M O II A L
laiteiir comme un reproche, c'est peu de rougir à son nom, c'est peu même de le haïr; on lui cherche des torts; et par la calonniie on tâche de s'affranchir de toute ohligation envers lui.
Ce vice monstrueux est sur-tout celui de ces esprits atrabilaires poui- f|iii toute inégalité, qui n'est pas à leur avantage, est luie injure de la fortune, ou un vice odieux de la société.
Si l'ingrat voulait bien n'être pas insolvable, il trouverait communément à s'acquitter par un échange de bons offices. Et à l'égard des bienfaits qu'on reçoit et qu'on ne peut rendre, le seul retour indispensable que la nature en exige de nous, c'est le plaisir d'être obligé à ceux dont on les a reçus. Assurément rien n'est plus juste; et ceux à qui répugne cette espèce de redevance, ne méritent de vivre que dans les bois, parmi les ours.
Je sais que l'homme qui est bienfaisant par bonté, par humanité, trouve sa récompense dans la douceur de suivre son inclination, et n'attend rien, ne demaiule rien en échange de ses bienfaits (i). Mais il n'en est que plus aimable, et l'ingrat envers lui n'en est que plus dénaturé.
Je .sais aussi que la bienfaisance n'est pas toujours un sentiment pur. Mais celui qui, dans le bienfait qu'il a reçu, cherche une intention vi-
(j) Qui (lat bénéficia , deos imitatur ; qui repetit , farnulatur. i Seneca. i
4lO MORALE.
cieuse, commence par en être indigne; et, quand même l'intention du bienfaiteur serait l'espérance qu'on lui suppose d'un échange de bons offices, ou d'un retour de bienveillance, ce motif n'est pas généreux, mais il est juste et naturel. Exiger dans la bienfaisance un désintéressement absolu, c'est la morale des ingrats.
Je conviens cependant que plus d'un bienfaiteur, soit en exagérant le prix de ses bienfaits, soit en exigeant de celui qui les a reçus une servile dépendance , lui en fait souvent une si lourde chaîne, qu'il le dispense de la chérir. Je conçois même que, pour un cœur noble et sensible, le seul reproche du bienfait en rende le poids accablant (i) : heureux s'il peut s'en délivrer en s'acquittant , et le plutôt possible! mais quand même il n'est pas en son pouvoir de s'acquitter, il lui reste encore dans sa dure position un moyen de remplir avec bienséance le devoir qu'il s'est imposé : c'est de se tenir dans les bornes d'une réserve sage et modeste , sans froideur , sans éloignement, attentif à ne laisser échapper rien d'humiliant pour l'homme vain qui abuse de l'avantage; et de marquer, par une conduite mesurée et décente, qu'il lui est redevable, mais qu'il ne lui est pas vendu. C'est ainsi qu'il conciliera ce qu'il doit à son bienfaiteur, et ce qu'il
(i) Odiosum sanè genus hominuni officia exprobrantium. (Cic. deOff.)
MORALE. l\ll
se doit à lui-même; et que, dans sa conduite et dans ses sentiments, le juste et l'honnête seront d'accord. Car ces deux qualités morales, qui dans nos actions devraient toujours aller ensemble et se trouver d'accord, ne le sont pas toujours, et les concilier fut, dans les anciennes écoles, l'un des points les plus délicats. Vous avez vu que dans leur sens, hon/iéte et louable étaient synonymes et dépendaient de l'opinion. \^ç, juste n'en dépend pas de même : il peut donc arriver que Xhonnéte et \q juste ne soient pas d'un parfait accord.
Par exemple, s'il était vrai que Milon eût prémédité la mort de Clodius , et que Cicéron le sût bien, devait-il employer toute son éloquence à prouver que Clodius avait été l'aggresseur? Clodius était un homme détestable et chargé de crimes; Milon était un honnête homme, ami de Cicéron. Celui-ci, en plaidant pour sauver son ami, faisait sans doute une chose honnête. Mais faisait-il une chose juste? et la différence qu'il met entre le juge et l'avocat est -elle bien conforme à l'exacte droiture (i)? On peut dire que l'avocat tient la place de son client. Or, n'est-il pas permis à chacun de défendre sa propre vie, son honneur ou sa liberté, en s'efforrant de pa-
(i) Judicis est semper in causis verum sequi ; patroni nonnunquàrn veri simile , etiamsi minus sit verum, defendere. { De Off. )
3r2 MUR AL i:.
raître innocent , quand même il se croirait coupable? L'avocat de Milon pouvait donc le défendre comme l'on se défend soi-même. Mais distinguons, dans le droit de la défense personnelle, Ce qui n'est nuisible à personne , de ce qu'on ne ferait qu'au détriment d'autrui.
Cicéron, en sauvant Milon de l'exil, n'eût fait que conserver à Rome un citoyen recommandable; il l'aurait donc servi honnêtement dans sa défense, s'il avait pu le faire sans préjudice pour autrui. Car telle est la règle du juste (i).
Mais, quelque scélérat qu'eût été d^ailleurs Clodius , pouvait-il le calomnier avec connaissance de cause? pouvait-il imputer au mort le crime du vivant qu'il voulait sauver? Je ne le pense pas.
Un homme accusé devant ses juges d'avoir usurpé le bien d'autrui, peut-il employer la dissimulation, l'artifice, l'éloquence, à leur en imposer, et à retenir le larcin dont il est coupable? peut- il en accuser un autre? non sans doute, et son avocat serait lui-même complice s'il l'avait défendu par ces moyens avec connaissance de cause.
Notez encore que, si dans une cause capitale, le meurtrier était un méchant homme , un scélérat de profession, son avocat, en le sauvant, se
(i) Ut non liceat ^ sui commodi causa , iiocere alteri. ( D.» Off.)
rendrait responsable du criminel usage qu'il ferait de sa vie et de sa liberté.
Vous voyez , mes enfants, que les règles mêmes du juste semblent être quelquefois incertaines et variables, sur-tout en législation. Mais au moral, il est bien rare qu'elles le soient au jugement d'une conscience droite et sincère. Car la loi naturelle est là pour rectifier les erreurs de l'opinion , ou celles de nos lois humaines.
C'est ainsi qu'en morale il se présente des problèmes dont la solution n'est pas toujours simple et facile, comme sur le mensonge et le manque de foi.
Le mensonge est en général une chose odieuse , avilissante et malhonnête, mais la vérité ne serait-elle pas souvent un plus grand mal que le mensonge ?
Dans le commerce de la vie , la vérité est comme une monnaie qu'il n'est pas permis d'altérer. La nature a voulu que la parole fût l'image de la pensée ; et dans l'ordre social on y attache l'idée de la sincérité. Celui qui imprime le symbole de la vérité au mensonge, est donc un falsificateur qui abuse de la foi publique ; et sous ce rapport général le menteur est un homme infâme.
Mais sous un autre point de vue, la pensée dont la parole est l'expression , n'est pas , comme le feu et l'eau, un bien commun que nous devions , sans réserve , à qui le demande. Il lui appartient, s'il l'intéresse, et s'il n'intéresse que
lui; mais ce n'est qu'à ces conditions qu'il a droit de le demander.
Dire la vérité, ou parler selon sa pensée, est donc à-la-fois un droit de l'homme libre et un devoir de l'homme social ; mais ce droit comme ce devoir a pour exception le droit d'autrui, et bien souvent aussi le préjudice cju'il en peut résulter pour soi-même (i).
Tant qu'il n'y a de risque ou de dommage ni pour autrui, ni pour soi-même, à dire ce qu'on pense, il sera honnête, ou plutôt il sera de l'essence de l'honnête homme de n'avoir pas d'autre langage. Il est encore plus généreux de conserver cette franchise à son propre désavantage, et même à ses périls, s'il y va d'un grand intérêt pour d'autres que pour soi; car, soit au bien public, soit au simple devoir d'être juste, soit au seul plaisir d'être sincère et vrai, tant qu'on ne sacrifie que son intérêt personnel, ce courage est toujours louable, et, dans les grandes choses, il est une vertu.
Mais si la vérité , si la sincérité est ou nuisible ou dangereuse pour d'autres que pour nous , estelle encore un bien dont la jouissance nous appartienne? Est-ce aux périls ou aux dépens d'autrui que nous devons être vrais et sincères ? C'est ici la difficulté.
(i) Priniùrn ut ne cui noceatur ; deindè ut communi utUitati serviatur. ( De Off. )
MORALE. 4ï5
Les moralistes rigoureux ne permettent que le silence pour toute dissimulation. Mais combien de fois le silence ne serait-il pas un aveu? Mon ami est , chez moi , caché : si on le découvre , il est perdu. On me demande s'il est chez moi? si je ne sais pas où il est? s'il n'a pas laissé dans mes mains un dépôt d'où dépend sa fortune et sa vie? Est-ce assez de me taire, ou de répondre vaguement à des gens dont les yeux m'observent, et qui vont me lire au fond de l'ame? Que le ciel me préserve de paraître interdit ou vacillant dans ma réponse. Je n'hésiterai point , et , entre le mensonge et le danger de laisser pénétrer un secret de cette importance, je prendrai le parti le plus sur, comme le plus juste. La vérité n'est point à moi dans ce moment; elle est à mon ami; et non-seulement je n'ai pas le droit de la dire, je n'ai pas même le droit d'en laisser le soupçon.
Un mari jaloux, et que je connais violent, m'interroge et me presse de lui dire ce que je sais de l'objet de sa jalousie. Lui dirai -je ce que j'ai vu, si ce que j'ai vu doit le rendre furieux, capable d'un crime ? Me ferai-je même un scrupule de l'adoucir, de le calmer en parlant contre ma pensée? Certainement je sauverai, aux dépens de la vérité, l'honneur à une femme, comme je sauverai la vie à mon ami.
Mes enfants , ne mentons jamais que lorsqu'il s'agira du salut de l'homme innocent, de la sûreté
/|l6 TVIORALF.
d'un ami , ou du repos d'une famille , et nous serons encore les plus véricliques des hommes.
Quant à l'espèce de réticence ou de dissimulation que, pour son intérêt, on peut se permettre à soi-même, les circonstances en décident; et, pour une ame délicate, les règles de V honnête sont ici plus sévères que les règles Au juste (j). En voici nn exemple que j'emprunte de Cicéron.
L'île de Rhodes est dans la disette : il lui arrive d'Egypte un navire chargé de blés. Il n'est pas douteux que le maître du navire aurait le droit de les tenir au prix de la cherté, et qu'il ne serait ni injuste, ni malhonnête, en profitant de l'avantage que la rareté lui procure , s'il était dans la bonne foi. Mais cette rareté n'est que momentanée ; il le sait. Sur sa route il vient de voir arriver après lui d'autres navires chargés de blés comme le sien : est-il obligé d'en avertir les Rhodiens, et de faire tomber lui-même ses blés au prix de l'abondance ? Oui , s'il veut être honnête ; mais je ne pense pas que le contraire fut injuste ; car supposez que les Rhodiens étant dans la disette , l'Égyptien , en arrivant seul , ignorât leur situation et le pressant besoin qu'ils auraient de ses blés, lui en feraient -ils confidence et y seraient-ils obligés? La loi stricte doit être égale.
Dans le doute, abstiens -toi : c'est la maxnne de Pythagore. Mais ce qui me semble plus sûr,
(i) Angusta innocentia . ad legem l)onavi esse. (Senfxa.
MORALE, /j I "7
c'est, dans le doute à l'égard du juste, de voir ce qui est le plus honnête, et dans le doute à Tégard de l'iionuètc, de voir ce qui est le plus juste.
Ce [)rincipe sera le mèrne à Tégard des engagements.
Les engagements sont-ils tous également irrévocables? C'est demander s'ils sont tous innocents, s'ils sont tous également justes, également honnêtes ; car , si l'on a promis ce qu'on ne peut tenir sans crime, sans iniquité, sans honte pour soi-même, sans préjudice pour autrui, la première faute a été de le promettre; la seconde, plus grave, serait de l'accomplir.
Un honnête homme n\i que sa parole; un honnête homme en est esclave. Ces maximes du point d honneur sont très- commodes pour des fripons qui ont pris des dupes à leurs pièges. Mais bien souvent la parole est surprise, précipitée et légèrement engagée ; souvent même , en ne la donnant qu'avec réflexion, n'a-t-on pas su, n'a-t-on pas pu prévoir quelle en serait la conséquence. Et si l'alternative est telle qu'on soit obligé d'y manquer ou de faire ce qui serait plus malhonnête encore, faut-il se croire esclave de l'engagement qu'on a pris? Il faut modestement, mais courageusement subir l'humiliation d'y manquer. 11 y aura quelque honte : eh bien! cette honte sera la peine d'un excès d'imprudence ou de légèreté, et celui qui l'aura subie, en sera moins facile, moins téméraire à s'engager,
JUétayk. et Morale. ^ "]
4l8 MORALE.
Au reste, celui qui persiste à vouloir qu'on lui tienne une parole imprudemment donnée , fait assez voir qu'il l'a surprise. L'homme honnête qui l'a reçue de bonne foi la rend de même lorsqu'il y reconnaît de la témérité.
Cette triste nécessité où l'on s'est mis souvent de rétracter la parole donnée, doit vous avertir, mes enfants, de ne jamais donner la vôtre sans beaucoup de circonspection et sans une extrême réserve. Dans les engagements même les plus frivoles, la réputation de légèreté et d'inconstance s'étend comme une tache sur toute la vie d'un homme; et celui qui, dans sa jeunesse, s'en est attiré le reproche, aura dans la suite bien de la peine à faire croire à son exacte probité.
Mais il reste encore à examiner si l'engagement qu'on a pris, a été volontaire et libre. Il en est de forcés qu'on a mis cependant au nombre des choses sacrées, pour mieux les rendre indissolubles. C'est dans ceux-là que j'ose attaquer le moyen le plus tyrannique qu'une politique oppressive ait jamais inventé pour asservir le genre humain, la religion du serment.
Tout autre moyen d'oppression, la force avec toutes ses armes, la gêne et la contrainte avec toutes leurs lois, n'auraient atteint que l'action. La pensée et la volonté avaient au fond des âmes un sanctuaire impénétrable, où du moins en silence on pouvait détester une usurpation criminelle, un joug de fer souillé de sans:, faire des
vœux au ciel, implorer sa justice, et solliciter sa vengeance. Cette liberté intérieure échappait à la vigilance des espions et des délateurs; et dans la foule de leurs esclaves, les tyrans ne savaient jamais s'ils n'y avaient pas quelque ennemi.
Ils ont imaginé de traîner l'iiomme au pied des autels; et là ; Jure -nous , ont -ils dit, une obéissance passive , un dévouement aveugle à nos volontés : jure -nous de verser ton sang pour cimenter Jiotie puissance ^ de vivre et de mourir sous le joug que nous t'imposons. Et c'est avec des tables de proscription dans les mains, c'est sous la hache de leurs licteurs qu'ils ont exigé ce serment. Ainsi l'homme tremblant se voyait comprimé entre la crainte du parjure et celle de la mort. S'il faisait le serment, et s'il le regardait comme un lien sacré, il était esclave dansl'ame; et s'il le refusait, il s'accusait lui-même, et il était proscrit.
Les gens de bien . persuadés qu'ils auraient menti à Dieu même , n'hésitaient point : ils préféraient l'exil, les fers, la mort, à cet acte d'impiété : tout le reste, pour se sauver, subissait la loi du serment et celle de la servitude.
Certes! cette manière de subjuguer le monde était trop facile et trop sûre. Il était par-là trop aisé à l'homme coupable et puissant de discerner ses ennemis et de signaler ses victimes. Le serment est une arme qu'il est temps de briser dans les mains des grands oppresseurs.
fylO M ORAL t.
« Qui ne voit pas, dit Cicéron, qu'on n'esb u point engagé par des promesses qu'on a faites, (( ou forcé par la crainte , ou surpris par la « fraude (i)? » C'est ce principe évident que j'oppose au respect superstitieux qu'on veut nous inspirer poiu' une injuste violence.
Le serment libre et volontaire est sans doute un lien sacré. Les fourbes, les impies, se font un jeu de le trahir. Mais pour l'homme de bien ce serment est inviolable. Qu'il le soit pour vous , mes enfants, et à l'égal des choses les plus saintes: car alors ce sera bien vous, qui, de plein gré, aurez pris le ciel à témoin de la sincérité de vos engagements et de la foi de vos promesses. Ne le prononcez donc jamais que lorsqu'il est indispensable ; mais aussi n'y manquez jamais.
A l'égard du serment qu'aura dicté la force , qu'aura commandé la menace, qu'aura prononcé la frayeur , je ne balance point à le regarder comme lud devant Dieu et devant les hommes.
Il sera beau sans doute, généreux, magnanime, de refuser à tous périls, de proférer du bout des lèvres un serment qui serait démenti dans le cœur. Mais cette force dame n'est pas donnée à tous les hommes. Le plus grand nombre se laisse aisément effrayer; et la violence que fait la peur est pour les âmes faibles un genre de torture à
(i) mis promissis standum non esse quis non lyidet ^ quce coactus quis metu , quœ deceptus dolo promisit ? fDe Off. ^,
laquelle aucune puissance n'a le droit de les condamner.
Enfin, les lois n'ont jamais reconnu que les engagements volontairement pris et libres de toute contrainte; et ce n'est pas en faveur des tyrans que la morale doit se rendre plus coactive que les lois.
Ce n'est point au crime qu'il faut laisser un gage de sécurité dont les autels soient les garants. Il faut qu'il apprenne lui-même que le ciel n'est point son complice; qu'il ne garantit rien qui ne soit légitime ; qu'il ne reçoit ni vœu , ni promesse forcée ; et qu'il laisse expirer sur des lèvres tremblantes les paroles vides et vaines que la peur leur fait prononcer. Il faut enfin que celui qui commande un serment qu'on ne lui doit pas, sache qu'en le forçant il l'annuUe lui-même, et qu'en l'obtenant il n'a rien.
Mais quel autre moyen le pouvoir légitime aura-t-il de lier les hommes? celui de se lier luimême envers eux par de bonnes lois. Car, si ces lois sont justes et sévères, et si lui-même il y est soumis, il se fera aimer des bons et craindre des méchants. C'est l'abrégé de l'art de gouverner le monde.
Oderunt peccare boni virtutis amore ;
Oderunt peccare mali formidine pœnœ . (Horat.)
LEÇON DOUZIEME
De r intérêt qu'ont tous les hommes^ chacun dans leur état, à remplir leurs devoirs,
J-j'art de bien vivre, la morale, vous ai-je dit, consiste à être bon pour être heureux. Le moyen vous en est connu ; et vous savez quelle est cette bonté dont le bonheur de l'homme doit être la fin et le prix. Mais le bonheur qui, au-delà de la vie, est destiné à l'homme juste, sera-t-il aussi dans la vie la récompense anticipée de la bonté, de la vertu? oui, mes enfants, autant qu'un être faible et périssable , exposé par sa condition aux accidents de la nature , aux atteintes des éléments, et à ce qu'on appelle les coups de la fortune , peut être heureux dans cette vie , l'homme de bien doit l'être; et ce bonheur, qui est le présage de celui qui l'attend , n'appartient qu'à lui seul , n'est accordé qu'à lui. Mais il le faut voir tel qu'il est.
L'école ancienne , en faisant abstraction des espérances de l'avenir, s'est fatiguée à chercher en vain quel pouvait être dans cette vie le bien suprême auquel devaient tendre comme à leur fin la conduite et les vœux de l'homme; et au con-
traire quel était le mal qu'il fallait éviter comme le souverain des maux (i).
Sur ces deux points on a compté près de deux cents opinions. Je ne rappellerai que celles des trois écoles les plus célèbres.
L'une faisait consister le suprême bien dans les voluptés sensuelles, et la suprême volupté dans l'exemption de la douleur, que l'on regardait seule comme un mal véritable.
L'autre , au mépris de la douleur et de la volupté , ne reconnaissait de vrais biens que la sagesse et la vertu, et de vrais maux que le vice et la honte.
L'autre qui tenait le milieu entre ces deux extrêmes , composait le bonheur et le malheur, comme la nature avait composé l'homme, de qualités inhérentes à l'ame, et d'impressions accidentelles que l'ame recevait des sens.
La première de ces doctrines fut celle d'Aristippe et de la secte cyrénaïque : système d'une vie purement animale , qu'Epicure voulut ennoblir et moraliser, en donnant à la volupté les vertus pour compagnes, ou plutôt pour suivantes, occupées à la servir , à veiller pour elle , auprès
(i) Quis sit finis ^ qitid e.rtremum ^ qiiid vldinum ; qub sint omnia benè vivendi rectèque facicndi consdia rejerenda ; quid sequatur natura ^ ut summum ex rébus expetendis ; quid fugiat ut extremurn malorum. (Cic. de Fin, Bon. et Mal.)
d'elle, à la préserver du tumulte des passions, des approches de la douleur (i).
La seconde fut celle de Zenon et de la secte stoïcienne, n'admettant au nombre des biens, ni la santé du corps, ni les plaisirs des sens, ni l'exemption de douleur , ni rien qui dépendît des accidents de la nature, des caprices de la fortune , ni du pouvoir des hommes et de leur volonté; et soutenant que l'homme vertueux, le vrai sage, jouissait du bonheur suprême, dans l'exil, dans les fers, jusque dans les accès de la douleur la plus aiguë , dans les tourments , dans les tortures, dans le tonneau de Régulus, dans le taureau de PhaJaris.
La troisième était celle d'Aristote et de l'académie , faisant de la vertu l'essence , l'excellence du bien suprême , mais y ajoutant pour complément , la jouissance modérée des premiers dons de la nature, avec exemption de douleur (a).
Vous concevez de combien de sophismes Epicure et Zenon avaient eu besoin : l'un pour donner une couleur d'honnêteté à cette volupté sensuelle, dont les vertus n'étaient que les ministres (3 j ; l'autre pour rendre concevable , et sou-
(i) Quas ratio rerum dominas (lui disait-on), tu voluptatum satellites et ministras esse voluisti. (Cic. de Fin. )
(2) Secundum naturam vivere , id est, virtute adhibitâ , frui primis à naturâ datis. ( Cic. de Fin.)
(3) Quicl enim necesse est , tanquàm meretricem in matro-
tenir comme possible Tinaltérable bonheur du sage au milieu des adversités, au sein même de la douleur; et ne laisser entre Xhonnéte et le honteux nul autre bien à désirer pour l'homme , nul autre mal à redouter (i).
Le succès et la vogue qu'eurent ces deux systèmes peut s'expliquer par la faveur que celui d'Epicure donnait à la licence, à la dissolution des mœurs; par l'énergie et la vigueur que celui de Zenon ajoutait à des âmes naturellement fortes; et par l'orgueil dont il enflait celles qu'une humeur âpre et sombre portait à la tristesse et à l'austérité.
Observons encore , mes enfants , qu'il est des circonstances, des situations dans la vie, où, tandis que les âmes faibles cherchent à se plonger, à s'endormir dans la mollesse, à s'enivrer, à s'abrutir de débauche et de volupté, d'autres âmes plus vigoureuses tâchent de se roidir contre les maux qui les menacent , en s'armant de mépris contre l'exil, les fers, la douleur et la mort. Il n'est pas étonnant que, sous un Néron, par exemple , il y eût des Sénèques , des Thraséas , des Séranus, et qu'il y eût des Tigellius , des Sénécions, des Pétrones. Ceux-ci se jetaient de
narum cœtum , sic voluptatein in vîrtuturn concilium adducere ? (Cic. de Fin.)
(i) Nullurn aliud bonum quàm honestum^ nec aliud mU" lum quàm turpe. (Seneca.)
frayeur, ou de mollesse et d'indolence, dans les bras de la volupté ; ceux-là se réfugiaient au sein de la vertu , avec une mâle constance. On voit distinctement, et par les écrits de Sénèque, et par le langage qu'il tint à ses amis au moment de sa mort , qu'il avait sans ce'sse devant les yeux la coupe de Socrate , et qu'il se préparait à mourir comme lui (i).
Quoi qu'il en soit des causes qui firent si longtemps fleurir ces deux sectes rivales, il est certain que des trois systèmes que je viens de vous exposer, celui de l'académie est le seul qui soutienne l'épreuve de l'analyse et l'examen de la raison.
En effet, consulter et suivre la nature , et jouir de ses premiers dons , en prenant pour modérateur la vertu, c'est-à-dire, la sagesse, la force, la tempérance, la justice; éviter tout ce qui peut nuire à la santé du corps, comme à celle de l'ame ; regarder la douleur comme un mal véritable, le vice comme un plus grand mal, la vertu comme un bien infiniment supérieur à tous les autres biens ensemble (2) ; mais ceux-ci comme l'acces-
(1) Simul lacrymas eofuin , modo sermone, modo intentior ^ in modum corrcentis , ad^ firmltudinem revocat ^ rogitans : Ubi prœcepta sapicntiœP Ubi tôt per annos meditata ratio advenus iintninentia ? Cui enitn ignaram fuisse sœvitiatn Neionit. (Tac. Aiin. i5.)
(2) Ità enim parvœ et exiguœ sunt istœ accessiones bono-
soire et le complément du bonheur , voilà ce qu'on pouvait raisonnablement proposer comme l'art de bien vivre. Mais cela même ne faisait pas un bonheur au-delà duquel il n'y eût aucun autre bien ; et le vice de ce système , ainsi que des deux autres , était de supposer que le but vers lequel tous les vœux de l'homme devraient se diriger et tendre, le vrai bonheur, le bien suprême, peut exister dans cette vie. « L'homme de bien doit être « heureux. » ( Comme un poëte anglais le fait dire à Caton ) « Mais où ? et quand ? » C'était là le problême, et il n'était pas résolu.
Je ne dis pourtant pas, comme le Caton d'Adisson , que « le monde est fait pour César; » car il entend par là, poui' le crime puissant; et le crime n'y est point heureux. L'ambition n'y fait que des tyrans et des esclaves, et cause à ceux qu'elle possède, autant de maux réels qu'elle leur promet de faux biens. Il en est de même de la soif des richesses , et de toutes nos plus ardentes et plus insatiables cupidités.
Epicure était insensé de se croire sage, en faisant dépendre le vrai bonheur des voluptés des sens : son disciple le plus illustre, Lucrèce, reconnaît lui-même qu'il n'y en a aucune qui ne soit mêlée d'amertune, et qui ne cache quelque épine déchirante parmi les fleurs :
ruin , ut quemadmodàm stellee in radio solis , sic istœ in virtutum splendore ne cernantur quidem. (Cic. de Fin.)
Medio de fonte leporiwi
Surfit amari aliquid quod in ipsis Jforibus angit. (LucR. de Rer. IVat. ci.)
L'inquiétude qui les précède , le trouble qui les accompagne, l'instant rapide et fugitif de leur plus vive jouissance, la satiété, la tristesse, l'ennui, la langueur qui les suit, le contraste perpétuel de la faiblesse de nos organes avec l'ardeur de nos désirs, et bientôt le dégoût dédaigneux et fantasque des biens que nous avons le plus impatiemment souhaités; est-ce là le parfait bonheur? regardez au sortir de table ce glouton sensuel, qui n'a pu engloutir qu'une faible partie des mets qu'il dévorait des yeux : avec quelle morne stupidité il succombe sous le fardeau dont l'a chargé son intempérance , et par quelle fatigue étouffante il en est puni!
Je vous épargne dans d'autres genres de sensualité des tableaux non moins dégoûtants.
On sait bien qu'Epicure voulait que la raison, la tempérance , la sagesse , nous préservât des excès. Mais quelle tempérance aura la convoitise de celui qui met son bonheur et son unique bien dans les plaisirs des sens?
Il est donc vrai que la sagesse , que la vertu , rend l'homme plus heureux que la volupté ; plus heureux mille fois sans doute ; mais non pas pleinement heureux, non pas d'un bonheur pur, égal , et sans mélange ; ni d'un bonheur inaccessible, inaltérable à la douleur. Sénèque a beau
exalter Tame de Régulas, il ne peut pas dire qu'elle soit insensible au long supplice cpi'il éprouve (i j, et ce calme paisible dont il le fait jouir, passe les forces de la nature. Régulus ne se repent point de ce qu'il a fait, je le crois; il le ferait encore au même prix, je n'en fais aucun doute : et dans ce tonneau hérissé de pointes de fer déchirantes, où il ne peut avoir un moment de sommeil, où son corps ne peut s'appuyer que sur de nouvelles blessures, il ne changerait pas son sort contre celui d'un voluptueux épicurien (2). Mais n'estce plus souffrir, que de souffrir avec constance? vraiment, si l'on compare un homme vertueux à des gens vicieux et lâches, quel que soit son malheur, il le préférera à leurs infâmes prospérités. Mais qu'on lui oppose un homme vertueux comme lui : que l'on compare , comme a fait Cicéron, à Régulus dans son tonneau , Metellus après son exil, honoré dans Rome, entouré d'une famille florissante ; et qu'on ose dire que l'un n'était pas plus heureux que l'autre. Que l'on com-
(i) Non dico , non sentit illa, sed vincit ; et alioqiiin quietus placidusque contra incurrenlia attollitur. (Seneca.)
(2) Figunt cutem clavi^ et quocumque fatigatum. corpus reclinavit vulneri incumbit ; et in perpetuam vigiliarn suspensa sunt lumina. Quanta plus tormenti , tantb plus erit gloriœ. Vis scire quern non pœniteat hoc pietio œstimavisse virtutem? Refice tu illum , et mitte in senatum ; eamdem sententiam, dicet. (Seneca.)
43o MORALE.
pare Régulns à lui-même ; qu'on le suppose renvoyé à Rome par les Carthaginois après son dévouement , et qu'on dise si Régulus rendu à sa patrie , à sa famille , à ses amis , n'aurait pas été plus heureux, a Plus il endure de tourment, « nous dit-on , plus il aura de gloire. » Ah ! ce n'est donc plus la vertu, c'est la gloire, ou du moins la gloire acquise à la vertu qui console et soutient le sage? ici Sénèque se dément; et comme lui sa secte se contredit sans cesse (i). Laissonsla, mes enfants, se débattre dans ses sophismes; et reconnaissons avec l'académie qu'il est d'autres maux que le vice et la honte , comme il est d'autres biens que la gloire et que la vertu.
Or, c'est de ces biens, de ces maux, que se compose la vie humaine; et ce mélange est luimême un bien dans l'ordre de la Providence. Car les stoïciens avaient raison de dire qu'il fallait à l'homme des peines, des adversités, des épreuves, soit contre l'infortune, soit contre la douleur, pour y exercer ses forces, sa vigueur, sa constance. Ils prétendaient que les âmes robustes , comme les vigoureux athlètes , demandaient de forts adversaires ; que Dieu mesurait les épreuves à la force des âmes ; qu'en père tendre , mais
(i) Dicunt un nsperum esse dolere ^ mole s tu m , odiosum ^ contra naturam. Sed quia nulla sit in dolore necfraus^ nec improhitas , nec malitia , nec culpa , nec turpitude , non esse illud malum. (Cic. de Fin.)
sévère , il élevait durement ses enfants chéris ; qu'il se plaisait à voir les grands hommes aux j)rises avec l'adversité , et qu'il n'y avait point de spectacle plus digne de fixer ses regards sur son propre ouvrage , que Caton , après les défaites de son parti, seul dehout au milieu des ruines de sa patrie. Sénèque est éloquent en professant cette doctrine ; et c'était bien là véritablement la morale des grandes âmes (i).
Mais aux épreuves de la vertu , à ses combats , à ses victoires , les stoïciens ne proposaient pour objet que \ honnête : c'étaient la gloire, la louange, les vœux de la patrie et sa reconnaissance , l'estime et les éloges de la postérité ; et , au défaut de tout cela, le contentement de soi-même dans l'homme vertueux pour le plaisir de l'être, et par le seul et pur amour de la vertu.
(i) P atrium liabet Deus advcrsùs viros bonos animuin , et illos fortiter amat... Virtutern^ non levis exactor, sicut severi patres^ duriits cducat... Marcet sine adv ers ario virtus... Miraris tu si Deus ille bonorum amantissimus , qui illos quiun optirnos atque excellentissimos esse v ult , fortunam illis ^ cum qud e.Terceantm\ assignat. Ego vero non ?niror,si quandb iin~ petutn capit spectandi magnos viros colluctantes cum aliquâ calamitate... Ecce spectaculum magnum, ad quod respiciat intentas operi suo Deus , ecce par Deo dignum vir fortis cum malâ fortunâ composilus... Non video, inquam, quid habeat in terris Jupiter pulchrius quhm ut spectet Catonem , jhm partibus , non semel fractis , stantem nihiloininits inter ruinas publicas rectum. (Sen. de Prov. )
Il n'est pas douteux , mes entants , que ces motifs ont fait faire de grandes choses. Il est des situations où i'ame exaltée , et remplie de l'objet qui l'anime, se détache de tous les intérêts humains. Et alors, sans examiner si elle jouira de sa gloire, si elle entendra les louanges qu'elle va mériter, et si la vertu qu'elle embrasse n'est pas une ombre fugitive ; elle ne voit dans son enthousiasme qu'une belle action à faire, et la fait pour jouir, ne fût-ce qu'un instant, de la beauté de sa résolution , de la grandeur de son courage. Les passions ont bien souvent aussi un intérêt plus puissant et plus cher que celui de la vie. Un fils s'oubliera pour son père, une mère pour son enfant, un époux pour sauver sa femme; un ami, sans délibérer, se dévouera pour son ami (i). Quand le sentiment qui domine est au plus haut degré de véhémence et de chaleur, nulle autre affection ne l'arrête.
Mais ni cet enthousiasme qui anime les héros, et qui, par impulsion, peut se communiquer à une armée , à tout un peuple, ni ces beaux mouvements de la nature, de l'amour et de l'amitié, ne peuvent être le principe d'une morale universelle. Celle-ci doit dire habituellement, et à toute heure , à tous les hommes : Soyez bons , vous serez heureux : non pas d'un bonheur dont le terme et le comble soit dans la vie ; mais d'un
(i) Me, me adsum qui feci; in me convertite ferrum. (ViRG. )
bonheur qui dans la ^^e sera le plus paisible , le moins altéré , le plus doux que l'aura permis la nature , et qui au-delà sera pur et durable , et inaltérable à jamais.
Vous voyez , mes enfants, que ma doctrine ne s'éloigne de la doctrine des stoïciens, qu'en ce que la leur supposait le bonheur où il n'était pas; et qu'elle ne diffère de celle d'Aristote et de ses disciples, qu'en ce que je porte mes vues au-delà de la vie , et en ce que les leurs se bornaient en-deçà. Mais cette différence ne laisse pas d'être infinie.
Je ne délivrerai point l'homme , comme faisait Epicure, de la crainte d'un avenir; mais, à côté de cette crainte salutaire, j'en ferai luire l'espérance. Pour rassurer le vice, la mollesse, la volupté, Epicure, au bord de la vie, creusait l'abyme du néant : effroyable sécurité! pour encourager la vertu, et pour soutenir sa constance durant le travail de la vie, j'ouvre pour elle, et devant elle , les portes de l'éternité : vérité terrible aux méchants, mais consolante pour les bons et secourable pour les faibles.
Oui, la nature, oui. Dieu lui-même nous destine un bonheur au-delà duquel il n'y aura plus rien à désirer. Mais ce bonheur il ne l'a point mis dans les misérables voluptés d'Epicure, dans l'impassible sagesse de Zenon, dans la frugalité et dans la tempérance où le plaçait l'académie. La vertu même la plus haute, la plus ferme , la plus
Métajih. et Morale, 20
constante, en est la route, mais n'en est pas le terme ; et ceux qui l'y ont attaché ont pris le moyen pour la fin.
L'homme qui est vertueux uniquement pour l'être, est généreux sans doute et cligne de louange; la gloire qu'il ne cherche point, le cherchera; et si elle lui manque, il aura l'approbation de sa conscience, le plus précieux des suffrages. C'est beaucoup , c'est assez pour des épreuves passagères. Mais s'il se voit abandonné, souffrant, sans espérance, sans remède, il gémira comme Philoctète : la douleur qu'il aura méprisée, lui arrachera des cris : la vertu pour laquelle il aura tout fait, ne lui semblera plus qu'une vaine et trompeuse idée. Il cherchera un consolateur plus réel, plus puissant : il lèvera les yeux au ciel; il en verra descendre dans son coeur l'espérance; et, regardant ses maux comme un assaut cruel, mais comme une dernière épreuve, il tendra des mains suppliantes, vers la mort son libérateur. Or, ici comparez l'homme qui espère une autre vie, avec l'homme qui, devant lui, au bout de ses souffrances, ne voit que le néant.
Vous avez vu ces mêmes hommes dont on admire la constance, Socrate, et Sénèque, et Caton, au moment de leur mort, élever, attacher leur ame à cette sublime pensée de l'immortalité, dont ils n'avaient pas même l'infaillible croyance : tant leur faiblesse avait besoin d'un Dieu qui les soutînt , et qui les rassurât contre les horreurs du néant.
SIORALK. 4^^
Un courage emporté, aveugle, brave la mort sans réfléchir à ce qui peut être au-delà. Mais, pour une mort préméditée, il n'y a de force que dans la vue d un avenir, où Ton va se survivre.
L'épicurien mourait peut-être avec la stupide imprévoyance de l'animal auquel il était comparé. Mais l'animal lui-même, plein d'effroi pour la mort, frémit sous la main qui l'égorgé, et ne perd son sang et la vie qu'avec de profonds hurlements. Contre cette horreur naturelle et commune à tout ce qui respire, quel pouvait être le soutien de celui qui n'avait cru vivre que pour se rassasier des voluptés des sens?
Mais, sans supposer l'homme dans les angoisses de la mort, sans le considérer dans la situation de Régulus, de Caton, de Sénèque, exposons-le tout simplement aux affections, aux infirmités, aux chagrins, aux douleurs, dont la vie humaine est semée. Combien de fois abattu, accablé de peines, découragé de lutter en vain contre l'adversité, trahi dans sa confiance, rebuté dans ses plaintes , délaissé , solitaire , au milieu des tombeaux de ses amis , de ses enfants , combien de fois ne sent-il pas son ame chercher un refuge, un appui, hors d'une vie où tout lui manque, et qui elle-même va lui échapper.
Les anciens, sans oser concevoir une ferme espérance d'une vie à venir, la pressentaient, s'en flattaient même, en se livrant à ce qu'ils appelaient la nature, la destinée, la fortune. Eh bien! mes
enfants , nous l'avons cette espérance , ferme , assurée, infaillible; et, au lieu d'une nature indéfinie et indéfinissable , au lieu d'une fantasque destinée, au lieu d'une fortune aveugle, nous avons un Dieu juste et bon, qui nous appelle à lui, qui nous trace la route de la vertu et du bonheur, et, sans gêner notre liberté, la conduit et l'éclairé à la lumière de sa loi.
La suivre, cette route, et en voir devant soi le terme, est donc pour l'homme de bien, dans la vie , un motif d'espérance et de tranquillité qui n'est donné qu'à lui. Le méchant, l'homme injuste, riiomme dénaturé, l'homme dissolu ne l'a point. Et c'est là, mes enfants, la base du bonheur dont ici-bas l'on peut jouir. Pour des âmes plongées dans le vice, ou souillées d'iniquités, l'immortalité est encore plus effrayante que le néant. Il est impossible que le crime repose en paix, sïl voit suspendu sur sa tête le glaive menaçant d'une justice inévitable; il faut quil commence par endormir sa prévoyance et ses remords, et ce n'est qu'au bord du néant qu'il peut lui-même s'assoupir. Le coupable, au milieu des richesses, des prospérités, des grandeurs, n'a point d'autre sommeil :
Districtus ensis cui super impid
Cervice pendet ^ non siculœ dapes
Dulcem elahorahunt saporem ;
Non aviuni citharœque cantus
Somnttm reducent. (Hor. Carm. 1. '3. od i.)
Quel sera donc pour lui le soulagement du travail de la vie, des tourments de l'ambition, des frayeurs, et des noirs soucis qui sans cesse voltigent, comme une foule d'oiseaux funèbres, sous ses rideaux de pourpre, sous ses lambris dorés? il cherche en vain ce soulagement , dans son luxe , à sa table , dans sa fastueuse opulence , dans sa misérable splendeur :
Non eiiim gazcv , neque consularis Sutnrnovct Victor miseros tumultiis Mentis , et curas laqueata circùin
Tecta volantes. (Hor. 1. i. od. 16.)
Mais l'homme de bien, pieux et juste, n'a-t-il pas aussi dans la vje ses peines, ses chagrins, ses inquiétudes ? oui , mes enfants , Horace a beau dire que le sommeil du laboureur est doux
Soinnus agrestlum Icnis viroruni. (Hor.)
Il n'en est pas moins vrai qu'après bien des travaux pénibles :
Sa fortune dépend d'un soir on d'un matin, Qu'il voit au gré dos vents errer ses espérances-
Il n'y a donc pas même pour la vertu de parfait bonheur siu^ la terre. Mais pour elle d'abord elle a cette perspective certaine d'une félicité pure comme sa source, et qui, émanée du sein d'un Dieu, est immortelle comme lui. Or, mes enfants, quels maux, quelles calamités, quelles douleurs n'adoucirait pas cette vue!
C'est ici qu'en fait de courage tout est croyable, tout est possible à des cœurs animés d'une foi vive, et soutenus d'une ferme espérance! les Régulus et les Gâtons n'avaient que des forces humaines, lis avaient besoin de penser à leur renommée, à leur gloire, à la dignité de leur vie, et au bruit que ferait leur mort. Sur leur destinée à venir, leur espoir était chancelant. Celui des Macliabées, celui de nos martyrs ne l'était pas. Il avait son appui dans une foi inébranlable. Ils ne mouraient pas pour eux-mêmes, pour honorer leur vie et leur mémoire, pour emporter avec eux l'estime et les regrets de leur patrie, les éloges de l'avenir : ils nnouraient pour leur Dieu; et, en voyant les cieux ouverts, ils se détachaient de la terre. Il n'est donc pas inconcevable qu'au milieu même des supplices, ils eussent le pressentiment, la jouissance anticipée du bonheur c[ui les attendait.
Bien plus facilement encore, dans les communes afflictions de la vie, l'homme, en les recevant avec une humble résignation, peut-il déjà se croire heureux, puisque c'est un moyen pour lui de mériter de l'être, et de l'être éternellement.
Dans ce livre que Fontenelle regardait comme le meilleur qui fût sorti de la main des hommes, puisque r Evangile , disait-il, Ji'cn est pas, vous verrez quelle source intarissable de douceur et de consolation le christianisme a ouverte aux
hommes dans la pratique de sa loi, dans Timita-^ tion de son Dieu.
Mais, sans compter cet avantage de la morale religieuse, je vous répète que le peu de bonheur qu'il peut y avoir dans la vie, est réservé à l'homme juste , à l'homme de bien , à l'homme modéré, bienfaisant. Car, de quoi s'agit-il, pour être humainement heureux? de vivre en paix avec soi-même et avec ses semblables, d'être à leurs yeux et aux siens exempt de blâme et de reproche (i); de mériter l'estime et l'amitié de ceux dont on géra le mieux connu, et la bienveillance du reste. Or, dans ce monde, tout corrompu qu'il est, ce n'est qu'à l'indulgente et modeste vertu que ce partage est accordé.
Tandis que toutes les vertus sont amies, les vices entre eux se méprisent , se redoutent et se haïssent; les passions entre elles sont en état de guerre; l'homme avide déteste l'avare; l'avare a peur de l'avide; l'ambitieux pâlit à la rencontre de l'ambitieux son rival ; la vanité blesse l'orgueil; l'orgueil irrite la vanité; le fourbe et le perfide sont en garde l'un contre l'autre, et, en tendant leurs pièges, ils tremblent d'y être pris; le flatteur voit avec ombrage le flatteur plus adroit et plus souple que lui; l'homme voluptueux craint les yeux de l'envie ; l'envieux sèche de dépit des plaisirs du voluptueux. Je n'ai pas
(i) Nil conscire sibi , niiUâ pallescere culpa. (Horat. )
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besoin de vous dire quelles haines cruelles produit Tamour jaloux, et par quelles vengeances l'injure est poursuivie : les théâtres en retentissent.
Mais non - seulement au - dehors , au - dedans même du coeiu^ humain, les passions se font la guerre des vautours , et , en se disputant leur proie, elles la déchirent. Ce n'est donc ni par elles, ni avec elles que l'on peut vivre en paix; et sans la paix, nulle ombre de bonheur dans la vie.
Le grand ennemi de la paix entre les hommes, c'est l'amour-propre. C'est cet amour excessif de soi-même, qui veut tout ramener et tout soumettre à soi; qui ne veut rien céder, qui veut que tout lui cède; et qui dans chacun se soulève contre l'amour - propre d'autrui ; c'est ce principe de dissensions, d'animosités, de discordes qu'il s'agit de détruire en soi et de tempérer dans les autres. Or, à qui cela peut-il être moins difficile qu'à celui qui sous le ciel ne voit rien qui mérite d'être vivement disputé; qui, loin de contester à persomie aucun avantage, se voit luimême tel qu'il est, faible, calamiteux, indigent, périssable, misérable en un mot sous tous les rapports de la condition mortelle.
Qu'est-ce en effet qui émeut en nous l'amourpropre, l'esprit de domination et d'orgueil? n'estce pas l'importance qu'on attache à la vie , et aux prospérités dont on y peut jouir? Et qu'est-
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ce que la vie et ses prospérités , aux yeux de rhouime tout occupé de son éternel avenir ? « A « quelle effrovabie petitesse cette vue réduit la ic vie, et tous les objets de l'ambition et de la « vanité. » ( Nicole. )
Cependant, ne vous y trompez pas, Thumilité de riiouniie (jue cette vue accable, n'est rien moins que de rabattement. Il est humble à l'égard de sa condition présente. Mais dans ses espérances, il est plus élevé que le plus fol ambitieux. Il n'est point fier de ses lumières, de ses talents, de son génie, dont il connaît les bornes, dout il sent la laiblessc; il n'est point fier de sa fortune, qui est le plus fragile des biens; il ne l'est point de son pouvoir, qui tout au plus consiste, selon l'expression de IMontaigne, à remuer une fouimllière ; il ne Test poiut de sa renommée, eût-elle l'éclat de la gloire; car il sait bien que ce n'est qu'un peu de bruit et de fumée, ou ([u'uue brillante vapeur; et fût -il le maître du monde, il se verrait encore comme un atome sur un grain de poussière, et comme un point imperceptible, soit dans l'éternité, soit dans l'immensité. Mais il est fier de sa destinée et de son privilège à rimmortalité : sentiment que tous ses semblables peuvent partager avec lui.
Or, dans cette haute pensée, voyez combien il lui est aisé d'être indulgent, traitable et pacifique avec ceux qu intéressent des bieus qui ne le touchent pas.
Ce n'est pas qu'il soit insensible aux besoins, aux commodités, aux plaisirs mêmes de la vie : il jouit de ses sens et des facultés de son ame, mais il en jouit modestement, modérément, sans avidité, sans ivresse, sans même voir avec envie les biens dont il ne jouit pas. Il ne brigue, il n'usurpe rien ; il ne dispute rien aux passions humaines. Il laisse à l'orgueil son enflure, à la vanité ses folies, à l'ambition ses chimères, à la cupidité son or, son luxe, ses besoins. Il vit content de peu, il ne tient dans le monde que la place de ses devoirs; et, s'il y occupe un rang, il n'y porte aucun faste , ne donnant à la dignité de son état que ce qu'il ne lui est pas permis de refuser aux bienséances. Quels seraient donc ses ennemis? et parmi les méchants, qui le serait assez pour vouloir troubler son repos ? dans la guerre des passions, je crois avoir assez constamment remarqué que l'humble vertu est épargnée, comme entre deux camps ennemis la chaumière du laboureur. L'homme sur-tout qu'on voit marcher paisiblement dans la route du ciel, est rarement heurté sur son passage : parce qu'il n'est sur le chemin d'aucune ambition mondaine.
Cependant il est homme : il doit à la commune loi son tribut de douleur. Je vous l'ai dit : il a ses afflictions domestiques ; il se ressent des malheurs publics. Il voit souffrir, il voit mourir ce qu'il a de plus cher; il n'est exempt d'aucun des accidents de la nature; et, nour ne rien dissimu-
M O It A I F. [\'\J
1er, il luiit s('\()i!' m hiilU- ;iii\ li.iits dr l.i iii;iliic ot (If l\'ii\u'. ^ «'sl-il iiiM-nsiblc ? iioii. Il son aÛlige, il v\\ »éni\\ ; il connaît la tristesse et la mc^lancolie; il connaît la plainte et les larmes. .Mais, lors(juc son anie est Métiie, il tombe du ciel une rosée qui la ranime! et c'est à cette douce et di\nie influence que la vertu doit le peu de bonheur dont elle jouit sur la terie.
Je parle ici sur- tout du clirelien verlii€u.\. Car, mes enfants, le christianisme est singulièrement la rclii^'ion des atilii^'és. Il est aussi la religion des paciti(]ues. Ainsi, en même temps (juil offre le baume le [)lus doux aux peines de la vie , il nous enseigne le moyen (Xqu éviter une partie, et d y mêler au moins les douceurs de la paix.
«La sagesse qui nous vient d'en-baut, dit « saint Paul, est pacifique, modeste, docile à la « persuasion , disposée à la déférence , pleine «de commisération, abond/.nle en excellents « fruits .' I . »
Salomon nous la peint de même, celle sagesse aimable. « Une parole douce, nous dit-il, mul- « tiplie les amis et appaise les ennemis. Le gra- « cieux langage coule des lèvres de l'homme de M bien, l ne réponse conciliante brise la colère.
(l) Qu'X' ilesursùin c.\f stijtii'ritia , pnrijUd at , niodc'tit y siiadibitis , scu facile obse<iurns , pleiui niisci iconliâ et Jriicùbus bonis. ('Pavi,. m\ Rom.'
ce Le cœur du sage instruit sa bouche à bien parce 1er (i).
C'est aussi ce que dans le monde on appelle aménité de caractère , civilité dans les mœurs : elle consiste à marquer de l'estime , des égards , de la bienveillance ; et que peut-il y avoir en cela de pénible à celui qui n'a pour les hommes que des sentiments doux , et rien à démêler avec leurs passions? « Il doit s'attendre à trouver des hu- « meurs fâcheuses, des gens qui se mettent en (( colère sans sujet , qui prendront les choses de « travers; qui raisonneront mal; qui auront un « ascendant plein de fierté, ou une complaisance « basse et désagréable. » ( Nicole. ) Il s'y attend ; et il passe, sans offenser personne, sans s'offenser de rien.
Mais, pour se soutenir dans cette égalité de caractère et de conduite, il faut avoir sans cesse, comme le bon pilote, le gouvernail en main et sa route devant les yeux : car, dans ce détroit de la vie, il y a des courants invisibles, qui, pour peu qu'on s'y laisse aller, vous entrament sur des écueils.
L'homme sage n'oubliera point que l'amourpropre est en lui le principe inné de toutes les passions humaines; que son inclination le porte
(i) Verbum dulce tnultipUcat amicos ^ et mitigat înitnicos. Lingua eucharis in bono hornine nbundat. Responsio mollis fvangit iras. Cor sapientis erudit os ojiis. (Sap.)
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à aimer tout ce qu'il méprise; et qu'il u'uurait qu'à suivre sa peute naturelle, pour retombeidans un abyme de misère et de vanité.
Le sentiment de l'immortalité, la pensée d'un avenir, sont pour lame comme deux ailes qui s'élèvent, qui la soutiennent. Mais ces ailes ( s'il m'est permis de suivre cette image ) ne sont pas toujours déployées : elles fléchissent, elles s'affaissent ; et alors l'anie est comme appesantie par les affections qui lui viennent des sens. Les grands objets de l'avenir s'affaiblissent dans le lointain; le présent qui avait disparu, se reproduit et reprend tous ses charmes. L'honnne que l'amour de son Dieu, le désir de lui plaire, l'espérance d'être avec lui, ravissait et rendait presque égal aux esprits célestes, redevient homme, j'entends esclave et jouet de ses passions. L'intérêt personnel, la vanité, l'orgueil, la sensualité, le rendent susceptible de tous ces mouvements impétueux et déréglés que réprimait en lui la présence d'un Dieu et l'aspect d'une éternité. Il ne voit plus que ce qui le touche ; il perd de vue ce qui l'attend. Qui lui rendra cette élévation de sentiments qu'il a perdue? les mêmes causes qui la lui avaient donnée, et une forte méditation 'Hir ce qui l'en a fait déchoir.
Le roi Philippe de Macédoine avait, dit -on, chargé un esclave de lui dire à toute heure : Philippe , tu es homme. Mais ou ce n'était là qu'une scène jouée, ou Philippe avouait lui-même
qu'il était ivre de vanité. Car, sans 1 avis de son esclave, la nature ne manquait pas de l'avertir qu'il était homme. Son sommeil, son réveil, ses besoins, sa faiblesse, toutes les misères de la vie, lui donnaient la même leçon.
Ce que l'homme a besoin qu'on lui dise, ou plutôt ce qu'il a besoin de se dire à lui-même, à toute heure, c'est qu il a une ame immortelle. Car c'est de cette haute et profonde pensée que tout conspire à le distraire; et de là néanmoins dépend tout le système de sa conduite. Dans cet édifice moral, la pierre de l'angle, ou plutôt la clef de la voûte, c'est l'immortalité de l'ame.
Vivre pour le présent , est le partage de la brute. Vivre pour l'avenir, est le destin de l'homme, et c'est là ce qui le distingue le plus éminemment de tous les autres animaux.
S'il devait mourir tout entier, il n'aurait plus comme eux, qu'à veiller au soin de sa vie, à s'occuper de ses besoins, à contenter ses appétits. Sa raison même ne serait qu'un calcul d'intérêts, de risques, de perte ou de gain dans le commerce de la vie.
Mais s'il doit se survivre; et si ce qui l'attend est hors de toute proportion avec les biens , avec les maux qu'il rencontre sur son passage ; s'il est vrai, comme a dit un sage moraliste, Pascal, que « l'éternité rompt toute mesure et « anéantit toute comparaison ; » il est évident que pour l'homme le présent n'est rien, et que l'avenir seul esf tout.
Mais quel est donc cet avenir, cette félicité future, cette immortalité, qui doit anéantir tous les intérêts de la vie?
Question absolument oiseuse, soit parce qu'elle est résolue autant qu'elle peut l'être, soit parce qu'il est inutile de vouloir expliquer ce que l'on ne peut concevoir. Car de quoi s'agit-il? de confirmer par la raison ce que nous enseigne la foi : que celui qui a créé le monde, et les âmes comme les corps, a pu voidoir créer des âmes immortelles ; que l'ame de l'homme a reçu de lui cette faveur singulière; qu'en même temps qu'il a voulu qu'elle fût immortelle , il a voulu qu'elle fût libre dans le choix du bien et du mal ; que , juste et bon , il n'a pas voulu que le bien fut sans récompense, que le mal fut sans châtiment; que cette règle d'équité éternelle, ut hono henè, utmalo malèsit, ne s'observe pas dans ce monde; et que par conséquent c'est dans une autre vie que l'un et l'autre s'accomplira. L'ame du juste V sera donc heureuse , l'ame du méchant malheureuse : voilà ce qu'il importe à l'homme de savoir; et cela vous est démontré dans mes précédentes leçons.
Maintenant quel sera ce bonheur ? ce malheur? c'est ce que, de tout temps, une imagination inquiète et une vaine curiosité ont inutilement voulu prévoir et pénétrer : elles n'y ont fait que des rêves.
L'homme ne connaît que la vie; et dans la
vie les plaisirs et les peines ne lui viennent que par les sens. C'est d'après ce modèle unique qu'il a fallu se figurer et se peindre l'éternité.
Vous avez vu dans les poètes l'effroyable Tartare, le tranquille Elysée. 11 a été facile d'imaginer pour les coupables des feux, des fers, des fouets, des gènes, des supplices : encore a-t-il fallu supposer à ces ombres une espèce de corps, des organes, des sens. Il n'était pas aussi aisé d'inventer des plaisirs pour les âmes des justes. Un calme heureux, et dans ce calme une image légère des plaisirs de la vie , c'est tout ce que le génie même de Virgile a pu imaginer pour elles.
Les philosophes dans leurs fictions n'ont guère été plus loin que les poètes. Vous avez vu que Platon lui-même n'a su que faire nager les âmes dans l'Ether, leur pur élément, où elles étaient, disait-il, incorruptibles, et hors d'atteinte, sans désirs, comme sans besoins. Au reste, ils leur donnaient, selon leur propre goût, tous les plaisirs de la pensée : la pleine jouissance de la vérité sans nuage; la révélation des mystères de la nature; la pénétration du secret des essences; la perpétuelle contemplation des merveilles de l'univers ; une connaissance distincte des causes , des effets, de leur enchaînement; la lumière enfin répandue sur toutes les sciences dont ici-bas on n'avait vu que l'ombre; tel devait être l'aliment d'une éternelle félicité.
C'est ainsi que des hommes [)his sensuels se l'imaginent comme une atfluence de voluptés semblables à celles des sens, mais exquises, intarissables, et d'une éternelle durée.
Des esprits cependant plus élevés , comme saint Augustin, se sont formé une plus haute idée de cette joie inexprimable, que l'œil rï a jamais viie^ que V oreille n'a jamais entendue et que l'esprit humain ne saurait conce\>oir (r. Elle consiste, disent-ils, à voir Dieu, à le contempler, à l'aimer, à le louer incessamment; et cette joie est telle que l'ame qui en sera remplie deviendra divine elle-même (2). Cette théologie appartient à l'éloquence de la chaire; et ce n'est point à moi à la développer.
Mais ce qu'il m'est facile de vous faire comprendre , c'est ce que nous éprouvons tous de 1 action qui produit en nous le sentiment et la pensée. Cette action n'est pas celle des sens : ils n'en sont que l'occasion ; et bien réellement c'est l'action de Dieu même.
Eh bien ! pourquoi dans l'autre vie , et sans sa cause occasionnelle , cette action d'une volonté absolue et indépendante ne s'exercerait-elle pas immédiatement sur des âmes qui ne sont plus chargées des liens du corps et des sens?
(1) Paul. Corinth. 1.
(2) Quiitn accepta fuerit illa ineffahilis lœtitia , périt quodam modo mens humana et fit divina. (Aug.)
'yietayli. et ]iJorale. 2Q
40O 3IORALI-:.
Il faut n'avoir jamais réfléchi sur soi-même pour croire que c'est dans les yeux que se forme le tableau que l'ame aperçoit, ou dans l'oreille que se compose le concert des sons qu'elle entend. Quelle ressemblance en effet ou quelle analogie y a-t-il entre l'ébranlement de quelques fibres, la vibration de quelques nerfs, et la sensation des sons, des couleurs ou de la lumière? il y en a si peu , que , par une autre loi , la couleur pouvait aussi bien nous venir de l'oreille , et le son nous venir des yeux. En unissant l'ame et le corps. Dieu les a mis en relation. Mais l'union détruite, la relation cesse : l'ame n'a plus besoin des sens pour être émue; et la cause immédiate de ses affections les produira seule à son gré. Y aura -t- il rien de semblable à no-s sensations du son, des couleurs et de la lumière? C'est ce qu'il est également impossible et inutile de savoir. Mais il serait puéril de croire qu'au-delà des plaisirs des sens il n'y en eût pas de plus vifs et de plus ravissants pour l'ame.
D'abord la première ineptie serait de penser que les sens dont Thomme et un grand nombre d'animaux sont doués, fussent les seuls qui, dans la variété infinie de la création, eussent été donnés à des êtres vivants. Il nous est impossible d'en imaginer d'autres, comme il est impossible à un aveugle- né d'avoir l'idée de la lumière et de l'organe de la vue. Mais des bornes étroites de nos facultés faire les limites de la nature, et
croire qu'elle n'a doué nul être vivant mieux que nous, ce serait la plus sotte des présomptions de l'orgueil. S'il peut donc y avoir dans la diversité des mondes et des êtres sensibles un nombre indéfini d'organes du plaisir et de la douleur, ne dépend - il pas de la cause universelle qui les produit, de les diversifi:er de même, lorsqu'immédiatement elle agit sur des âmes? ne dépend-il pas même de cette cause toute-puissante de multiplier à l'infini les délices de l'autre vie; puisqu'elle est elle-même la source unique et intarissable de tous les biens. C'est cette action de Dieu sur les âmes des justes que Santeuil a si bien exprimée :
lllabensque , sui prodigus , intimis Sese mentibus inscrit.
Mais une idée qui me fi^appe, et qui me ramènerait seule au sentiment de saint Augustin , c'est que pour l'ame, au-delà de la vie, il n'y a plus de succession. C'est le temps qui est mobile ; mais l'éternité ne l'est pas : tout cliange dans le monde, mais dans le sein d'un Dieu rien ne doit plus cbanger; et une ame qui trouve en lui la plénitude de tous les biens dont elle peut jouir, s'en pénètre et devient comme lui immuable dans le délicieux repos d'une félicité sans fin.
Ce qui résulte, mes enfants, de ces opinions diverses, c'est que, sans en adopter aucune, il suffit à l'homme de bien de se dire à lui-même,
que Dieu lui a promis le bonheur, s'il marche avec constance dans le sentier de la justice; et que, fidèle à sa parole, ce Dieu, dans les trésors de sa bonté toute - puissante , aura mille moyens de le rendre éternellement bienheureux.
». riN DE LA MORALE.
TABLE
LKCON PREMIERE.
JjjXCELLENCE de la morale, seule étude digne du
sage Page aoS
Son objet 206
Sa définition 209
Idée de la bonté morale. — En quoi elle diffère de la bonté physique 210
LEÇON DEUXIEME
Dans quel sens la bonté de l'homme peut être en rapport avec Dieu et en rapport avec lui-même 216
Dans quel sens on peut dire que l'homme est né bon. . 21H Et s'il est né bon, qu'a -t- il besoin de morale pour l'être ? 224
LEÇON TROISIEME
Des devoirs de l'homme envers Dieu 233
En quoi consistent ces devoirs ? 235
Sont-ils les mêmes pour tous les hommes? ibid.
LEÇON QUATRIÈME
Morale évangéliquc 253
Devoirs de l'homme envers un Dieu son rédempteur et son modèle 268
LEÇON CINQUIÈME
Devoirs de l'homme envers l'homme 276
Ordre de ces devoirs réglé par la nature , renversé par la politique , rétabli par la morale 279
4^4 TABLE
LEÇON SIXIÈME
Devoirs des pères et des mères envers leurs enfants . Page 292
iEÇON SEPTIÈME.
Des devoirs des enfants envers leurs pères et leurs
mères 817
Principe de ces devoirs 3x8
Qu'ils sont d'institution divine, absolus et indispensables 321
Des devoirs fraternels 829
LEÇON HUITIÈME
Des devoirs du mariage , dans le rapport des deux époux en société l'un avec l'autre 387
LEÇON NEUVIÈME
Des devoirs envers la patrie 35g
LEÇON DIXIÈME
Des devoirs de l'amitié 38i
LEÇON ONZIÈME
Des devoirs généraux de l'homme dans l'état de société. 4^4
LEÇON DOUZIÈME
De l'intérêt qu'ont tous les hommes, chacun dans leur état , à remplir leurs devoirs 422