‹ Œuvres complètesChapitre 45 sur 55 · DE L'ACADEMIE FRANÇOISE · texte numérisé non relu

DE L'ACADEMIE FRANÇOISE

innocente, s'il est permis du moins tic dire de ce qui est mauvais qu'il est mauvais.

Cet autre' vient après un homme loué, applaudi, admiré, dont les vers volent en tous lieux et passent en proverbe, qui prime, qui règne sur la scène, qui s'est emparé de tout le théâtre : il ne l'en dépossède pas, il est vrai; mais il s'y établit avec lui, le monde s'accoutume à en voir faire la comparaison : quelques-uns ne souffrent pas que Corneille, le grand Corneille, lui soit préféré ; quelques autres, qu'il lui soit égal : ils en appellent à 1 autre siècle, ils attendent la fin de quelques vieillards qui, touchés indifféremment de tout ce qui rappelle leurs premières années, n'aiment peut-être dans OEdipe que le souvenir de leur jeunesse.

Que dirai-je de ce personnage^ qui a fait parler si longtemps une envieuse critique et qui l'a fait taire; qu on admire malgré soi, qui accable par le grand nombre et par l'éminence de ses talents? Orateur, historien, théologien, philosophe, d'une rare érudition, d'une plus rare éloquence, soit dans ses entretiens, soit dans ses écrits, soit dans la chaire : un défenseur de la religion, une lumière de 1 Fglisc, parlons d'avance le langage de la postérité, un Père

ï Racine.

2 Bossuet.

de l'Eglise! Que n'est-il point? Nommez, Messieurs,

une vertu qui ne soit pas la sienne.

Touclierai-jc aussi votre dernier choix si digne de vous'? Quelles choses vous furent dites dans la place où je me trouve! Je m'en souviens; et après ce que vous avez entendu, comment osé-je parler? comment daignez-vous m'cnteuJre? Avouons-le, on sent la force et l'ascendant de ce rare esprit, soit qu'il prêche de génie et sans préparation, soit qu'il prononce un discours étudié et oratoire , soit qu'il explique ses pensées dans la conversation : toujours maître de l'oreille et du cœur de ceux qui l'écoutent, il ne leur permet pas d'envier ni tant d'élévation, ni tant de facilité, de délicatesse, de politesse. On est assez heureux de l'entendre, de sentir ce qu'il dit, et comme il le dit; on doit être content de soi si l'on emporte ses réflexions, et si l'on en profite. Quelle grande acquisition avez-vous faite en cet homme illustre! à qui ni'associcz-vous !

Je voudrois, Messieurs, moins pressé par le temps et par les bienséances qui mettent des bornes à ce discours, pouvoir louer chacun de ceux qui composent cette Académie par des endroits encore plus marqués et par de plus vives expressions. Toutes les sortes de talents que l'on voit répandus parmi les hommes se trouvent partagés entre vous. Vcut-

» Fcuclon, reçu le 31 mais 1693.

DE L'ACADÉMIE FRANÇOISE. 345 on de diserts orateurs, qui aient semé dans la chaire toutes les fleurs de l'éloquence, qui, avec une saine morale, aient employé tous les tours et toutes les finesses de la langue, qui plaisent par un beau choix de paroles, qui fassent aimer les solennités, les temples, qui y fassent courir? qu'on ne les cherche pas ailleurs, ils sont parmi vous. Admire-t-on une vaste et profonde littérature qui aille fouiller dans les archives de l'antiquité pour en retirer des choses ensevelies dans 1 oubli , échappées aux esprits les plus curieux, ignorées des autres hommes, une mémoire, une méthode, une précision à ne pouvoir dans ces recherches s'égarer d'une seule année, quelquefois d'un jour sur tant de siècles; celte doctrine admirable, vous la possédez; elle est du moins en quelques-uns de ceux qui forment cette savante assemblée. Si l'on est curieux du don des langues joint au double talent de savoir avec exactitude les choses anciennes, et de narrer celles qui sont nouvelles avec autant de simplicité que de vérité, des qualités si rares ne nous manquent pas, et sont réunies en un même sujet. Si l'on cherche des hommes habiles, pleins d'esprit et d'expérience, qui, par le privilège de leurs emplois, fassent parler le Prince avec dignité et avec justesse; d'autres qui placent heureusement et avec succès dans les négociations les plus délicates les talents qu'ils ont de bien pa;ler et de bien écrire; d'autres encore qui prêtent

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leurs soins et leur vifjilaiice aux affaires piiblicjiies, après les avoir employés aux judiciaires, toujours avec une égale réputation , tous se trouvent au milieu (le vous, et je souffre à ne pas les nommer.

Si vous aimez le savoir joint à 1 éloquence, vous n'attendrez pas longtemps: réservez seulement toute votre attention pour celui qui parlera après moi '. Que vous manquc-t-il enfin? vous avez des écrivains habiles en l'une et l'autre oraison; des poètes en tout genre de poésies, soit morales, soit chrétiennes, soit héroïques, soit galantes et enjouées; des imitateurs des anciens; des critiques austères; des esprits fins, délicats, subtils, ingénieux, propres à briller dans les conversations et dans les cercles. Encore une fois, à quels hommes, à quels grands sujets m'associez-vous !

Mais avec qui daignez-vous aujourd'hui me recevoir? après qui vous fais-je ce public remercîment^? Il ne doit pas, néanmoins, cet homme si louable et si modeste, appréhender que je le loue : si proche de moi, il auroit au+ant de facilité que de disposition à m'interrompre. Je vous demanderai plus volontiers: A qui me faiics-vous succédcr?à un homme qui avoit de la veutl' ^.

1 Charpentier, alois directciu' de l'Acadénne.

2 L'abbé Rignoii , reçu le même jour que La Bsuyère. ^ Pierre Cureau de La Chambre, docteur en tht'oloijie,

DE L'ACADEiMIE EHANÇOISE. 3.i7 Quelquefois , Messieurs , il arrive que ceux qui vous doivent les louanges des illustres niorls dont ils remplissent la place, hésiicnt, partagés entre plusieurs choses qui méritent également qu'on les relève : vous aviez choisi en M. iahbé de La Chambre un homme si pieux, si tendre, si charitable, si louable par le cœur, qui avoit des mœurs si sages et si chrétiennes, qui étoit si touché de religion, si attaché à ses devoirs, qu'une de ses moindres qualités étoit de bien écrire : de solides vertus, qu'on voudroit célébrer, font passer légèrement sur son érudition ou sur son éloquence ; on estime encore plus sa vie et sa conduite que ses ouvrages. Je préférerois en effet de prononcer le discours funèbre de celui à qui je succède, plutôt que de me borner à un simple éloge de son esprit. Le mérite en lui n étoit pas une chose acquise, mais un patrimoine, un bien héréditaire; si du moins il eu faut juger par le choix de celui (lui avoit livré son cœur, sa con-

clue de Saint-Dartholemy. Il écrivait peu et avec peine; nous n'avons de lui que quelques sermons et trois discours prononces à l'Académie française. Il disait qu'il était comme Socrate, qui, ne produisant rien de lui-même, aidait aux autres à produire et à enfanter. Sur la fin de l'hiver de 1693, Paris étant désolé par la famine, ce digne pasteur, qui avait de la vertu, mourut victime de son zèle, après avoir tout sacrifié pour secourir la misère publique.

fiance, toute sa personne, à celte famille, qui l'avoit rendue comme votre alliée, puisqu'on peut dire qu'il l'avoit adoptée et qu'il l'avoit mise avec l'Académie franroise sous sa protcclion.

Je jjarle du chancelier Séguicr : on s'en souvient comme de l'un des plus grands magislrats que la France ait nourris depuis ses commencements; il a laissé à douter en quoi il excclloit davantajje, ou dans les bellcs-letlres, ou dans les affaires; il est vrai du moins, et on en convient, qu'il surpassoit en l'un et en l'autre tous ceux de son temps : homme grave et familier, profond dans les délibérations, quoique doux et facile dans le commerce, il a eu naturellement ce que tant d'auires veulent avoir et ne se donnent pas, ce qu'on n'a point par l'étude et parl'affectalion, par les mots graves ou sentencieux, ce qui est plus rare que la science, cl pent-ctre que la probité, je veux dire de la dignité; il ne la dcvoit pas à l'éminence de son poste; au contraire, il l'a ennobli : il a été grand et accrédité sans ministère, et on ne voit pas que ceux qui ont su tout réunir eu leur personne l'aient effacé.

Vous le perdîtes il y a quelques années ', ce grand protecteur : vous jetâtes la vue autour de vous, vous promenâtes vos yeux sur tous ceux qui s'offroient

Le 28 janvier 1672.

DE L'ACADÉMir. FUANÇOISE. 349 et qui se trouvoieut honorés de vous recevoir; mais le sentiment de voire perte fut tel, que, dans les efforts que vous fîtes pour la réparer, vous osâtes penser à celui ' qui seul pouvoit vous la faire oublier et la tournera votre gloire. Avec quelle bonté, avec quelle humanité ce magnanime prince vous a-t-il reçus! N'en soyons pas surpris, c'est son caractère: le même. Messieurs, que l'on voit éclater dans toutes les actions de sa belle vie, mais que les surprenantes révolutions arrivées dans un royaume voisin et allié de la France ont mis dans le plus beau jour qu'il pouvoit jamais recevoir.

Quelle facilité est la nôtre, pour perdre tout d'un coup le sentiment et la mémoire des choses dont nous nous sommes vus le plus fortement imprimés! Souvenons-nous de ces jours tristes que nous avons passés dans l'agitation et dans le trouble; curieux, incertains quelle fortune auroient courue un grand roi, une grande reine, le prince leur fils, famille auguste, mais malheureuse, que la piété et la religion avoient poussée jusqu'aux dernières épreuves de l'adversité^. Hélas ! avoient-ils péri sur la nier ou

1 Louis XIV.

2 Allusion aux nouvelles contradictoires, et plus alarmantes les unes que les autres, qui circulèrent, du 24 décembre 1688 jusqu'au 4 janvier 1689, sur le sort de Jacques II et de sa famille fuyant d'Angleterre.

par les mains tic leurs ennemis? Nous ue le savions pas : on s'interrogcoit , on se promettoit réciproquement les premières nouvelles qui viendroient sur un événement si lamentable. Ce n'étoit plus une affaire publique, mais domestique; on n'en dormoit plus, on s'éveilloit les uns les autres pour s'annoncer ce qu'on en avoit appris. Et quand ces personnes royales, à qui l'on prcnoit tant d'intérêt, eussent pu échapper à la mer ou à leur patrie, étoit-ce assez? Ne falloit-il pas une terre étrangère où ils pussent aborder, un roi également bon et puissant qui pût et qui voulût les receviur? Je l'ai vue, celle réception, spectacle tendre s'il en fut jamais! On y vcrsoit des larmes d'admiration et de joie. Ce prince n'a pas plus de grâce, lorsqu'à la tète de ses camps et de ses armées il foudroie une ville qui lui résiste, ou qu'il dissipe les troupes ennemies du seul bruit de son approche.

S il soutient celle longue guerre \ n'en douions pas, c'est pour nous donner une paix heureuse, c'est pour lavoir à des conditions qui soienl justes cl qui fassent honneur ;") la nation, qui ôient pour toujoiu's à l'ennemi l'espérance de nous troubler par de nouvelles hostilités. Que d'autres publient, exaltent ce que ce grand Roi a exécuté, ou par lui-même, ou par ses capitaines, durant le cours de ces mouvc-

* Contre la lijjuc d'Aiifjsbourjj.

DE L'AGADÉMIt; FRANÇOISE. 351

iTients dont toute l'Europe est ébranlée; ils ont un sujet vaste el qui les exercera longtemps. Que d'autres augurent, s'ils le peuvent, ce qu'il veut achever dans cette campagne. Je ne parle que de son cœur, que de la pureté et de la droiture de ses intentions; elles sont connues, elles lui échappent. On le félicite sur des titres d'honneur dont il vient de gratifier quelques grands de son Etat : que dit-il? qu'il ne peut être content quand tous ne le sont pas, et qu'il lui est impossible que tous le soient comme il le voudroit. Usait, Messieurs, que la fortune d'un roi est de prendre des villes, de gagner des batailles, de reculer ses frontières, d'être craint de ses ennemis; mais que la gloire du souverain consiste à être aimé de ses peuples, en avoir le cœur, et par le cœur tout ce qu'ils possèdent. Provinces éloignées, provinces voisines , ce prince humain et bienfaisant, que les peintres et les statuaires nous défigurent, vous tend les bras, vous regarde avec des yeux tendres et pleins de douceur; c'est là son altitude : il veut voir vos habitants, vos bergers, danser au son d'une flûte champêtre sous les saules et les peupliers, y mêler leurs voix rustiques, et chanter les louanges de celui qui, avec la paix et les fruits de la paix, leur aura rendu la joie et la sérénité.

C'est pour arriver à ce comble de ses souhaits, la félicité commune, qu'il se livre aux travaux et aux fatigues d'une guerre pénible, qu'il essuie linclé-

mence du ciel et des saisons, qu'il expose sa personne, qu'il risque une vie heureuse : \oilà sou secret, et les vues qui le font agir; on les pénètre, on les discerne par les seules qualités de ceux (jui sont en place, et qui l'aident de leurs conseils. Je ménage leur modestie : qu'ils me permettent seulement de remarquer qu'on ne devine point les projets de ce sage prince; qu'on devine, au contraire, qu'on nomme les personnes qu'il va placer, et qu'il ne fait que confirmer la voix du peuple dans le choix qu'il fait de ses ministres. Il ne se décharge pas entièrement sur eux du poids de ses affaires : lui-même, si je l'ose dire, il est son principal ministre. Toujours appliqué à nos besoins, il n'y a pour lui ni temps de relâche ni heures privilégiées : déjà la nuit s'avance, les gardes sont relevées aux avenues de son palais, les astres brillent au ciel et font leur course : toute la nature repose, privée du jour, ensevelie dans les ombres; nous reposons aussi, tandis que ce roi, retiré dans son balustre, veille seul sur nous et sur tout l'Etat. Tel est. Messieurs, le protecteur que vous vous êtes procuré, celui de ses peuples. Vous m'avez admis dans une compagnie illustrée par une si haute protection. Je tie le dissimule pas , j'ai assez estimé cette distinction pour désirer de l'avoir dans toute sa fleur et dans toute son intégrité, je veux dire de la devoir à votre seul choix; et j'ai mis votre choix à tel prix que je u'ai pas osé

DE L'ACADÉMIE FRANÇOISE. 353 eu blesser, pas même en effleurer la liberté par une importune sollicitation. J'avois d'ailleurs une juste défiance de moi-même, je sentois de la répugnance à demander d'être préféré à d'autres qui pouvoient être choisis. J'avois cru entrevoir, Messieurs, une chose que je ne devois avoir aucune peine à croire, que vos inclinations se tournoient ailleurs, sur un sujet digne, sur un homme rempli de vertus, d'esprit et de connoissances, qui étoil tel avant le poste de confiance qu'il occupe, et ({iii seroit tel encore, s'il ne l'occupoit plus'. Je me sens touché, non de sa déférence, je sais celle que je lui dois, mais de l'amitié qu'il m'a témoignée, jusqu'à s'oublier en ma faveur. Un père mène son fils à un spectacle ; la foule y est grande, la porte est assié- •jjée; il est haut et robuste, il fend la presse; et comme il est près d'entrer, il pousse son fils devant lui, qui, sans cette précaution, ou n'cntreroit point, ou entreroit tard. Cette démarche d'avoir supplié quelques-uns de vous, comme il a fait, de détourner vers moi leurs suffrages, qui pouvoient si justement aller à lui, elle est rare, puis(}ue dans ses circonstances elle est uniijiic, et elle ne diuiiiuie rien de

I Simon de la Loubèie. — 11 fut tiommû membre de l'Académie française qnatre mois aprùs La Bruyère. Ea août 1693, il vint occuper le quinzième fauteuil, que la uiort de l'abhé Fr. Tallcmant avait laissé vacant. LA BRLTÈRE. II. 23

354 DISCOUIIS A M.M. DE L'ACAl). FRANÇOISE, ma reconnoissance envers vous, puisque vos voix seules, toujours libres cl arbitraires, donnent une place dans l'Académie Françoise.

Vous me l'avez accordée, Messieurs, et de si bonne {jrace, avec un consentement si unanime, que je la dois et la veux tenir de votre seule munificence. Il n'y a ni poste, ni crédit, ni richesses, ni titres, ni autorité, ni faveur, qui aient pu vous plier à faire ce choix ; je n'ai rien de toutes ces choses, tout me manque. Un ouvrage qui a eu quelque succès par sa singularité, et dont les fausses, je dis les fausses et malignes applications pouvoient me nuire auprès des personnes moins équitables et moins éclairées fjue vous, a été toute la médiation que j'ai employée, et que vous avez reçue. Quel moyen de me re[)entir jamais d'avoir écrit?

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