ACTE I, SCENE IL
S'il fallait immoler tons ceux que je soupçonne,
Damoclès , dans mon sang je tremperais ma main.
Oui, mon fils m'est suspect. Il me croit inhumain;
Et dans le fond du cœur je sens trop qu'il m'accuse.
Comme un dieu bienfaisant chéri dans Syracuse,
Il regarde en pitié les pleurs des malheureux;
Souvent avec Didh il s'attendrit sur eux;
C'est par lui qu'en secret il se laisse conduire ;
Et moins il me ressemble , et plus il peut me nuire.
Vois , comme en évitant de marcher sur mes pas,
Il cherche des vertus que son père n'ait pas.
Il se montre indulgent, débonnaire, accessible.
Il a su re'unir, dans une ame sensible,
Tout ce qui d'un monarque adoucit la fierté,
Et d'un peuple insolent flatle la liberté.
Enfin , te le dirai-je ? au milieu des alarmes
Sur ses premiers lauriers j'ai vu couler ses larmes.
Il est dans le péril ardent, plein de valeur;
Mais la victoire éteint cette aveugle chaleur :
A ses transports fougueux la clémence succède ;
Il n'a plus d'ennemis du moment qu'on lui cède.
C'est ainsi qu'au vulgaire il sème des appâts;
C'est ainsi qu'il séduit le peuple et les soldats.
D'autant plus dangereux qu'il tient de la nature
Ce qui n'est bien souvent qu'une heureuse imposture.
On le connaît, on l'aime; il peut vouloir régner.
DAMOCLÈS
Et de ces murs, seigneur, prêt à vous éloigner,
Vous allez en ses mains confier une armée !
D E N YS
Oui ; mais n'as-tu pas vu comment je l'ai formée ! D'affranchis, d'étrangers qui me sont tous vendus. Va, mes yeux sont ouverts, mes pièges sont tendus; Et si mon fils, enflé d'une audace trop vaine....
Théâtre. I. 1
i6 DENYS-T,F. 1^ UAN,
Le voici. Laisse-nous. Voyons ce f|ui l'amène. i^Vamut It'i s\loignc. )
SCÈISE 111.
DENYS, DENYS LE JEUNE
Approcliez.
n E N \ s LE JEUNE, à part.
Je m'expose au rliagrin d'un refus.
N'importe.
En m'abordant vous paraissez confus, Prince !
DE N \ s LE JEUNE.
De vos projets spectateur immobile.
Je dois rougir, seigneur, de vous être inutile. Déjà l'Epire tremble à l'aspect des vaisseaux Qui vont, pour l'attaquer, s'élancer sur les eaux. Heureux qui tentera cette illustre conquête !
DENYS
Ce laurier immortel aurait ceint votre tête; Mais d'obstacles sans nombre un dessein traversé , Mon fds, demande mi chef dans la guerre exercé. Les périls, les revers, l'abus de la victoire, Tout alarme mon cœur soigneux de votre gloire.
DENYS LE JEUNE
Vous m'avez vu , seigneur, servir sous vos drapeaux.
Oui, j'applaudis moi-même à vos premiers travaux; Mais l'art de commander demande un long usage. Voire valeur n'a ])as reçu le frein de l'âge.
D E N ^ s LE i \: U N K .
Mille héros, fameux par des faits éclatants,
Ont commandé plutôt, et servi moins long-temps.'