvoient ainsi dépouillés à leur cabinet et à leurs livres. Comme l'ignorance est un état paisible, et qui ne coûte aucune peine, l'on s'y arrange en foule, et elle forme à la cour et à la ville un nombreux parti, qui l'emporte sur celui des savants. S'ils allèguent en leur faveur les noms d'EsTRÉES, de Harlay, Bossuet, Séguier, Montausier, Wardes, Chevreuse, Novion, Lamoigxon, ScudéryI, Pe- LissoN, et de tant d'autres personnages également doctes et polis; s'ils osent même citer les grands noms de Chartres, de Gondé, de Co>ti, de Bourbon, du Maine, de Vendôme, comme de princes qui ont su joindre aux plus belles et aux plus hautes connoissances et l'atticisme des Grecs et l'urbanité des Romains, l'on ne feint^ point de leur dire que ce sont des exemples singuliers ; et s'ils ont recours à de solides raisons, elles sont foibles contre la voix de la multitude. Il semble néanmoins que l'on de-

' Mademoiselle Scudéry. [Note de La Bruyère,) 2 On ne feint point , c'est-à-dire on n'hésite point à , on ne craint pas de... Corneille, Molière, madame de Sévigfné , offrent de fréquents exemples de l'emploi de cette locution.

vroit décider sur cela avec plus de précaution , et se donner seulement la peine de douter si ce même esprit qui fait faire de si grands progrès dans les sciences, qui fait bien penser, bien juger, bien parler et bien écrire, ne pourroit point encore servir à être poli.

Il faut très-peu de fonds pour la politesse dans les manières : il en faut beaucoup pour celle de l'esprit.

20. « Il est savant, dit un politique; il est donc incapable d'affaires, je ne lui confierois pas l'état de ma garde-robe; » et il a raison. Ossat, XIME^Ès, EiCHELiEU étoient savants : étoient-ils habiles? ont-ils passé pour de bons ministres? « Il sait le grec, continue l'homme d'État, c'est un grimaud, c'est un philosophe. » Et en effet, une fruitière à Athènes, selon les apparences, parloit grec, et par cette raison étoit philosophe. Les Bignoas , les La- MOiGNO>s , étoient de purs grimauds : qui en peut douter? ils savoient le grec. Quelle vision, quel délire au grand, au sage, au judicieux Antomn', de dire qu'alofs les peuples seraient heureux, si l'empereur philosophait, ou si le philosophe ou le gri' maiid venait à i empire -\

I Sous ce nom La Bruyère désigne l'empereur Marc- Aurèle , qui répétait souvent la pensée de Platon qu'il rapporte.

* Platon, De la République , livre VII.

Les langues sont la clef ou l'entrée des sciences, et rien davantage : le mépris des unes tombe sur les autres. Il ne s'agit point si les langues sont anciennes ou nouvelles, mortes ou vivantes; mais si elles sont grossières ou polies, si les livres qu'elles ont formés sont d'un bon ou d'un mauvais goût. Supposons que noire langue pût un jour avoir le sort de la grecque et de la latine, seroit-on pétiaut, quel(|ucs siècles après qu'on ne la parleroit plus, pour lire Molière ou La Fontaine?

21. Je nomme Eurypile , et vous dites : " C est un bel esprit. » Vous dites aussi de celui qui travaille une poutre : « Il est charpentier» ; et de celui (jui refait un mur : « Il est maçon » . Je vous demande quel est l'atelier où travaille cet homme de métier, ce bel esprit? quelle est son enseigne? à (|ucl habit le reconuoît-on? quels sont ses outils? est-ce le coin? sont-ce le marteau et l'enclume? où fend-il , où cogne-t-il son ouvrage ? où l'expose-t-il en vente? Un ouvrier se pique d'être ouvrier : Eurypile se pique-t-il d'être bel esprit? S il est tel, vous me peignez un fat qui met l'esprit, en roture , une ame vile et mécanique, à qui ni ce qui est beau ni ce qui est esprit ne sauroit s'appliquer sérieusement; et s'il est vrai qu'il ne se pique de rien, je vous entends , c'est un homme sage et qui a de l'esprit. Ne dites-vous pas encore du savantasse : «Il est bel esprit» , et ainsi du mauvais poète? Mais

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vous-même vous croyez-vous sans aucun esprit? et si vous en avez, c'est sans doute de celui qui est beau et convenable : vous voilà donc un bel esprit; ou s'il s'en faut peu que vous ne preniez ce nom pour une injure, continuez, j'y consens, de le donner à Eurypile , et d'employer cette ironie comme les sots, sans le moindre discernement, ou comme les ignorants, qu'elle console d'une certaine culture qui leur manque, et qu'ils ne voient que dans les autres.

22. Qu'on ne me parle jamais d'encre, de papier, de plume , de style , d'imprimeur , d'imprimerie ; qu'on ne se hasarde plus de me dire : « Vous écrivez si bien, Antisthène f continuez d'écrire; ne verronsnous point de vous un in-folio? Traitez de toutes les vertus et de tous les vices dans un ouvrage suivi , méthodique, qui n'ait point de fin; » ils devroient ajouter : « et nul cours » . Je renonce à tout ce qui a été, qui est et qui sera livre. Bêrylle tombe en syncope à la vue d'un chat, et moi à la vue d'un livre. Suis-je mieux nourri et plus lourdement vêtu, suis-je daps ma chambre à l'abri du nord, ai-je un lit de plumes, après vingt ans entiers qu'on me débite dans la place? J'ai un grand nom, ditesvous et beaucoup de gloire ; dites que j'ai beaucoup de vent qui ne sert à rien. Ai-je un grain de ce métal qui procure toutes choses? Le vil praticien grossit son mémoire, se fait rembourser de frais

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qu'il n'avance pas, et il a pour gendre un comte ou un magistrat. Un homme rouge ou feuille -morte^ devient commis, et bientôt plus riche que son maître; il le laisse dans la roture, et avec de l'argent devient noble. B***^ s'enrichit à montrer dans un cercle des marionnettes; BB***-' à vendre en bouteille l'eau de la rivière. Un autre charlatan'* arrive ici de delà les monts avec une malle; il n'est pas déchargé que les pensions courent; et il est près de retourner d'où il arrive, avec des mulets et des fourgons. Mercure est Mercure, et rien davantage, et l or ne peut payer ses médiations et ses intrigues : on y ajoute la faveur et les distinctions. Et sans parler que des gains licites , on paye au tuilier sa tuile, et à l'ouvrir son temps et son ouvrage : payet-on à un auteur ce qu'il pense et ce qu'il écrit? et

1 Un laquais, à cause des habits de livrée, qui étoient souvent de couleur rouge ou feuille-morte.

2 Benoît, qui a amassé du bien en montrant des figures de cire.

3 Barbereau , qui a fait fortune en vendant de l'eau delà rivière de Seine pour des eaux minérales.

* Caretti, qui s'est enrichi par quelques secrets qu'il vendait fort cher. — Sur cet empirique célèbre, on trouve d'intéressantes anecdotes dans les Mémoires de Saint- Simon, année 1698, t. II, p. 135-137 de l'édition Hachette ; et aussi dans les Lettres de madame de Sévigné , année 1C94, t. X, édition Hachette.

s'il pense très-bien, le"paye-t-on très-largement? Se meiible-t-il, s'anoblit-il à force de penser et d'écrire juste? Il faut que les hommes soient habillés, qu'ils soient rasés ; il faut que, retirés dans leurs maisons, ils aient une porte qui ferme bien : est-il nécessaire qu'ils soient instruits? Folie, simplicité, imbécillité, continue Antislhène, de mettre l'enseigne d'auteur ou de philosophe ! Avoir, s'il se peut, un office lucratif ,(\m rende la vie aimable, qui fasse prêter à ses amis et donner à ceux qui ne peuvent rendre : écrire alors par jeu, par oisiveté, et comme Tityre siffle ou joue de la flûte ; cela, ou rien : j'écris à ces conditions, et je cède ainsi à la violence de ceux qui me prennent à la gorge, et me disent : « Vous écrirez, » Ils liront pour titre de mon nouveau livre : Du beau, du bon, du vrai, des idées, du PREMIEU PRINCIPE, par Autistliène, vendeur de marée. 23. Si les ambassadeurs des princes étrangers ' étoicnt des singes instruits à marcher sur leurs pieds de derrière et à se faire entendre par interprète, nous ne pourrions pas marquer un plus grand élonnement que celui que nous donnent la justesse de leurs réponses, et le bon sens qui paroît quelquefois dans leurs discours. La prévention du pays, jointe à l'orgueil de la nation, nous fait oublier que la raison est de tous les climats, et que l'on pense

* Ceux de Siam, qui vinrent à Paris dans ce temps-là.

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juste partout où il y a des hommes. Nous n'aimerions pas à être traites ainsi de ceux que nous appelons barbares; et s'il y a en nous quelque barbarie, elle consiste à être épouvantés de voir d'autres peuples raisonner comme nous.

Tous les étrangers ne sont pas barbares, et tous nos compatriotes ne sont pas civilisés : de même, toute campagne n'est pas agreste', et toute ville n'est pas polie. Il y a dans l'Europe un endroit d une province maritime d'un grand royaume oîi le villageois est doux et insinuant, les bourgeois au contraire et le magistrat grossiers , et dont la rusticité est héréditaire.

24. Avec un langage si par, une si grande recherche dans nos habits , des mœurs si cultivées , de si belles lois et un visage blanc, nous sommes barbares pour quelques peuples-.

25. Si nous entendions dire des Orientaux qu'ils boivent ordinairement d'une liqueur qui leur monte à la tête, leur fait perdre la raison et les fait vomir, nous dirions : «Cela est bien barbare. »

26. Ce prélat se montre peu à la cour, il n'est de nul commerce, ou ne le voit point avec des

' Ce terme s'entend ici mctaplioriquenient.

{Note de La Bruyère.) 2 La Bruyère a développé cette remarque dans sa 71 « rt-flexk)n du chapitre Des biens de la fortune.

femmes, il ne joue ni à grande ni à petite prime', il n'assiste ni aux fêtes ni aux spectacles , il n'est point homme de cabale, et il n'a point l'esprit d'intrigue : toujours dans son évéché, où il fait une résidence continuelle, il ne songe qu'à instruire son peuple par la parole et à l'édifior par son exemple : il consume son bien en des aumônes, et son corps par la pénitence; il n"a que l'esprit de régularité, et il est imitateur du zèle et de la piété des Apôtres. Les temps sont changés, et il est menacé sous ce règne d'un titre plus éminent.

27. Ne pourroit-on point faire comprendre aux personnes d'un certain caractère et d'une profession sérieuse, pour ne rien dire de plus, qu'ils ne sont point obligés à faire dire d'eux qu'ils jouent , qu'ils chantent, et qu'ils badinent conmie les autres hommes; et qu'à les voir si plaisants et si agréables, on ne croiroit point qu'ils fussent d'ailleurs si réguliers et si sévères? Oseroit-on même leur insinuer qu'ils s'éloignent par de telles manières de la politesse dont ils se piquent, qu'elle assortit au contraire, et conforme les dehors aux conditions, qu'elle évite le contraste, et de montrer le même homme sous des figures différentes, et qui font de lui un conqjosé bizarre ou un grotesque?

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