ACTE IV, SCÈNE II
CLÉOPATRE
Ingrat , je te pardonne.
Tu vas voir si mon cœur te trahit , t'abandonne ; Tu vas voir si je cède au revers qui t'abat, Et si ma foi dépend du succès d'un combat. Gardes, faites entendre à ces fières cohortes. Que si de ce palais on attaque les portes , Je l'embrase , et péris sous ses toits enflammés Avec tous mes trésors dans ces murs enfermés.
( h Antoine. ) Es-tu content?
ANTOINE
Grands dieux ! Cléopâtre est fidèle !
Trahi du monde entier, je ne le suis point d'elle; C'est assez.
CLÉ O PAT RE
L'un et l'autre, après un long effort, Nous allons reposer dans le sein de la mort. Tout est fini. Sortons de ce pénible songe.
ANTOINE
Dans quel abyme , ô dieux ! un moment nous replonge \
Voilà donc ce destin qui dut être si beau !
Vainqueur de l'Orient , il te reste un tombeau.
Et je tiens à la vie ! O mort ! ô mort barbare !
Que ton approche est rude aux cœurs qu'elle sépare !
O Caton ! tu dormis sur le bord du cercueil :
Ta froide austérité le fit voir du même œil
Les charmes de la vie et ce moment terrible.
Pour mourir sans faiblesse, il faut vivre insensible.
C LÉO PAT RE
Va, c'est à nous encore à faire des jaloux. L'univers n'a rien vu de plus heureux que nous. Il est vrai que du ciel le regard favorable N'aura versé sur nous qu'un bonheur peu durable; Mais il l'a fait si pur et si délicieux ,
i()i CLEOPATRK.
Qiio (le SOS dons cnror c'est le plus j)récieijx. Et cepeiulant , «lis-inoi, qu'auront fait «le la vie Ces Hoinains, dévorés ou de haine ou d'envie? Nous avons peu vé<u ; mais malgré nos malheurs, Un seul de nos beaux jours vau-t un siècle des leurs. Laissons-les s'applaudir, ces héros sans faiblesse, D'attendre froidement une lente vieillesse , Et tristement repaître un chimérique orgueil De ces prospérités dont la tombe est l'écueil. A ce terme fatal comme nous ils arrivent; Ne leur envions point l'instant qu'ils nous survivent. Pour mieux nous assurer une mort sans douleurs , J'ai pris soin de cacher des serpents sous ces fleurs; yelle lui montre le vase.) Et la langueur qui suit leurs atteintes soudaines , Ainsi qu'un doux sommeil, va couler dans nos veines. Mourants à la même heure et dans le même lieu , \ous nous dirons un tendre et mutuel adieu; Tu fermeras mes yeux si je meurs la première ; Ou peut-être à-la-fois nous perdrons la lumière, Et d'un même soupir nos esprits exhalés Se mêleront ensemble, et seront consolés. Hâtons-nous.
ANTOINE
Quelle force elle rend à mon ame !
Oui, je meurs trop heureux. A iens.