‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 12 sur 13 · M O II A L E · texte numérisé non relu

M O II A L E

et réciproque; nul autre intérêt ne s'y mêle; et, libre dans son choix, elle ne suit que son pen-» chant. Que lui manque-t-il donc pour être une amitié parfaite? Il ne lui manque rien que d'être solide et constante. Mais, dans ce premier âge, rien n'est formé , rien n'est durable. Les affections, les sentiments, les goiils, qui d'abord se ressemblent , viennent bientôt à varier diversement des deux côtés; et, à mesure que les années et de nouvelles relations, ou de nouvelles habitudes, modifient les caractères, et changent les goûts et les mœurs, il se retrouve que l'un et l'autre ou n'a plus les mêmes penchants , ou n'aime plus les mêmes choses. Dès-lors plus d'harmonie en^ tre ces jeunes âmes qui s'accordaient si bien (i). On croit s'aimer, on s'aime encore de souvenir; on est bien aise de se revoir, de se retrouver dans le monde; mais ce reste de sentiment n'a plus de consistance et de stabilité. Cependant, toute jeune et fragile qu'elle est , cette amitié a ses devoirs.

Les premières lueurs de la raison dans l'homme sont des rayons, même assez purs, de justice et de vérité. L'enfant, dès qu'il commence à être raisonnable, doit donc être sincère et juste. Mais il est encore plus étroitement obligé de l'être envers son ami, qui lui a donné sa confiance, et qui attend de lui justice et vérité.

(i) Dispares enirn mores disparia stuclia sequuntur quorum dissimilitiido dissociât amicitias. (Cic. de Amie.)

D'un âge à l'autre, les objets diffèrent et ont plus ou moins d'importance ; mais les principes ne changent point. La fidélité, la discrétion, la sûreté dans le commerce, la bonne foi, l'exactitude à garder sa parole , à taire un secret confié, sont les mêmes qualités sociales dans les enfants que dans les hommes. L'enfant qui s'habituerait à être infidèle et trompeur, non-seulement avec ses pareils, mais avec ses amis, ferait mal augurer de sa droiture et de sa probité pour tout le reste de sa vie.

La cupidité envieuse, la vanité jalouse ne sont pas moins incompatibles dans les enfants que dans les hommes , avec cette cordialité et ces communes jouissances de plaisirs, de succès, de gloire qui sont inséparables d'une bonne et simple amitié. L'enfant avare ne peut être un ami libéral et désintéressé.

La prudence du premier âge ne peut pas être sûre de .donner de sages conseils et de solides remontrances. Mais, dans ce qui lui semble utile et profitable à son ami , l'ami doit l'avertir et même le reprendre avec cette liberté douce que tempère aisément la familiarité. Heureux âge, où, clans l'intimité et la confidence amicale, toute vérité est bonne à dire , et facile à entendre.

Vient le temps où l'homme formé se répand dans le monde, préoccupé par seg passions et dissipé par ses plaisirs. C'est alors que l'amitié individuelle devient plus rare, et les amitiés col-

lectives et sociales plus étendues et plus communes.

L'homme a besoin de l'homme : c'est un principe universel. Mais les hommes n'ont pas seulement le besoin physique de s'assister les uns les autres ; ils ont encore le besoin moral de se communiquer leurs sentiments et leurs pensées , de se soulager dans leurs peines, et de partager leurs plaisirs. Aussi le même qui disait, mes amis \ il nyapoint d'am.is ^ Aristote ne laissait pas de convenir c^\ il fallait être un dieu ou une bête brute pour se passer de société.

« Que quelqu'un de nous , dit Cicéron , fût « placé par un dieu dans une solitude où toutes « les commodités , tous les biens de la vie lui sert raient fournis en abondance , mais où il lui serait « interdit de voir jamais aucun de ses semblables; « quelle serait l'ame de fer qui supporterait cette « vie, et à qui la solitude n'ôterait pas le goût « de toute espèce de volupté (i)? »

Cette société si nécessaire aux hommes, cette communication mutuelle de sentiments et de pensées, ne laisse donc pas d'avoir ses douceurs et ses jouissances, sans être encore de l'amitié. «Z'a- « mitié, dit Plutarque, est bien^ pour ainsi dire ^ « bête de compagnie , mais non pas de troupe. »

(i) Quis tam esset ferreux ^ qui eain vitaux ferre posset ^ cuique non auferret fructum oinniam voluptatum soliludo ? ( Cic. de Amie. )

Métapk. et Morale. ^3

Dans le monde , les liaisons les plus légères , même avec leur diversité de goûts , d'opinions , de sentiments, ont leur attrait; et, pourvu que les contrariétés n'en soient pas assez dures pour aliéner les esprits , elle donnent à leur commerce plus de variété, de vivacité, d'agrément.

Comme dans ces sociétés mobiles , dont la variété fait le charme, on cherche bien plus à se plaire mutuellement qu'à se fixer, et que, sans prétendre être aimé, on n'y veut que paraître aimable; un peu de bienveillance, mêlée à de l'aménité , suffit pour faire dire qu'on est amis. Aussi ces relations n'imposent-elles pas tous les devoirs de l'amitié. C'est assez d'y apporter des mœurs et des qualités sociales, le goût du vrai, du juste et de l'honnête, une sincérité prudente et réservée , sans autre dissimulation que celle du silence, quand les convenances l'exigent, et une humeur facile et douce, sans aucune des complaisances qui blesseraient la délicatesse et la fierté d'une ame honnête. On y demande aussi de la bonté, de l'indulgence, au moins l'air de la modestie, le soin des bienséances, et les ménagements qu'on doit à la pudeur (i).

J'ai long -temps vécu, mes enfants, dans ces sociétés intéressantes : mes mémoires sont pleins des souvenirs qu'elles m'ont laissés. Je crois pou-

(i) Nam maximum ornarnentum amicitiœ tollit^ qui ex eâ lollit verecundiam. (Cic. de Amie. )

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voir vous dire , en confidence, que j'y ai été chéri; et j'en suis redevable au caractère uni , facile et. simple que m'avait donné la nature, et que j'ai pris grand soin de ne gâter par aucune affectation.

Les prétentions de la vanité sont ridicules, lorsqu'elles sont manquées ; offensantes , lorsqu'elles sont l'abus de quelque avantage réel. Un moyen sur de faire dépriser ce qu'on vaut, c'est de trop se faire valoir. Je ne dis pas qu'il faille négliger ce que peut donner d'agrément à l'esprit, au langage, aux mœurs, le désir de se rendre aimable. Mais tout cela doit être naturel, sans apprêts , sans empressement. L'envie de plaire a ses excès, dont il faut savoir se défendre; car c'est elle qui fait les flatteurs et les plaisants de profession.

Vous allez bientôt voir combien le personnage de flatteur est vil et méprisable. Celui de plaisant prend sa source dans la même bassesse d'arae, et dégrade, aux yeux même de ceux qu'il réjouit, le complaisant qui les amuse.

Que chacun à son tour, dans la société, et plus souvent encore celui qui a de la gaieté dans l'esprit, de la vivacité dans l'imagination, du sel dans l'enjouement, en laisse échapper les saillies, et mêle aux entretiens le ton du badinage ; il n'en sera que plus aimable, sans en être moins estimé, pourvu que sa gaieté soit douce et innocente; car un homme vraiment honnête ne se permet

jamais, dans ses plaisanteries, rien d'amer, rien de satirique. La personnalité offensante est d'un lâche, lorsqu'elle attaque celui qui ne peut s'en venger; et, lors même qu'elle est hardie et téméraire, elle a encore un caractère de bassesse; car elle veut complaire à la malignité d'autrui; et, en général, rien de plus vil que d'être le complaisant du vice.

Un bon plaisant, s'il en est parmi ceux qui font profession de l'être, réussit dans la société comme un bouffon sur le théâtre. J'en ai vu d'applaudis, je n'en ai pas vu d'estimés. Molière , celui de tous les hommes qui savait le mieux faire rire, et qui mêlait à son comique les plus sérieuses leçons, n'était rien moins qu'im plaisant de société; et cependant il eut besoin de toute la gravité de sa philosophie et de toute la sévérité de ses mœurs pour se faire considérer personnellement dans le monde; tant nous sommes portés à faire peu de cas du talent de nous divertir. Ne vous refusez pas à l'à-propos d'un trait de gaieté , de plaisanterie , et riez avec ceux qu'amuse celui qui veut bien faire le rôle de plaisant; mais ne le lui enviez jamais.

Si la raillerie est amère , y sourire , c'est l'applaudir. Ou ne l'écoutez pas , ou laissez-la tomber avec un dédaigneux silence. Si c'est à vous qu'elle s'adresse , n'y opposez qu'une froide et modeste fierté. Témoignez tout au plus, pour le mauvais railleur, un mépris tranquille et sévère.

Mais , par un léger badiiiage , ne vous tenez point offensés. Un amour-propre pointilleux , une vanité ombrageuse, rendent insupportable dans la société un homme fait d'ailleurs pour y être estimé. J'en ai connu plus d'un exemple.

Le beau parleur annonce un désir de briller qui rarement échappe à la malignité de ceux qu'il réduit au silence. On pardonne encore moins au babillard infatigable l'ennui de l'avoir entendu. Rien n'est plus importun qu'un parleur éternel, si ce n'est l'homme taciturne qui semble n'être au milieu de vous que comme un censeur aposté, ou comme lui spectateur qui semble avoir payé sa place, et le droit de juger la pièce et les acteurs. Parle , si tu veux que je te connaisse^ disait un ancien. J'en dis autant dans ma pensée à cet auditeur grave, immobile et muet, dont le froid silence me glace. Souvenez-vous donc bien qu'une société amicale est une communication réciproque de sentiments et de pensées, et que celui qui se dispense d'y contribuer à son tour n'a pas droit d'y participer. L'envie de parler est d'une vanité plus sociale que le silence : celle-là ne décèle que de la vanité; celui-ci tient quelquefois de l'orgueil , et fait soupçonner le mépris.

A mesure que, par des relations particulières, les hommes se rapprochent , la fréquentation , la familiarité, l'habitude, forment entre eux des liaisons plus étroites. Les rapports d'âges , d'inclinations , de caractère , font désirer à ceux qui se

ressemblent, de se voir plus assiduement. Bientôt, quelquefois même dès les premiers abords, l'attrait de l'amitié se fait sentir entre les gens de bien; car il n'y a rien de plus doux pour eux que de s'associer et que de vivre ensemble (i).

Cette amitié n'est pas unique, individuelle, exclusive; elle n'est pas l'accord parfait, la conformité absolue des pensées , des sentiments , des opinions , des volontés. Mais elle tient à des rapports de convenance assez sensibles, assez constants , pour établir une liaison durable entre les esprits et les âmes. Les caractères sont divers; mais ils s'accommodent ensemble. Les intérêts particuliers ne se confondent pas; mais ils sont tous liés d'une affection mutuelle : les opinions diffèrent quelquefois; mais les goûts se ressemblent; enfin la confiance, la liberté, la sûreté, les effusions de cœur se réunissent là de tous les points du cercle comme dans un centre commun. Heureux au milieu du tumulte d'une société mobile et inconstante, heureux les mortels assez sages, assez favorisés du ciel, qui, dans un cercle rétréci et soigneusement composé , peuvent déposer en commun et confier en sûreté tout ce qui les affecte de joie ou de tristesse. L'effet inestimable de cette communication est de diminuer les peines et de redoubler les plaisirs.

(i) Nihil est amabilius nec copulatius , quàm rnorum simiïitudo bonoruin. (Cic. de Off. )

C'est ici , mes enfants , que l'on commence à voir distinctement quels sont les devoirs de l'amitié, et auels en sont les caractères.

Comme, dans cette liaison, tout a été volontaire cl libre, tout y doit être vrai, sans feinte et sans déguisement (1). Ainsi d'abord pleine confiance, parfaite siireté, fidélité inviolable au secret déposé au sein de la société (2).

A la sincérité doivent se joindre encore l'égalité de caractère et la facilité de mœurs : car, sans l'égalité, il ne peut y avoir de liaison fixe et durable; le caractère qui change d'un jour à l'autre, par caprice ou légèreté, n'inspire et ne mérite aucune confiance. De même, sans la facilité dans le commerce des esprits et des âmes, les nœuds et les ressorts de la société n'auraient aucun liant ; et, dans leur froissement, chaque jour affaiblis, ils finiraient par se briser. En quoi , j'oserais comparer l'amitié à ces machines délicates dont tous les mouvements doivent se lier l'un à l'autre, et dont toutes les pièces, également polies, doivent doucement s'engrener.

Si, par accident, il y arrive quelque dérangement, ce sera dans son sein que la société, si l'esprit en est bon , trouvera le remède à ces légères

(i) In amicitiâ nihil fictum ^ nihil siinulatuin ; et quidquid in eâ cst^ id est verum et voluntarium. (Cic. de Amie.)

(2) Quid dulcius quant habere quiciim omnia audeas sic ioqui ut tecum. (Cic. de Amie.)

Sga MORALE.

inconvenances; car Tamitié n'est pas seulement conciliatrice de l'amitié, elle en est réconciliatrice.

Trois causes peuvent altérer l'intelligence qui en fait le charme.

1° La négligence dans les égards qu'on se doit mutuellement ; car la familiarité même doit être réservée et attentive à ne pas blesser l'amourpropre qui se glisse par -tout, même dans l'amitié (i).

2" L'humeur inquiète et soupçonneuse; car elle fait imaginer de la malice et de la malveillance où il n'y a rien que d'innocent.

3° Trop peu de mesure et de discrétion dans ce que l'on croit avoir droit d'attendre et d'exiger de ses amis.

Sans doute, quoiqu'en se formant, les véritables amitiés soient désintéressées, l'utilité qui n'en a pas été le but, ne laisse pas dans l'occasion de devoir en être le fruit. Il n'est rien d'honnête et de juste qu'un ami n'ait droit d'attendre de ses amis. Il y a même des choses qu'il est honnête de faire pour ses amis , qu'il serait moins décent de faire pour soi-même (2) , par la raison

(i) Accédât suavitas quœdam sermonuin atque inorum ^ haudquaquàm médiocre condimentiiin amicitiœ, Tristitia et in omni re severitas , habet illa quidein gravitatem. Sed amicitia reinissior esse débet , et Uberior, et dulcioT', et ad omnern comitatem facilitatemque proclivior. ( Cic. de Amie. )

(2) Quœ nostris in rébus non satis honestè , in amicorum fiunt honcstissimè . (Cic. de Amie.)

que riijtérét de l'amitié est noble et généreux , et que l'intérêt personnel ne l'est pas. Faites donc pour votre am-i tout ce qu'il vous demande; demandez-lui tout ce que vous voulez , pourvu qu'il n'y ait rien de vicieux, de honteux, ni d'injuste, si nildl liabet res vitii. Mais arrêtez - vous là ; et c'est ainsi que doit s'entendre la maxime , ami jusqu'aux autels (1).

Enfin nous arrivons à l'amitié individuelle. Il est dans la nature d'un cœur sensible d'avoir besoin de trouver son semblable, qu'il aime, et dont il soit aimé uniquement. Mais est-ce bien un ami que l'on cherche? Les méchants veulent des complices; les hommes faibles et vains veulent des complaisants et des flatteurs; les riches, des valets; les puissants, des esclaves. L'homme de bien peut seul espérer d'avoir un ami , et ne l'aura jamais que dans l'homme de bien (2).

Facilement chacun se flatte d'être digne de le trouver; mais, avant d'y prétendre, il est bon, il est juste d'examiner si on le mérite ; et l'amitié suppose d^s cœurs mis à l'épreuve des qualités qu'elle demande. Or, cette épreuve d'initiation

(1) Prima le.r. amiciliœ sanciatur, ut ab amicis honesta petamus , amicorum causa honesta faciamus : ut neque roge-

mus res turpes neque faciamus rogati. (Cic. de Amie.)

(2) Virtutum amicitia adjutrix à naturd data est; non vitiorum cornes. (Cic. de Amie.)

qu'il faut avoir subie poup entrer dans son temple , est difficile à soutenir. A-t-on gardé dans l'une et dans l'autre fortune cette égalité d'ame qui ne s'enfle dans les succès, ni ne s'abat dans les disgrâces? A-t-on résisté constamment aux séductions de la faveur, aux menaces de la puissance, aux attraits de l'ambition, aux attaques de la malignité, de l'envie et de la calomnie? car c'est la trempe que doit avoir le caractère d'un ami véritable; et celui qui n'a pas eu pour soi toutes ces sortes de courage, ne peut répondre de les avoir pour être fidèle à son ami.

Quand l'amitié , de part et d'autre , a passé par l'épreuve de ces temps difficiles dont parle Ennius dans ce vers :

Amicus certHs in re incerlâ cernitur ;

il n'y a plus qu à se livrer sans défiance et sans réserve; sans même examiner si dans tous ses rapports de naturel, de caractère, la convenance en est parfaite : car la nature ne fait pas plus deux hommes pareils au moral , que deux arbres pareils au physique. L'essentiel est que les principes, les sentiments, l'amour du vrai, du juste et de l'honnête , soient les mêmes ; et alors peu importe le plus ou le moins d'utilité dont on peut être l'un à l'autre. Il y aurait de la bassesse à réduire au calcul et à peser dans la balance les services qu'on rend à son ami , et ceux qu'on en

reçoit (i). Heureux celui qui dans cet échange a l'avantage, et qui l'oublie! il y aurait une personnalité injuste à exiger de son ami toute espèce de préférence. Ce qu'on doit éviter avec le plus de soin, ce n'est pas de lui refuser les préférences qui lui sont dues; mais de lui accorder celles que souvent on ne lui doit pas. Car les devoirs que nous nous sommes faits par inclination, ne viennent qu'après les devoirs que nous ont imposé la nature et notre naissance, la justice et l'humanité. Il n'y a que notre intérêt propre qui puisse être , sans restriction , oublié , et sacrifié pour l'intérêt de notre ami.

Une disposition essentielle à deux amis, est de savoir, réciproquement, se dire la vérité, et l'entendre (2). Il faut donc non -seulement oser dire la vérité à son ami, mais la souffrir, mais l'accueillir, lors même qu'elle est affligeante, mais l'encourager, la rassurer, lorsqu'elle est timide, et ne la rebuter jamais.

Cependant, nous ont dit les sages : « La liberté « de reprendre son ami doit être tempérée d'une « affection amiable , et accompagnée d'une dis- « crétion qui retranche tout ce qu'il y aurait de

(i) Non nirnis e.riguè et exiliter ad calculas vocare amicitlarn ut par sit ratio acceptorum et datorum. (Cicero, de Amie. )

(2) Monere et moneri proprium est verœ amicitiœ. (Cic, de Amie. )

« trop dur et tle trop amer (i). La rëpréhensioii a d'un ami étant pure et nette de toute passion « particulière , se fait révérer. La douceur et bience veillance de celui qui reprend fortifie l'austé- « rite de la répréhension. Que cette remontrance « soit toute sérieuse, et que par son poids elle « émeuve celui à qui elle s'adressera. Il faut , pour a cela, qu'on s'y abstienne de toutes paroles ina jurieuses, de toute moquerie, et de toute plai- « sauterie. Pour peu qu'il y ait d'insolence et « d'aigreur piquante, elle perd toute son auto- « rite. Qui loue volontiers, blâme à regret. Celui « qui sent qu'on lui pardonne de légères fautes, « endure patiemment que son ami prenne la lice berté de le reprendre des fautes graves. Mais « contre les passions violentes il faut être véhéu ment , assidu , inexorable , et ne rien pardon- (c ner. C'est là que se doit montrer l'amitié non ce feinte dans sa véritable franchise. Plusieurs ce n'osent reprendre leurs amis en prospérité, et « leur courent sus en un changement de fortune. ce C'est au contraire à ceux qui ont la fortune à ce commandement que les vrais amis sont nécesce saires. » Telles sont les maximes de Plutarque, dans le Traité où il enseigne à distinguer le flatteur de l'ami.

Le flatteur, mes enfants! c'est la peste de l'a-

(i) Monitio acerbitate , ohjur^atio contumeliâ careat. (Cic de Amie.)

mitié. Et c'est encore ici qu'il faut écouter l'homme sage qui le démasque.

« Le louer quelquefois en temps et lieu, dit-il, a ne convient pas moins à l'amitié que le re- « prendre; et il fait voir comment le flatteur se (c donne un faux air d'amitié , non - seulement « dans la louange, mais dans ce qui ressemble « à la répréhension. »

Il le peint souple , adroit , assidu , attentif à saisir toute occasion de se montrer plus officieux, moins négligent que l'ami lui-même, observant tous les endroits faibles du caractère de celui qu'il veut captiver.

« Il est, dit-il, toujours rangé au long de quelce que vice ou maladie de l'ame. Etes -vous en « courroux contre quelqu'un; punissez^ dira-t-il. « Convoitez - vous ; jouissez. Avez - vous peur ; « fuyons-nous-en.

»c II n'adresse point de louange de droit fil ; « mais il vient de loin, tournant alentour, et « faisant ses approches, pas à pas et sans bruit, « tant qu'il vient à manier son homme, comme « l'on fait une béte sauvage qu'on veut appri- « voiser.

« Souvent en se blâmant lui-même, il se coule « à louer autrui. En blâmant les choses contraires « aux excès de celui qu'il flatte, il loue taciteoc ment ses vices, et en les louant il les nourrit. «Il facilite son penchant à la volupté, il en- « flamme en lui une humeur follement conçue.

oqH m oral i:.

« il irrite dans son ame le venin de Tenvie ; ou « il le remplit d'une vaine et odieuse présomp- « tion, lui inspire sa malignité, ou une injuste « méfiance, ou une timidité servile. Dans le refus « d'une action honnête , et lorsqu'il le voit en « balance, c'est toujours du côté du mal qu'il le « fait pencher.

« Lorsqu'il se donne le ton du blâme et de la « correction, cette fausse liberté de parler, pleine « de vent, s'élève et s'enfle d'une enflure vaine « et trompeuse. Il blâme en vous un excès de « bonté, de générosité, de modération, d'indub- « gence, d'application à des devoirs pénibles, de « dévouement au bien public, de désintéresse- « ment et d'oubli de vous - même : selon l'état , « le goût, les inclinations de celui auquel il veut « plaire, il ne lui dit jamais que ce qu'il lui est « doux d'entendre. )>

C'est ce naturel variable et divers que les Latins appelaient -versipellis ^ versicolor : Peuple caméléon, peuple singe, a dit La Fontaine. C'est là sur-tout ce qui décèle le flatteur.

L'un des traits de son caractère, nous dit encore Plutarque, « est de redouter la présence de « ceux qu'il sait être plus gens de bien que lui : » soit que devant eux il ait honte de jouer son vil personnage; soit qu'il ait peur que sa bassesse n'impatiente leur franchise , et que quelqu'un d'eux ne lui dise, comme Alceste à Philinte :

Eh quoi! vil complaisant, vous louez des sottises!

soit que dans ses tours de souplesse il appréhende des témoins trop éclairés et trop sincères, qui le dénoncent comme un fourbe à ceux qui s'y laissent tromper. S'il se rencontre en face d'im honïiéte homme qui lui impose, il le ménage, il le prévient par lui langage plein d'estime; il fait semblant de l'honorer, de l'admirer; il le caresse par d'humbles adulations; mais en arrière, et dès qu'il en est délivré, il sème adroitement contre lui des soupçons et des calomnies. Par-tout où la vérité et la vertu se montrent, il est contraint, muet, il sent qu'il n'est point à sa place. Partout où le vice opulent veut être abreuvé de louanges , le flatteur accourt , et s'empresse de lui en verser le poison : aussi Bias interrogé, quelle était la plus mauvaise bète? répondit : Des sauvages, c'est le tyran; des privées , c'est le flatteur :

Serpent contagieux , qui des sources publiques Empoisonne les eaux. ( J. B. Rousseau.)

Mais des flatteurs le plus à craindre, celui qui le premier nous séduit et nous trompe, celui qui concilie aux autres la confiance et la faveur, celui qui nous dispose à les écouter, à les croire, celui qui leur ménage de secrètes intelligences avec nos passions, nos faiblesses, nos vices, c'est l'amour-propre , qui dans l'homme est tantôt de l'orgueil , et tantôt de la vanité : de l'orgueil ,

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dans la haute estime que Ton veut avoir de soimême; de la vanité, dans la haute opinion que Ton veut en donner aux autres, et dans le plaisir que l'on prend à s'entendre louer, non-seulement par où l'on est louable, mais par où même on ne l'est pas.

Le mal en serait sans remède : l'amitié n'aurait plus aucun crédit sur nous, ni aucun accès dans notre ame; et l'illusion, le mensonge, tous les vices qu'engendrent l'amour-propre et la flatterie, nous envelopperaient comme dans leurs filets, si la nature n'avait pris soin de mettre en nous un censeur vigilant, un juge incorruptible, pour démentir, humilier, châtier l'amour-propre, et avec lui convaincre de mensonge les louanges de nos flatteurs. C'est à ce tribunal qu'il faut les appeler pour les confondre ; c'est là qu'il faut les confronter avec l'ami sincère, qui blâme ce qu'ils applaudissent. Oui, mes enfants, c'est en réalité le miroir merveilleux que vous avez vu, dans le poème du Tasse, présenté aux yeux de Renaud. Car la flatterie a pour nous des charmes aussi séduisants que ceux d'Armide; et la conscience est le miroir qui détruit ces enchantements. Malheur à l'homme en qui c€ sens intime , ce sens moral serait éteint. Malheur à l'homme en qui l'amour - propre , sans pudeur comme sans remède, chérirait la louange, non parce qu'elle serait juste, mais parce qu'elle serait basse, et qui se complairait à voir son flat-

MORALE. 4oï

teur, son esclave ^ se porter devant lui à cet excès d'abjection , que de rendre hommage ci ses vices, et de les encenser comme autant de vertus. C'est le dernier période de l'orgueil lorsqu'il est incurable, et tel qu'il est communément au comble des prospérités.

Heureusement vous êtes loin d'avoir à craindre cette ivresse insensée. De bonne heure vous avez su combien faible et fragile est votre complexion morale; et combien une conscience correctrice de Tamour-propre est nécessaire à l'homme naturellement vain, misérable et présomptueux. Vous savez aussi que la vérité, la candeur, la sincérité, sont les caractères de cette liberté que l'homme a reçue de la nature, et sans laquelle il n'y a plus pour lui ni noblesse ni dignité. Loin de vous plaire à voir votre semblable se dégrader et s'avilir pour vous flatter, vous rougiriez et pour vous et pour lui de cette infâme complaisance. Vous mépriseriez cet esclave, vous haïriez ce corrupteur qui aurait voulu vous prostituer son ame, et y assimiler la vôtre; vous repousseriez comme un outrage ces louanges fausses et viles dont on vous aurait cru flatté ; enfin , vous vous croiriez comptables envers le Dieu de vérité de la dépravation d'un homme , son image, si, pour vous plaire, il avait pris le caractère de l'esprit de mensonge , et si vous y aviez consenti.

Ij'amitié pure , l'amitié sainte , ne trouvera

Métaph. et Morale. 20

4o-2 MORALE.

donc jamais en vous qu'un cœur reconnaissant, docile, ingénuement ouvert à ses salutaires leçons. Mais, comme vous aimerez en elle la vérité, vous souhaiterez aussi qu'on l'aime en vous, et pour cela vous Taccomjîagnerez de douceur et de grâce. Sévères envers vous-mêmes, indulgents pour les autres dans les devoirs de l'amitié, vous n'exigerez pas qu'elle soit plus parfaite que ne le permet la nature. Car n'y vouloir admettre que ce qu'il y a de plus excellent, de plus accompli, de plus rare, ce serait presque y renoncer : et ce n'est certainement pas d'une amitié dont on voit à peine un exemple en mille ans, que Cicéron a dit : Ceux, qui retranchent l'amitié de la vie , semblent ôter le soleil au monde (i).

Mais si dans le choix d'un ami l'erreur a été telle que l'on n'y trouve pas la réciprocité à laquelle on a dû s'attendre; ou, ce qui est pis encore, s'il arrive que, dans les mœurs de l'un des deux amis et dans celles de l'autre, dans leurs inclinations, dans leurs façons de vivre, il survienne la même incompatibilité qu'entre le vice et la vertu, ne faut -il pas renoncer à une liaison imprudemment formée? Oui, sans doute, il le faut. Mais à moins d'une nécessité soudaine, indispensable, de rompre tout-à-coup, on devra

(i) Solem enhn c mundo lollere videntui\, qui amicitiam è vitâ tollunt. (De Amie.)

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ce respect à l'amitié de la dénouer doucement, sans plainte , sans éclat , sans rien d'injurieux pour elle. Celui qui a trompé votre attente en est assez puni s'il perd un ami véritable; et votre erreur sera pour vous la peine qu'aura méritée l'imprudence d'im mauvais choix.

LEÇON ONZIEME

Des devoirs généraux de Vhomme dans Vétat de société.

INe pas se nuire les uns aux autres est un devoir qui embrasse toute l'espèce humaine. Jusque-là cependant l'homme n'est pas meilleur que les bétes féroces. Et combien n'est - il pas plus féroce lui-même, lorsqu'il se dénature, au point d'être envers ses semblables le plus cruel des animaux! « Il a péri plus d'hommes de la main « des hommes, que par aucun fléau, ni que par « tous les fléaux ensemble (i), » disait Cicéron dans son temps; et dans les temps modernes, on les compte par millions.

Il n'en est pas moins vrai que la nature a mis dans le cœur de l'homme un principe de bienveillance, de compassion, d'humanité, qui, parmi les sauvages, et sur-tout parmi les sauvages, fait voir évidemment que l'homme est né pour être bon. Comment donc est -il arrivé que, dans les

(i) Collectis cœteris causis , eluvionis ., pestllentiœ , vastitatis , belluarum etiam repentinœ multitudims , quanta plûtes deleti sint homines horninum itnpetu , ici est , bellis aut seditionihns , quàm oinni reliqud calamitate. ( Cic. de Off. )

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nations policées, cet instinct de bonté se soit si monstrueusement dépravé ? c'est que , dans la fermentation des intérêts divers que les sociétés renferment, les passions s'irritent et s'exaspèrent davantage. C'est là que la cupidité, l'envie, l'ambition, allument et attisent les feux de la discorde; c'est là que la discorde enfante tous les crimes.

Pour rendre l'homme à la nature, il faut commencer par le ramener à lui-même; le montrer à ses propres yeux tel que la nature l'a fait, nécessiteux et secourable; descendre avec lui dans son cœur; lui demander s'il ne trouve pas juste que ses semblables ne lui fassent jamais ce qu'ils ne voudraient pas qu'on leur fît à eux-mêmes. Sa réponse n'est pas douteuse : voilà donc le premier principe de la morale universelle unanimement reconnu.

Socrate disait que son génie, son démon familier, ne lui commandait jamais rien, et ne faisait que le retenir et le détourner du mal qu'il allait faire. C'est ainsi que le plus grand nombre des préceptes de la sagesse ne sont que négatifs. S'abstenir de mal faire est le premier principe de la morale humaine.

Le second est de faire aux autres ce que chacun voudrait qu'on lui fît à lui-même. Celui-ci est plus vague, il veut être bien entendu.

Sans doute, puisque l'homme doit à l'homme sa bienveillance , il lui doit son appui , ses se-

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cours, tous ses bons offices. Mais il les doit selon que ses moyens peuvent s'étendre ; et ses moyens sont si bornés , qu'il est réduit par sa faiblesse à choisir dans le bien qu'il y aurait à faire , ce qui le touche de plus près. Ainsi la bienveillance a ses degrés; la bienfaisance a ses mesures.

Rien de riiumanité n'est étranger à l'homme (i).

Je le sais, je révère ce mot du Chrêmes de Térence. Mais il faut prendre garde que cet intérêt universel ne serve de prétexte au refroidissement des affections les plus intimes , et que tel homme qui se vante d'être cosmopolite, ne se dispense d'être bon père , bon époux , bon ami , ou bon citoyen.

Une bonté trop expansive s'affaiblirait dans ses effusions, comme le son et la lumière. La bienfaisance doit donc savoir se contenir et se restreindre. Car en se répandant avec excès elle s'épuise; et bien souvent la source en est tarie par une prodigalité indiscrète et démesurée , lorsqu'on aurait à faire de ces biens un plus juste et plus digne usage.

La bienfaisance aura donc son discernement, sa prévoyance, sa justice distributive. Tous les indigents ne sont pas également dignes de nos

^i) Homo suin : humani nihil à me alienum puto.

secours (i).« Par exemple, il faut prendre garde de ne pas donner à la fainéantise ce que l'on doit à l'infirmité, à la vieillesse, à l'infortune obscure où gémit l'innocence , où souffre et languit la vertu.

La libéralité est louable tant qu'elle ne prend rien que sur les jouissances de celui qui l'exerce. V économie en est la mère, disait une femme très-bienfaisante ; et elle observait sa maxime.

Lorsque la libéralité n'est que l'envie de se montrer libéral , ou de se délivrer d'une compassion importune, elle manque le plus souvent au devoir qu'elle croit remplir.

L'homme, je le répète, tient naturellement à tous les hommes; mais de plus près à sa famille, à ses amis, à ses alliés, à ses concitoyens, à ceux à qui ses relations, ses liaisons donnent un droit particulier de compter sur sa bienfaisance; et, si, par sa faiblesse ou ses profusions, il s'est mis hors d'état de les assister au besoin , c'est un larcin qu'il leur a fait.

Le degré du besoin que l'on a de notre assistance, met encore entre nos devoirs une différence essentielle (2). Car il ne s'agit pas de savoir seulement lequel nous touche de plus près, mais

* (i) Propensior henignitas in calamitosos , ni forte erunt digni calamitate. (Cic. de Off. )

(2) Fidendum est quid cuique maxime necesse est. ( Cic. de Off. )

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encore quel est celui que le malheur, le péril, le besoin presse davantage. A l'égard des devoirs communs et réciproques, ils consistent dans un échange perpétuel de bons offices, en travail et en industrie, en talents et en facultés ou personnelles ou réelles (i ), sans s'y permettre jamais rien de contraire à la bonne foi.

Au nombre des devoirs les plus indispensables, il faut compter celui de la reconnaissance. Car si Ton doit vouloir du bien à tous les hommes , et leur en faire autant qu'il est en soi, à plus forte raison doit-on en faire , ou du moins en vouloir, à celui qui nous en a fait. Rien ne semble plus naturel : cependant rien dans le monde n'est plus rare qu'une sincère reconnaissance ; et rien même n'est plus commun qu'une odieuse ingratitude. Quelle est la source de ce vice? l'orgueil humilié, l'orgueil envievix et jaloux de l'avantage que donne au bienfaiteur le bienfait qu'on reçoit de lui. Il a beau l'oublier lui-même, on s'en souvient; et ce souvenir fait le supplice de l'ingrat, sur-tout lorsqu'il n'est pas en situation de s'acquitter (2). C'est peu d'éviter la présence du bien-

(i) Communes utilitates in médium affene : mutatione officiorum , dando ^ accipiendo ^ tùm artibus , tixm opéra ^ tiim facultatibus y devincire hominum inter homines societatem. (Cic. deOff.)

{1) Nam bénéficia eb usque lœta sunt^ dùm videantur exsoU'i posse. C'bi midtùm antevenére ^ pro gratiâ odium rcdditur. (Tac. Ann. )

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