‹ Œuvres complètesChapitre 25 sur 55 · La même chose souvent est, dans l'a bouche · texte numérisé non relu

La même chose souvent est, dans l'a bouche

d'un homme d'esprit, une naïveté ou un bon mot;

et dans celle d'un sot, une sottise.

52. Si le frft pouvoit craindre de mal parler, il sortiroit de son caractère.

53. L'une des marques de la mcdiocrilé de l'esprit est de toujours conter,

54. Le sot est embarrassé de sa personne ; le fat a l'air libre et assuré ; l'impertinent passe à l'effronterie ; le mérite a de la pudeur,

55. Le suffisant est celui en qui la pratique de certains détails que l'on honore du nom d'affaires se trouve jointe à une très-grande médiocrité d'espril.

Un grain d'esprit, et une once d'affaires plus qu'il n'en entre dans la composition du suffisant , font l'imporlant.

Pendant qu'on ne fait que rire de l'important, il n'a pas un autre nom : dès qu'on s'en plaint, c'est l'arrogant.

56. L'honnête homme tient le milieu entre l'habile homme et l'homme de bien, quoiijue dans une distance inégale de ses deux extrêmes.

La distance qu'il y a de 1 honnête homme à l'habile homme s'affoiblit de jour à autre, et est sur le j)oint de disparoîtrc.

L'habile homme est celui qui cache ses passions, qui entend ses intérêts, qui y sacrifie beaucoup de choses, c[lu a su acquérir du bien ou en conserver.

L'honnête homme est cehii qui ne vole pas sur les grands chemins et qui ne tue personne, dont les vices enfin ne sont pas scandaleux.

On connoît assez qu'un homme de bien est honnête homme ; mais il est plaisant d'imaginer que tout honnête homme n'est pas homme de bien.

L'homme de bien est celui qui n'est ni un saint ni un dévot^, et qui s'est borné à n'avoir que de la vertu.

57. Talent, goût, esprit, bon sens, choses différentes, non incompatibles.

Entre le bon sens et le bon goût il y a la diffê" rence de la cause à son effet.

Entre esprit et talent il y a la proportion du tout à sa partie.

Appellerai-je un homme d'esprit celui qui, borné et renfermé dans quelque art, ou même dans une certaine science qu'il exerce dans une grande perfection, ne montre hors de là ni jugement, ni mémoire, ni vivacité, ni mœurs, ni conduite; qui ne m'entend pas, qui ne pense point, qui s'énonce mal ; un musicien, par exemple, qui, après m'avoir comme enchanté par ses accords, semble s'être remis avec son luth dans un même étui, ou n'être plus, sans cet instrument, qu'une machine démontée, à qui il

Faux dévot. [Note de la Bruyère.

manque quelque chose, et dont il n'est plus permis

de rien attendre?

Que dirai-je encore de l'esprit du jeu? Pourroit-on me le définir? Ne faut-il ni prévoyance, ni finesse, ni habileté, pour jouer l'hombre ou les échecs? et s'il en faut, pourquoi voit-on des imbéciles qui y excellent, et de très-beaux génies qui n'ont pu même atteindre la médiocrité, à qui une pièce ou une carte dans les mains trouble la vue, et fait perdre contenance?

Il y a dans le monde quelque chose, s'il se peut, de plus incompréhensible. Un homme ' paroît grossier, lourd, stupide; il ne sait pas parler, ni raconter ce qu'il vient de voir : s'il se met à écrire, c'est le modèle des bons contes; il fait parler les animaux, les arbres, les pierres, tout ce qui ne parle point : ce u'esl que légèreté, qu'élégance, que beau naturel, et que délicatesse dans ses ouvrages.

Un autre est simple^, timide, d'une ennuyeuse conversation; il prend un mot pour un autre, et il ne juge de la bonté de sa pièce que par l'argent cjui lui en revient; il ne sait pas la réciter, ni lire son écriture. Laissez-le s'élever par la composition : il n'est pas au-dessous d'AucusTE, de Pompéf, de NicoMÎîDE , d'HÉRACLius; il est roi, el un grand roi:

I La Fontaine.

'• Pierre Corneille.

il est politique, il est philosophe; il entreprend de faire parler des héros, de les faire agir; il peint les Romains; ils sont plus grands et plus Romains dans ses vers que dans leur histoire.

Voulez-vous quelque autre prodige'? Concevez un homme facile, doux, complaisant, traitable, et tout d'un coup violent, colère, foujjueux, capricieux. Imaginez- vous un homme simple , ingénu, crédule, badin, volage, un enfant en cheveux gris; mais permettez-lui de se recueillir, ou plutôt de se livrer à un génie qui agit en lui, j'ose dire, sans qu'il y prenne part, et comme à son insu, quelle verve! quelle élévation! quelles images! quelle latinité! — Parlez-vous d'une même personne? me direz-vous. — Oui, du même, de Théodas, et de lui seul. Il crie, il s'agite, il se roule à terre, il se relève, il tonne, il éclate; et du milieu de cette tempête il sort une lumière qui brille et qui réjouit. Disons-le sans figure : il parle comme un fou, et pense comme un homme sage; il dit ridiculement des choses vraies, et follement des choses sensées et raisonnables; on est surpris de voir naître et éclore le bon sens du sein de la bouffonnerie, parmi les grimaces et les contorsions. Qu'ajouterai-je da-

' Santeuil, reli(;ieux de Saint-Victor, auteur des hymnes du nouveau Bréviaire , et un de nos meilleurs poètes latins modernes. Il est mort en 1697.

vantage? Il dit et il fait mieux qu'il ne sait ; ce sont en lui comme deux ames^ qui ne se connoissent point, qui ne dépendent point l'une de l'autre, qui ont chacune leur tour, ou leurs fonctions toutes séparées. Il nianqueroit un trait à cetle peinture si surprenante, si j'oubliois de dire qu'il est tout à la fois avide et insatiable de louanges, prêt de se jeter aux yeux de ses critiques, et dans le fond assez docile pour profiter de leur censure. Je commence à me persuader moi-même que j'ai fait le portrait de deux personnages tout différents. Il ne seroit pas même impossible d'en trouver un troisième dans Théodas, car il est bon homme, il est plaisant homme, et il est excellent homme.

58. Après l'esprit de discernement , ce qu'il y a au monde de plus rare, ce sont les diamants et les perles.

59. Tel, connu dans le monde par de grands talents, honoré et chéri partout où il se trouve, est petit dans son domestique et aux yeux de ses proches, qu'il n'a pu réduire à l'estimer : tel autre, au contraire", prophète dans son pays, jouit d'une vogue qu'il a parmi les siens et qui est resserrée dans l'enceinle de sa maison, s'applaudit d'un mérite rare et singulier, qui lui est accordé par sa famille

I Cette sorte de duplicité de i':inie humaine a été également remarquée par .Montaigne, Pascal et La Hocliefoucauld.

dont il est l'idole, mais qu'il laisse chez soi toutes les fois qu'il sort, et qu'il ne porte nulle part.

60. Tout le monde s'élève contre un homme qui entre en réputation' : à peine ceux qu'il croit ses amis lui pardonnent-ils un mérite naissant et une première vo^jue qui semble l'associer à la gloire dont ils sont déjà en possession; l'on ne se rend qu'à l'extrémité, et après que le prince s'est déclaré par les récompenses : tous alors se rapprochent de lui, et de ce jour-là seulement il prend son rang d'homme de mérite.

61. Nous affectons souvent de louer avec exagération des hommes assez médiocres, et de les élever, s'il se pouvoit, jusqu'à la hauteur de ceux qui excellent, ou parce que nous sommes las d'admirer toujours les mêmes personnes, ou parce que leur gloire ainsi partagée offense moins notre vue, et nous devient plus douce et plus supportable-.

' Sitôt que d'Apollon un gdnie inspiré

Trouve loin du vulgaire un chemin ignoré. Eu cent lieux contre lui les cabales s'amassent , Ses rivaux obscurcis autour de lui croassent ; Et son trop de lumière importunant les yeux , De ses propres amis lui fait des envieux.

(BoiLEvu, Épitre VII, à Racine, v. 9-14.) ^ Nous élevons la gloire des uns pour abaisser celle des autres : et quelquefois on loueroit moins 3Ionsicur le Prince et Monsieur de Turenne, si on ne les vouloit point blâmer tous deux. (La. Rochefoucauld, Maxime 198.)

62. L'on voit des hommes que le veut de la faveur pousse d'abord à pleines voiles; ils perdent en un moment la terre de vue, et font leur route : tout leur ril, tout leur succèjde; action, ouvrage, tout est comble d'éloges et de récompenses; ils ne se montrent que pour être embrassés, et félicites. Il y a un rocher immobile qui s'élève sur une côte; les flots se brisent au pied; la puissance, les richesses, la violence, la flatterie, l'autorité, la faveur, tous les vents ne l'ébranlent pas : c'est le public, oh ces gens échouent.

63. Il est ordinaire et comme naturel de juger du travail d'autrui seulement par rapport à celui qui nous occupe. Ainsi le poëte rempli de grandes et sublimes idées estime peu le discours de l'orateur, qui ne s'exerce souvent que sur de simples faits; et celui qui écrit l'histoire de son pays ne peut comprendre qu'un esprit raisonnable emploie sa vie à imaginer des fictions et à trouver une rime : de même le bachelier, plongé dans les quatre premiers siècles, traite toute autre doctrine de science triste, vaine et inutile, pendant qu'il est peut-être méprisé du géomètre.

64. Tel a assez d'esprit pour exceller dans une certaine matière et en faire des leçons, qui en manque pour voir qu'il doit se taire sur quelque autre dont il n'a qu'une foible connoissance : il sort hardiment des limites de son génie; mais il s'égare,

et fait ({lie l'homme illustre parle comme un sot.

65. Hcrille, soit qu'il parle, qu'il harangue ou (ju'il écrive, veut citer : il fait dire au Prince des philosophes que le vin enivre, et à Y Orateur romain que l'eau le tempère. S'il se jette dans la morale , ce n'est pas lui , c'est le divin Platon qui assure que la vertu est aimable, le vice odieux, ou que l'un et l'autre se tournent en habitude. Les choses les plus communes, les plus triviales, et qu'il est même capable de penser, il veut les devoir aux anciens, aux Latins, aux Grecs : ce n'est ni pour donner plus d'autorité à ce qu'il dit, ni peut-être pour se faire honneur de ce qu'il sait : il veut citer.

66. C'est souvent hasarder un bon mot et vouloir le perdre que de le donner pour sien : il n'est pas relevé, il tombe avec des gens desprit, ou qui se croient tels, qui ne l'ont pas dit, et qui dévoient le dire. C'est au contraire le faire valoir, que de le rapporter comme d'un autre : ce n'est qu'un fait, et qu ou ne se croit pas obligé de savoir; il est dit avec plus d'insinuation, et reçu avec moins de jalousie; personne n'en souffre : on rit s'il faut rire, et s'il faut admirer on admire.

67. On a dit de Socratf. qu'il étoit eu délire, et que c'étoit unfou tout plein desprit : mais ceux des Grecs qui parloient ainsi d'un homme si sage passoient pour fous. Ils disoicut : « Quels bizarres portraits

nous fait ce philosophe! quelles mœurs étranges et particulières ne décrit-il point ! Où a-t-il rêvé, creusé, rassemblé des idées si extraordinaires? quelles couleurs! quel pinceau! ce sont des chimères.» Ils se Irompoienl; c'étoient des monstres, c'étoieut des vices, mais peints au naturel; on croyoit les voir; ils faisoient peur. Socrate s'éloijjnoit du cynique, il cpargnoitles personnes, et blâmoit les mœurs qui étoient mauvaises.

68. Celui qui est riche par son savoir-faire connoît un philosophe , ses préceptes , sa morale et sa conduite; et, n'imaginant pas dans tous les hommes une autre fin de toutes leurs actions que celle qu'il s'est proposée lui-même toute sa vie, dit en son cœur : «Je le plains, je le tiens échoué, ce rigide censeur; il s'égare, et il est hors de route; ce n'est pas ainsi que l'on prend le vent et que l'on arrive au délicieux port de la fortune » : et , selon ses princijies, il raisonne juste.

» Je pardonne, dit Antisthius , à ceux que j'ai loués dans mon ouvrage, s'ils m'oublient : qu'ai-je fait pour eux? ils étoient louables. Je le pardonnerois moins à tous ceux dont j'ai attaqué les vices sans toucher à leurs personnes , s'ils me dévoient un aussi grand bien que celui d'être corrigés : mais comme c'est un événement qu'on ne voit point, il suit de là que ni les uns ni les autres ne sont tenus de me faire du bien.

« L'on peut, ajoute ce philosophe, envier ou refuser à mes écrits leur récompense; on ne sauroit en diminuer la réputation : et si on le fait, qui m'empêchera de le mépriser? »

69. Il est bon d'être philosophe , il n'est guère utile de passer pour tel. Il n'est pas permis de traiter fpiclquun de philosophe : ce sera toujours lui dire une injure, jusqu'à ce qu'il ait plu aux hommes d'en ordonner autrement, et, en restituant à un si beau nom son idée propre et convenable, de lui concilier toute l'estime qui lui est due.

",0. Il y a une philosophie qui nous élève audessus de l'ambition et de la fortune, qui nous égale , que dis-je, qui nous place plus haut que les riches, que les grands et que les puissants; qui nous fait négliger les postes et ceux qui les procurent; qui nous exempte de désirer, de demander, de prier, de solliciter, d'importuner, et qui nous sauve même l'émotion et l'excessive joie d'être exaucés. Il y a une autre philosophie qui nous soumet et nous assujettit à toutes ces choses en faveur de nos proches ou de nos amis : c'est la meilleure.

71. C'est abréger et s'épargner mille discussions que de penser de certaines gens qu'ils sont incapables de parler juste et de condamner ce qu'ils disent, ce qu'ils ont dit, et ce qu'ils diront.

72. Kous n'approuvons les autres que par les rapports que nous sentons qu'ils ont avec nous-mêmes ;

et il semble qu'estimer quelqu'un, c'est l'eyaler à

soi '.

73. Les mêmes défauts qui dans les autres sont lourds et insupportables, sont chez nous comme dans leur centre; ils ne pèsent plus; on ne les sent pas. Tel parle d'un autre, et en fait un portrait affreux, qui ne voit pas cju'il se peint luimême.

Rien ne nous corrigeroit plus promptemcnt de nos défauts que si nous étions capables de les avouer et de les reconnoître dans les autres : c'est dans cette juste distance que, nous paroissant tels qu'ils sont, ils se feroient haïr autant qu'ils le méritent.

74. La sage conduite roule sur deux pivots, le passé et l'avenir. Celui qui a la mémoire fidèle et une grande prévoyance, est hors du péril de censurer dans les autres ce qu'il a peut-être fait luimême, ou de condamner une action dans un pareil cas, et dans toutes les circonstances oii elle lui sera un jour inévitable.

75. Le guerrier et le poliii(jiic, non plus que le joueur habile, ne font pas le hasard, mais ils le préparent, ils l'attirent, et semblent presque le déler-

' " Il n'y apoint d'iionime qui se croie, en chacune de ses fjiialitt^s, au-dessous de l'honime du monde qu'il estime le plus, v (L.V I\0CHEF0UCAUI.D, Maxime 452.)

miner : non-seulement ils savent ce que le sot et le poltron ignorent, je veux dire, se servir du hasard quand il arrive; ils savent même profiter par leurs précautions et leurs mesures d'un tel ou d'un tel hasard, ou de plusieurs tout à la fois : si ce point arrive, ils gagnent; si c'est cet autre, ils gagnent encore : un même point souvent les fait gagner de plusieurs manières. Ces hommes sages peuvent être loués de leur bonne fortune comme de leur bonne conduite, et le hasard doit être récompensé en eux comme la vertu,

76. Je ne mets au-dessus d'un grand politique que celui qui néglige de le devenir, et qui se persuade de plus en plus que le monde ne mérite point qu'on s'en occupe.

77. Il y a dans les meilleurs conseils de quoi déplaire. Ils ne viennent d ailleurs (jue de notre esprit : c est assez pour être rejetés d'abord par présomption et par humeur, et suivis seulement par nécessité ou par réflexion.

78. Quel bonheur surprenant a accompagné ce favori pendant tout le cours de sa vie! quelle autre fortune mieux soutenue, sans interruption, sans la moindre disgrâce! les premiers postes, l'oreille du prince, d'immenses trésors , une santé parfaite et une mort douce. Mais quel étrange compte à rendre d'une vie passée dans la faveur, des conseils que l'on a donnés, de ceux qu'on a négligé de donner

ou de suivre, des biens que l'on n'a point faits, des maux au contraire que l'on a faits ou par soimême ou par les autres, en un mot de toute sa prospérité!

70. li'on gagne à mourir d'être loué de ceux qui nous survivent, souvent sans autre mérite que celui de n'être plus : le même éloge sert alors pour Calon et pour Pi son.

Le bruit court que Pison est mort; c'est une grande perte, c'étoit un homme de bien et qui méritoit une plus longue vie : il avoit de l'esprit et île l'agrément, de la fermeté et du courage; il étoit sûr, généreux, fidèle : ajoutez, pourvu qu'il soit mort.

80. La manière dont on se récrie sur quelquesuns qui se distinguent parla bonne foi, le désintéressement et la probité, n'est pas tant leur éloge que le décréditement du genre humain.

8L Tel soulage les misérables, qui néglige sa famille et laisse son fils dans l'indigence : un autre élève un nouvel édifice, qui n'a pas encore payé les plombs d'une maison qui est achevée depuis dix années : un troisième fait des présents et des largesses, et ruine ses créanciers. Je demande : la piiié, la libéralité, la magnificence, sont-ce les vertus d'un homme injuste? ou plutôt si la bizarrerie et la vanité ne sont pas les causes de l'injustice?

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