FIN DD CINQUIÈME ET DERNIER ACTE
CLÉOPATRE
TRAGÉDIE
Représentée pour la première fois , par les comédiens français ordinaires du roi, le 20 mai i^So,
DE l'édition de I784.
Je donnai, en 1750, une tragédie de Cléopâtre: elle eut onze représentations, et je dus ce faible succès à l'indulgence du public. Ma pièce était l'ouvrage d'un jeune homme qui n'en avait approfondi ni le sujet ni les caractères; et du côté du style, elle se ressentait de la précipitation avec laquelle on écrit dans un âge où l'on n'a pas encore assez senti combien il est difficile de bien écrire.
Je l'ai revue avec des yeux sévères; et en voulant la corriger, je l'ai refaite d'un bout à l'autre. Je ne la destinais qu'à l'impression; mes amis les plus éclairés m'ont persuadé de la mettre au théâtre : j'ai fait céder toutes mes craintes aux espérances qu'on me donnait.
A la première représentation les trois premiers actes ont obtenu de grands applaudissements; les deux derniers ont été moins heureux. La cri-
\i\i i'iu:i \(:e.
tique s'est attachée ;m\ iuccssoii-es de racli(jn, et à qiielcjues détails, dont la correction n'a exigé qu'un Irail de plume.
A la seconde et à Ja troisième représentation, tout ce qu'on avait repris ayant disparu, la pièce entière a été applaudie; mais au peu d'empressement du public à venir s'occuper des intérêts de Rome et de l'Egypte, du sort de l'empire du monde, et des malheurs où l'amour d'Antoine pour Cléopâtre l'avait précipité, j'ai senti qu'un sujet de cette nature, disposé sur un plan où je m'étais prescrit la plus grande simplicité, n'était pas de saison; et j'ai cru devoir retirer ma pièce.
Ce cpie j'en entends dire de consolant pour moi m'engage à la faire imprimer, satisfait d'un succès d'estime, si je puis l'obtenir de ce petit nombre d'amis des lettres, «pii, dans le silence du cabinet, se livrent avec bienveillance au plai.sir de nous voir lutter contre les grandes difficultés de l'art , et en surmonter quelques-unes.
Mon sujet en était rempli; et je les ai nndtitipliées en faisant paraître Octavie. Mais, .soit finlérèl qui lanime , soit le caractère élevé, .simple et modeste, généreux et sensible, que j'ai pris soin de lui donner, soit le respect reli-
gieux que témoignent pour elle et son époux et sa rivale, il m'a semblé qu'on la trouvait placée avec bienséance vis-à-vis de l'un et de l'autre. Le seul reproche qu'on m'ait fait à son égard a été de l'avoir rendue trop généreuse. Mais cette générosité consiste à s'alarmer, pour Cléopâtre, du désespoir où vient de la faire tomber l'avis qu'elle a reçu d'un nouveau décret du sénat, et a prier Octave de venir la calmer en l'assurant de son appui. J'ai pensé que dans une Romaine , et dans la plus vertueuse des Romaines, la magnanimité pouvait aller jusque-là sans effort; et s'il est rare qu'une femme s'intéresse pour sa rivale, c'est qu'il est rare qu'une femme ait les sentiments d'Octavie, comme il est rare qu'un homme ait les vertus de Régulus et de Caton. Dans les mœurs de la tragédie, la vraisemblance ne se réduit pas à ce que l'on voit tous les jours. Une difficulté plus grande encore était , en dessinant le caractère de Cléopâtre, de la faire paraître digne de ce qu'Antoine avait fait pour elle, et de concilier l'intérêt théâtral avec l'opinion que l'histoire nous a transmise. J'ai cru pouvoir y réussir en lui donnant avec Octave tout l'art de la séduction; mais sans autre motif que
i44 PRÉFACE.
(le sauver Antoine, et sans laisser le moindre doute sur la sincérité de son ainour pour lui. Or, quand même ce serait là une légère altération de la vérité historique, rien de plus permis en poésie. Mais quoi qu'en aient dit les écrivains du temps d'Auguste, et ceux qui les ont copiés, il est au moins douteux que Cléopâtre, en se livrant à l'amour d'Antoine pour elle, n'eût que des vues d'ambition. Plutarque lui-même n'a pas osé dire que son amour fût une feinte. Il a peint sa douleur et son désespoir, après la mort d'Antoine, de la manière la plus touchante. Il la fait tomber aux genoux d'Octave, mais avec le sein meurtri et le visage déchiré. Il lui fait implorer sa clémence, mais à dessein d'obtenir de lui le temps de se donner la mort. Après lui avoir promis de la traiter plus libéralement et plus TJiagnifiquement quelle n'aurait pu V espérer, il prit congé d'elle, et s'en alla, dit -il, pensant bien l'avoir trompée , mais étant bien trompé lui-même. Ce témoignage est décisif; mais ce qui l'est encore plus à mon avis, c'est de voir Cléopâtre se donner la mort , plutôt que de tomber au pouvoir d'Octave, malgré les espérances dont il l'avait flattée; et c'est ce dernier jour, ce maître
jour, comme dit Montaigne, ce jour juge de tous les autres , qui m'a décidé sur le caractère que je devais donner à l'amante d'Antoine. Pour lui, je n'ai pas eu de peine à le peindre fidèlement; et si Ton a trouvé que je l'ai ennobli, Ton a dû convenir au moins qu'en cela je nai fait qu'user du plus beau privilège de la poésie.
Quant aux détails que j'ai supprimés à la seconde représentation , je ne dissimulerai pas que j'en regrette quelques-uns. Le vase dans lequel j'ai supposé , d'après l'histoire, que Cléopâtre avait renfermé les aspics, n'a pas été présenté sur la scène d'une manière convenable. Mais une négligence dans la décoration n'empêche pas que ce terrible apprêt d'une mort violente et préméditée ne soit tragique.
Dans cet endroit, on a critiqué
Un reptile est le dieu qui vient me secourir.
Mais reptile est un mot très-noble, très-poétique dans notre langue ; et qu'un reptile soit un dieu, ce n'est pas même une métaphore dans la bouche d'une femme d'Egypte.
Je n'oserai pas dire qu'il y ait eu de même trop de délicatesse et de sévérité à ne pouvoir
i/,G PRÉFACE.
souffrir que Ycntidiiis, pour guérir son ami (Tune passion funeste, lui représentai Cléopâtre coninie une femme artificieuse et capable de le tromper. Rien de plus commini sur le théâtre que les soupçons d'infidélité; et celui-ci était motivé par l'opinion que Rome entière avait de la reine d'Egypte. La manière d(jiil Octave lui-même expliquait Tart qu'elle avait niis à le flatter dans leur entrevue était fondée sur la même prévention; et ce moyen de détacher Antoine d'une femme qui le perdait m'avait semblé d'autant plus tragique, qu'il ne servait qu'à faire éclater leur amour. Mais je ne puis que louer moi-même la répugnance du public à voir un malheureux outragé dans l'oljjet qu'il aime , et une femme généreuse et fidèle indignement noircie aux yeux de son amant. J'ai donc souscrit sans peine à l'une et à l'autre critique. Mais ces coupures, en affaiblissant les mobiles de l'action, en détruisaient la vraisemblance; et pour la rétablir, il a fallu changer quelques circonstances du dénouement.
Du reste, ce que ma déférence et mon respect pour le public m'ont fait retrancher de mon ouvrage est peu considérable : ce qui m'en était
cher a été épargné. Le caractère d'Antoine , celui d'Octave, celui d'Octavie , celui de Cléopâtre même, et jusqu'à celui de Ventidius, ont été applaudis. Le tableau de l'état de Rome , les grands intérêts des deux rivaux développés et balancés entre eux, enfin les funestes effets de la passion de l'amour, portée à son plus haut degré d'énergie et de violence, ont trouvé grâce même aux yeux des spectateurs les moins indulgents; et en soumettant cet ouvrage à un examen plus réfléchi, j'ose espérer encore que je n'aurai point à regretter les veilles et tous les soins qu'il m'a coûtés.
ACTEUJIS.
CLÉOPATRE, reine d'Egypte.
OCTAVIE, sœur d'Octave, épouse d'Antoine.
VENTIDIUS, Romain, ami d'Antoine.
P R O C U L É I U S , confident d'Octave.
CHAR M ION, suivante de Cléopâtre.
É R O S , affranchi d'Antoine.
Prktrks d'Isis.
Chefs des troupes de Cléopâtre.
Soldats romains à la suite d'Octave.
Femmes égyptiennes, suivantes de Cléopâtre.
Le lieu de la scène est une salle du palais de Cléopâtre ^ à Alexandrie.
CLÉOPATRE
TRAGÉDIE