‹ Œuvres complètesChapitre 3 sur 55 · Anstaiqu&^. se transporte dans la place avec · texte numérisé non relu

Anstaiqu&^. se transporte dans la place avec

ï Ce trait, dit-on, appartient au premier président de Harlay, qui, ayant reçu un legs de vingt-ciiKj mille livres,

un héraut et un trompette ; celui-ci commence : toute la multitude accourt et se rassemble. « Ecoutez, «peuple, dit le héraut; soyez attentif, silence, «silence! Aiistarque, que vous voyez présent, doit ufuire demain une bonne action. » Je dirai plus simplement et sans figure : « Quelqu'un fait bien; veut-il faire mieux? que je ne sache pas qu'il fait bien , ou que je ne le soupçonne pas du moins de me l'avoir appris. »

46. Les meilleures actions s'altèrent et s'affoiblissent par la manière dont on les fait, et laissent même douter des intentions. Celui qui protège ou qui loue la vertu pour la vertu, qui corrige ou qui blâme le vice à cause du vice, agit simplement, naturellement", sans aucun tour, sans nulle singularité, sans faste, sans affectation : il n'use point de réponses graves et sentencieuses, encore moins de traits piquants et satiriques; ce n'est jamais une scène qu'il joue pour le pablic, c'est un bon exemple qu'il donne, et un devoir dont il s'acquitte; il ne fournit rien aux visites des femmes, ni au cabinet i, ni aux nouvellistes; il ne donne point à un homme

se transporta tout exprès de sa terre à Fontainebleau pour y faire donation de cette somme aux pauvres en présence de toute la cour.

I Rendez-vous à Paris de quelques honnêtes gens pour la conversation. {Note de La Bruyère.)

agréable la nialière d'un joli conte. Le bien qu'il vient de faire est un peu moins su, à la vérité; mais il a fait ce bien : que voudroit-il davantage?

Al. Les grands ne doivent point aimer les premiers temps; ils ne leur sont point favorables : il est triste pour eux d'y voir que nous sortions tous du frère et de la sœur. Les hommes composent ensemble une même famille : il n'y a que le plus ou le moins dans le degré de parenté.

48. Théognîs est recherché dans son ajustement, et il sort paré comme une femme : il n'est pas hors de sa maison qu'il a déjà ajusté ses yeux et son visage, afin que ce soit une chose faite quand il sera dans le public, qu'il y paroisse tout concerté, que ceux qui passent le trouvent déjà gracieux et leur souriant, et que nul ne lui échappe. Marche-t-il dans les salles, il se tourne à droite où il y a un grand monde , et à gauche où il n'y a personne ; il salue ceux qui y sont et ceux qui n'y sont pas. Il embrasse un homme qu'il trouve sous sa main; il lui presse la tête contre sa poitrine : il demande ensuite qui est celui qu'il a embrassé. Quelqu'un a besoin de lui dans une affaire qui est facile , il va le trouver, lui fait sa prière : Théognis l'écoute favorablement; il est ravi de lui être bon à quelque chose, il le conjure de faire naître des occasions de lui rendre service; et, comme celui-ci insiste sur son affaire, il lui dit qu'il ne la

fera point; il le prie de se mettre en sa place, il l'eu fait juge : le client sort, reconduit, caressé, confus , presque content d'être refusé.

49. C'est avoir une très-mauvaise opinion des hommes, et néanmoins les bien connoître, que de croire dans un grand poste leur imposer par des caresses étudiées, par de longs et stériles enibrassements.

50. Pampinle ne s'entretient pas avec les gens qu'il rencontre dans les salles ou dans les cours : si l'on en croit sa gravité et l'élévation de sa voix, il les reçoit, leur donne audience, les congédie; il a des termes tout à la fois civils et hautains, une honnêteté impérieuse et qu'il emploie sans discernement : il a une fausse grandeur qui l'abaisse, et qui embarrasse fort ceux qui sont ses amis , et qui ne veulent pas le mépriser.

Un Pamphile est plein de lui-même, ne se perd pas de vue, ne sort point de l'idée de sa grandeur, de ses alliances, de sa charge, de sa dignité: il ramasse, pour ainsi dire, toutes ses pièces, s'en enveloppe pour se faire valoir; il dit : Mon ordre, mon cordon bleu; il l'étalé ou il le cache par ostentation. Un Pamphile, en un mot, veut être grand; il croit l'être, il ne l'est pas, il est d'après un grand. Si quelquefois il sourit à un homme du dernier ordre, à un homme d'esprit, il choisit son temps si juste qu'il n'est jamais pris sur le fait : aussi la

rougeur lui monteroit-elle au visage s'il étoit malheureusement surpris dans la moindre familiarité avec quelqu'un qui n'est ni opulent, ni puissant, ni ami d'un ministre, ni son allié, ni son domestique'. Il est sévère et inexorable à qui n'a point encore fait sa fortune. Il vous aperçoit un jour dans une galerie, et il vous fuit; et le lendemain, s'il vous trouve en un endroit moins public, ou, s'il est public, eu la compagnie d'un grand, il prend courage, il vient à vous, et il vous dit : Vous ne faisiez pas hier semblant de nous voir. Tantôt il vous quitte brusquement pour joindre un seigneur ou un premier commis; et tantôt, s'il les trouve avec vous en conversation , il vous coupe et vous les enlève. Vous l'abordez une autre fois, et il ne s'arrête pas ; il se fait suivre, vous parle si haut que c'est une scène pour ceux qui passent. Aussi les Pamphiles sont-ils toujours comme sur un théâtre ; gens nourris dans le faux, et qui ne haïssent rien tant que d'être naturels ; vrais personnages de comédie, des Floridors, des Mondoris^.

On ne tarit point sur les Pamphiles : ils sont bas et timides devant les princes et les ministres, pleins

* Au dix-septième siècle, le gentilhomme attaché à la maison d'un grand était qualifié domestique.

2 Fioridor [Jostas Sotdas de Frinosse , dit) et Mondori étaient deux comédiens célèbres, morts, le premier en 1672, le second en 1651.

DES GI'.ANDS. 2S

de hauteur et de confiance avec ceux qui n'ont que de la vertu; muets et embarrassés avec les savants; vifs, hardis et décisifs avec ceux qui ne savent rien. Ils parlent de guerre à un homme de robe, et de politique à un financier; ils savent l'histoire avec les femmes: ils sont poêles avec un docteur, et géomètres avec un poëte. De maximes ils ne s'en chargent pas, de principes encore moins : ils vivent à l'aventure, poussés et entraînés par le vent de la faveur, et par l'attrait des richesses. Ils n'ont point d'opinion qui soit à eux, qui leur soit propre; ils en empruntent à mesure qu'ils en ont besoin : et celui à qui ils ont recours n'est guère un homme sage , ou habile, ou vertueux; c'est un homme à la mode.

51. Nous avons pour les grands et pour les gens en place une jalousie stérile ou une haine impuissante qui ne nous venge point de leur splendeur et de leur élévation , et qui ne fait qu'ajouter à notre propre misère le poids insupportable du bonheur d'autrui. Que faire contre une maladie de l'ame si invétérée et si contagieuse? Contentons-nous de peu, et de moins encore, s'il est possible : sachons perdre dans l'occasion; la recette est infaillible, et je consens à l'éprouver. J'évite par là d'apprivoiser un suisse ou de fléchir un commis; d'être repoussé à une porte par la foule innombrable de clients ou de courtisans dont la maison d'un ministre se dégorge plusieurs fois le jour; de languir dans sa salle

d'audience ; de lui demander en tremblant et en balbutiant une chose juste ; d'essuyer sa gravité, son ris amer et son laconisme. Alors je ne le hais plus, je ne lui porte plus d'envie ; il ne me fait aucune prière, je ne lui en fais pas ; nous sommes égaux , si ce n'est peut-être qu'il n'est pas tranquille, et que je le suis.

52. Si les grands ont des occasions de nous faire du bien, ils en ont rarement la volonté; et, s'ils désirent de nous faire du mal, ils n'en trouvent pas toujours les occasions. Ainsi l'on peut être trompé dans l'espèce de culte qu'on leur rend , s'il n'est fondé que sur l'espérance ou sur la crainte ; et une longue vie se termine quelquefois sans qu'il arrive de dépendre d'eux pour le moindre intérêt, ou qu'on leur doive sa bonne ou sa mauvaise fortune. Nous devons les honorer parce qu'ils sont grands, et que nous sommes petits ; et qu'il y en a d'autres plus petits que nous qui nous honorent.

53. A la cour, à la ville, mêmes passions, mêmes foiblesses , mêmes petitesses, mêmes travers d'esprit, mêmes brouillcries dans les familles et entre les jDroches, mêmes envies, mêmes antipathies. Partout des brus et des belles-mères, des maris et des femmes, des divorces, des ruptures, et de mauvais racconmiodcments; partout des humeurs, des colères, des partialités, des rapports, et ce qu'on appelle de mauvais discours. Avec de bons yeux ou voit sans peiue la petite ville, la rue Saint-Denis,

comme (rausportées à V**i ou à F**-. Ici l'on croit se haïr avec plus de fierté et de hauteur, et peutêtre avec plus de dignité : on se nuit réciproquement avec plus d'habileté et de fioesse; les colères sont plus éloquentes, et l'on se dit des injures plus poliment et en meilleurs termes ; l'on n'y blesse point la purelé de la langue; Ton n'y offense que les hommes ou que leur réputation : tous les dehors du vice y sont spécieux; mais le fond, encore une fois, y est le même que dans les conditions les plus ravalées : tout le bas , tout le foible et tout 1 indigne s'y trouvent. Ces hommes si grands ou par leur naissance, ou par leur faveur, ou par leurs dignités, ces têtes si forles et si habiles, ces femmes si polies et si spirituelles, tous méprisent le peuple; et ils sont peuple 3.

ï Versailles.

2 Fontainebleau.

3 Les grands et les petits, a dit Pascal, ont mêmes accidents, mêmes fâcheries et mêmes passions; mais les uns sont au haut de la roue , et les autres près du centre et ainsi moins ajjités parles mêmes mouvements. [Pensées, F<; partie, art. IX, n" XXXI, t. I,p. 186.) —...On croit n'être pas tout à fait dans les vices du commun des hommes, quand on se voit dans les vices de ces grands hommes ; et cependant on ne prend pas garde qu'ils sont en cela du commun des hommes. On tient à eux par le bout où ils tiennent au peuple. Quelque élevés qu'ils soient, ils sont unis au reste des hommes par quelque endroit. Ils ne

Qui dit le peuple dit plus d'une chose : c'est une vaste expression; et l'on s'ëtonneroit de voir ce qu'elle embrasse, et jusques où elle s'étend. Il y a le peuple qui est opposé aux grands; c'est la populace et la multitude : il y a le peuple qui est opposé aux sages, aux habiles et aux vertueux; ce sont les grands comme les petits.

54. Les grands se gouvernent par sentiment : âmes oisives sur lesquelles tout fait d'abord une vive impression. Une chose arrive, ils en parlent trop; bientôt ils en parlent peu, ensuite ils n'en parlent plus, et ils n'en parleront plus. Action, conduite, ouvrage, événement, tout est oublié; ne leur demandez ni correction, ni prévoyance, ni réflexion , ni reconnoissance, ni récompense.

55. L'on se porte aux extrémités opposées à l'égard de certains personnages. La satire, après leur mort, court parmi le peuple , pendant que les voûtes des temples retentissent de leurs éloges. Ils ne méritent quelquefois ni libelles ni discours funèbres, quelquefois aussi ils sont dignes de tous les deux.

56. L'on doit se taire sur les puissants, il y a presque toujours de la flatterie à en dire du bien; il y a du péril à en dire du mal pendant qu'ils vivciil, el (le la lâcheté (juaiid ils sont morts.

sont pas suspendus en l'air, et séparés de notre société. {Pensées, art. IX, n» xxxiii , t. l»'", p. 187.)

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