LE 15 JUIN 1G
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Ceux qui , iuterroges sur le Discours que je fis à 1 Académie Françoise le jour que j'eus l'honneur d'y être reçu, ont dit sèchement que j'avois fait des Caractères, croyant le blâmer, en ont donne l'idée la plus avantageuse queje pouvois moi-même désirer; car le public ayant approuvé ce genre d'écrire où je me suis appliqué depuis quelques années, c'étoit le prévenir en ma faveur que de faire une telle réponse. Il ne restoit plus que de savoir si je n'aurois pas du renoncer aux Caractères dans le Discours dont il s'agissoit; et cette question s'évanouit dès qu'on sait que l'usage a prévalu qu'un nouvel académicien compose celui qu'il doit prononcer le jour de sa réception, de l'éloge du Roi, de ceux du cardinal de Richelieu, du chancelier Séguier, de la personne à qui il succède, et de l'Académie françoise. De ces cinq éloges il y en a quatre de personnels : or je demande à mes censeurs qu'ils me posent si bien la différence qu'il y
a des éloges personnels aux Caractères qui louent, que je la puisse sentir, et avouer ma faute. Si , chargé de faire quelque autre harangue, je retombe encore dans des peintures, c'est alors qu'on pourra écouler leur critique, et peut-être me condamner; je dis peut-élre, puisque les Caractères, ou du moins les images des choses et des personnes, sont inévitables dans l'oraison, que tout écrivain est peintre, et tout excellent écrivain excellent peintre.
J'avoue que j'ai ajouté à ces tableaux, qui étoienl de commande, les louanges de chacun des hommes illustres qui composent l'Académie francoise ; et ils ont dû me le pardonner, s'ils ont fait attention qu'autant pour ménager leur pudeur que pour éviter les Caractères, je me suis abstenu de toucher à leurs personnes , pour ne parler que de leurs ouvrages, «dont j'ai fait des éloges critiques ' plus ou moins étendus, selon que les sujets qu'ils y ont traités pouvoient l'exiger. — J'ai loué des académiciens encore vivants, disent quelques-uns. — 11 est vrai ; mais.je les ai loués tous : qui d'entre eux auroil une r&ison de se plaindre? — C'est une conduite ^ toute nouvelle, ajoutent-ils, et qui n'avoit point encore eu d'exemple. — Je veux eu convenir, et que j'ai pris soin de m'écarter des lieux communs et des phrases
ï Var. : des éloges publics.
* Var. : C'est une coutume.
proverbiales usées depuis si longtemps, pour avoiiservi à un nombre infini de pareils discours depuis la naissance de l'Académie Françoise. M'étoit-il . donc si difficile de faire entrer Rome et Athènes, le Lycée et le Portique, dans l'éloge de cette savante compagnie? « Etre au comble de ses vœux de se « voir académicien ; protester que ce jour oîi l'on «jouit pour la première fois d'un si rare bonheur « est le jour le plus beau de sa vie; douter si cet « honneur qu'on vient de recevoir est une chose « vraie ou qu'on ait songée; espérer de puiser dé- « sormais à la source les plus pures eaux de l'élo- « quence françoise; n'avoir accepté, n'avoir désiré « une telle place que pour profiter des lumières u de tant de personnes si éclairées; promettre que, « tout indigne de leur choix qu'on se reconnoît, M on s'efforcera de s'en rendre digne ; » cent autres formules de pareils compliments soul-elles si rares et si peu connues que je n'eusse pu les trouver, les placer, et en mériter des applaudissements?
Parce donc que j'ai cru que quoi que l'envie et linjustice publient de l'Académie françoise , quoi qu'elles veuillent dire de son âge dor et de sa décadence, elle n'a jamais, depuis son établissement, rassemblé un si grand nombre de personnages illustres par toutes sortes de talents et en tout genre d'érudition qu'il est facile aujourd'hui d'y en remar-
LA BnUYÈI\E. II. 21
quer, et que dans cette prévention où je suis, je n'ar pas espéré que cette compagnie put être une autre fois plus belle à peindre, ni prise dans un jour plus favorable, et que je me suis servi de l'occasion, ai-je rien fait qui doive m'altirer les moindres reproches? Cice'ron a pu louer impunément Brufus , César, Pompée, Marcellus, qui éloient vivants, qui éloient présents: il les a loués plusieurs fois; il les a loués seuls dans le sénat, souvent en présence de leurs ennemis, toujours devant une compagnie jalouse de leur mérite , et qui avoil bien d'autres délicatesses de politique sur la vertu des grands hommes cpie n'en sauroit avoir l'Académie Françoise. J'ai loué les Académiciens, je les ai loués tous, et ce n'a jias été impunément : que me seroit-il arrivé si je les avois blâmés tous?
» Je viensd'entendre, adit Théobalde ^, unegrandc « vilaine harangue qui m'a fait bâiller vingt fois, et «c qui m'a ennuyé à la mort. .. Voilà ce qu'il a dit, et voilà ensuite ce qu'il a fait, lui et peu d'autres qui ont cru devoir entrer dans les mêmes intérêts. Ils partirent pour la cour le lendemain de la prononciation de ma harangue, ils allèrent de maison en maison, ils dirent aux personnes auprès de qui ils ont accès que je leur avois balbutié la veille un discours où il n'y avoil ni style ni sens commun, qui
ï Fontcncllc.
étoit rempli d'extravagances , et une vraie satire. Revenus à Paris, ils se cantonnèrent en divers quartiers, où ils répandirent tant de venin contre moi, s'acharnèrent si fort à diffamer cette harangue, soit dans leurs conversations, soit dans les lettres qu'ils écrivirent à leurs amis dans les provinces, en dirent tant de mal, et le persuadèrent si fortement à (|ui ne l'avoit pas entendue, qu'ils crurent pouvoir insinuer au puhlic, ou que les Caractères faits de la même main étoient mauvais, ou que s ils ctoient bons, je n'en clois pas l'auteur; mais qu'une femme de mes amies m'avoil fourni ce qu'il y avoit de plus supportable. Ils j)rononcèrcnt aussi que je n'élois pas capable de faire rien de suivi, pas même la moindre préface : tant ils eslimoient impraticable à un homme même qui est dans l'habitude de penser, et d'écrire ce qu'il pense, 1 art de lier ses pensées et de faire des transitions.
Ils firent plus : violant les lois de l'Académie françoise , qui défend aux académiciens d'écrire ou de faire écrire contre leurs confrères, ils lâchèrent sur moi deux auteurs ^ associés à une même gazette- : ils les animèrent, non pas à publier contre moi une satire fine et ingénieuse, ouvrage trop audessous des uns et des aulr es , facile à manie)-, et
• Donneau de Visé et Thomas Corneille. 2 Mercure galant. {Note de La Bruyère.)
dont les moindres esprits se trouvent capables ; mais à me dire de ces injures grossières et personnelles, si difficiles à rencontrer, si pénibles à prononcer ou à écrire, surtout à des gens à qui je veux croire qu'il reste encore qucl([ue pudeur et quelque soin de leur réputation.
Et en vérité je ne doute point que le public ne soit enfin étourdi et fatigue d'entendre, depuis quelques années, de vieux corbeaux croasser autour de ceux qui, d'un vol libre et d'une plume légère, se sont élevés à quelque gloire par leurs écrits. Ces oiseaux lugubres semblent, jiar leurs cris continuels, leur vouloir imputer le décri universel où tombe nécessairement tout ce qu'ils exposent au grand jour de l'impression; comme si on étoit cause qu'ils manquent de force et d'baleine, ou qu'on diltétre responsable de cette médiocrité répandue sur leurs ouvrages. S'il s'imprime un livre de mœurs assez mal digéré pour tomber de soi-même et ne jias exciter leur jalousie, ils le louent volontiers, et plus volontiers encore ils n'en parlent point : mais s'il est tel que le monde eu parle, ils l'attaquent avec furie. Prose, vers, tout est sujet à leur censure, tout est en proie à une baine implacable qu'ils ont conçue contre ce qui ose paroîtrc dans quelque perfection , et avec les signes d'une approbation publique. On ne sait plus quelle morale leur fournir qui leur agrée; il faudra leur rendre celle de La
Serre ou de des Marcts, et s'ils en sont crus, revenir au Pcdagorjue chrétien, et à la Cour sainte. Il paroît une nouvelle satire ^ écrite contre les vices en général, qui d'un vers fort et d'un style d'airain enfonce SCS traits contre l'avarice , l'excès du jeu, la chicane, la mollesse, l'ordure et Ihypocrisie , où personne n'est nommé ni désigné, où nulle femme vertueuse ne peut ni ne doit se recounoître ; un IJouRDALouE cn chaire ne fait point de peiniures dti crime ni plus vives ni plus innocentes : il n'importe, c'est médisance, c'est calomnie. Voilà depuis quelque temps leur unique ton, celui qu'ils emploient contre les ouvrages de mœurs qui réussissent; ils y prennent tout littéralement, ils les lisent comme une histoire, ils n'y entendent ni la poésie ni la figure; ainsi ils les condamnent : ils y irouventdes endroits foibles; il y cn a dans Homère, dans Piudare, dans Virgile et dans Horace; où n'y en a-t-il point? si ce n'est peut-être dans leurs écrits. Bermx n'a pas manié le marbre, ni traité toutes ses figures d'une égale force; mais on ne laisse pas de voir, dans ce qu'il a moins heureusement rencontré, de certains traits si achevés, tout proche de quelques autres qui le sont motns , qu'ils découvrent aisément l'excellence de l'ouvrier : si c'est un cheval, les crins sont tournés d'une main har-
' La dixième satire de Boileau sur les femmes.
clic, ils voltigent et semblent élre le jouet du veut; l'œil est ardent, les naseaux soufflent le feu et la vie; un ciseau de maître s'y retrouve en mille endroits ; il n'est pas donné à ses copistes ni à SCS envieux d'arriver à de telles fautes par leurs chefs-d'œuvre; l'on voit bien que c'est quelque chose de manqué par un habile homme, et une faute de Praxitèle.
Mais qui sont ceux qui, si tendres et si scrupuleux, ne peuvent même supporter que, sans blesser et sans nomuïer les vicieux, on se déclare contre le vice?sont-cc des chartreux et des solitaires ?sont-cc les jésuites, hommes pieux et éclairés? sont-ce ces hommes religieux qui habitent en France les cloîtres et les abbayes? Tous au contraire lisent ces sortes d'ouvrages, et en particulier, et en public, à leurs récréations; ils en inspirent la lecture à leurs pensionnaires, à leurs élèves ; ils en dépeuplent les boutiques , ils les conservent dans leurs bibliothèques. K'ont-ils pas les premiers reconnu le plan et l'économie du livre des Caractères? JN "ont-ils pas observé que de seize chapitres qui le composent il y en a quinze qui s'attachent à découvrir le faux et le ridicule qui se rencontrent dans les objets des passions et des attachements humains, ne tendent qu'à ruiner tous les obstacles qui affoiblissent d'abord , et qui éteignent ensuite dans tons les hommes la con- Jioissance de Dieu : qu'ainsi ils ne sont (pic des prc-
[larations an seizième et dernier chapitre, on lalliéismc est atta [ué et peut-être confondu; on les preuves de Dieu, une partie du moins de celles que les foibles hommes sont capables de recevoir dans leur esprit, sont apportées; où la providence de Dieu est défendue contre l'insulte et les plaintes des libertins? Qui sont donc ceux qui osent répéter contre un ouvrage si sérieux et si utile ce continuel refrain : C'est médisance, c'est calomnie? Il faut les nommer : ce sont des poètes. Mais quels poètes? Des auteurs d'hymnes sacrés ou des traducteurs de lisaumes, des Godeau ou des Corneille? Non, mais (les faiseurs de stances et d'élégies amoureuses, de ces beaux esprits qui tournent un sonnet sur une absence ou sur un retour, qui font une épigramme sur une belle gorge, et un madrigal sur une jouissance. "Voilà ceux qui, par délicatesse de conscience, ne souffrent qu impatiemment qu en ménageant les particuliers avec toutes les précautions que la pru- <lence peut suggérer, j essaye dans mon livre des Mœurs de décrier, s'il est possible, tous les vices du cœur et de l'esprit, de rendre 1 homme raisonnable et plus proche de devenir chrétien. Tels ont été les Thcobaldes, ou du moins ceux qui travaillent sous eux et dans leur atelier.
Ils sont encore allés plus loin; car, palliant d'une politi({ne zélée le chagrin de ne se sentir pas à leur l'jVé si bien loués et si longtemps que chacun des
autres acatlémiciens , ils ont osé faire des applications dëlicales et dangereuses de l'endroit de ma harangue où, m'exposant seul à prendre le parti de toute la littérature contre leurs plus irréconciliables ennemis, gens pécunieux , que 1 excès d'argent, ou qu'une fortune faite par de certaines voies, jointe à la faveur des grands, qu'elle leur attire nécessairement, mène jusqu'à une froide insolence, je leur fais à la vérité à tous une vive apostrophe, mais qu'il n'est pas permis de détourner de dessus eux pour la rejeter sur un seul, et sur tout autre.
Ainsi en usent à mon égard, excités peut-être par les Théobaldes, ceux qui, se persuadant qu'un auteur écrit seulement pour les amuser par la satire, et point du tout pour les instruire par une saine morale , au lieu de prendre pour eux et de faire servir à la correction de leurs mœurs les divei-s traits qui sont semés dans un ouvrage, s'appliquent à découvrir, s'ils le peuvent, quels de leurs amis ou de leurs ennemis ces traits peuvent regarder, négligent dans un livre tout ce qui n'est que remarques solides ou sérieuses réllexions, quoiqu'en si grand nombre qu'elles le composent presque tout entier, pour uc s'arrêter qu'aux peintures ou aux caractères; et après les avoir expliqués à leur manière, et en avoir cru trouver les originaux, donnent au public de longues listes, ou, comme ils les appellent, des clefs : fausses clefs, et qui leur sont aussi inutiles qu'elles sont in-
jurieuses aux personnes dont les noms s'y voient déchiffrés, el à l'écrivain qui en est la cause, quoique innocente.
J'avois pris la précaution de protester dans une préface contre toutes ces interprétations, que quelque conuoissance que j'ai des hommes m'avoit fait prévoir, jusqu'à hésiter quelque temps si je devois rendre mou livre public, et à balancer entre le désir d'être utile à ma patrie par mes écrits, et la crainte de fournir à quelques-uns de quoi exercer leur malignité. Mais puisque j'ai eu la foiblesse de publier ces Caractères , quelle digue élèverai-je contre ce déluge d explications qui inonde la ville, et qui bientôt va gagner la cour? Dirai-jc sérieusement, et proteslerai-je avec d'horribles serments , que je ne suis ni auteur ni complice de ces clefs qui courent; que je n'en ai donné aucune; que mes plus familiers amis savent que je les leur ai toutes refusées; que les personnes les plus accréditées de ia cour eut désespéré d'avoir mon secret? M'est-ce pas la même chose que si je me tourmentois beaucoup à soutenir que je ne suis pas un malhonnête homme , un homme sans pudeur, sans mœurs , sans conscience, tel enfin que les gazetiers dont je viens de parler ont voulu me représenter dans leur libelle diffamatoire?
Mais d'ailleurs comment aurois-je donné ces sortes de clefs, si je n'ai pu moi-même les forger
telles (jnellcs sont et que je les ai vnes? Etant presque loiiles différentes entre elles, quel moyen tic les faire servir à une même entrée, je veux dire à l'inlelligence de mes Remarques? Nommant des personnes de la cour et de la ville à qui je n'ai jamais parlé, que je ne connois point , peuvent-elles partir de moi et être distribuées de ma main? Aurois-je donné celles qui se fahri(juent à Romorantin, à Mortagne, et à Belesme, dont les différentes applications sont à la baillive, à la femme de l'assesseur, au président de l'Election, au prévôt de la marécliaussée, et ail prévôt de la collégiale? Les noms y sont fort bien marqués, mais ils ne m'aident pas davantage ù connoître les personnes. Qu'on me permette ici une vanité sur mon ouvrage : je suis presque disposé ù croire qu'il faut que mes peintures expriment bien 1 homme en général, puisqu'elles ressemblent ii tant de parlictdicrs, et que chacun y croit voir ceux de sa ville ou de sa province. J'ai peint la vérité d'après nature, mais je n'ai pas toujours songea peindre celui-ci ou celle-là dans mon livre des Mœurs. Je ne me suis point loué au public pour faire des portraits qui ne fussent que vrais et ressemblants, de peur que cjuelquefois ils ne fussent pas croyables , cl ne parussent feints ou imaginés. INle rendant plus difficile, je suis allé plus loin; jai pris un trait d'un côté et un trait d'uu autre; et de ces divers traits, qui pouvoient con-
venir à une même ])ersonne , j'en ai fait des peintures vraisemblables, cherchant moins à réjouir les lecteurs par le caractère, ou, comme le disent les n'.ecouients , par la satire de quelqu'un, qu'à leur proposer des défauts à éviter et des modèles à suivre.
Il me semble donc que je dois être moins blâmé que plaint de ceux qui par hasard verroient leurs noms écrits dans ces insolentes listes que je désavoue et que je condamne autant qu'elles le méritent. J'ose même attendre d'eux cette justice , que, sans s'arrêtera un auteur moral qui n'a eu nulle intention de les offenser par son ouvrage , ils passeront jusqu'aux interprètes, dont la noirceur est inexcusable. Je dis en effet ce que je dis, et nullement ce qu'on assure que j'ai voulu dire ; et je réponds encore moins de ce qu'on me fait dire et que je ne dis point. Je nomme nettement lespersonnes que je veux nommer, toujours dans la vue de louer leur vertu ou leur mérite; j'écris leurs noms en lettres capitales, afin qu'on les voie de loin, et que le lecteur ne coure pas risque de les manquer. Si j'avois voulu mettre des noms véritables aux peintures moins oblijjeantes, je me serois épargné le travail d'emprunter des noms de l'ancienne histoire , d'employer des lettres initiales qui n'ont qu'une signification vaine et incertaine, de trouver enfin mille tours et mille faux-fuyants pour dépayser ceux qui
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me lisent , et les dégoûter des applications. Voilà
la conduite que j ai tenue dans la composition des
Caractères.
Sur ce qui concerne la harangue, qui a paru longue et ennuyeuse au chef des mécontents', je ne sais en effet pourquoi j'ai tenté de faire de ce remercîment à l'Académie françoise un discours oratoire qui eût quelque force et quelque étendue. De zélés académiciens ^ m'avoicut déjà frayé ce chemin ; mais ils se sont trouvés en petit nombre, et leur zèle pour l'honneur et pour la réputation de l'Académie n'a eu que peu d'imitateurs. Je pouvois suivre 1 exemple de ceux qui, postulant une place dans cette Compagnie sans avoir jamais rien écrit, quoiqu'ils sachent écrire, annoncent dédaigneusement, la veille de leur réception, qu'ils n'ont que deux mots à dire et qu'un moment ù parler, quoique capables de parler longtemps, et de parler bien.
J'ai pensé, au contraire, qu'ainsi que nul artisan n'est agrégé à aucune société, ni n'a ses lettres de maîtrise sans faire son chef-d'œuvre, de même, et avec encore plus de bienséance, un homme associé à un corps qui ne s'est soutenu et ne peut jamais se soutenir que par l'éloquence, se trouvoit engagé à faire, en y entrant, un effort en ce genre, qui le fît
1 Fonteiieile.
2 On peut citer Bossiiet et Fénelon.
aux veux de tous paroîlrc digne du choix dont il venoit de 1 honorer. Il me sembloit encore que, puisque l'éloquence profane ne paroissoit plus régner au barreau, d'où elle a été bannie par la nécessité de l'expédition^, et qu'elle ne devoit plus être admise dans la chaire, où elle n'a été que trop soufferte 2, le seul asile qui pouvoit lui rester étoit TAcadémic françoise; et qu'il n'y avoit rien de plus naturel, ni qui pût rendre celte Compagnie plus célèbre, que si au sujet des réceptions de nouveaux académiciens elle savoit quelquefois attirer la cour et la ville à ses assemblées, par la curiosité d'y entendre des pièces d'éloquence d'une juste étendue, faites de main de maîtres et dont la profession est d'exceller dans la science de la parole.
Si je n'ai pas atteint mon but, qui étoit de prononcer un discours éloquent, il me paroît du moins que je me suis disculpé de l'avoir fait trop long de quelques minutes : car si d'ailleurs Paris, à qui on l'avoit promis mauvais , satirique et insensé, s'est plaint qu'on lui avoit manqué de parole ; si Marly, où la curiosité de l'entendre s'étoit répandue, n'a point retenti d'applaudissements que la cour ait donnés à la critique qu'on en avoit faite; s'il a su
1 Voyez ci-dessus , p. 233 , n° 42 ; et p. 257, n" 2.
2 Voyez ci-dessus, p. 257, n° 2 ; p. 258, n° 4 ; et p. 261 et 262, nos 6-10.
franchir Clianiilly, ëciieil des mauvais ouvrages ; si l'Acatlcmie Françoise, à qui j'avois appelé comme au juge souverain de ces sortes de jiièces, étant assemblée exlraordinairement , a adopté celle-ci, l'a fait imprimer par son libraire, l'a mise dans ses archives; si elle n'était pas en effet composée rf'im style affecté, dur et interrompu, ni chargée de louanges fades et outrées, telles qu'on les lit dans les prologues d'opéras, et dans tant dépures dédicaloires; il ne faut plus s'étonner qu'elle ait ennuyé Théobaldc. Je vois les temps, le public me permettra de le dire, oii ce ne sera pas assez de l'approbation qu'il aura donnée à un ouvrage pour en faire la réputation, et que pour y mettre le dernier sceau, il sera nécessaire que de certaines gens le désapprouvent, qu'ils y aient bâillé.
Car voudroient-ils , présentement qu ils ont reconnu que cette harangue a moins mal réussi dans le public qu ils ne l'avoient espéré, qu'ils savent que deux libraires ont jjlaidé' à qui limprimeroi t ; voudroient-ils désavouer leur goût et le jugement qu'ils en ont ])orté dans les premiers jours qu'elle
- L'instance étoit aux requêtes de l'Hôtel. {Note de La Ih'uyère.) — Les deux libiaircs étaient Michallet , libraire de La Bruyère, et J. I>. Coifjnard, libraire de l'Acadc^mie. L'affaire s'arran[ïea, l'un et l'autre inipiimèrcnt en 1693 la harangue de la Bruyère.
ftil prononcée? Me periiietiroient-ils de publier on seulement de soupçonner une toute autre raison de 1 âpre censure qu'ils en firent, que la persuasion où ilséloientqu'elle la méritoit?On saitque cethomme, d'un nom et d'un mériie si distingués', avec qui j'eus l'honneur d'être reçu à l'Académie françoise, prié, sollicité, persécuté de consentir à l'impression de sa harangue par ceux mêmes qui vouloienl -supprimer la mienne et en éteindre la mémoire, leur résista toujours avec fermeté. Il leur dit « qu'il "ucpouvoit ni ne devoit approuver une distinction " si odieuse qu'ils vouloient faire entre lui et moi; '■que la préférence qu'ils donnoient à son discours «avec cette affectation et cet empressement qu'ils ■'lui marquoient, bien loin de l'obliger, comme ils " pouvoienl le croire, lui faisoit au contraire une «véritable peine: que deux discours également in- «nocents, prononcés dans le même jour, dévoient «être imprimés dans le même temps. » Il s'expliqua ensuite obligeamment en public et en particulier sur le violent chagrin qu'il ressentoit de ce ([ue les deux auteurs de la gazette que j'ai cités avoient fait servir les louanges qu'il leur avoit plu de lui donner à un dessein formé de médire de moi, de mon discours, et de mes Caractcres ; et il me fit, sur cette
' L'abljé J. D. Bignon , petit-fils de Jérôme Bijnon, fîrand maître de la Bibliothèque du Roi.
satire injurieuse, des explications et des excuses, qu'il ne me devoit point. Si donc on vouloit inférer de cette conduite des Théobaldes, (ju'ils ont cru faussement avoir besoin de comparaisons et dune harangue folle et décriée pour relever celle de mon collègue, ils doivent répondre, pour se laver de ce soupçon cpii les déshonore; qu'ils ne sont ni courtisans, ni dévoués à la faveur, ni intéressés, ni adulateurs; qu'au contraire ils sont sincères, et qu'ils ont dit naïvement ce qu'ils pensoient du plan, du style, et des expressions de mon remercîment à l'Académie françoise. Mais on ne manquera pas d'insister, et de leur dire que le jugement de la cour et de la ville, des grands et du peuple, lui a été favorable. Qu'importe? ils répliqueront avec confiance que le public a son goût, et qu'ils ont le leur : réponse qui ferme la bouche et qui termine tout différend. Il est vrai qu'elle m'éloigne de plus en plus de vouloir leur plaire "par aucun de mes écrits ; car, si j'ai un peu de santé avec quelques années de vie, je n'aurai plus d'autre ambition que celle de rendre, par des soins assidus et par de bons conseils, mes ouvrages tels qu'ils puissent toujours parîager les Théobaldes et le public.