‹ Œuvres complètesChapitre 26 sur 55 · Uue circonstance essentielle à la justice que · texte numérisé non relu

Uue circonstance essentielle à la justice que

l'on doit aux autres, c'est de la faire promptement et sans différer : la faire attendre , c'est injustice.

Ceux-là font bien, ou font ce qu'ils doivent, qui font ce qu'ils doivent. Celui qui , dans toute sa conduite , laisse longtemps dire de soi qu'il fera bien , fait très-mal.

83. L'on dit d'un grand qui tient table deux fois le jour, et qui passe sa vie à faire digestion, qu'il meurt de faim , pour exprimer qu'il n'est pas riche, ou que ses affaires sont fort mauvaises : c'est une figure; on le diroit plus à la lettre de ses créanciers.

84. L'honnêteté , les égards et la politesse des personnes avancées en âge de l'un et de l'autre sexe me donnent bonne opinion de ce qu'on appelle le vieux temps.

85. C'est un excès de confiance dans les parents d'espérer tout de la bonne éducation de leurs enfants, et une grande erreur de n'en attendre rien et de la négliger.

86. Quand il seroit vrai , ce que plusieurs disent, que l'éducation ne donne point à l'homme un autre cœur ni une autre complexion, qu'elle ne change rien dans son fond et ne touche qu'aux superficies, je ne laisserois pas de dire qu'elle ne lui est pas inutile.

8". Il n'y a que de l'avantage pour celui qui parle peu; la présomption est qu'il a de l'esprit : et s'il

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est vrai qu'il n'en njanque pas , la présomption est

qu'il l'a excellent.

88. Ne songer qu'à soi et au présent, source d'erreur dans la politique.

89. Le plus grand malheur, après celui d'être convaincu d'un crime, est souvent d'avoir eu à s en justifier. Tels ari'éts nous déchargent et nous renvoient absous, qui sont infirmés par la voix du peuple.

90. Un homme est fidèle à de certaines praticjucs de religion, on le voit s'en acquitter avec exactitude; personne ne le loue ni ne le désapprouve, on n'y pense pas : tel autre y revient après les avoir négligées dix années entières, on se recrie, ou l'exalte; cela est libre : moi, je le blâme d'un si long oubli de ses devoirs, et je le trouve heureux d'y être rentré.

91. Le flatteur n'a pas assez bonne opinion de soi ni des autres.

92. Tels sont oubliés dans la distribution des grâces, et font dire d'eux : Pourquoi les oublier? qui, si l'on s'en étoit souvenu, auroient fait dire : Pourquoi s'en souvenir? D'où vient celte contrariété? Est-ce du caractère de ces personnes, ou de l'incertitude de nos jugements, ou même de tous les deux?

93. L'on dit communément : « .\prcs un tel, qui sera chancelier? (jui sera primat des Gaules? (jui

sera pape?» On va plus loin : chacun, selon ses souhaits ou son caprice, fait sa promotion, qui est souvent de gens plus vieux et plus caducs que celui qui est en place; et comme il n'y a pas de raison qu'une dignité tue celui qui s'en trouve revêtu, quelle sert au contraire à le rajeunir, et à donner au corps et à l'esprit de nouvelles ressources, ce u est pas un événement fort rare à un titulaire d'enterrer son successeur.

94. La disgrâce éteint les haines et les jalousies celui-là peut bien faire, qui ne nous aigrit plus par une grande faveur : il n'y a aucun mérite, il n'y a sorte de vertus qu'on ne lui pardonne; il seroit un héros impunément.

Rien n'est bien d'un homme disgracié : vertus, mérite, tout est dédaigné, ou mal expliqué, ou imputé à vice : qu'il ait un grand cœur, qu'il ne craigne ni le fer ni le feu, qu'il aille d'aussi bonne grâce à l'ennemi que Bavard et Montrevel ', c'est un bravache, on en plaisante; il n'a plus de quoi être un héros.

Je me contredis, il est vrai : accusez-en les hommes, dont je ne fais que rapporter les jugements ; je ne dis pas de différents hommes, je dis les mêmes, qui jugent si différemment.

I -Marquis de Montrevel, commissaire {fénéral de la cavalerie, lieutenant général, (iV"o<e de La Bruyère.)

95. Il ne faut pas vingt années accomplies pour voir changer les hommes d'opinion sur les choses les plus sérieuses, comme sur celles qui leur ont paru les plus sûres et les plus vraies. Je ne hasarderai pas d'avancer que le feu en soi, et indépendamment de nos sensations, n'a aucune chaleur, c'est-à-dire rien de semblable à ce que nous éprouvons en nous-mêmes à son approche', de peur que quelque jour il ne devienne aussi chaud (ju'il a jamais été. J'assurerai aussi peu qu'une ligne droite tombant sur une autre ligne droite fait deux angles droits , ou égaux à deux droits , de peur que , les hommes venant à y découvrir quelque chose de plus ou de moins, je ne sois raillé de ma proposition. Aussi, dans un autre genre, je dirai à peine avec toute la France : « Vauban est infaillible, on n'en appelle point » ; qui me garantiroit que dans peu de temps on n'insinuera pas que, même sur le siège, qui est son fort, et où il décide souverainement, il erre quelquefois, sujet aux fautes comme Antipliile?

96. Si vous en croyez des personnes aigries l'une contre l'autre, et que la passion domine, l'homme docte est un savantasse , le magistrat un bourgeois ou un praticien , le financier un maltotier , et le gentilhomme un gintilldtre ; mais il est étrange que de si mauvais noms, que la colère et la haine ont

' Descartes soutenait cette doctrine.

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su inventer, deviennent familiers, et que le dédain, tout froid et tout paisible qu'il est, ose s'en servir.

97. Vous vous a{ïitez, vous vous donnez un grand mouvement, surtout lorsque les ennemis commencent à fuir, et que la victoire n'est plus douteuse, ou devant une ville après qu'elle a capitule; vous aimez dans un combat ou pendant un siège à paroîlre en cent endroits pour n'être nulle part, à prévenir les ordres du général, de peur de les suivre, et à chercher les occasions plutôt (jue de les attendre et les recevoir : votre valeur scroit-elle fausse?

98. Faites garder aux hommes quelque poste oii ils puissent être tués, et où néanmoins ils ne soient pas tués : ils aiment 1 honneur et la vie'.

99. A voir comme les hommes aiment la vie , pouvoit-on soupçonner qu'ils aimassent quelque autre chose plus que la vie, et que la gloire qu'ils préfèrent à la vie^ ne fût souvent qu'une certaine opinion d'eux-mêmes établie dans l'esprit de mille gens ou qu'ils ne counoissent point ou qu'ils n'estiment point'

I u On ne veut point perdre la vie, et on veut acquérir de la {jloire. » (La. Rochefoucauld, Maxime 221.)

* « La douceur de la gloire est si grande, qu'à quelque

chose qu'on l'attache, même à la mort, on l'aime Nous

perdrons même la vie avec joie, pourvu qu'on en parle, n (Pascal, Pensées, l""" partie, art. V, 1 et 2.)

3 » Nous récusons des juges pour les plus petits in-

100. Ceux qui, ni guerriers ni courtisans, vont à la guerre et suivent la cour, qui ne font pas un siège, mais qui y assistent, ont bientôt épuisé leur curiosité sur une place de guerre , quelque surprenante qu'elle soit, sur la tranchée, sur l'effet des bombes et du canon , sur les coups de main, comme sur l'ordre et le succès d'une attaque qu'ils entrevoient : la résistance continue, les pluies surviennent, les fatigues croissent, on plonge dans la fange, on a à combattre les saisons et l'ennemi, on peut être forcé dans ses lignes , et enfermé entre une ville et une armée : quelles extrémités! On perd courage, on murmure : Est-ce un si grand inconvénient que de lever un siège? le salut de l'État dépend-il d'une citadelle do plus ou de moins? Ne faut-il pas, ajoutent-ils, fléchir sous les ordres du ciel, qui semble se déclarer contre nous, et remettre la partie à un autre temps? Alors ils ne comprennent plus la fermeté, et, s'ils osoient dire, l'opiniâtreté du général qui se roidit contre les obstacles , qui s'anime par la difficulté de l'enlieprise, qui veille la nuit et s'expose

térêts, et nous voidons bien que notre réputation et notre gloire dépendent du jugement des hommes, qui nous sont tous contraires, ou par leur jalousie ou par leur préoccupation, ou par leur peu de lumières ; et ce n'est que pour les faire prononcer en notre faveur, que nous exposons, en tant de manières , notre repos et notre vie. '^

(La Rochefoucauld, Maxime 268.)

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le jour pour la coaduire à sa fin. A-t-on capitule, ces hommes si tlécouragcs relèvent l'importance de cette con(|uête, en prédisent les suites, exagèrent la nécessité qu'ilyavoit de la faire, le péril et lahonte qui suivoient de s'en désister, prouvent que l'armée qui nous couvroit des ennemis ctoil invincible : ils reviennent avec la cour, passent par les villes et les bourgades, fiers d'être regardés de la bourgeoisie, qui est aux fenêtres, comme ceux mêmes qui ont pris la place; ils en triomphent par les chemins, ils se croient braves. Revenus chez eux, ils vous étourdissent de flancs, de redans, de ravelins, de fausse-braie, de courtines et de chemin couvert; ils rendent compte des endroits où l'envie de voir les a portés, et où il ne laissait pas d'y avoir du péril^ des hasards qu ils ont courus à leur retour d'être pris ou tués par l'ennemi : ils taisent seulement qu'ils ont eu peur.

101. C'est le plus petit inconvénient du monde que de demeurer court dans un sermon ou dans une harangue; il laisse à l'orateur ce qu'il a d'esprit, de bon sens , d'imagination , de mœurs et de doctrine; il ne lui ôte rien : mais on ne laisse pas de s'étonner que les hommes, ayant voulu une fois y attacher une espèce de honte et de ridicule, s'exposent, par de longs et souvent d'inutiles discours, à en courir tout le riscjue,

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