‹ Œuvres complètesChapitre 37 sur 55 · Le devoir des juges est de rendre la justice · texte numérisé non relu

Le devoir des juges est de rendre la justice

' IVocès par écrit. [Sote de La Bruyère).

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leur métier, de la différer. Quelques-uns savent

leur devoir, et font leur métier,

44. Celui qui sollicite son juge ne lui fait pas honneur : car, ou il se défie de ses lumières et même de sa probité, ou il cherche à le prévenir, ou il lui demande une injustice.

45. Il se trouve des juges auprès de qui la faveur, l'autorité, les droits de l'amitié et de l'alliance nuisent à une bonne cause, et qu'une trop grande affectation de passer pour incorruptibles expose à être injustes.

46. Le magistral coquet ou galant est pire dans les conséquences que le dissolu : celui-ci cache son commerce et ses liaisons, et l'on ne sait souvent par où aller jusqu'à lui ; celui-là est ouvert par mille foibles qui sont connus, et l'on y arrive par toutes les femmes à qui il veut plaire.

47. Il s'en faut peu que la religion et la justice n'aillent de pair dans la république, et que la magistrature ne consacre les hommes comme la prêtrise. L'homme de robe ne sauroit 'guère danser au bal, paroître aux théâtres, renoncer aux habits simples et modestes, sans consentir à son propre avilissement; et il est étrange qu'il ait fallu une loi pour régler son extérieur, et le contraindre ainsi à être grave et plus respecté '.

I Un arrêt du conseil oljli/rca les conseillers h être en

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48. Il n'y a aucun métier qui n'ait son apprentissage; et en montant des moindres conditions jusqu'aux plus grandes , on remarque dans toutes un temps de pratique et d'exercice qui prépare aux .emplois, où les fautes sont sans conséquence, et mènent, au contraire , à la perfection. La guerre même, qui ne semble naître et durer que parla confusion et le désordre, a ses préceptes : on ne se massacre pas par pelotons et par troupes en rase campagne, sans l'avoir appris, et l'on s'y tue méthodi(|uement. Il y a l'école de la guerre : où est l'école du magistrat? Il y a un usage, des lois, des coutumes : où est le temps, et le temps assez long que l'on emploie à les digérer et à s'en instruire? L'essai et l'apprentissage d'un jeune adolescent qui passe de la férule à la pourpre, et dont la consignatiou a fait un juge , est de décider souverainement des vies et des forlunes des hommes i.

rabat : avant ce temps ils étaient presque toujours en cravate. — Cet arrêt fut rendu à la requête de M. du Harlay, alors procureur (général.

I Sur le même sujet, voici comment s'exprime madame de Sêvignê dans une lettre du 27 mai 1680 :

« Il faut que je vous conte ce que c'est que le premier «président : vous croyez que c'est une barbe sale et un K vieux fleuve comme votre lîafjusse ; point du tout: c'est " un jeune homme de vingt-sept ans, neveu de M. d'Ha- « rouys ; un petit de la Biunelaye fort joli, qui a été élevé

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49. La principale partie de l'orateur, c'est la probité : sans elle il dégénère en déclamateur, il déguise ou il exagère les faits, il cite faux; il calomnie, il épouse la passion et les haines de ceux pour (|iii il parle; et il est de la classe de ces avocats dont le proverbe dit qu'ils sont payés pour dire' des injures.

50. « Il est vrai, dit-on, celte somme lui est due , et ce droit lui est acquis : mais je l'attends à cette petite formalité; s'il l'oublie, il n'y revient plus, et conscquemment il perd sa somme, ou il est Incontestablement déchu de son droit : or, il oubliera cette formalité. » Voilà ce que j'appelle une conscience de praticien.

Une belle maxime pour le ])alais , utile au public, remplie de raison, de sagesse et d'équité, ce scroit précisément la contradictoire de celle qui tlit (pie la forme emporte le fond.

"avec le petit de la Silleraye, que j'ai vu mille fois sans u jamais imaijiiier que ce put être un magistrat ; cependant "il l'est devenu par son crédit; et. moyennant quarante u mille francs, il a aclieté toute l'expérience nécessaire upour être à la tète d'une compagnie souveraine, qui est u la chambre des comptes de Nantes; il a de plus épousé u une fille que je connois tort , et que j'ai vue cinq semaines "tous les jours aux Etats de A'itré ; de sorte que ce pre- K mier président et cette première présidente sont pour "moi un jeune petit garçon que je ne puis respecter, et " une jeune petite demoiselle que je ne puis honorer. "

51. La question est une invention merveilleuse et tout à fait sure pour perdre un innocent qui a la complexion foible , et sauver un coupable qui est né robuste.

52. Un coupable puni est un exemple pour la canaille; un innocent condamné est l'affaire de tous les honnêtes {jens.

Je dirai presque de moi : « Je ne serai pas voleur ou meurtrier.» — «Je ne serai pas puni comme tel ; " c'est parler bien hardiment.

Une condition lamentable est celle d'un homme innocent à qui la précipitation et la procédure ont trouvé un crime; celle même de son juge peut-elle l'être davantage?

53. Si l'on me racontoit qu'il s'est trouvé autrefois un prévôt, ou l'im de ces magistrats créés pour poursuivre les voleurs et les exterminer, qui les connoissoit tous depuis longtemps de nom et de visage, savoit leurs vols, j'entends l'espèce, le nombre et la quan(ité, pénétroit si avant dans toutes ces profondeurs, et étoit si initié dans tous ces affreux mystères, qu'il sut rendre à un homme de crédit un bijou qu'on lui avoit pris dans la foule au sortir d'une assemblée, et dont il éloil sur le point de faire de l'éclat; que le Parlement intervint dans cette affaire, et fit le procès à cet officier: je regarderois cet événement comme l'une de ces choses dont l'histoire se charge, et à qui le temps

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ôte la croyance : comment donc pourrois-je croire qu'on doive présumer par des faits récents, connus et circonstanciés, qu'une connivence si pernicieuse dure encore, qu'elle ait même tourné en jeu et passé en coutume?

54. Combien d'hommes qui sont forts contre les foibles, fermes et inflexibles aux sollicitations du simple peuple, sans nuls égards pour les petits, rigides et sévères dans les minuties, qui refusent les petits présents, qui n'écoutent ni leurs parents ni leurs amis, et que les femmes seules peuvent corrompre!

55. Il n'est pas absolument impossible qu'une personne qui se trouve dans une grande faveur perde un procès.

56. Les mourants qui parlent dans leurs testaments peuvent s'attendre à être écoutés comme des oracles : chacun les tire de son coté, et les interprète à sa manière, je veux dire selon ses désirs ou SCS intérêts.

57. Il est vrai qu'il y a des hommes dont on peut dire que la mort fixe moins la dernière volonté qu'elle ne leur ôte avec la vie 1 irrésolution et liuquiétude. Un dépit pendant qu'ils vivent les fait tester; ils s'apaisent et déchirent leur minute, la voilà en cendre. Ils n'ont pas moins de testaments dans leur cassette que d'almanachs slir leur table; ils les comptent par les années. Un second

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se trouve dt trait par un troisième, qui est anéanti luimême par un autre mi eux digéré, et celui-ci encore par un cinquième olographe. Mais si le moment, ou la malice, ou l'autorité, manquent à celui qui a intérêt de le supprimer, il faut qu'il en essuie les clauses et les conditions : car appert-il mieux des dispositions des hommes les plus inconstants que par un dernier acte, signé de leur main, et après lequel ils n'ont pas du moins eu le loisir de vouloir tout le contraire?

58. S'il n'y avoit point de testaments pour régler le droit des héritiers, je ne sais si l'on auroit besoin de tribunaux pour régler les différends des hommes. Les juges seroient presque réduits à la triste fonction d'envoyer au gibet les voleurs et les incendiaires. Qui voit-on dans les lanternes^ des chambres, au parquet, à la porte ou dans la salle du magistrat? des héritiers ab intestat? Non, les lois ont pourvu à leurs partages. On y voit les testamentaires qui plaident eu explication d'une clause ou d'un article ; les personnes exhérédées ; ceux qui se plaignent d'un testament fait avec loisir, avec maturité, par un homme grave, habile, consciencieux, et qui a été aidé d'un bon conseil ; d'un acte où le praticien n"a rien ohmisde son jargon et de ses finesses ordinaires ; il est signé du testateur et des témoins publics, il

1 Les tribunes hautes.

est paraphé; et c'est en cet état qu'il est cassé et

déclaré nul.

59. Titius assiste à la lecture d'un testament avec deux yeux rouges et humides, et le cœur serré de la perte de celui dont il espère recueillir la succession : un article lui donne la charge , un autre les rentes de la ville, un troisième le rend maître d'une terre à la campagne; il y a une clause qui, bien entendue, lui accorde une maison située au milieu de Paris, comme elle se trouve, et avec les meubles; son affliction augmente : les larmes lui coulent des yeux; le moyen de les contenir? il se voit officier, logé aux champs et à la ville, meublé de même, il se voit une bonne table et un carrosse : Y avoit-il au monde un plus honnête homme que le défunt, un meilleur homme? Il y a un codicille, il faut le lire : il faltMœvius légataire universel, et il renvoie Titius dans son faubourg, sans rentes, sans titre, et le met à pied. 11 essuie ses larmes : c'est à Msevius à s'affliger.

60. La loi qui défend de tuer un homme n'embrasse-t-elle pas dans celle défense le fer, le poison, le feu, l'eau, les embûches, la force ouverte, tous les moyens enfin qui peuvent servir à l'homicide? La loi c[ui ôte aux maris et aux femmes le pouvoir de se donner réciproquement, n'a-t-elle connu que les voies directes et immédiates de donner? a-t-elle manqué de prévoir les indirectes? a-t-elle

introduit les fidéicommis , ou si même elle les tolère? Avec une femme qui nous est chère et qui nous survit, lèfjue-t-on son bien à un ami fidèle par im sentiment de reconnoissance pour lui, ou plutôt par une extrême confiance, et par la certitude qu'on a du bon usage qu'il saura faire de ce qu'on lui lègue? Donne-t-on à celui que l'on peut soupçonner de ne devoir pas rendre à la personne à qui en effet Ion veut donner? Faut-il se parler, faut-il s'écrire, est-il besoin de pacte ou de serments pour former celte collusion? Les hommes ne senteni-ils pas en ce rencontre ce qu'ils peuvent espérer les uns des autres? Et si au contraire la propriété d'un tel bien est dévolue au fidéicommissaire, pourquoi ne perd-il pas sa réputation à le retenir? Sur quoi fonde-t-on la satire et les vaudevilles? Voudroit-on le con)parer au dépositaire qui trahit le dépôt, à un domestique qui vole l'argent que son maître lui envoie porter? On aiiroit tort : y a-t-il de l'infamie à ne pas faire une libéralité, et à conserver pour soi ce qui est à soi? Étrange embarras, horrible poids que le fidéicommis! Si par la révérence des lois on se l'approprie, il ne faut plus passer pour homme de bien : si par le respect d'un ami mort l'on suit ses intentions en le rendant à sa veuve, on est confideuliaire, on blesse la loi. — Elle cadre donc bien mal avec l'opinion des hommes? — Cela peut être ; et il ne me convient

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pas de dire ici : «La loi pèche <>, ni « Les hommes

se trompent » .

61. J'entends dire de quelques parliciiliers ou de quelques compagnies : « Tel et tel corps se contestent l'un à l'autre la préséance : le mortier et la pairie se disputent le pas. » Il me paroît que cehii des deux qui évite de se rencontrer aux assemblées est celui qui cède, et qui, sentant son foible, juge lui-même en faveur de son concurrent.

62. Typhon ^ fournit un grand '^ de chiens et de chevaux : que ne lui fournit-il point! Sa protection le rend audacieux; il est impunément dans sa province tout ce qu'il lui plaît d'être, assassin, parjure; il brûle ses voisins, et il n'a pas besoin d'asile : il faut enfin que le Prince se mêle lui-même de sa punition.

63. Ragoûts, liqueurs, entrées, entremets, tous mots qui devroient être barbares et inintelligibles en notre langue : et s'il est vrai qu'ils ne devroient pas être d'usage en pleine paix, où ils ne servent qu'à entretenir le luxe et la gourmandise, comment peuventils être entendus dans le temps de la guerre et d'une misère publique, à la vue de l'ennemi, à la veille d'un combat, pendant un siège? Où est-il parlé de la table de Sel pion ou de celle de ^Icirius? Ai-je

1 M. de Bercy.

2 liOuvois.

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lu ([iielque part que Miltiade , quÉpamitiondas , (uiAgcsIlas, aient fait une chère délicate? Je voiidrois qu'oa ne fît mention de la délicatesse, de la propreté et de la somptuosité des généraux, qu'après n'avoir plus rien à dire sur leur sujet, et s'être épuisé sur les circonstances dune bataille gagnée cl d'une ville prise : j'aimerois même qu'ils voulussent se priver de cet éloge K

0-4. Hermippe est l'esclave de ce qu'il appelle ses petites commodités ; il leur sacrifie l'usage reçu, la coutume, les modes, la bienséance. Il les cherche en toutes choses, il quitte une moindre pour une plus grande, il ne néglige aucune de celles qui sont praticables, il s'en fait une étude, et il ne se passe aucun jour qu'il ne fasse en ce genre une découverte. Il laisse aux autres hommes le dîner et le souper, à peine en admet-il les termes; il mange quand il a faim, et les mets seulement où son appétit le porte. Il voit faire son lit; quelle main assez adroite ou assez heureuse pourroit le faire dormir comme il veut dormir? Il soit rarement de chez soi, il aime la chambre , où il n'est ni oisif ni laborieux , où il n'agit point, où il tracasse, et dans l'équipage d'un homme qui a pris médecine. On dépend servilement

I Ce trait d'une satire méritée était dirigé contre le marquis d'Humières , qui en 1657, au siège d'Arras , déploya un luxe de table jusque-là sans exemple.

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d'un serrurier et d'un menuisier, selon ses besoins : pour lui, s'il faut limer, il a une lime; une scie, s'il faut scier, et des tenailles, s'il faut arracher. Imaginez, s'il est possible, quel({ues outils (ju'il n'ait pas, et meilleurs et plus commodes à son gré que ceux même dont les ouvriers se servent : il en a de nouveaux et d'inconnus, qui n'ont point de nom, productions de son esprit, et dont il a presque oublié l'usage. Nul ne se peut comparer ù lui pour faire en peu de temps et sans peine un travail fort inutile : il faisoitdixpas pour aller de son lit à la garde-robe, il n'en fait plus que neuf, par la manière dont il a su tourner sa chambre; combien de pas épargnés dans le cours d'une vie! Ailleurs l'on tourne la clef, l'on pousse contre, ou l'on tire à soi, et une porte s'ouvre : quelle fatigue ! voilà un mouvement de trop qu'il sait s'épargner; et comment? c'est un mystère qu'il ne révèle point. Il est, ;) la vérité, un grand maître pour le ressort et pour la mécanique, pour celle du moins dont tout le monde se passe. Hermippe tire le jour do son appartement dailleurs que de la fenêtre, il a trouvé le secret de monter et de descendre autrement que par l'escalier, et il cherche celui d'entrer et de sortir plus commodément (jue par la porte.

65. Il y a déjà longtemps (pie Ion improuve les médecins , et que l'on s'en sert ; le théâtre et la satire ne touchent point à leurs pensions; ils dotent leurs

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lilles, placent leurs fils aux parlements et dans la prélatiire, et les railleurs eux-mêmes fournissent 1 arfjent. Ceux qui se portent bieu deviennent malades; il leur faut des {jens dont le métier soit de leur assurer qu'ils ne mourront point. Tant que les hommes pourront mourir, et qu'ils aimeront à vivre, le médeciu sera raille, et bien payé.

66. Un bon médecin est celui qui a des remèdes spécifiques , ou, s'il en manque, qui permet à ceux (jui les ont de guérir sou malade.

67. La témérité des charlatans, et leurs tristes succès, qui en sont les suites, font-valoir la médecine et les médecins : si ceux-ci laissent mourir, les autres tuent.

68. Carro Carri ^ dcbanpie avec une recette qu'il a])pelle un prompt remède , et qui ([uelquefois est un poison lent : c'est un bien de famille, mais amélioré en ses mains ; de spécifique qu'il éloit contre la colique, il guérit de la fièvre quarte, de la pleurésie, de 1 hydropisie, de l'apoplexie, de l'épilepsie. Forcez un peu votre mémoire, nommez une maladie, la première qui vous viendra en l'esprit : l'hémorragie, dites-vous? il la guérit. Il ne ressuscite per-

I Caretti , Italien qui acquit de la fortune et de la réputation en vendant fort dier des remèdes qu'il faisait sa^'ement payer d'avance , et qui ne tuaient pas toujours les malades.

sonne, il est vrai ; il ne rend pas la vie aux hommes; mais il les conduit nécessairement jusqu'à la décrépitude, et ce n'est que par hasard que son père et son aïeul, qui avoient ce secret, sont morls fort jeunes. Les médecins reçoivent pour leurs visites ce qu'on leur donne, quelques-uns se contentent d'un remercîment; Carro Carri est si sûr de son remède, et de l'effet cjui en doit suivre, qu'il n'hésite pas de s'en faire payer d'avance, et de recevoir avant que de donner : si le mal est incurable, tant mieux, il n'en est que plus digne de son application et de son remède. Commencez par lui livrer quelques sacs de mille francs, passez-lui un contrat de constitution, donnez-lui une de vos terres, la plus petite, et ne soyez pas ensuite plus inquiet que lui de votre guérison. L'émulation de cet homme a peuplé le monde de noms en O et en I, noms vénérables qui imposent aux malades et aux maladies. Vos médecins, Fagon 1 , et de toutes les facultés, avouez-le, ne guérissent pas toujours, ni sûrement : ceux au contraire qui ont hérité de leurs pères la médecine pratique, et à qui l'expérience est échue par succession, promettent toujours, et avec serments, qu'on guérira. Qu'il est doux aux hommes de tout espérer d'une maladie moricUe, et de se porter encore passablement bien à l'agonie? La mort surprend agréa-

* FaijOn , premier médecin du Roi.

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blement et sans s'être fait craindre : on la sent plus tôt qu'on n a songe à s'y préparer et à s'y résoudre. O F.VGON Esculape! faites régner sur toute la terre le quincjuina et l'cniétique ; conduisez à sa perfection la science des simples qui sont donnés aux hommes pour prolonger leur vie; observez dans les cures, avec plus de précision et de sagesse que personne n'a encore fait, le climat, les temps, les symptômes, et les complexions; guérissez de la manière seule qu'il convient à chacun d'être guéri; chassez des corps, où rien ne vous est caché de leur économie, les maladies les plus obscures et les plus invétérées, n'attentez pas sur celles de l'esprit, elles sont incurables ; laissez à Corinne, à Lesbie, à Canidie , à Trimalcion et à Carpiis, la passion ou la fureur des charlatans.

69. L'on souffre dans la république les chiromanciens et les devins, ceux qui font l'horoscope et qui tirent la figure, ceux qui conuoissent le passé par le mouvemeutdu5a5',ceuxqui font voir dans un miroir ou dans un vase d'eau la claire vérité; et ces gens sont en effet de quelque usage : ils prédisent aux hommes qu'ils feront fortune, aux filles qu'elles épouseront leurs amants, consolent les enfants dont les pères ne meurent point, et charment l'inquiétude des jeunes femmes qui ont de vieux maris; ils Irom-

I Faire tourner le sas, terme de magie.

pent enfin à très-vil prix ceux qui cherchent à être

trompés.

70. Que penser de la magie et du sortilège? La théorie en est obscure, les principes vagues, inceriains, et qui approchent du visionnaire; mais il y a des faits embarrassants, affirmés par des hommes graves qui les ont vus, ou qui les ont appris de personnes qui leur ressemblent : les admettre tous ou les nier tous, paroît un égal inconvénient; et j'ose dire qu'en cela, comme dans toutes les choses extraordinaires et qui sortent des communes règles, il y a un parti à trouver entre les âmes crédules et les esprits forts.

71. L'on ne peut guère charger l'enfance de la connoissance de trop de langues, et il me semble que l'on devroit mettre toute son application à 1 en instruire : elles sont utiles à toutes les conditions des hommes, et elles leur ouvrent également lentrce ou à une profonde ou à une facile et agréable érudition. Si l'on remet cette étude si pénible à un âge un peu plus avancé, et qu'on appelle la jeunesse, ou l'on n'a pas la force de l'embrasser par choix, ou l'on n'a pas celle d'y persévérer; et, si l'on y persévère, c'est consumer à la recherche des langues le même temps qui est consacré à l'usage que l'on en doit faire; c'est borner à la science des mots un âge qui veut déjà aller plus loin, et qui demande des choses; c'est au moins avoir perdu les premières

et les plus belles années de sa vie. Un si grand fohds ne se peut bien faire que lorsque tout s imprime dans lame naturellement et profon<lément ; que la mémoire est neuve, prompte etlidèle; que l'esprit et le cœur sont encore vides de passions, de soins et de désirs, et que l'on est déterminé à de longs travaux par ceux de qui l'on dépend. Je suis persuadé que le petit nombre d'habiles , ou le grand nombre de gens superficiels , vient de l'oubli de cette ])ratique.

72. L'étude des textes ne peut jamais être assez recommandée; c'est le chemin le plus court, le plus sur et le plus agréable pour tout genre d'érudition. Ayez les choses de la première main, puisez à la source; maniez, remaniez le texte, apprenez-le de mémoire, citez-le dans les occasions, songez surtout :"i en pénétrer le sens dans toute son étendue et dans ses circonstances; conciliez un auteur original, ajustez ses principes, tirez vous-même les conclusions. Les premiers commentateurs se sont trouvés dans le cas oti je désire que vous soyez : n'empruntez leurs lumières, et ne suivez leurs vues qu'oii les vôtres seroient trop courtes; leurs explications ne sont pas à vous, et peuvent aisément vous échapper; vos observations, au contraire, naissent de votre esprit, et y demeurent; vous les retrouvez plus ordinairement dans la conversation, dans la consultation et dans la dispute. Ayez le plaisir de voir que vous

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u'êtes arrêté dans la lecture que par les difficultés qui sont invincibles, ovi les commentateurs et les scoliasles eux-mêmes demeurent court, si fertiles d'ailleurs, si abondants et si chargés d'une vaine et fastueuse érudition dans les endroits clairs, et qui ne font de peine ni à eux ni aux autres. Achevez ainsi de vous convaincre, par cette méthode d'étudier, que c'est la paresse des hommes qui a encouragé le pédantisme à grossir plutôt qu'à enrichir les bibliothèques, à faire périr le texte sous le poids des commentaires; et qu'elle a en cela agi contre soimême et contre ses plus chers intérêts en nuiltipliant les lectures, les recherches et le travail (ju'elle cherchoit à éviter.

73. Qui règle les hommes dans leur manière de vivre et d'user des aliments? la santé et le régime? Cela est douteux. Une nation entière mange les viandes après les fruits; une autre fait tout le contraire. Quelques-uns commencent leurs repas par de certains fruits, et les finissent par d'autres : estce raison? est-ce usage? Est-ce par un soin de leur santé que les hommes s'habillent jusqu'au menton, portent des fraises et des collets, eux qui ont eu si longtemps la poitrine découverte? Est-ce par bienséance, surtout dans un temps où ils avoient trouvé le secret de paroitre nus tout habillés? Et d'ailleurs, les femmes, qui montrent leur gorge et leurs épaules, sont-elles d'une conq)lexion moins délicate que les

hommes, ou moins sujettes (ju'eux aux bienséances? Quelle est la pudeur qui engage celles-ci ù couvrir leurs jambes et presc{ue leurs pieds, et qui leur permet d'avoir les bras uus au-dessus du coude? Qui a voit mis autrefois dans l'esprit des hommes qu'on étoit à la guerre ou pour se défendre ou pour attaquer, et qui leur avoit insinué l'usage des armes offensives et des défensives? Qui les oblige aujourd'hui de renoncer à celles-ci, et, pendant qu'ils se bottent pour aller au bal, de soutenir sans armes et eu pourpoint des travailleurs exposés à tout le feu d'une contrescarpe? Nos pères, qui ne jugeoient pas une telle conduite utile au prince et à la patrie, éloient-ils sages ou insensés? Et nous-mêmes, quels héros célébrons-nous dans notre histoire? Un Guesclin, un Clisson , un Foix, un Boucicaut, qui tous ont porté l'armet et endossé une cuirasse? Qui pourroit rendre raison de la fortune de certains mots, et de la proscription dé quelques autres?

Ains a péri : la voyelle qui le commence, et si propre pour l'élision , n'a pu le sauver; il a cédé à un autre monosyllabe ' , et qui n'est au plus que son anagramme. Certes est beau dans sa vieillesse, et a encore de la force sur son déclin : la poésie le réclame, et notre langue doit beaucoup aux écrivains qui le disent en prose, et qui se commettent pour

' Mais. (Note de La Bruyère.)

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lui dans leiiis ouvrages. Maint est un mot qu'on ne devoit jamais abandonner, et par la facilité qu'il y avoit à le couler dans le style, et par son origine, qui est Françoise. Moult, quoique latin, étoit dans son temps d'un même mérite; et je ne vois pas par où beaucoup l'emporte sur lui. Quelle persécution le car n'a-t-il pas essuyée? et s'il n'eût trouvé de la protection parmi les gens polis, n'éloit-il pas banni honteusement d'une langue à qui il a rendu de si longs services, sans qu'on sût quel mot lui substituer? Cil a été dans ses beaux jours le plus joli mot de la langue françoise ; et il est douloureux pour les poètes qu'il ait vieilli. Douloureux ne vient pas plus naturellement de douleur, que de chaleur vient c/ialeureux ou chaloureux; celui-ci se passe, bien que ce fût une richesse pour la langue, et qu'il se dise fort juste où chaud i\e s'emploie qu'improprement. Fa/ewr devoit aussi nous conserver valeureux ; haine, haineux ; peine, peineux ; fruit , fructueux ; pitié, piteux; joie, jovial; foi , féal ; cour, courtois; gîte, gisant; haleine, lialené ; vanterie, vantard; mensonge, mensonger; coutume, coutumier^ : comme part maintient partial; point, pointu et pointilleux ; ton, tonnant; son, sonore ; frein, ejf rené ; front, effronté; ris, ridicule; loi, loyal; cœur, cordial; bien, bénin;

I La plupart de ces mots que La Bruyère rcjjrette, sont rentrés dans la langue.

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mal, malicieux. Heur se plaçoit où. bonheur ne sauroit entrer; il a fait heureux; qui est si François, et il a cessé de l'être : si quelques poètes s'en sont servis, c'est moins par choix que par la contrainte de la mesure. Issue prospère, et vient d'issir, qui est aboli. Fin subsiste sans conséquence pour ^îner, qui vient de lui, pendant que cesse et cesser régnent également. Verd ne fait plus verdoyer; ni fête, fèloyer ; ni larme, larmoyer; ni deuil, se douloir, se condouloir ; nijoie, s'éjouir, bien qu'il fasse toujours se réjouir, se conjouir ; ainsi qii orgueil, s'enorgueillir. On a dit gent, le corps gent : ce mol si facile non-seulement est tombé. Ion voit même qu'il a entraîné gentil dans sa chute. On dit diffamé, qui dérive de famé, qui ne s'eniend plus. On dit curieux, dérivé de cure, qui est hors d'usage. Il y avoit à gagner de dire si que pour de sorte que, ou de manière que; de moi, au lieu de pour moi ou de quant à moi; de dire,ye sais que c'est qu'un mal, plutôt ([lie je sais ce que c'est qu'un mal, soit par l'analogie latine, soit par l'avantage qu'il y a souvent à avoir uu mot de moins à placer dans l'oraison. L'usage a préféré par conséquent à par conséquence, et en conséquence à en conséquent ; façons défaire à manières défaire, et manière d'agir à façons d'agir.... dans les verbes, travailler à ouvrer, être accoutume à souloir, convenir à duire , faire du bruit ù bruire, injurier à vilainer, piquer à poindre , faire ressou-

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venir à ramentevoir... et dans les noms, pensées à pensers. un si beau mot, et dont le vers se trouvoit si bien; grandes actions à prouesses, louanges à loz, méchanceté à mauvaistié, porte à huis, navire à nef, armée à ost, monastère à monstier, prairies à prées... tous mots qui pouvoient durer ensemble d'une égale beauté, et rendre une langue plus abondante. L'usage a, par l'addition, la suppression, le changement ou le dérangement de quelques lettres, (ait frelater de fralater, prouver de preuver, profit de pi ouf t, froment de froument, profl de pourfil, provision de pourveoir, promener de pourmener, et promenade de pourmenade. Le même usage fait, selon l'occasion, d'habile, d'utile, de facile, de docile, de mobile et de fertile, sans y rien changer, des genres différents ; au contraire, de vil, vile, subtil, subtile, selon leur terminaison, masculins ou féminins. Il a altéré les terminaisons anciennes : de scel il a fait sceau; de mantel, manteau; de capel, chapeau; de coutel , couteau; de hamel , hameau; de damoisel, damoiseau; de jouvencel , jouvenceau ; et cela sans que Ion voie guère ce que la langue françoise gagne c» ces différences et à ces changements. Est-ce donc faire pour le progrès d une langue que de déférer à l'usage? Seroit-il mieux de secouer le joug de son empire si despotique? Faiidroit-il, dans une langue vivante , écouter la seule raison qui prévient les équivoques, suit la racine des mots, et le rapport

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qu'ils ont avec les laugues originaires dont ils sont sortis, si la raison d'ailleurs veut qu'on suive l'usage ? Si nos ancêtres ont mieux écrit que nous, ou si nous l'emportons sur eux par le choix des mots, par le tour et l'expression, par la clarté et la brièveté du discours, c'est une question souvent agitée, toujours indécise : on ne la terminera point en comparant, comme l'on fait quelquefois, un froid écrivain de l'autre siècle aux plus célèbres de celui-ci, ou les vei's de Laurent, payé pour ne plus écrire, à ceux de Marot et de Df.sportes. Il faudroit, pour prononcer juste sur cette matière, opposer siècle à siècle, et excellent ouvrage à excellent ouvrage; par exemple, les meilleurs rondeaux de Benserade ou de Voiture à ces deux-ci qu'une tradition nous a conservés sans nous en marquer le temps ni l'auteur :

Bien à propos s'en vint Ogier en France Pour le pais de mescréans monder :

Jà n'est besoin de conter sa vaillance, Puisqu'ennemis n'osoient le regarder.

Or quand il eut tout mis en assurance, De voyager il voulut s'enliarder ; En Paradis trouva 1 eau de Jouvance, Dont il se sceut de vieillesse engarder Bien à propos.

Puis par cette eau son corps tout décrépite

Transmué fut par manière subite

En jeune gars, frais, gracieux, et droit.

256 DE OUELOUES USAGES.

Grand dommage est que cecy soit sornettes; Filles connoy qui ne sont pas jeunettes , A qui cette eau de Jouvance viendrolt Bien à propos.

De cettuy preux maints g;rands clercs ont escrit Qu'oncques dangier n'estonna son courage : Abusé fut par le malin esprit.

Qu'il espousa sous féminin visage.

Si piteux cas à la fin descouvrit Sans un seul brin de peur ny de dommage; Dont grand renom par tout le monde acquit, Si qu'on tenoit très honneste langage De cettuy preux.

Bientost après fille de roi s'esprit

De son amour, qui voulentiers s'offrit

Au bon Richard en second mariage.

Donc s'il vaut mieux ou diable ou femme avoir, Et qui des deux bruit plus en ménage; Ceulx qui voudront, si le pourront sçavoir De cettuy preux.

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