Riez, Zclie , soyez badine et folâtre à votre
Ciitiijtie (lu Tartuffe.
ordinaire : qu'est devenue voire joie? « Je suis riche, dites-vous, nie voilà au large, et je commence à respirer.» Riez plus haut, Zélie, éclatez : que sert une meilleure fortune, si elle amène avec soi le sérieux et la tristesse? Imitez les grauds qui sont ués dans le sein de l'opulence : ils rient quelquefois, ils cèdent à leur tempérament, suivez le vôtre : ne faites pas dire de vous qu'une nouvelle place ou que quelques mille livres de rente de plus ou de moins vous font passer d'une extrémité à 1 autre, «Je tiens, dites-vous , à la faveur par un endroit. » Je m'en doutois, Zélie; mais croyez-moi, ne laissez pas de rire, et même de me sourire en passant, comme autrefois : ne craignez rien , je n'eu serai ni plus libre ni plus familier avec vous : je n'aurai pas une moindre opinion de vous et de votre poste ; je croirai également que vous êtes riche et en faveur. «Je suis dévote, ajoutez-vous, » C'est assez, Zélie, et je dois me souvenir que ce n'est plus la sérénité et la joie que le sentiment d'une bonne conscience étale sur le visage; les passions tristes et austères ont pris le dessus et se répandent sur les dehors; elles mènent plus loin, et l'on ne s'étonne plus de voir que la dévotion ' sache encore mieux que la beauté et la jeunesse rendre une femme fière et dédaigneuse.
» Fausse dévotion. {Note de La Bruyère.)
26. L'on a été loin depuis un siècle dans les arts et dans les sciences, qui toules ont été poussées à un grand point de raffinement, jusques à celle du salut, que l'on a réduite eu règle et en méthode, et augmentée de tout ce que l'esprit des hommes pouvoit inventer de plus beau et de phis sublime. La dévotion ^ et la géométrie ont leurs façons de parler, ou ce qu'on appelle les termes de l'art; celui qui ne les sait pas n'est ni dévot ni géomètre. Les premiers dévots, ceux même qui ont été dirigéspar les Apôtres, ignoroient ces termes : simples gens qui n'avoient que la foi et les œuvres, et qui se réduisoient à croire et à bien vivre!
27. C'est une chose délicate à un prince religieux de réformer la cour, et de la rendre pieuse : instruit jusques où le courtisan veut lui plaire, et aux dépens de quoi il feroit sa fortune, il le ménage avec prudence, il tolère, il dissimule, de peur de le jeter dans l'hypocrisie ou le sacrilège : il attend plus de Dieu et du temps que de son zèle et de son industrie.
28. C'est une pratique ancienne dans les cours de donner des pensions et de distribuer des grâces à un musicien, à un maître de danse, à un farceur, à un joueur de flûte, à un flatteur, à un complaisant;
' Fausse dévotion. {Note de La Bruyère.)
ils ont un mérite fixe et des talents silrs et connus qui amusent les grands, et qui les délassent de leur grandeur. Ou sait que Favier ' est beau danseur, et que Lorenzani^ fait de beaux motets. Qui sait au contraire si Ihomme dévot a de la vertu? il n'y a rien pour lui sur la cassette ni à l'épargne, et avec raison : c'est un métier aisé à contrefaire, qui, s'il étoit récompensé, exposeroit le prince à mettre en honneur la dissimulation et la fourberie, et à payer pension à l'hypocrite.
29. L'on espère que la dévotion de la cour ne laissera pas d inspirer la résidence.
30. Je ne doute point que la vraie dévotion ne soit la source du repos; elle fait supporter la vie et rend la mort douce : ou n'en tire pas tant de l'hypocrisie,
31. Chaque heure en soi, comme à notre égard, est uniijue : est-elle écoulée une fois, elle a péri entièrement, les millions de siècles ne la ramèneront pas. Les jours, les mois, les années s'enfoncent et se perdent sans retour dans l'abîme des temps. Le temps même sera détruit : ce n'est qu'un point
t Favier, danseur de l'Opéra, maître à danser du duc de Bourbon, l'élève de La Bruyère.
2 Lorenzani (Paolo), compositeur de musique religieuse, donna des leçons de musique à Anne d'Autriche. — Ses motets ont été imprimés en 1693 , par Ballard.
daus les espaces immenses de l'éternitc, et il sera effacé. Il y a de légères et frivoles circonstances du temps qui ne sont point stables, qui passent, et que j'appelle des modes, la grandeur, la faveur, les richesses, la puissance, l'autorité, l'indépendance, le plaisir, les joies, la superfluilé. Que deviendront ces modes quand le temps même aura disparu? La ver(u seule, si peu à la mode, va au delà des temps.
AjWWAA/V'VJ^/VÏ.VLA.-