CHAPITRE XV
1. Le discours chrétien est devenu un spectacle. Cette tristesse ëvangélique qui en est l'ame ne s'y remarque plus : elle est suppléée par les avantages de la mine, par les inflexions de la voix, par la régularité du geste , par le choix des mots, et par les longues énumérations. On n'écoute plus sérieusement la parole sainte : c'est une sorte d'amusement entre mille autres, c'est un jeu où il y a de l'émulation et des parieurs.
2. L'éloquence profane est transposée pour ainsi dire du barreau, où Le Maistre i, Pucelle-, et
^ Antoine Le Maistre , célèbre avocat au Parlement, renonça au barreau à l'àfie de vingt-neuf ans, se retira en 1637 à Port-Iioyal des Champs, ou il mourut en 1658. — Voyez l'Histoire de Port-Royal, OEuvres de Racine, t. V, p. 333, édition du Prince Impérial.
* Claude Pucelle, avocat de talent, né en 1618, mort en 1659. — Son fils, René Pucelle, né à Paris le l*^"" février 1655, où il est mort le 7 janvier 1745, s'est rendu célèbre par son zèle contre l'Histoire des Jésuites du P. Jouvency et contre la bulle Uniyenitus.
LA. BHUYÈUE. ir. 17
Fourcroy' l'ont fait régner, et où elle n'est plus
d'usage, à la chaire, où elle ne doit pas être.
L'on fait assaut d'éloquence jusqu'au pied de l'autel et en la présence des mystères. Celui qui écoule s'établit juge de celui qui prêche, pour condamner ou pour applaudir, et n'est pas plus converti par le discours qu il favorise que par celui auquel il est contraire. L'orateur plaît aux uns, déplaît aux autres, et convient avec tous en une chose, que, comme il ne cherche point à les rendre meilleurs, ils ne pensent pas aussi à le devenir.
Un apprcntif- est docile, il écoute sou maître, il profite de ses leçons, et il devient maître. L'homme indocile critique le discours du prédicateur comme le livre du philosophe, et il ne devient ni chrétien ni raisonnable.
3. Jusqu'à ce qu'il revienne un homme qui, avec un style nourri des sainles Ecritures, explique au peuple la parole divine uniment et familièrement, les orateurs et les déclamateurs seront suivis.
4. Les citations profanes, les froides allusions, le mauvais pathétique, les antithèses, les figures
ï Bonaventure Fourcioy, poëte et jurisconsulte, né à Clennont (Oise), vers 1610, mort le 25 juin 1691. — Il fut l'ami de Molière, de Bolleau , de Patru et du président de Lamoignon.
2 La Bruyère écrivait apprenti/; c'était l'ortliofiraiihe de ce mot au dix-scptièuic siècle.
outrées ont fini : les portraits finiront, et feront place à une simple explication de l'Evangile, jointe aux mouvements rpii inspirent la conversion.
5. Cet homme que je souhaitois impatiemment, et que je ne daignois pas espérer de notre siècle, est enfin venu. Les courtisans, à force de goût et de connoître les bienséances, lui ont applaudi : ils ont, chose incroyable! abandonné la chapelle du Iloi , pour venir entendre avec le peuple la parole de Dieu annoncée par cet homme apostolique'. La ville n'a pas été de l'avis de la cour : où. il a prêché, les paroissiens ont déserté; jusqu'aux marguillicrs ont disparu; les jiasteurs ont tenu ferme, mais les ouailles se sont dispersées, et les orateurs voisins en ont grossi leur auditoire. Je devois le prévoir, et ne pas dire qu'un tel homme n'avoit qu'à se montrer pour être suivi , et qu'à parler pour être écouté : ne savois-je pas quelle est dans les hommes et en toutes choses la force indomptable de l'habitude? Depuis trente années on prête l'oreille aux rhéteurs, aux déclamateurs , aux énumérateurs : on court ceux qui peignent en grand ou en miniature. 11 n'y a pas longtemps qu'ils avoient des chutes ou des transitions ingénieuses, quelquefois même si vives et si aiguës qu'elles pouvoient passer pour épigrammes : ils les ont adoucies, je l'avoue, et ce
ï Le P. Sérapliiu, capucin. {Note de La Bruyère.)
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ne sont plus cjue des matlrigaux. Ils ont toujours, d'une nécessité indispensable et géométrique, trois sujets admirables de vos attentions : ils prouveront une telle chose dans la première partie de leur discours, cette autre dans la seconde partie, et cette autre encore dans la troisième. Ainsi vous serez convaincu d'abord d'une certaine vérité, et c'est leur premier point ; d'une autre vérité, et c'est leur second point; et puis d'une troisième vérité, et c'est leur troisième point : de sorte que la première réflexion vous instruira d'un principe des plus fondamentaux de votre religion ; la seconde, d'un autre principe qui ne l'est pas moins; et la dernière réflexion, d'un troisième et dernier principe, le plus important de tous, qui est remis pourtant, faute de loisir, à une autre fois. Enfin, pour reprendre et abréger cette division, et former un plan.... « Encore! dites-vous, et quelles prépara- « tions pour un discours de trois quarts d'heure « qui leur reste à faire! plus ils cherchent à le di- « gérer et à l'éclaircir, plus ils m'embrouillent. » Je vous crois sans peine; et c'est l'effet le plus naturel de tout cet amas d'idées qui reviennent à la même, dont ils chargent sans pitié la mémoire de leurs auditeurs. Il semble, à les voir s'opiniâlrer à cet usage, que la grâce de la conversion soit attachée à ces énormes partitions. Comment néanmoins seroit-on converti par de tels apôtres, si l'on
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ne peut qu'à peine les entendre articuler, les suivre et ne les pas perdre de vue? Je leur demanderois volontiers qu'au milieu de leur course impétueuse ils voulussent plusieurs fois reprendre haleine , souffler un peu, et laisser souffler leurs auditeurs. Vains discours! paroles perdues! Le temps des homélies n'est plus; les Basile, les Chrysostome, ne le ramèneroient pas : on passeroit en d'autres diocèses pour être hors de la portée de leur voix et de leurs familières instructions. Le commun des hommes aime les phrases et les périodes, admire ce qu'il n'entend pas, se suppose instruit, content de décider entre un premier et un second point, ou entre le dernier sermon et le pénultième.
6. Il y a moins d'un siècle qu'un livre françois étoit un certain nombre de pages latines où l'on découvroit quelques lignes ou quelques mots en noire langue. Les passages, les traits et les citations n'en étoient pas demeurés là : Ovide et Catulle achevoient de décider des mariages et des testaments, et venoient avec les Pandectes au secours de la veuve et des pupilles. Le sacré et le profane ne se quittoient point; ils s'étoient glissés ensemble jusque dans la chaire; saint Cyrille , Horace, saint Cyprieu , Lucrèce parloient alternativement : les poètes étoient de l'avis de saint Augustin et de tous les Pères : on parloit latin, et longtemps, devant des femmes et des marguilliers ; ou a parlé grec.
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Il falloit savoir prodigieusement pour prêcher si mal. Autre temps, autre usage : le texte est encore latin , tout le discours est François, et d'un beau François ; l'Evangile même n'est pas cité. Il faut savoir aujourd'hui très-peu de chose pour bien prêcher.
7. L'on a enfin banni la scolasiique de toutes les chaires des grandes villes, et on l'a reléguée dans les bourgs et dans les villages, pour l'instruction et pour le salut du laboureur ou du vigneron.
8. C'est avoir de l'esprit que de plaire au peuple dans un sermon par un style fleuri, une morale enjouée , des figures réitérées, des traits brillants et de vives descriptions; mais ce n'est point en avoir assez. Un meilleur esprit néglige ces ornements étrangers, indignes de servir à l'Evangile; il prêche simplement, fortement, chrétiennement.
9. L'orateur fait de si belles images de certains désoKdies, y fait entrer des circonstances si délicates, met tant d'esprit, de tour et de raffinement dans celui qui péché , que si je n'ai pas de pente à vouloir ressembler à ses portraits, j'ai besoin du moins que quelque apôtre , avec un style plus chrétien , me dégotlte des vices dont l'on m'avoit fait une peinture si agréable.
10. Un beau sermon est un discours oratoire qui est dans toutes ses règles, purgé de tous ses défauts, conforme aux préceptes de l'éloquence humaine, et paré de tous les ornements de la rhétorique. Ceux
qui entendent finement n'en perdent pas le moindre trait ni une seule pensée; ils suivent sans peine l'orateur dans toutes les énuméraiions où il se promène, comme dans toutes les élévations où il se jette : ce n'est une énigme que pour le peuple.
11. Le solide et l'admirable discours que celui qu'on vient d'entendre! Les points de religion les plus essentiels, comme les plus pressants motifs de conversion, y ont été traités : quel grand effet n'at-il pas dû faire sur l'esprit et dans lame de tous les auditeurs ! Les voilà rendus : ils en sont émus et touchés au point de résoudre dans leur cœur, sur ce sermon de Théodore, qu'il est encore plus beau que le dernier qu'il a prêché.
12. La morale douce et relâchée tombe avec celui qui la prêche; elle n'a rien qui réveille et qui pique la curiosité d'un homme du monde, qui craint moins qu'on ne pense une doctrine sévère, et qui l'aime même dans celui qui fait son devoir en l'annonçant. Il semble donc qu'il y ait dans 1 Eglise comme deux états qui doivent la partager : celui de dire la vérité dans toute son étendue, sans égards, sans déguisement; celui de l'écouter avidement, avec goût, avec admiration, avec éloges, et de n'en faire cependant ni pis ni mieux.
13. L'on peut faire ce reproche à l héroïque vertu des grands hommes, qu'elle a corrompu l'éloquence, ou du moins amolli le style de la plupart des pré-
dicateurs. Au lieu de s'unir seulement avec les peuples pour bénir le Ciel de si rares présents qui en sont venus, ils ont entré en sociélé avec les auteurs et les poètes; et, devenus comme eux panégyristes, ils ont enchéri sur les épîtres dédicatoires, sur les stances et sur les prologues; ils ont changé la parole sainte en un tissu de louanges, justes, à la vérité, mais mal placées, intéressées, que personne n'exige d'eux, et qui ne conviennent point à leur caractère. On est heureux si , à l'occasion du héros qu'ils célèbrent jusque dans le sanctuaire, ils disent un mot de Dieu et du mystère qu'ils dévoient prêcher. Il s'en est trouvé quelques-uns qui , ayant assujetti le saint Evangile, qui doit être conmiun à tous, à la présence d'un seul auditeur, se sont vus déconcertés par des hasards qui le retenoient ailleurs, n'ont pu prononcer devant des chrétiens uu discours chrétien qui n'éloit pas fait pour eux, et ont été suppléés par d'autres orateurs qui n'ont eu le temps que de louer Dieu dans un sermon précipiter
14f. Théodule a moins réussi que quelques-uns de ses auditeurs ne l'appréhendoient ; ils sont contents de lui et de son discours : il a mieux fait à leur gré que de charmer l'esprit et les oreilles , qui est de flatter leur jalousie.
15. Le métier de la parole ressemble en une chose à celui de la guerre : il y a plus de risque qu'ailleurs, mais la fortune y est plus rapide.
16. Si vous êtes d'une certaine qualité, et que vous ne vous sentiez point d'autre talent que celui de faire de froids discours, prêchez, faites de froids discours : il n'y a rien de pire pour sa fortune que d'éire entièrement ignoré. Tliéodat a été payé de ses mauvaises phrases et de son ennuyeuse monotonie.
17. L'on a eu de grands évéchés par un mérite de chaire qui présentement ne vaudroit pas à sou homme une simple prébende.
18. Le nom de ce panégyriste semble gémir sous le poids des titres dont il est accablé : leur grand nombre remplit de vastes affiches qui sont distribuées dans les maisons, ou que l'on lit par les rues en caractères monstrueux, et qu'on ne peut non plus ignorer que la place publique. Quand sur une si belle montre l'on a seulement essayé du personnage, et qu'on l'a un peu écouté, l'on reconnoît qu'il manque au dénombrement de ses qualités celle de mauvais prédicateur.
19. L'oisiveté des femmes, et l'habitude qu'ont les hommes de les courir partout où. elles s'assemblent, donnent du nom à de froids orateurs, et soutiennent quehjue temps ceux qui ont décliné.
20. Devroit-il suffire d'avoir été grand et puissant dans le monde pour être louable ou non, et, devant le saint autel et dans la chaire de la vérité, loué et célébré à ses funérailles? N'y a-t-il point d'autre grandeur que celle qui vient de l'autorité et de la
naissauce? Pourquoi n'est-il pas établi de faire publiquement le panégyrique d'un homme qui a excellé pendant sa vie dans la bonté, dans l'équité, dans la douceur, dans la fidélité, dans la piété? Ce qu'on appelle une oraison funèbre n'est aujourd'hui bien reçue du plus grand nombre des auditeurs qu'à mesure qu'elle s'éloigne davantage du discours chrétien; ou, si vous 1 aimez mieux ainsi, qu'elle approche de plus près d'un éloge profane.
21. L'orateur cherche par ses discours un évéché : l'apôtre fait des conversions; il mérite de trouver ce que l'autre cherche.
22. L on voit des clercs revenir de quelques provinces où ils n'ont pas fait un long séjour, vains des conversions qu'ils ont trouvées toutes faites, comme de celles qu'ils n'ont pu faire, se comparer déjà aux Vincent et aux Xavier', et se croire des hommes apostoliques : de si grands travaux et de si heureuses missions ne seroient pas à leur gré payées dune abbaye.
23. Tel, tout d'un coup, et sans y avoir pensé la veille, prend du papier, une plume, dit en soi-
I Saint Vincent de Paul, le modèle de la charitt': chrétienne, naquit à Dax en 1576 et mourut à Taris en 1660. — Saint François Xavier, surnommé l'Apàtre des Jndes, né au château de Xavier, au pied des Pyrénées, en 1506, mourut en 1552, au moment où il faisait les préparatifs d'une mission en Chine.
même : « Je vais faire un livre » , sans autre talent pour écrire que le besoin qu'il a de cinquante pistoles. Je lui crie iruailement : « Prenez une scie, Dioscore, sciez, ou bien tournez, ou faites une jante (le roue, vous aurez votre salaire. » Il n'a point fait l'apprentissage de tous ces métiers. «Copiez donc, transcrivez, soyez au plus correcteur d'imprimerie, n'écrivez point. » Il veut écrire et faire imprimer ; et parce qu'on n'envoie pas à l'imprimeur un cahier blanc, il le barbouille de ce qui lui plaît; il écriroit volontiers que la Seine coule à Paris, qu'il y a sept jours dans la semaine, ou que le temps est à la pluie ; et comme ce discours n'est ni contre la religion ni contre l'Etat, et qu'il ne fera point d'autre désordre dans le public que de lui gâter le goût et l'accoutumer aux choses fades et insipides , il passe à l'examen, il est imprimé, et, à la houle du siècle, comme pour l'humiliation des bons auteurs, réimprimé. De même, un homme dit en son cœur: «Je prêcherai » , et il prêche ; le voilà en chaire, sans autre talent ni vocation que le besoin d un bénéfice.
24. Un clerc mondain ou irréligieux, s'il monte en chaire, est déclamateur.
Il y a au contraire des hommes saints, et dont le seul caractère est efficace pour la persuasion : ils paroissent, et tout un peuple qui doit les écouter est déjà ému et comme persuadé par leur présence : le discours qu'ils vont prononcer fera le reste.
25. L'évéque de Meaux ' et le P. Bourdaloue me rappellent Démosthène et Cicéron. Tous deux , maîtres daus l'éloquence de la chaire, ont eu le destin des grands modèles : l'un a fait de mauvais censeurs, l'autre de mauvais copistes.
26. L'éloquence de la chaire, en ce qui y entre d'humain et du talent de l'orateur, estcachée, connue de peu de personnes, et d'une difficile exécution : quel art en ce genre pour plaire en persuadant! Il faut marcher par des chemins battus, dire ce qui a été dit, et ce que l'on prévoit que vous allez dire. Les matières sont grandes, mais usées et triviales; les principes sûrs, mais dont les auditeurs pénètrent les conclusions d'une seule vue. Il y entre des sujets qui sont sublimes; mais qui peut traiter le sublime? Il y a des mystères que l'on doit expli(juer, et qui s expliquent mieux par une leçon de l'école que par un discours oratoire. La morale même de la chaire, qui comprend une matière aussi vaste et aussi diversifiée que le sont les mœurs des hommes, roule sur les mêmes pivots, retrace les mêmes images, et se prescrit des bornes bien plus étroites que la satire. Après l'invective commune contre les honneurs, les richesses et le plaisir, il ne reste plus à l'orateur qu'à courir à la fin de son discours et à congédier rassemblée. Si qucLjuefois on pleure, si on est ému,
ï Rossuet.
après avoir fait attention au {jénie et au caractère de ceux qui font pleurer, peut-être conviendra-t-on nue c'est la matière qui se prêche elle-même, et notre intérêt le plus capital qui se fait sentir; que c'est moins une véritable éloquence que la ferme poitrine du missionnaire qui nous ébranle et qui cause en nous ces mouvements. Enfin le prédicateur n'est point soutenu, comme l'avocat, par des faits toujours nouveaux, par de différents événements, par des aventures inouïes; il ne s'exerce point sur les questions douteuses, il ne fait point valoir les violentes conjectures et les présomptions; toutes choses néanmoins qui élèvent le génie, lui donnent de la force et de l'étendue, et qui contraignent bien moins l'éloquence qu'elles ne la fixent et ne la dirigent. Il doit, au contraire, tirer son discours d'une source commune, et où tout le monde puise; et s'il s'écarte de ces lieux communs, il n'est plus populaire, il est abstrait ou déclamateur, il ne prêche plus l'Evangile. Il n'a besoin que d'une noble simplicité, mais il faut l'atteindre; talent rare, et qui passe les forces du commun des hommes : ce qu ils ont de génie, d'imagination, d'érudition et île mémoire , ne leur sert souvent qu'à s'en éloigner.
La fonction de l'avocat est pénible, laborieuse, et suppose dans celui qui l'exerce un riche fonds et de grandes ressources. Il n'est pas seulement
chargé, comme le prédicateur, d'un certain nombre d'oraisons composées avec loisir, récitées de mémoire, avec autorité, sans contradicteurs, et qui avec de médiocres changements lui font honneur plus d'une fois : il prononce de graves plaidoyers devant des juges qui peuvent lui imposer silence, et contre des adversaires qui rinlerrompent; il doit être prêt sur la réplique; il parle en un même jour, dans divers tribunaux , de différentes affaires. Sa maison n'est pas pour lui un lieu de repos et de retraite, ni un asile contre les plaideurs : elle est ouverte à tous ceux qui viennent l'accabler de leurs questions et de leurs doutes. Il ne se met pas au lit, ou ne l'essuie point, ou ne lui prépare point des rafraîchissements ; il ne se fait point dans sa chambre un concours de monde de tous les états et de tous les sexes, pour le féliciter sur l'agrément et sur la politesse de son langage, lui remettre l'esprit sur un endroit où il a couru risque de demeurer court, ou sur un scrupule qu'il a sur le chevet d'avoir ])laidé moins vivement qu'à l'ordinaire. Il se délasse d'un long discours par de plus longs écrits, il ne fait que changer de travaux et de fatigues : j ose dire qu'il est, dans son genre, ce qu'étoient dans le leur les premiers hommes apostoliques.
Quand on a ainsi distingué l'éloquence du barreau de la fonction de l'avocat, et 1 éloquence de la chaire du ministère du prédicateur, ou croit voir
qu'il est plus aisé de prêcher que de plaider, et plus difficile de bien prêcher que de bieu plaider.
27. Quel avautage u'a pas un discours prononcé, sur un ouvrage qui est écrit! Les hommes sont les dupes de l'action et de la parole, comme de tout 1 a])pareil de l'auditoire. Pour peu de prévention (juils aient en faveur de celui qui parle, ils ladmirent, et cherchent ensuite à le comprendre : avant qu'il ait commencé, ils s'écrient qu'il va bien faire ; ils s'eiiilorment bientôt; et, le discours fini, ils se réveillent pour dire qu'il a bien fait. On se passionne moins pour un auteur : son ouvrage est lu dans le loisir de la campagne, ou dans le silence du cabinet : il n'y a point de rendez-vous publics pour lui applaudir, encore moins de cabale pour lui sacrifier tous ses rivaux, et pour l'élever à la prélature. On lit son livre, quelque excellent qu il soit, dans 1 esprit de le trouver médiocre : on le feuillette, on le discute, on le confronte; ce ne sont pas des sons qui se perdent en l'air, et qui s'oublient ; ce qui est in)primé demeure imprimé. On l'attend quelquefois plusieurs jours avant l'impression pour le décrier; et le plaisir le plus délicat que l'on en tire vient de la critique qu on en fait : on est piqué d'y trouver à chaque page des traits qui doivent plaire, on va même souvent jusqu'à appréhender d'en élre diverti, et on ne quitte ce livre que parce qu'il est bon. Tout le monde ne se donne pas pour orateur; les phrases,
les figures, le don de la mémoire, la robe ou l'engafjement de celui qui prêche, ne sont pas des choses qu'on ose ou qu'on veuille toujours s'approprier. Chacun, au contraire, croit penser bien, et écrire encore mieux ce qu'il a pensé; il en est moins favorable à celui qui pense et qui écrit aussi bien que lui. En un mot, le sermonneur est plus tôt évêque que le plus solide écrivain n'est revêtu d'un prieuré simple; et dans la distribution des grâces, de nouvelles sont accordées à celui-là, pendant que l'auteur grave se tient heureux d'avoir ses restes.
28. S'il arrive que les méchants vous haïssent et vous persécutent, les gens de bien vous conseillent de vous humilier devant Dieu, pour vous mettre en garde contre la vanité qui pourroit vous venir de déplaire à des gens de ce caractère : de même, si certains hommes, sujets à se récrier sur le médiocre, désapprouvent un ouvrage que vous aurez écrit, ou un discours que vous venez de prononcer en public, soit au barreau, soit dans la chaire, ou ailleurs, humiliez-vous : on ne peut guère être exposé à une tentation d'orgueil plus délicate et plus prochaine.
29. Il me semble qu'un prédicateur devroit faire choix dans chaque discours d'une vérité unique, mais capitale, terrible ou instructive, la manier à fond, et l'épuiser; abandonner toutes ces divisions si recherchées, si retournées, si remaniées, et si différenciées; ne point supposer ce qui est faux, je
veux dire que le grand ou le beau monde sait sa religion et ses devoirs; et ne pas appréhender de faire, ou à ces bonnes têtes ou à ces esprits si raffinés, des catéchismes; ce temps si long que l'on use à composer un long ouvrage, l'employer à se rendre si maître de sa matière, que le tour et les expressions naissent dans l'action , et coulent de source; se livrer, après une certaine préparation, à son génie et au mouvement qu'un grand sujet peut inspirer : qu il pourroit enfin s'épargner ces prodigieux efforts de mémoire, qui ressemblent mieux à une gageure qu'à une affaire sérieuse, qui corrompent le geste et défigurent le visage: jeter^ au contraire, par un bel enthousiasme, la persuasion dans les esprits et l'alarme dans le cœur, et toucher ses auditeurs d'une toute autre crainte que de celle de le voir demeurer court.
30. Que celui qui n'est pas encore assez parfait pour s'oublier soi-même dans le ministère de la parole sainte ne se décourage point par les règles austères qu'on lui prescrit, comme si elles lui ôtoient les moyens de faire montre de son esprit, et de monter aux dignités où il aspire : quel plus beau talent que celui de prêcher aposloliquement? et quel autre mérite mieux un évéché? Féxelon en étoit-il indigne? auroit-il pu échapper au choix du Prince que par uu autre choix?
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