Il disoit que l'esprit dans cette belle
I Les clefs contemporaines ne fournissent aucune indication sur la personne dont La Bruyère fait ici un si charmant portrait.
M. Aimé Martin est le premier qui ait fait observer que Chaulieu avait révélé son nom avec une parfaite certitude. Voici comment ;
Dans une note annexée à une lettre adressée à 7nadame D'*' par M. de La Paye , Chaulieu a dit : u Cette «lettre est adressée à madame d'Aligre , femme en preumières noces du petit-fils du chancelier de ce nom [Gilles " d'Alitjre, seigneur de Boislandry, conseiller an Parle- « ment) , et en secondes noces de M. Chevilly [Charlesu Claude Hatte de Chevilly) capitaine aux gardes. Elle étoit " fille de M. Saint-Clair Turgot, doyen du conseil. M. La " Bruyère l'a célébrée dans ses Caractères sous le nom « à'Arténice, et c'est pour elle que l'amour m'a dicté une
<• et continuant de parler d'elle : C'est, ajoiitoit-il , « comme une nuance de raison et d'ajrément qui « occupe les yeux et le cœur de ceux qui lui par- « lent; on ne sait si on l'aime ou si on l'admire : « il y a en elle de quoi faire une parfaite amie, il « y a aussi de quoi vous mener plus loin que l'ami- « tié. Trop jeune et trop fleurie pour ne pas plaire, « mais trop modeste pour songer à plaire, elle ne le tient compte aux hommes que de leur mérite, et « ne croit avoir que des amis. Pleine de vivacités et " capable de sentiments, elle surprend et elle in- « téressc ; et sans rien ignorer de ce qui peut cn- « trer de plus délicat et de plus fin dans les con- « versations , elle a encore ces saillies heureuses « qui, entre autres plaisirs qu'elles foni, dispensent
u infinité de vers que j'ai faits. C'ctoit en effet une des " plus jolies femmes que j'aie connues , qui joijjnoit à une " fii'juie très-aimahle la douceur de l'iuniieur et tout le " brillant de l'espiit. Personne n'a jamais mieux écrit u qu'elle, et peu aussi bien. i [OEiivres de Chaulieu, La Haye (Paris), 1774, in-S", t. l"", p. 34 et 35'.)
* Celte édition a éié donnée sur les manuscrits aiitograplics. — Calberinc Turgot enlrnit dans sa quatorzième année, eu 1(186, lorsqu'elle épousa Gilles d'Alifire, âgé de vingt-deux îins. Cette union ne fut pas heureuse, et après sept années de mariage, une séparation devenue obligée rendit à la liberté la belle Catherine, qui en usa largement. On trouve dans l'édition des OEuvics de La Bruyère, t. II, p. 322-336, publiée par M. G. Servois, des détails fort intéressants sur la vie galante â\/rlénicc.
« toujours de la réplique. Elle vous parle comme « celle qui n'est pas savante, qui doute et qui cher- « che à s'éclaircir; et elle vous écoute comme celle " qui sait beaucoup, qui connoît le prix de ce que «vous lui dites, et auprès de qui vous ne perdez u rien de ce qui vous échappe. Loin de s'appliquer « à vous contredire avec esprit, et d'imiter Elvire, « qui aime mieux passer pour une femme vive que « marquer du bon sens et de la justesse, elle s'ap- « proprie vos sentiments, elle les croit siens, elle « les étend, elle les embellit; vous êtes content de « vous d'avoir pensé si bien, et d'avoir mieux dit « encore que vous n'aviez cru. Elle est toujours au- «' dessus de la vanité, soit qu'elle parle, soit qu'elle « écrive : elle oublie les traits où il faut des rai- «sons; elle a déjà compris que la simplicité est « éloquente. S'il s'agit de servir quelqu'un et de " vous jeter dans les mêmes intérêts, laissant à El- " vire les jolis discours et les belles-lettres, qu'elle « met à tous usages , Arténice n'emploie auprès « de vous que la sincérité, l'ardeur, l'empressement « et la persuasion. Ce qui domine en elle, c est le « plaisir de la lecture, avec le goût des personnes 11 de nom et de réputation, moins pour en cire « connue que pour les connoître. Ou peut la louer •1 d'avance de toute la sagesse cju'clle aura un jour, « et de tout le mérite qu'elle se prépare par les « années, puisque avec une bonne conduite elle a
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« de meilleures intentions, des principes sûrs, utiles « à celles qui sont comme elle exposées aux soins Cl et à la flatterie; et qu'étant assez particulière* « sans pourtant être farouche, ayant même un peu « de penchant pour la retraite, il ne lui sauroit peut- 11 être manquer que les occasions, ou ce qu'on ap- « pelle un grand théâtre, pour y faire briller toutes « ses vertus. »
30. Une belle femme est aimable dans son naturel; elle ne perd rien à être négligée, et sans autre parure que celle qu'elle tire de sa beauté et de sa jeunesse. Une grâce naïve éclate sur son visage, anime ses moindres actions : il y auroit moins de péril à la voir avec tout l'attirail de l'ajustement et de la mode. De même un homme de bien est respectable par lui-même, et indépendamment de tous les dehors dont il voudroit s'aider pour rendre sa personne plus grave et sa vertu plus spécieuse. Un air réforme, une modestie outrée, la singularité de l'habit, une ample calotte, n'ajoutent rien à la probité, ne relèvent pas le mérite; ils le fardent, et font peut-être qu il est moins pur et moins ingénu.
* « On dit d'un homme qu'il est parlicidicr, lorsqu'il fuit le commerce et la fréquentation des autres houinies, qu'il n'aime pas à rendre visite et à être visité. « {Dictionnaire de Fiiretière, 1690,)
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T'ne gravité trop étudiée devient comique ; ce sont comme des extrémités qui se touchent, et dont le milieu est dignité : cela ne s'appelle pas être grave, mais en jouer le personnage : celui qui songe à le devenir ne le sera jamais. Ou la gravité n'est point, ou elle est naturelle; et il est moins difficile d'en descendre que d'y monter.
31. Un homme de talent et de réputation, s'il est chagrin et austère, il effarouche les jeunes gens, les fait penser mal de la vertu, et la leur rend suspecte d'une trop grande réforme et d'une pratique trop ennuyeuse. S'il est au contraire d'un bon commerce, il leur est une leçon utile; il leur apprend qu'on peut vivre gaiement et laborieusement, avoir des vues sérieuses sans renoncer aux jjlaisirs honnêtes; il leur devient un exemple qu'on peut suivre,
32. La physionomie n'est pas une règle qui nous soit donnée pour juger des hommes : elle nous peut servir de conjecture.
33. L'air spirituel est dans les hommes ce que la régularité des traits est dans les femmes : c'est le genre de beauté où les plus vains puissent aspirer.
34. Un homme qui a beaucoup de mérite et d'esprit, et qui est connu pour tel, n'est pas laid, même avec des traits qui sont difformes, ou s'il a de la laideur, elle ne fait pas son impression.