‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 113 sur 563 · ACTE I, SCENE IL iSj · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE IL iSj

VENTIDIUS

Octave l'a gagnée.

Ou plutôt, contre vous justement indignée. Et d'Antoine abattu n'osant rien espérer, A son rival heureux elle va se livrer.

CLÉ OPAT RE.

Ainsi des nations cette reine insolente , Qui long-temps à ses pieds vit la terre tremblante , Ce peuple qui marchait sur la pourpre des rois. Va ramper sous Octave , et n'attend que ses lois! L'univers est vengé.

VENTIDIUS

Rome n'est plus , madame.

Ce que n'ont pu le temps, ni le fer, ni la flamme, Nos vices l'ont produit. O César! O Brutus! Vous avez , dans la tombe , emporté nos vertus.

CLÉO PATRE

Brutus avec César ! Quel indigne assemblage !

VENTIDIUS

Madame, à deux héros je rends un juste hommage.

César dompta le monde , et Brutus l'a vengé.

Si Brutus l'eût soumis , César l'eût dégagé :

Le destin a tout fait. Ils sont morts; et leur chute

A mille obscurs tyrans a laissé Rome en butte :

Restes pernicieux de ces fameux partis

Qui, pour la déchirer, de ses flancs sont sortis.

Un sénat, que son luxe a rendu mercenaire,

Un peuple dépravé , servile et sanguinaire ,

Des grands , qui , de ce peuple infâmes suborneurs ,

Par mille indignités s'élèvent aux honneurs :

Voilà Rome. Livrée à des passions viles ,

Elle n'a plus l'orgueil de ses guerres civiles;

Et le malheur des temps s'est accru jusque-là,

Qu'il nous fait regretter Marins et Sylla.

De tels hommps du moins honoraient leur patrie :

iSa cM.oi'A I n r:. •

Kllc était oppriim'e , et n'était point flétrie; Mais perdant à-la-lois sa gloire et son repos, Rome a des oppresseurs , et n'a j)lus de héros, lin seul, si la prudence eut guidé son courage, Pouvait de sa grantlenr réparer le naufrage : Le vengeur de César avait sur nous des dioits; Et Rome, enlin réduite à passer sous des rois, Indigne d'être libre, eût du moins eu pour maître Celui que notre estime autorisait à l'être. Mais d'un poison luneste Antoine est enivré ; Tandis qu'à d'autres soins utilement livre , Avec cet art profond dont il fait son étude, Octave en dévouement change la servitude , Kt d'une main légère enchaînant l'univers, Flatte Rome, et l'endort sous le poids de ses fers

CLtOPATRE.

Et l'on m'impute à moi la bassesse de Rome !

Oui , vous l'avez perdue , en perdant un grand homme. Connaissez-vous Octave , et quel est l'ascendant Que donne à sa fortune un rival imprudent ? .Tamais l'ambition , dans un fourbe timide, N'a pris, pour nous séduire, un masque aussi perfide. Tyran souple et cruel , d'autant plus dangereux Qu'il se montre indulgent, affable, généreux; Suppléant par l'adresse au défaut du génie. De l'appareil des lois couvrant la tyrannie , Et d'une bonté feinte employant les appas A captiver des cœurs qui ne l'estiment pas : Tel est, grâce à vos soins, celui que Rome encense, Celui qui va monter à la toute-puissance , Celui que vous donnez j)our maître à l'univers.

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