‹ Œuvres complètesChapitre 36 sur 55 · Une mère, je ne dis pas qui cède et qui se · texte numérisé non relu

Une mère, je ne dis pas qui cède et qui se

rend à la vocation de sa fille, mais qui la fait religieuse, se charge d'une ame avec la sienne, en répond à Dieu mf'-me , en est la caution. Afin qu'une telle mère ne se perde pas, il faut que sa fille se sauve.

30. Un homme joue et se ruine : il marie néanmoins l'aînée de ses deux filles de ce qu'il a pu sauver des mains d'un Ambreville^ : la cadette est sur le point de faire ses vœux, qui n'a point d'autre vocation que le jeu de son père.

31. 11 s'est trouvé des filles qui avoicnt de la vertu, de la sauté, de la ferveur, et une bonne vocation, mais qui n'étoient pas assez riches pour faire dans une riche abbaye vœu de pauvreté,

32. Celle qui délibère sur le choix d'une abbaye ou d'un simple monastère pour s'y renfermer, agite 1 ancienne question de l'étal populaire et du despotique.

33. Faire une folie et se marier par amourette, c'est épouser Mélile, qui cstjeune, belle, sage, économe, qui plaît, qui vous aime, qui a moins de bien ^\ujEgine qu'on vous propose, et qui, avec une riche dot , apporte de riches dispositions à la consumer, et tout votre fonds avec sa dot.

34. Il étoit délicat autrefois de se marier; c'étoit un long établissemeul, une affaire sérieuse, et qui

' Nom d'un chef traventuriers , qui fut biûlé en 1686,

meriloit qu'on y pensât. L'on étoit pendant toute sa vie le mari de sa femme, bonne ou mauvaise : même table, même demeure, même lit; l'on n'en étoit point quitte pour une pension; avec des enfants et un ménage complet, l'on n'avoit pas les apparences et les délices du célibat.

35. Qu'on évite d'être vu seul avec une femme qui n'est point la sienne, voilà une pudeur qui est bien placée : qu'on sente quelque peine à se trouver dans le monde avec des personnes dont la réputation est attaquée, cela n'est pas incompréhensible. Mais quelle mauvaise honte fait rougir un homme de sa propre femme, et l'empêche de paroître dans le public avec celle qu'il s'est choisie jjour sa compagne inséparable , qui doit faire sa joie, ses délices et toute sa société; avec celle qu'il aime et qu'il estime, qui est son ornement, dont l'esprit, le mérite, la vertu, l'alliance lui font honneur? Que ne commence - t-il par rougir de son mariage?

Je connois la force de la coutume, et jusqu'où elle maîtrise les esprits et contraint les mœurs, dans les choses même les plus dénuées de raison et de fondement : je sens néanmoins que j'aurois l'impudence de me promener au Cours, et d'y ])asscr eu revue avec une personne qui seroit ma femme.

36. Ce n'est pas une honte ni une faute à un jeune homme que d épouser une femme avancée en

û{je; c'est quelquefois prudence, c'est précaution. L'infamie est de se jouer de sa bienfaitrice par des traitements indif;ues, et qui lui découvrent qu'elle est la dupe d un hypocrite et d'tm ingrat. Si la fiction est excusable, c'est où il faut feindre de l'amitié : s'il est permis de tromper, c'est dans une occasion où il y auroit de la dureté à être sincère. Mais elle vit longtemps. — Aviez- vous stipulé qu'elle mourût après avoir signé votre fortune et l'acquit de toutes vos dettes? N'a-t-elle plus après ce grand ouvrage qu'à retenir son haleine, qu'à prendre de l'opium ou de la ciguë? A-t-elIe tort de vivre? Si même vous mourez avant celle dont vous aviez déjà réglé les funérailles, à qui vous destiniez la grosse sonnerie et les beaux ornements, en est-elle responsable ?

37. Il y a depuis longtemps dans le monde une manière de faire valoir son bien', qui continue toujours d'être pratiquée par d'honnêtes gens , et d'être condamnée par d'habiles docteurs^.

38. On a toujours vu dans la république de certaines charges qui semblent n'avoir été imaginées la première fois que pour enrichir un seul aux dépens de plusieurs : les fonds ou l'argent des parti-

I Billets et obli.iations. (Note de La Bruyère.) *. Au moyen àj|e, le droit ecclésiastique et le droit civil défendaient le prêt à intérêt.

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culiers y coulent sans fin et sans interruption; tliraije qu'il n'en revient plus, ou qu'il n'en revient que lard? C'est un gouffre; c'est une nier qui reçoit les eaux des fleuves, et qui ne les rend pas, ou si elle les rend, c'est par des conduits secrets et souterrains, sans qu'il y paroisse, ou qu'elle en soit moins grosse et moins enflée; ce n'est qu'après en avoir joui longtemps, et qu'elle ne peut plus les retenir.

39. Le fonds perdu ï, autrefois si sûr, si religieux et si inviolable, est devenu avec le temps, et par les soins de ceux qui en étoient chargés, un bien perdu. Quel autre secret de doubler mes revenus et de thésauriser? entrerai-je dans le huitième denier ou dans les aides? serai-je avare, partisan, ou administrateur?

40. Vous avez une pièce d'argent, ou même une pièce d'or; ce n'est pas assez, c'est le nombre qui opère ; faites-en, si vous pouvez, un amas considérable et qui s'élève en pyramide, et je me charge du reste. Vous n'avez ni naissance, ni esprit, ni talents, ni expérience, qu'importe? ne diminuez rien de votre monceau, et je vous placerai si haut que vous vous couvrirez devant votre maître, si

ï Allusion à la banqueroute des hôpitaux de Paris et des Incurables en 1689, qui fit perdre aux particuliers qui avaient des deniers .i fonds perdu sur ces établissements la plus ffranile partie de leurs biens : ce qui arriva par la friponnerie de quelques adiiiinjstrateurs que l'on chassa.

vous en avez : il sera même fort éminent, si, avec voire métal, qui de jour à autre se multiplie, je ne fais en sorte qu'il se découvre devant vous.

41. Orante plaide depuis dix ans entiers en règlement déjuges, pour une affaire juste , capitale, et où il y va de toute sa fortune : elle saura peut-être dans cinq années quels seront ses juges et dans quel tribunal elle doit plaider le reste de sa vie.

42. L'on applaudit à la coutume qui s'est introduite dans les tribunaux d'interrompre les avocats au milieu de leur action, de les empêcher d'être éloquents et d'avoir de l'esprit, de les ramener au fait et aux preuves toutes sèches qui établissent leurs causes et le dft)it de leurs parties; et cette pratique si sévère, qui laisse aux orateurs le regret de n'avoir pas prononcé les plus beaux traits de leurs discours, qui bannit l'éloquence du seul endroit où elle est en sa place, et qui va faire du Parlement une muette juridiction, on l'autorise par une raison solide et sans réplique, qui est celle de l'expédition : il est seulement à désirer qu'elle fût moins oubliée en toute autre rencontre, qu'elle réglât au contraire les bureaux comme les audiences, et qu'on cherchât une fin aux écritures i, comme on a fait aux plaidoyers.

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