ACTE I, SCENE IL iSj
VENTIDIUS
Octave l'a gagnée.
Ou plutôt, contre vous justement indignée. Et d'Antoine abattu n'osant rien espérer, A son rival heureux elle va se livrer.
CLÉ OPAT RE.
Ainsi des nations cette reine insolente , Qui long-temps à ses pieds vit la terre tremblante , Ce peuple qui marchait sur la pourpre des rois. Va ramper sous Octave , et n'attend que ses lois! L'univers est vengé.
VENTIDIUS
Rome n'est plus , madame.
Ce que n'ont pu le temps, ni le fer, ni la flamme, Nos vices l'ont produit. O César! O Brutus! Vous avez , dans la tombe , emporté nos vertus.
CLÉO PATRE
Brutus avec César ! Quel indigne assemblage !
VENTIDIUS
Madame, à deux héros je rends un juste hommage.
César dompta le monde , et Brutus l'a vengé.
Si Brutus l'eût soumis , César l'eût dégagé :
Le destin a tout fait. Ils sont morts; et leur chute
A mille obscurs tyrans a laissé Rome en butte :
Restes pernicieux de ces fameux partis
Qui, pour la déchirer, de ses flancs sont sortis.
Un sénat, que son luxe a rendu mercenaire,
Un peuple dépravé , servile et sanguinaire ,
Des grands , qui , de ce peuple infâmes suborneurs ,
Par mille indignités s'élèvent aux honneurs :
Voilà Rome. Livrée à des passions viles ,
Elle n'a plus l'orgueil de ses guerres civiles;
Et le malheur des temps s'est accru jusque-là,
Qu'il nous fait regretter Marins et Sylla.
De tels hommps du moins honoraient leur patrie :
iSa cM.oi'A I n r:. •
Kllc était oppriim'e , et n'était point flétrie; Mais perdant à-la-lois sa gloire et son repos, Rome a des oppresseurs , et n'a j)lus de héros, lin seul, si la prudence eut guidé son courage, Pouvait de sa grantlenr réparer le naufrage : Le vengeur de César avait sur nous des dioits; Et Rome, enlin réduite à passer sous des rois, Indigne d'être libre, eût du moins eu pour maître Celui que notre estime autorisait à l'être. Mais d'un poison luneste Antoine est enivré ; Tandis qu'à d'autres soins utilement livre , Avec cet art profond dont il fait son étude, Octave en dévouement change la servitude , Kt d'une main légère enchaînant l'univers, Flatte Rome, et l'endort sous le poids de ses fers
CLtOPATRE.
Et l'on m'impute à moi la bassesse de Rome !
Oui , vous l'avez perdue , en perdant un grand homme. Connaissez-vous Octave , et quel est l'ascendant Que donne à sa fortune un rival imprudent ? .Tamais l'ambition , dans un fourbe timide, N'a pris, pour nous séduire, un masque aussi perfide. Tyran souple et cruel , d'autant plus dangereux Qu'il se montre indulgent, affable, généreux; Suppléant par l'adresse au défaut du génie. De l'appareil des lois couvrant la tyrannie , Et d'une bonté feinte employant les appas A captiver des cœurs qui ne l'estiment pas : Tel est, grâce à vos soins, celui que Rome encense, Celui qui va monter à la toute-puissance , Celui que vous donnez j)our maître à l'univers.