Tl y a des gens qui n'ont pas le moyen d'être nobles
Il y en a de tels, que, s'ils eussent obtenu six mois de délai de leurs cre'anciers, ils étoient nobles ^
Quelques autres se couchent roturiers et se lèvent nobles-.
Combien de nobles dont le père et les aînés sont roturiers !
2. Tel abandonne son père qui est connu, et dont on cite le greffe ou la boutique, pour se retrancher sur son aïeul, qui, mort depuis longtemps, est inconnu et hors de prise. Il montre ensuite un gros revenu, une grande charge, de belles alliances; et pour être noble, il ne lui manque que des titres.
3. Réhabilitation, mot en usage dans les tribunaux, qui a fait vieillir et rendu gothique celui de lettres de noblesse, autrefois si françois et si usité. Se faire réhabiliter suppose qu'un homme devenu riche, originairement est noble, qu'il est d'une né-
ï — 2 Vétérans. [Note de La Bruyère.)
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cessité plus que morale (|ii'il le soil; qu'à la vérité son père a pu déroger ou par la charrue, ou par la lioue, ou par la malle^, ou par les livrées; mais qu'il ne s'agit pour lui que de rentrer dans les premiers droits de ses ancêtres, et de continuer les armes de sa maison, les mêmes jjourtant qu'il a fabriquées, et tout autres que celles de sa vaisselle d'élainr qu'en un mot les lettres de noblesse ne lui conviennent plus, qu'elles n'honorent que le roturier, c'est-à-dire celui qui cherche encore le secret de devenir riche.
4. Un homme du peuple, à force d'assurer qu'il a vu un prodige, se persuade faussement qu'il a vu lin prodige. Celui qui continue de cacher son âge pense enHn lui-même être aussi jeune qu'il veut le faire croire aux autres. De même le roturier qui dit par habitude qu'il tire son origine de quelque ancien baron , ou de cjuelque châtelain , dont il est vrai qu'il ne descend pas, a le plaisir de croire qu'il en descend.
5. Quelle est la roture un peu heureuse et établie à qui il nian(|uc des armes, et dans ces armes une pièce honorable, des supports, tin cimier, une devise, et peut-être le cri de guerre? Qu'est devenue la distinction des casques et des heaumes? Le nom et l'usage en sont abolis; il ne s'agit plus de les
I Le nicticr de niarchand aiiib niant.
porter de front ou de côié, ouverts ou fermes, et ceux-ci de tant ou de tant de grilles : on n'aime pas les minuties, on passe droit aux couronnes, cela est plus simple, on s'en croit digne, on se les adjuge. Il reste encore aux meilleurs bourgeois une certaine pudeur qui les empêche de se parer dune couronne de marquis, trop satisfaits de la comlale : quelquesuns même ne vont pas la chercher fort loin, et la font passer de leur enseigne à leur carrosse.
6. Il suffit de n'être point né dans une ville, mais sous une chaumière répandue dans la campagne, ou sous une ruine qui trempe dans un marécage, et qu'on appelle château, pour être cru noble sur sa parole.
7. Un bon gentilhomme veut passer pour un petit seigneur, et il y parvient. L'n graud seigneur affecte la principauté; et il use de tant de précautions qu'à force de beaux noms, de disputes sur le rang et les préséances, de nouvelles armes, et d'une généalogie que d'HoziER' ne lui a pas faite, il devient enfin un petit prioce.
ï D'Hozier, nom d'une famille célèbre de généalogistes, — Le chef de cette famille, P. d'Hozier, né à Marseille en 1592, mort en 1660, a composé la Généalogie des principales familles de France , ouvrage immense en cent cinquante volumes in-folio, resté manuscrit et conservé à la Bibliothèque impériale.
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8. Les grands en toutes choses se forment et se moulent sur déplus grands, qui de leur part, pour n'avoir rien de commun avec leurs inférieurs, renoncent volontiers à toutes les rubriques d'honneurs et de distinctions dont leur condition se trouve chargée, et préfèrent à cette servitude une vie plus libre et plus commode. Ceux qui suivent leur piste observent déjà par émulation cette simplicité et cette modestie : tous ainsi se réduiront parhauteur à vivre naturellement et comme le peuple. Horrible inconvénient!
9. Certaines gens portent trois noms , de peur d'en manquer : ils en ont pour la campagne et pour la ville , pour les lieux de leur service ou de leur emploi. D'autres ont un seul nom dissyllabe qu'ils anoblissent par des particules, dès que leur fortune devient meilleure. Celui-ci, parla suppression d'une syllabe, fait de son nom obscur un nom illustre ; celui-là, par le changement d'une lettre en une autre, se travestit, et de Sjrus devient Cjrus. Plusieurs suppriment leurs noms, qu'ils pourroient conserver sans honte, pour en adopter de plus beaux où ils n'ont qu'à perdre par la comparaison que l'on fait toujours d'eux qui les portent avec les grands hommes qui les ont portés. Il s'en trouve enfin (jui, nés à l'ombre des clochers de Paris, veulent être Flamands ou Italiens, comme si la roture n'étoit pas de tout i)ays, allongent leurs noms fran-
cois d'une terminaison étrangère, et croient que venir de bon lieu c'est venir de loin.
10. Le besoin d'argent a réconcilié la noblesse avec la roture, et a fait évanouir la preuve des quatre quartiers.
11. A combien d'enfants seroit utile la loi qui décideroit que c'est le ventre qui auoblii! mais à combien d'autres seroit-elle contraire !
12. Il y a peu de familles dans le monde qui ne louchent aux plus grands princes par une extrémité, et par l'autre au simple peuple.
13. Il n'y a rien à perdre à être noble : franchises, immunités, exemptions, privilèges; que manque-t-il à ceux qui ont un titre? Croyez- vous que ce soit pour la noblesse que des solitaires l se sont faits nobles? Ils ne sont pas si vains : c'est pour le proKt qu'ils en reçoivent. Cela ne leur sied-il pas mieux que d'entrer dans les gabelles? je ne dis pas à chacun en particulier, leurs vœux s'y opposent, je dis même à la communauté.