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Tel lut chez les anciens le dogme de la fatalité; encore n'était-il reçu que dans le système du merveilleux , en poésie, en éloquence et politiquement pour en imposer au vulgaire sur les événements publics dont on ne voulait pas répondre. Les lois n'en tenaient aucun compte. Timoléon ne l'allégua point, après avoir laissé assassiner son frère , ni Horace pour se laver du meurtre de sa sœur. Cette opinion religieuse était, comme bien d'autres, sans conséquence pour la morale. Un capitaine ou un soldat qui avait manqué à son devoir, un mauvais citoyen, ou un fripon d'esclave, n'avait pour subterfuge , ni les dieux, ni le sort. On se serait moqué dun orateur qui aurait parlé de la fatalité pour justifier un coupable. Ou reconnaissait le pouvoir du destin et de la fortune , mais chacun répondait de soi.
Les philosophes qui croyaient à la nécessité, laissaient au moins à l'homme une volonté consentante ou répugnante à sa destinée; c'était dans cette liberté morale qu'ils faisaient consister le courage de la vertu. Aussi disaient-ils que le sage était libre encore dans les fers. Ils auraient pu dire de même qu'il était libre dans les liens de la fatalité. S'ils avaient entendu par la nécessité celle des matérialistes, celle qui fait de la volonté un ressort mécanique tendu et détendu par les impressions du dehors, ils auraient pu croire a la bonté physique des actions humaines; mais la bonté morale, où l'auraient -ils trouvée!^ où auraient-ils placé la vertu !^
Voulez-vous voir clans l'extrême opposé à Tétai de culture et de lumière , dans l'état de Thomme sauvage, si le sentiment de la liberté lui est naturel; demandez lui pourquoi il se fait un devoir d'être reconnaissant , d'être fidèle à sa parole, de répandre son sang pour venger son ami, pour défendre son bienfaiteur? S'il ne croyait pas libres ceux dont il a reçu, ou des bienfaits, ou des injures, aurait-il tant d'ardeur à rendre ou le bien pour le bien , ou le mal pour le mal ? et si son ennemi lui dit : « Mes paroles vous ont blessé. « Ma langue est comme Tare qui décoche la flèche. -f Si la flèche est mortelle, et si elle vous atteint, « l'arc n'en est pas moins innocent; » prend-il cela pour une excuse? lors même qu'il s'irrite contre la guêpe ou le serpent, lorsqu'il frémit devant le tigre ou le lion , ces sentiments ressemblent-ils au sentiment que lui inspire la malice, la perfidie, la cruauté de son semblable? non. L'homme distingue l'homme au caractère de liberté, de volonté préméditée, et d'intention réfléchie qu'a eu sa bienfaisance ou sa méchanceté.
C'est donc un sentiment unanime , universel , tians les hommes de tous les lieux, de tous les temps , que celui de la liberté ; et depuis l'homme le plus inculte jusqu'au plus éclairé, il n'en est aucun dont la conduite ne démontre qu'il se sent libre, même en soutenant qu'il ne l'est pas.
Si donc il ne l'est pas, la nature le trompe.
Or, ici la nature n'est plus ce mot vague, obscur, équivoque ou vide de sens, dont se sert le matérialiste. La nature, c'est Dieu, et c'est lui qui serait trompeur.
Le matérialiste, dans son système, esquive la difficulté, en disant que l'offense et le ressentiment, le bienfait et la reconnaissance, le crime, la loi, le châtiment, tout en un mot est nécessaire. Mais ce .système d'un mécanisme universel est insensé; et je vous l'ai fait voir. Il s'agit ici de la première cause et du suprême arbitre de l'existence et de l'action , de celui d'où nous vient la vie , le sentiment et la pensée. Si donc le sentiment d'une volonté libre n'était en nous qu'une illusion aussi vaine qu'irrésistible, ce ne serait que par un pur caprice d'un maître qui aurait pris plaisir de se jouer de son esclave : blasphème absurde , en parlant d'un Dieu qui est la vérité par essence.
« Si la volonté, nous dit-on, a une cause, elle '< en dépend. Si elle dépend , elle n'est pas libre. « Or , la volonté ne se détermine jamais sans cause , « et la cause qui la décide, l'entraîne irrésistible- « ment. » Ainsi l'on se figure l'ame comme une balance en équilibre, et qui, pour se mouvoir, attend qu'il lui servienne un poids qui la fasse incliner. Si bien qu'entre deux affections contraires, qui auraient la même force, entre deux motifs également puissants, et directement opposés, l'ame resterait immobile. Cet argument
subtil est le plus séduisant qu'en oppose à la liberté.
Mais, clans cette hypothèse de l'ame en équilibre et dans la comparaison que l'on fait de la balance avec la volonté , on oublie que la balance est purement passive, et que son état naturel est l'inertie ou le repos. On oublie que la volonté est par elle-même une puissance active; qu'elle n'agit pas sans objet, car il en faut un à l'action , mais qu'entre mille objets, Dieu a pu lui laisser la liberté qu'il a lui-même de choisir, sans y être forcé par aucune prépondérance. En effet , lorsqu'il a fixé le nombre des saisons, celui des éléments, ou celui des étoiles ; lorsqu'il a marqué aux planètes leur cours d'occident en orient, lorsqu'il a tracé Técliptique, a-t-il eu d'autre règle, d'autre raison déterminante que sa volonté absolue? Voilà donc une cause qui n'a eu pour cause elle-même que son principe d'activité. Dieu a voulu, parce qu'il a voulu , et parce que la volonté, cette puissance active, est l'un des attributs de sa divine essence.
Si donc il en a fait aussi l'une des facultés de l'ame , et s'il lui a plu qu'elle fût libre , pourquoi lui aurait-il fait une nécessité d'obéir , comme la balance, à celui des deux poids qui nous semblerait le plus fort?
C'est là , sans doute , ce qu'elle fait le plus souvent , parce qu'en même temps qu'elle est essentiellement libre , elle est naturellement raisonnable
Métaph. et Morale. f)
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et délibérante. Voilà pourquoi l'homme sage , l'homme de bien, préfère l'utile à l'agréable, et Ihonnéte à l'utile , mais lors même qu'il le préfère, il sent qu'il n'y est pas forcé ; et, par un usage contraire de sa liberté, le méchant, lorsqu'il fait le mal, sent qu'il serait en son pouvoir, ou de ne pas le faire, ou de faire le bien.
Video melioi a proboque ,
Détériora sequor.
Ainsi dans ses résolutions l'indépendance de l'anie est telle, qu'au moment même qu'elle cède à l'attrait qui la sollicite , au motif qui la détermine , elle sent qu'elle aurait encore la force de leur résister. Quelquefois même elle y résiste uniquement pour exercer, pour éprouver le pouvoir qu'elle en a. Et si l'on dit que cette envie est elle-même le poids qui l'entraîne invinciblement, c'est une de ces arguties de l'école qui restent sans réponse, et qui ne convainquent personne. Vouloir pour le plaisir unique de vouloir librement , sans nul autre motif, et même par opposition à des motifs pressants, c'est être libre au plus haut degré; c'est l'être au moins autant qu'on a besoin de l'être pour ne dépendre que de soi.
Une autre vieille objection qu'on ne cesse de répéter dans les écoles , contre la liberté morale , c'est que Dieu ayant tout prévu , et sa prescience étant infaillible , tout ce qui arrive a dû arriver;
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et qu'ainsi tout est nécessaire. A cela, mes enfants, je ne réponds qu'un mot : il n'est pas vrai de dire , en parlant de Dieu , qu'il a prés>u. Il n'y a pour lui ni passé , ni avenir. Pour lui , rien ne sera y rien n'a été; tout lui est présent, et la succession de temps, dont on embrouille ce sophisme de la prescience divine , implique contradiction avec l'immobilité éternelle d'un être qui embrasse les deux immensités de l'étendue et de la durée. Dieu n'a pas été; il n'a ^2iî> prévu, il n'a pas vu; il est, il voit ce qui ri est plus, ce qui est encore, ce qui sera, et il le voit réuni en un point. Or, qu'on réduise ainsi l'objection de la préscience : Dieu voit ce que fait l'homme, et il le voit infailliblement, donc l'homme n'est pas libre. Est-ce ime conséquence que puisse avouer le bon sens? Dieu ne peut se tromper en voyant l'homme agir; mais rinfaillibilité de Dieu ne gène en rien l'action de l'homme.
Enfin , s'il est possible , s'il est même probable que l'ame desbétes soit de même nature que celle de l'homme , on demande pourquoi l'une plutôt que l'autre aurait ce libre arbitre , auquel est attachée la moralité de l'action ? la réponse est facile.
Le Dieu qui a fait , d'une même substance divisible et mobile, le limon de la terre et la lumière du soleil a pu tout aussi aisément faire, d'une même substance indivisible et simple , l'ame d'un reptile et celle de Socrate, lame d'un castor et celle d'un Archimède ou d'un Vitruve, l'ame
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d'une fourmi et celle d'un Newton. Ce n'est pas dans l'inétendue et la simplicité de l'être pensant et sensible que consiste son excellence. C'est dans le degré d'intelligence et de raison dont il est doué. Or, les qualités par lesquelles il peut s'élever au-dessus des êtres de même nature que lui , n'ont dans les possibles d'autres limites que celles du fini , et dans l'intervalle qui reste entre le fini quel qu'il soit et l'infini, l'échelle est immense et les degrés incalculables.
Prétendre que , si l'ame des bétes et l'ame de l'homme sont de même nature , elles ont été également douées , ce serait donc bien puérilement borner la puissance d'un Dieu.
Vous avez vu dans lame de l'homme une élév^ation de sentiments et de pensées , une tendance et comme un élan vers le principe de son être, qu'il est impossible d'attribuer à l'ame des autres animaux; c'est pour lui le présage de l'immortalité; et plus évidemment encore, la liberté en est le gage. Si tout l'homme devait mourir ; si son ame , après avoir rempli les fonctions de la vie , devait s'évanouir , s'éteindre dans la poussière du tombeau , à quelle intention Dieu auraitil attaché aux actions de l'homme un caractère si singulier ou de bonté ou de malice? Qu'auraitil voulu faire en le douant d'un discernement réfléchi du bien, du mal, du juste, de l'injuste, avec la liberté du choix? Cette moralité sans récompense, sans châtiment, aurait été aussi inu-
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tile dans l'homme que dans le tigre et l'éléphant; et soit qu'il eût été vorace et sanguinaire , comme l'un ; soit qu'il eût été doux , paisible , innocent comme l'autre, son intérêt, bien ou mal entendu, l'aurait conduit; il ne se fût trompé qu'au péril de sa vie; et tout ce qui en lui eût ressemblé à des vices , à des vertus , faisant partie des moyens qu'aurait employés la nature pour remuer la face de ce globe, un Titus, un Néron, auraient été dans l'ordre , comme l'éléphant et le tigre ; le bien, le mal physique, relatifs aux individus, ne servant qu'à renouveler et à conserver les espèces, il n'y aurait eu pour l'homme, dans ses rapports avec la nature, aucun caractère de malice, ni de bonté , de plus que dans les autres animaux. Nuisible ou secourable selon ses affections ou ses inclinations diverses, le besoin, l'espérance, la crainte, le désir, tous les appétits sensuels , toutes les passions comprises sous le nom de cupidité, l'amour, l'envie, la colère, etc., l'auraient mu et déterminé sans mérite ni démérite; et n'ayant rien à espérer ni rien à craindre au - delà de la vie, la conserver, la rendre heureuse , et la transmettre auraient été son unique soin , comme ses uniques devoirs. Ce sont les seules lois que la nature impose à l'être vivant et périssable; et, pour les suivre , aucun d'eux n'a besoin d'une volonté libre : il leur suffit d'une ame attentive et docile aux impressions physiques qu'elle reçoit par tous les sens.
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Dans l'homme destiné comme la brute à vivre un moment et à périr , Dieu aurait donc mis inutilement ce principe moral de bonté, de malice, de vice et de vertu , cette volonté réfléchie et délibérée qui se consulte et qui choisit , en un mot, cette liberté, dont il a le sentiment irrésistible; et en cela non-seulement Dieu se serait joué de son ouvrage , mais il s'en serait joué cruellement et injustement.
Si Dieu a créé l'homme libre , s'il lui a laissé le pouvoir d'être méchant ou bon avec discernement , et par un choix dont sa volonté soit l'arbitre, cet être libre sera digne ou de peine ou de récompense, selon l'usage qu'il aura fait de cette liberté. Il répugne à l'essence d'un être juste de faire un même sort à l'homme qui se sera abreuvé à longs traits du sang de l'innocent, et à l'homme innocent, dont ce tigre aura déchiré les entrailles. Or, c'est une vérité connue, que dans cette vie Thomme féroce et sanguinaire est souvent impuni; et que souvent aussi, ni l'innocence n'est vengée , ni la bonté , ni la vertu , ne reçoivent le prix du bien qu'elles ont fait , ou des maux qu'elles ont soufferts. Plus d'une fois et trop souvent le crime a foulé aux pieds ses victimes et joui du ciel irrité. Dieu aurait donc assuré aux méchants une impunité éternelle, et il aurait éternellement privé les gens de bien, de toute récompense et de toute consolation. Nbn, mes enfants, si Dieu a laissé à l'homme le pou-
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voir de se rendre digne ou de récompense ou de punition; et si l'une et l'autre n'est pas distribuée dans cette vie avec une constante et sévère équité, il y a pour l'homme une autre vie dans laquelle Dieu se réserve d'être juste; car il faut qu'il le soit, et sans cela il ne serait pas Dieu. L'être pour qui la vie n'a été qu'une sorte de végétation animée, et qui n'a fait qu'obéir sans discernement aux impressions du dehors, peut périr tout entier , sans avoir le droit de se plaindre : il n'a rien mérité , il ne lui est rien dû. L'être qui volontairement, et par un libre usage de ses moyens, s'est rendu digne d'être heureux, doit être heureux ; et , si dans cette vie cette dette de la nature n'est pas acquittée envers lui, il a le droit de se survivre.
Je me sers là peut-être d'une expression hardie. Car quel est le droit de la créature à l'égard de son créateur? quel est l'engagement et l'obligation du créateur envers sa créature? Il ne lui doit rien; non, dans la rigueur des termes; mais il se doit au moins à lui-même , ou plutôt il est de sa divine essence et de l'excellence de sa nature, de ne rien vouloir qui ne soit parfaitement conforme à l'idée éternelle de la justice et de la bonté. On a eu raison de reprocher aux hommes de s'être fait un Dieu à leur image , en lui attribuant des qualités qui n*étaient pas dignes de lui ; et ce sont des erreurs de l'imagination dont j'espère vous préserver. Mais je nie hautement que
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la bonté, que la justice, soient du nombre des attributs qui ne sont pas dignes d'un Dieu. Et qui, peut douter que, dans les décrets d'un Dieu même, il ne soit meilleur et plus juste d'avoir discerné l'ame sensible et bienfaisante d'un abbé Fénélon de Tame brutale et atroce d'un Robespierre; qu'il soit, dis-je, meilleur et plus convenable à leur juge suprême d'avoir réservé l'une aux récompenses , et l'autre aux châtiments qu'elle aura mérités, que de les avoir laissées indistinctement s'anéantir au dernier souffle de la vie?
Le néant fut toujours l'horrible espérance du crime. L'immortalité fut toujours la consolation de l'innocence opprimée et le soutieride la vertu. Socrate et Caton se disaient à eux-mêmes , comme Job : Surrecturus sum. Souvenez -vous, mes enfants, de ces mots sublimes du confesseur de Louis XVI, à ce bon roi, au pied de l'échafaud : Fils de S, Louis, montez au Ciel. Et à quels hommes Dieu aurait donné cette espérance trompeuse, si elle était trompeuse ! de quelles faibles et innocentes créatures il se serait joué, en les flattant d'un avenir auquel ils ne seraient point destinés, et dont l'idée , le désir et l'attente ne seraient qu'une illusion ! Cela implique si évidemment contradiction avec tout ce qu'il m'est possible de concevoir d'une divine essence , qu'autant il m'est démontré qu'il y a un Dieu , autant il est pour moi indubitable que l'homme est libre et que son ame est immortelle.
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Vous voyez que je rends ces deux qualités inséparables ; car si la liberté dans l'homme est le gage infaillible de Timmortalité , l'induction est réciproque , et l'immortalité doit être l'attribut de la liberté.
Une ame qui, dans cette vie , n'aurait été que le ressort mécanique du corps humain, et qui n'aurait fait que transmettre les mouvements qu'elle aurait reçus, sans que, dans l'exercice même de sa volonté , il eût dépendu d'elle de ne pas obéir à l'attrait, au penchant, à l'impulsion, que sais-je ? au sentiment , à la pensée , à la cause quelconque qui, du dehors ou en elle-même, aurait déterminé son choix; cette ame, vraiment comparable à la balance matérielle et passive qui cède au poids qui vient en rompre l'équilibre, et qui penche toujours du côté du poids le plus fort , n'eût différé de l'ame des bétes que par des qualités de la même nature. Ce n'eût été que du plus au moins de sensibilité, d'intelligence, d'industrie, que l'homme se fût distingué parmi les animaux : sa raison même n'eût été qu'un instinct perfectionné; et pourquoi, n'étant rien librement par lui-même, non plus que tous ces êtres périssables , n'aurait-il pas été soumis à la commune loi ? Quel privilège aurait-il obtenu, lui qui n'aurait rien mérité? Ce n'est que de la liberté que la vertu pouvait naître , et l'immortalité devait être attachée à la vertu pour récompense, et au vice pour châtiment.
LEÇON HUITIÈME
Du mat physique et du mal moral.
v><'est une grande et sublime pensée que l'homme a eue , lorsqu'il a dit : Dans cette multitude d'êtres périssables que Dieu a créés, il doit s'en trouver un qu'il a doué d'une existence indestructible ; car il est certain qu'il l'a pu , et il est plus que vraisemblable qu'il l'a voulu, pour achever et pour couronner son ouvrage. Or, cet être favorisé doit être encore, selon toute apparence, le même en qui l'entendement , la raison et la volonté ressemblent le plus aux attributs que j'aperçois dans la divine essence ; car tous ces privilèges ne semblent être que les prémices et les garants de l'immortalité ; et si j'en crois l'inquiétude de mes désirs, l'étendue de mes espérances; si j'en crois les élancements de mon ame vers l'avenir, cet être destiné à vivre dans l'avenir, c'est moi; non pas ce moi corruptible et fragile qui est le jouet des éléments, mais ce moi simple et indivisible qui, tout chargé qu'il est des liens du corps qu'il anime, conserve libre encore l'essor de sa pensée et l'action de sa volonté. J'occuperai donc quelques instants ma place dans le système de la nature, et ma dépouille y subira le
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sort des êtres vivants et mortels. Mais la plus noble partie de moi-même me survivra ; et , après avoir été librement le meilleur ou le plus méchant des animaux, j'irai subir la peine, ou recevoir la récompense de l'indigne ou du bon usage que j'aurai fait d'une volonté libre, éclairée par ma raison.
Mais , à cette pensée qui ennoblit tant l'espèce humaine , et qui laisse si loin au - dessous de riiomme tout le reste des animaux , les matérialistes opposent des difficultés qu'ils regardent comme insolubles; et les voici en peu de mots. Si le monde est l'ouvrage d'un être bon par excellence, et tel que le suppose tout ce que vous en espérez , pourquoi le mal s'est - il introduit dans le monde? et, si l'homme est doué d'une ame immortelle, pourquoi a-t-il la liberté du mal? Dieu qui sait quel usage l'homme fera d'une volonté libre, ne lui eût-il pas été plus favorable en ne lui donnant [)as ce dangereux pouvoir?
La véritable solution de ces difficultés tient à la révélation ; et mon dessein n'est que de vous conduire jusqu'où la raison peut aller avec sa propi-e force et sa propre lumière.
Examinons d'abord ce que c'est que le mal. On en distingue deux espèces; le mal physique, qui est la douleur, et le mal moral, qui est le vice.
Le mal physique est dans la nature. Voyons s'il y était nécessaire, et s'il répugne à la bonté de l'être créateur de l'y avoir introduit.
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Le vulgaire , chez les anciens , croyait voir, dans le mal physique , une suite du mal moral. Les poètes avaient adopté cette idée et l'avaient répandue , s'ils ne l'avaient pas inventée.
jiudax Japeti genus Ignem fraude mald gentibus intulit :
Post ignem œthereâ doino Subductum , macies et nova fehriuui
Terris incubait cohors ; Semotique prias tarda nécessitas
Lethi corripuit gradum. ( Horat. )
Des penseurs plus profonds , mais non moins chimériques, attribuaient le mal physique à un mauvais génie. La doctrine d'un bon et d'un mauvais principe, sans cesse en guerre l'un avec l'autre, prit naissance en Egypte , d'où vraisemblablement elle passa dans la Perse et dans l'Inde. On ne concevait pas que la douleur et le plaisir pussent avoir une même origine. Mais ils se suivent de si près, si souvent même ils sont la cause ou l'effet l'un de Fautre, que Zoroastre devait avoir bien de la peine à y démêler l'influence du principe du bien et de celui du mal.
Les stoïciens tranchaient le nœud de la difficulté en soutenant que la douleur n'était point un mal; mais ce n'est là que l'un de leurs sophismes.
nie ( Zeno ) Metelli vitam negat heatiorem quàm Reguli : prœponendain tamen ; nec magis expetendam , sed magis suinendam ; et si optio
MÉTAPHYSIQUE. l/jT
esset , eligendam Metelli , rejiciendam Reguli. Ego, quam ille prœponendam et magis eligendam , beatiorem hanc appello. ( Cic. de Fin. 1. 5 ).
L'école de Socrate et de Platon était pins sincère; elle reconnaissait que la douleur était un mal, en ajoutant que ce n'était pas le plus grand des maux.
Dolorem dicuiit rnalum esse. De asperitate autem ejus fortiter ferendâ prœcipiunt eadem quœ Stoici. (Cic. de Fin. 1. 5).
Nos optimistes ont reconnu de même que la douleur est un mal particulier; mais ils ont cru voir que, dans l'ordre de la nature, ce mélange du mal avec le bien était nécessaire , et qu'il en résultait la composition du meilleur des mondes possibles.
Cet optimisme ou cette idée du meilleur des possibles dans le monde existant , Leibnitz l'a prise, comme on dit, a priori, dans l'excellence de la cause, et il a raisonné en bon métaphysicien : ce monde est l'ouvrage d'iui Dieu. Ce Dieu est la bonté par essence : il est de l'essence de la bonté de choisir entre les possibles ce qu'elle a de meilleur à faire. Dieu, en créant le monde, a donc préféré , dans son choix , ce qu'il y avait de meilleur.
L'optimisme de Pope est l'argument inverse de celui de Leibnitz; et c'est a posteriori, c'est-àdire par les effets, qu'avec beaucoup d'esprit , d'imagination, de poésie et d'éloquence, il s'ef-
force de démontrer ce que Leibnitz a voulu prouver par la cause. Cette méthode était moins simple, mais plus favorable au génie. Celui de Pope s'y est distingué, et le poète , bien plus que le logicien , a fait le succès de X Essai sur V/iomme.
Sans pénétrer dans les décrets d'un Dieu plus avant qu'il ne l'a permis à notre faible intelligence , tâchons de voir en quoi , dans l'œuvre de la création, le mal physique a pu contribuer et concourir au plus grand bien possible. Nous avons observé déjà que Dieu , en faisant de ce monde un tout périssable dans ses détails , et durable dans son ensemble , qui renaîtrait de ses ruines et dont les débris seraient les germes d'une nouvelle reproduction , a fait ce qui pouvait le mieux déployer sa puissance et la manifester; car une création immuable aurait trop ressemblé à une éternelle existence ; au moins aurait - elle paru avoir épuisé la puissance du créateur ; au lieu qu'une renaissance perpétuelle dans les individus, pour régénérer les espèces , montre une source intarissable d'action et de fécondité.
Or , pour remplir ce grand dessein , la cause universelle n'a- employé que des moyens trèssimples. 1° Le mouvement auquel il a prescrit de diviser et de réunir , de détruire les formes et de les reproduire. 2° I^'antagoniste du mouvement et son modérateur, la force d'inertie, c'est-à-dire l'adhésion , la cohérence des parties élémentaires une fois réunies, et la résistance des corps à l'ac-
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tion qui tend à les décomposer. 3" Dans les plantes, la faculté de se nourrir et celle de se régénérer, mais sans aucun moyen de se défendre, seulement avec plus ou moins de consistance et de solidité , selon la période accordée à leur vie. 4" Dans tous les animaux, l'amour et le soin de leur vie et le désir de se reproduire , toujours selon le temps qu'il leur est permis d'exister et selon les périls auxquels leur existence est exposée.
Ainsi, parmi les minéraux et les fossiles, ceux qui sont les plus lents à se former , comme les marbres, les métaux, les diamants, sont ceux qui résistent le plus à leur dissolution. Ainsi parmi les plantes , les plus lentes à croître sont celles dont la jeunesse est la plus robuste et la vieillesse la plus longue. Ainsi parmi les animaux, les plus forts et les mieux armés sont ceux dont l'espèce est la plus rare et la moins féconde.
Si cette règle a des exceptions, ce n'est que dans l'homme et dans les animaux destinés à être ses esclaves ; dans l'homme à qui son intelligence , son industrie et l'esprit social devaient donner de nouvelles forces ; dans les animaux domestiques , qui devaient avoir dans l'homme un défenseur et un conservateur.
La loi générale a donc été que chaque animal fût pourvu des moyens de se conserver le temps que la nature lui permettait de vivre ; et pour cela, il fallait un signe qui l'avertît de ce qui lui
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était bon et de ce qui lui serait nuisible. Or, le signe de ce qui lui serait bon a été le plaisir, et le signe de ce qui lui serait mauvais a été la douleur. Le mal physique est donc un bien dans la nature, puisqu'il est la menace de la destruction, et l'avis de s'en préserver.
Mais est - ce là bien constamment l'effet de la douleur, et n'est - elle jamais l'indice d'un mal inévitable et sans remède? Oui, mais c'est pour une autre cause que la douleur n'est plus un avis salutaire. Vous venez de voir que l'organisation physique dans l'animal est destructible et périssable; qu'il n'y a rien de perpétuel que les espèces, et que, pour les individus, la vie n'est qu'un intervalle un peu plus ou un peu moins long entre la naissance et la mort. Si donc il y a pour tous les animaux un signe du danger qui menace leur vie, plus le danger est imminent, plus l'atteinte doit être sensible et menaçante ; et lors même que , par l'action destructive des éléments, le danger est inévitable, la douleur fait encore et plus vivement que jamais son office d'avertir l'ame des accidents nuisibles à l'organisation du corps auquel l'ame est unie. C'est pour cela que la nature a donné aux filaments des nerfs et aux extrémités des muscles une irritabilité si prompte ; et l'organisation se trouvant disposée pour cette fin universelle , si le remède manque au sentiment du mal, ce n'est plus qu'à la nécessité d'être détruit qu'en est la cause. La
tloiileiir aura fait que ranimai , en veillant sur lui-même, ait retardé, aussi long -temps qu'il a été possible, l'instant de subir cette loi. Ainsi entre la répugnance et la tendance de l'animal à sa destruction , il se passe un combat qui se termine enfin comme Ta vonlu la nature. Car n'ayant fait, comme je vous l'ai dit, que des individus périssables, elle ne leur a permis de vivre qu'à condition de mourir.
Il y a , dit-on , dans cette vie , bien moins de plaisir que de peines. La preuve du contraire dans tous les animaux , c'est qu'ils aiment à vivre , quelque pénible que soit pour eux la vie ; leurs jouissances, leurs appétits, même rarement satisfaits , les dédommagent de tous leurs maux.
Il est bien vrai qu'à cet égard la condition de l'homme me semble pire que la leur. Car non-seulement il éprouve comme eux le sentiment de la douleur physique, mais il en compte les instants. Il en prévoit la durée et la suite, il anticipe sur le mal à venir, il médite le mal présent, il en savoure l'amertume. Son impatience l'irrite encore; son imaginalion l'exagère; sa réflexion l'approfondit; il amémela triste et déchirante faculté de le reconnaître incurable, et alors il est éclairé sans fruit sur un malheur sans espérance. Pourquoi cet excès de rigueur de la nature envers l'espèce humaine? Pourquoi tant de ravages des éléments conjurés contre l'homme ? Pourquoi tant de fléaux, tant d'espèces de contagions, tant
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de poisons et de venins infiltrés dans ses aliments ou mêlés à Tair qu'il respire ; tant de maladies cruelles qui lui sont propres et dont les autres animaux sont exempts? En fallait - il tant pour détruire le frêle édifice du corps humain? Non , sans doute ; et , en voyant l'homme dans cet état, je ne lui ferai pas l'insulte de lui dire que pour lui tout est bien dans cette vie mortelle ; mais je laisserai parler une voix plus éloquente que la mienne et que celle des optimistes.
Non, mes enfants, tout ce qu'on dit à un être innocent et sensible, qui endure des maux inévitables qu'il n'a point mérités; tout ce qu'on lui dit de cette chaîne d'événements qui le traîne au supplice, de ce choc d'accidents dont il est froissé et meurtri , de ces lois dont il est victime, de ce tout dont il a fallu qu'il fût une partie douloureuse et souffrante, et à l'ordonnance duquel sa souffrance a dû concourir; enfin cet optimisme poétique et sophistique si magnifiquement étalé dans les vers de Pope, n'a rien de consolant ni de persuasif: et il s'en faut bien que son poème justifie, comme il l'a promis, les voies de la Providence. Un mot de Job le fait mieux que les plus beaux vers : Surrectarus sum.
Sans cela l'homme réfléchi , prévoyant comme il l'est , l'homme ruminant la douleur , voyant venir la mort, serait trop rigoureusement sacrifié à tout le reste de la nature ; et si Dieu l'avait fait pour être anéanti, quand il aurait souffert pa-
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tieniment et sans murmure, Dieu serait cruel en-^ vers lui. A quoi bon, pourrait-il lui dire, tout ce raffinement que vous avez mis à mes peines? Que ne m'avez - vous donné rim|)révoyance (\u taureau et son ignorance stupide? Que ne m'avezvous donné, comme au reste des animaux, une douleur sans réflexion et une mort sans agonie ? Je ne vois pas en quoi ma pénible existence pouvait contribuer à l'ordre et au maintien de l'univers. Mais , quand mes maux seraient l'un des mobiles qui font tourner les sphères, votre puissance n'avait-elle d'autres mobiles à leur donner? Nul être dans le monde n'a le droit d'être heureux de mes douleurs et de mes peines. Vous êtes méchant et cruel si vous en jouissez vous-même; vous êtes injuste, si vous les en faites jouir.
Mais si Dieu lui répond comme il l'a fait : la vie n'est ponr toi qu'une épreuve. Sache attendre , espérer , souffrir , te confier à moi , et tu seras heureux, et tu le seras à jamais. Alors je vois le juste sourire aux peines de la vie et aux approches de la mort. C'est là vraiment ce qui Justifie les voies de la Providence. C'est ce pressentiment d'une vie avenir qui, dans tous les temps, a donné tant de force et d'élévation aux âmes vertueuses, aux Socrates , aux Théramènes , aux Léonidas , aux Gâtons , auxThraséas, et singulièrement aux héros de cette religion sainte , dont le dogme fondamental est l'immortalité de l'ame.
L'homme occupé d'une félicité sans borne ,
ïo.
qu il lui est permis d'espérer , ne regarde plus cette vie, que comme un éclair fugitif, qui s'échappe et s'évanouit à travers de légers nuages. Un jour serein est au-delà ; et ce jour , que jamais la nuit n'obscurcira, l'attend. C'est dans l'éternité qu'il voit quel est son Dieu, et c'est là qu'il le reconnaît souverainement bon et juste.
Le mal physique à l'égard de l'homme est donc une nouvelle preuve de l'immortalité de l'ame. Le mal moral ajoute encore à cette preuve, puisqu'il suppose une volonté libre, et que la liberté dans l'homme est le signe infaillible de l'immortalité.
Avec les facultés dont vous venez de voir que la nature a doué Ihomme , il a mille moyens d'être vicieux et malfaisant. Il en a mille aussi d'être bienfaisant, s'il veut l'être. Je ne mets pas au nombre de ses facultés malfaisantes , les moyens de détruire les autres animaux. C'est une loi de la nature que tout vive de mort, comme l'a dit Burfon;et d'espèce en espèce, c'est la destruction qui fournit à la subsistance. La nature a pourvu par la reproduction à la dépense universelle. L'homme soit pour sa sûreté, soit pour sa nourriture, ou pour son vêtement, a donc le droit commun sur les autres espèces; et, pourvu qu'il ne se fasse pas uu plaisir gratuit et malin de voir périr ou de voir souffrir l'animal qu'il est obligé de détruire , il n'y a rien d'immoral dans ce que lui reproche une fausse philosophie : il est dans
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i'ordre, il vit de proie, comme Taigle et le rossignol.
Mais à cette loi destructive des individus , la nature en oppose une autre, conscrvalrice des espèces. Cette loi générale pour tons les animaux, et que les bètes même les plus féroces observent mieux que l'homme, c'est de ne pas faire à ses semblables ce que l'on ne veut pas qui soit fait à soi-même.
Lorsqu'une passion violente déprave l'instinct des animaux , ce qui arrive quelquefois , ceux d une même espèce deviennent furieux les ims envers les autres; et ils se déchirent entre eux. Mais, dans leur état naturel, le tigre vit en paix avec le tigre , le vautour avec le vautour. Il n'en est pas ainsi de l'homme. En même temps que la sensibilité, le besoin d'assistance, l'instinct social, l'attrait de l'amour et de l'amitié, le sentiment de la reconnaissance, celui de là compassion, celui du juste et de l'injuste, le disposent à être bon et bienfaisant envers ses semblables ; par des mouvements tout contraires , il est continuellement tenté d'être inhumain : problême inexplicable pour qui ne verrait dans ce contraste qu'un caprice de la nature , et que la volonté bizarre d'une puissance qui se serait jouée à former ce mélange de contrariétés; mais problême qui trouve aisément sa solution dans les desseins d'un Dieu , qui , en prescrivant sa loi de bonté à un être libre, a voulu lui donner assez d'at-
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trait et d'inclination à la suivre , mais assez de combats à livrer, et d'obstacles à vaincre pour mériter , en la suivant , le prix qu'il y aurait attaché.
Voilà donc , mes enfants , la grande énigme du mal moral expliquée par la liberté donnée à riiomme d'obéir ou de n'obéir pas à la loi naturelle, et par l'immortalité qui doit être ou la récompense ou la peine du bon ou du mauvais Usage qu'on aura fait de cette liberté. S'il n'y avait pas dans la loi de nature cette alternative de peine ou de récompense à venir , l'homme , sans contre -poids, livré à ses penchants, serait mille fois plus insociable que le tigre et que le vautour.
Il a fallu que, par l'instinct physique, il fût défendu aux animaux d'une même espèce de se détruire entre eux : la raison en est simple. La société où les engage le désir de se reproduire , la cohabitation qu'exige le soin d'élever leurs petits , toute passagère qu'elle est , le même antre , le même nid , serait pour eux une occasion trop fréquente de s'attaquer et de se nuire. Ennemis l'un de l'autre , altérés de leur sang , ils se seraient détruits avant de se régénérer , et que serait - ce donc pour l'homme , si , destiné par la nature à une société constante, assidue et perpétuelle , il n'avait pas eu le même sentiment d'inviolabilité pour les êtres de son espèce.
L'homme est naturellement industrieux, adroit,
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capable d'inventer mille façons d'agir, sur -tout mille façons de nuire; en même temps il porte dans son sein un orgueil irascible , un amourpropre ardent, inquiet, jaloux, ambitieux, facile à blesser; enfin , ce qu'il y aurait de plus terrible au monde, ce seraient les passions et les vices du cœur humain , si aucun instinct moral ne les eût tempérés. Personnel, envieux, colère, violent , furieux dans ses jalousies, dans ses haines, dans ses vengeances, l'homme a de plus que les animaux, même les plus farouches, la dissimulation profonde, la perfidie insidieuse, et la sourde longueur de ses ressentiments ; vous en voyez l'exemple dans l'homme dépravé qui , s'aveuglant sur l'avenir et secouant le frein de la loi naturelle , se livre à sa perversité.
Ce n'est point par accès et par intervalles qu'il est méchant. Pour être inhumain , sanguinaire , il n'attend pas le noir délire de la rage ; il est tel de sang - froid , il l'est par habitude, il Test pour le plaisir de l'être. Un mouvement de jalousie, un mot qui le pique de vanité, le rend féroce ; et , si quelque passion violente s'allume dans son ame, et cpie, pour l'assouvir, la perfidie, la noirceur, la trahison, la calomnie, l'assassinat soient nécessaires, rien ne lui coûte; et c'est alors que tout ce qu'il a de talent, d'activité, d'adresse et d'artifice est mis en œuvre. Tel est l'homme immoral. Quelle aurait donc été l'inconséquence de la nature, en formant des êtres si redoutables
les uns aux autres, et en leur faisant une nécessité de vivre ensemble pour perpétuer leur espèce? N'eût-ce pas été le moyen le plus prompt de l'anéantir? Il fallait donc à Thomme un frein beaucoup plus fort qu'à tous les autres animaux.
La première loi de la nature a été, pour lui comme pour eux, de ne pas faire aux autres ce qu'on ne voudrait pas qui fût fait à soi-même : c'est une bonté négative. La seconde a été de faire aux autres, s'il est possible , tout le bien que chacun voudrait qui lui fût fait. Celle-ci est la perfection de la bonté morale , et l'essence de la A'ertu, définie par Aristote la bienfaitrice universelle.
L'instinct des animaux tient quelque chose de cette loi de bonté positive. Tous en sont pleins pour leurs petits ; et tous ceux qui sont destinés à vivre en troupe, depuis la fourmi et l'abeille, jusqu'au daim et jusqu'au castor, ont plus ou moins de ce caractère social. L'utilité commune est leur commun emploi. La fourmi aide la fourmi ; l'abeille seconde l'abeille; le daim veille pour le salut du daim qui broute ou qui repose; les castors travaillent ensemble et vivent comme citoyens ; le jeune cerf se substitue au vieux que la meute poursuit, et s'expose pour le sauver. Ainsi , par des traits dispersés , la loi sociale est tracée à l'homme dans le livre de la nature. 11 y trouve par-tout des leçons de bonté, comme des leçons d'industrie. Mais cette loi , qui lui est si nécessaire, il la porte au fond de son cœur.
Nous avons déjà vu que, sans le soin que les pères et les mères prennent de leurs petits, il serait impossible aux principales espèces d'animaux de pourvoir aux besoins et aux périls de leur enfance. Aussi, plus leur enfance est longue et dénuée de moyens de subsister sans assistance , plus Famour des parents est vif et durable envers eux; et leur tendresse est mutuelle aussi longtemps que dure le besoin de s'aimer.
Il y a plus à Tégard de l'homme, et tout est disposé pour lui dans la nature, de manière que, de ces affections prolongées, multipliées, perpétuées par l'habitude, naissent toutes les affections morales, et que les nœuds du sang forment de proche en proche les liens et la chahie de la société. Ainsi , la société humaine n'est qu'une famille étendue et ramifiée , dont tous les devoirs sont fondés sur le souvenir des bienfaits et le sentiment des besoins.
L'enfance de l'homme est la plus longue et la plus dénuée. L'amour des pères et des mères pour leurs enfants est donc, sur-tout dans l'espèce humaine, un sentiment de première nécessité. L'amour nous donne l'être, l'amour maternel nous l'assure. Mais , pour nourrir et soigner son enfant , la mère elle-même a besoin d'être nourrie et protégée. L'amour paternel et l'amour conjugal est donc aussi pour l'homme un devoir de première institution. L'enfance de l'homme se prolonge beaucoup au - delà de l'allaitement ; et
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runion du père et de la mère doit nécessairement durer aussi long - temps que, sans l'un et sans l'autre, l'enfant ne saurait subsister. Mais dans ce temps - là la nature les sollicite de redevenir père et mère. Ainsi, tandis que l'un de leurs enfants s'élève , il en naît de nouveaux qui demandent les mêmes soins , et qui leur font successivement un devoir de rester unis. De là cette continuité de l'union des familles que la nature a rendue nécessaire, et que la reconnaissance et l'amour des enfants envers leurs père et mère achève de rendre indissoluble par le retour des soins, des secours, des offices que les parents, dans leur vieillesse , ont droit d'attendre de leurs enfants.
Je ne suivrai point ici dans tous ses rameaux la distribution des devoirs que la nature a faits à l'homme , et qui ont tous le même principe , savoir le besoin mutuel, et l'impossibilité physique où aurait été l'individu solitaire, épars, isolé dans les bois, de suffire aux besoins de sa vie et de sa défense. Mais, en attendant que l'économie de la société vous soit développée dans ses gradations, et dans tous ses rapports, vous pouvez tenir pour principe que, d'homme à homme , une bonté morale, c'est-à-dire un naturel compatissant, officieux et secourable, est une de ces qualités sans lesquelles l'espèce humaine ne saurait subsister. Toute société ennemie d'elle-même se détruirait avant que de se reproduire. Pour
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vivre et subsister ensemble , il faut donc que les hommes soient paisibles et bienfaisants. Aussi est-il vrai de dire en général que l'homme est né bon. C'est son premier besoin et sa qualité spécifique.
Mais, si c'est là son caractère primitif, comment ce caractère s'est - il altéré et dépravé au point d'être souvent méconnaissable ? Tous les autres animaux ont conservé leur naturel : la colombe ne s'est pas changée en vautour , ni le castor en ours, ni le bélier en loup féroce.
Je vous l'ai dit : l'homme est né libre ; et ce n'est pas gratuitement que la nature l'a si singugulièrement doué d'intelligence, de raison, de réflexion sur lui-même, d'observation, d'invention , et de toutes les facultés d'un entendement perfectible. Il est le seul des êtres animés à qui elle ait donné la mémoire et la prévoyance, pour compagnes de la raison , pour conseils de la volonté. Tout cela lui était inutile, s'il était asservi , comme les animaux, à l'exacte loi de l'instinct. Si, dans le nombre de ses productions , la nature a formé un être si singulièrement doué, c'est qu'elle avait sur lui des vues et un dessein particulier , et qu'elle a voulu lui laisser le. mérite de les remplir. Comme elle a donné de l'exercice à l'industrie , à la sagacité , à l'adresse des animaux , elle a voulu en donner de même à la raison de l'homme , à son intelligence, à sa volonté réfléchie. C'était pour elle un assez beau phénomène à produire
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que celui de l'esprit luiniaiu, travaillant à perfectionner les (Ions qu'il aurait reçus d'elle. L'iiomme a seul entre les animaux la faculté d'agir volontairement sur lui-nième; et cette action il l'exerce sur son esprit et sur son ame, à se donner tantôt des lumières et des vertus , tantôt des erreurs et des vices. Ainsi, selon que ses vertus Félèvent , ou que ses vices le dégradent , il s'assimile aux esprits célestes , ou aux plus vils des animaux ; intervalle prodigieux que la nature a laissé libre à l'action de la volonté.
L'homme peut donc altérer en lui cette bonté d'instinct qu'il a reçue de la nature , comme il peut l'ennoblir et la perfectionner; il peut, en se livrant à un amour effréné de lui-même, se rendre semblable à l'animal vorace qui n'est guidé que par la faim. Il peut être farouche au point de rompre tout lien de société avec ses semblables, de regarder l'espèce humaine comme son ennemie ou comme son esclave, et employer tout ce qu'il a de force à se faire servir par elle, sans .se croire obligé lui-même à la servir. De là sa haine pour toute sorte de devoir et de dépendance, sa fière ingratitude, son oubli des bienfaits, son mépris des lois et des mœurs, son abandon à tous les mouvements d'une volonté passionnée, qui n'a plus ni règle ni frein. Il peut aussi , plus digne du don que Dieu lui a fait d'une volonté libre, en user comme d'un moyen de renchérir sur le prix de ce don, en se rendant meilleur que ne
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Ta formé la nature; mettre sa dignité, sa gloire, son bonheur à ressembler , autant qu'il lui est possible, <à Tetre excellent dont il est l'ouvrage ; exalter enfin ses pensées, ses sentiments, son caractère an point de ne pouvoir souffrir en soi d'autre penchant, d'autre désir que de se rendre utile, d'autre intérêt que d'être juste et vertueux.
Nous voici donc arrivés, mes enfants, au point de la difficulté , et au moment de voir si , dans l'alternative de placer l'homme libre entre le vice et la vertu, ou de lui ôter à-la-fois la liberté de l'un et de l'autre, Dieu n'a pas fait ce qu'il y avait de mieux et de plus digne de sa bonté.
Sans la liberté, point de vice. Sans la liberté, point de vertu. Tout serait nécessaire et phy-^ sique dans riiomme. Or, représentez - vous des âmes, comme celles de Socrate et d'Aristide, de Régulus et de Caton, d'Antonin et de Marc-Aurèle ; ou de Vincent de Paul , de Bélisaire et de Las Casas (car ceux-ci vous sont mieux connus); et dites-moi si , parmi les ouvrages de l'Eternel , vous connaissez rien de plus beau qu'un être libre de cette espèce. Vous dirai -je ce qui me semble de l'excellence de la vertu? Je la regarde comme le chef-d'œuvre d'un Dieu. Nulle bonté ne peut approcher de la bonté d'un être libre. C'est le plus ravissant spectacle que l'Éternel ait pu se donner à lui-même ; et , n'ayant pu créer des dieux, je ne crois pas qu'il ait pu tracer une plus digne image de lui-même que lame d'un être libre et juste.
Or, croyez-voiis que, pour ôter à l'homme la liberté crètre vicieux et méchant , il fût de la bonté divine de refuser à l'homme la liberté et le mérite d'être bon , d'être vertueux ? Le méchant le dira peut-être; mais demandez -le aux gens de bien. Où serait leur mérite , leur dignité, leur gloire, leurs droits à la reconnaissance , à l'estime de leurs semblables , et leurs titres à l'espérance d'une heureuse immortalité, s'ils n'avaient différé des autres animaux que par un instinct mieux conduit, et par les ressorts mieux réglés d'une volonté mécanique ? Tant pis pour les cœurs corrompus, dépravés, endurcis au crime et aux remords , s'ils n'ont pas fait de leur liberté le même usage que l'homme juste et magnanime. Ce n'était pas en faveur des méchants que Dieu devait changer l'ordre de la nature , priver les bons d'en être le plus bel ornement , et se priver lui-même du spectacle d'une belle ame aux prises avec ses passions et victorieuse de ses propres faiblesses : Spectaculum dignum, ad quod tespiciat intentas opeii suo Deus. (Senec. ) L'être libre devait entrer dans le plan de la création , et je l'y vois , s'il est vertueux , comme le fleuron destiné à couronner la pyramide.
Mais , sans nous élever si haut , ne considérons l'homme que dans l'état moyen, où le plus grand nombre est placé. Sa raison n'est pas infaillible; elle a ses faux calculs, ses illusions, ses erreurs; l'instinct moral qui devrait la conduire,
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s'altère et se vicie comme l'instinct physique. Mais, malgré ces altérations, ne reconnait-on pas en lui l'intention de la nature et les premiers traits de sa loi? N'a-t-il au-dedans de lui-même rien qui l'attriste et qui l'oppresse, lorsqu'il voit souffrir son semblable; rien qui l'accuse, lorsque lui-même il l'afflige et le fait souffrir; rien qui l'excite à le secourir, s'il le voit en péril, ou à le soulager, s'il le voit dans la peine; rien qui l'attache à lui, s'il en a reçu des bienfaits? Parmi les peuples même les plus incultes, ne trouve-t-on aucune trace d'humanité, de bonne foi, de justice, de bienfaisance, aucun exemple de bonté généreuse et naïve, aucun trait ingénu de magnanimité? Et quel autre législateur que la nature a dicté ces devoirs à l'homme et lui a inspiré ces vertus dans des climats où l'on ignore jusqu'aux noms de vertus, de devoirs et de lois? C'est cette inclination naturelle qu'on voit dans l'homme à être bon , et cette liberté de suivre les mouvements de la nature qui confondent l'impie, lorsque , dans ses blasphèmes , il impute à son Dieu la dépravation de son ame. L'être bon par essence n'est l'auteur d'aucun mal ; et demain vous reconnaîtrez que lêtre infini, éternel, nécessairement accompli, est nécessairement l'être bon par essence.
LEÇON NEUVIEME
De la Divinité et de ses attributs.
Je commence par reconnaître que nons ne pouvons avoir de l'essence divine qu'une idée vague et confuse, et que ce serait le comble de l'orgueil et de la folie que de vouloir la définir.
Je conviens aussi que ses attributs et son existence elle-même ne nous sont connus que par l'induction que nous tirons de ses ouvrages, soit hors de nous, soit en nous-mêmes, et que, lorsque les hommes, par assimilation de leur faible nature avec cette nature infinie et parfaite, lui ont attribué des qualités humaines, ils sont tombés dans de pareilles erreurs.
Mais les sceptiques ont, ce me semble, trop abusé de l'aveu que l'on fait, d'adorer Dieu sans le connaître.
Lorsque les Athéniens élevèrent un temple au Dieu inconnu, sans doute ils entendirent, par ce mot Dieu, \\\\ être d'une nature excellente et infiniment supérieure à celle de l'homme; ils le supposaient immortel, puissant, éclairé, juste et sage, enfin digne de leurs autels, et meilleur que leurs dieux vulgaires; car, sans cela, pour- (|uoi l'auraient-ils inventé? Je vous ai dit ailleurs
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qu'il est impossible de penser à une substance sans lui donner quelque attribut , et regarder comme impossible d'attacher à l'idée de l'existence d'un Dieu aucun attribut concevable , c'est interdire à l'homme toute faculté d'y penser.
J'accorde au pontife Cotta , et à Montaigne qui le copie, qu'aucune des qualités humaines, ni la prudence, ni la raison, ni l'intelligence, ni la tempérance, ni la force, ni même la justice, telles qu'on les entend lorsqu'on les attribue à l'homme , ne peuvent convenir à la Divinité. Quicl enim? prudentiam ne Deo tribuemus , quœ constat ex scientiâ rerum bonarum et malarum ^ etnec bonarum nec malarum? Cui mali nihil est nec esse pote st, quicl huic opus est clelectu bonorum et malorum? Quid autem ratione? Quid intelligentiâ, quibus utimur ad eam rem , ut apertis obscura assequamur? At obscurum Deo nihdpotest esse. Nam justitia^ quœ suum cuique tribuit quid pertinet ad Deos ? Hominum enim societas et communitas , ut vos dicitis^ justitiam procreavit. Temperantia autem constat ex prœtermittendis voluptatibus corporis, cui si in cœlo locus est^ est etiam voluptatibus. Nam fortis Deus inteUigi qui potest, in labore an in dolore! an in periculo ? quorum Deum nihil attingit. Nec ratione igitur utenteiHy nec virtute ullâ prœditum Deum intelligere qui possumus? ( Cic. de Nal. Deor. ) Non, rien de tout cela, comme vous l'entendez, aurais-je répondu au pontife Cotta, ne peut s'at-
'^lètaph fl Morale. ' > '
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tribuer raisonnablement à un Dieu. Mais ne ditesvous pas vous-mêmes qu'un Dieu n'a pas besoin de ce discernement que l'on nomme prudence? Que Tintelligence et la raison qui, dans l'homme, découvrent les choses inconnues par le moyen de celles dont il a connaissance, sont inutiles à un Dieu, puisqu'il n'y a pour lui rien d'obscur? Que, n'ayant aucune société, aucune convention qui l'oblige à rendre à l'homme ce qui lui appartient , il n'y a point en lui de cette espèce de justice? Qu'étant inaccessible aux voluptés des sens, la tempérance lui est étrangère? Qu'exempt de travaux, de douleurs et de périls, on ne voit pas à quoi lui servirai^ la force humaine? Vous reconnaissez donc dans l'essence divine des attributs incompatibles avec ceux que vous rebutez.
Dieu n'est pas prudent; il est sage : il voit le vrai, il veut le bien. Sa force est la toute -puissance; sa justice n'est que bonté. Il est de soi, il est en soi; et, pleinement heureux dans son éternelle existence, rien ne manque, rien ne peut nuire à son intarissable et profonde félicité. Voilà, je crois, en l'adorant, ce qu'il est permis de penser; et c'est ainsi que la faible idée que l'on peut concevoir de la Divinité, ne laisse pas de lui être propre et de ne convenir qu'à l'être infini et parfait.
En vous parlant de l'infini, j'essaie de vous faire entendre ce qui semble devoir passer mon intelligence et la vôtre; mais, sans mesiu*er l'in-
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fini, sans prétendre sonder la profondeur de cet abyme, voyons s'il est absolument impossible à l'esprit humain de s'en former , je ne dis pas une image, mais une idée; car Tirnage et l'idée, dans notre entendement, ne sont pas une même chose; et bien souvent l'esprit conçoit très-nettement ce qu'il ne peut s'imaginer. Ni l'idée du vrai, ni l'idée du juste, n'est une image dans votre esprit; et cependant rien de plus clair pour vous, de plus distinct que ces idées; mais, comme assez souvent l'idée d'un objet est revêtue de son image, on s'habitue à les confondre; et c'est en prenant l'une pour l'autre , qu'on nous dit qu'il est impossible d'avoir l'idée de l'infini.
Il est certain que, dès que l'idée de l'existence est figurée par une image, elle est l'idée du fini; car l'image la circonscrit et la limite dans la pensée. Par exemple, on s'est peint le ciel comme une voûte de crystal ou d'azur qui enveloppait le monde, et au-delà duquel était le néant. Voilà l'image du fini , le dieu de Xénophane et des stoïciens.
Mais concevez - vous quelque espace au - delà duquel il n'y ait pas encore de l'espace? quelque enfoncement dans l'étendue où se termine l'étendue ? quelques étoiles , par exemple , qui soient le terme de l'immensité? Non, et quel qu'en soit l'éloignement, votre pensée va au-delà, et encore au-delà, sans jamais trouver de limites. Si donc il vous est impossible de concevoir un
point OÙ finisse Tespace; si, au contraire, il vous est évident qu'il est de son essence de n'avoir point de fin, vous avez une idée très -nette et très-distincte de l'infini dans l'étendue, et cette idée, toute vague qu'elle est, ne laisse pas d'être assez précise pour n'admettre rien qui répugne à l'essence de son objet; car si l'on dit de l'espace infini ce que l'on dit d'un corps ou d'une étendue figurée , votre esprit s'y refuse. Par exemple , lorsque Pascal vous dit que ï immensité est un cercle^ aussitôt vous sentez que l'idée de circonférence et celle de rayons égaux répugnent à l'idée d'un espace infini; qu'il ne peut être, même intellectuellement, ni figuré, ni mesuré; et que, s'il se divise, ce n'est jamais que fictivement et par abstraction. Il faut donc qu'à ces mots, l'immensité est un cercle, Pascal ajoute, un cercle dont le centre est par-tout, et dont la circonférence nest nulle part. Alors ce cercle, qui n'est plus un cercle , ne signifie qu'un espace qui, de quelque point idéal d'où la pensée le parcourt, lui présente l'immensité.
Nous avons de même l'idée tie l'infini dans la durée; et, comme il nous est impossible de diviser, de mesurer l'espace , il nous est de même impossible de diviser, de mesurer l'éternité. Soit donc qu'on pense à la durée ou à l'espace, les limiter, ce n'est qu'oublier qu'il en est encore au-delà; et l'image qui les termine n'est qu'un point de repos, une borne fictive à laquelle notre
pensée a résolu de s'arrêter. Il est bien vrai que, si nos sens ne nous avaient pas transmis l'image de l'espace fini, nous n'aurions jamais eu l'idée de l'infini dans l'étendue; mais cette idée des trois dimensions ayant une fois dépouillé les terminaisons, les figures, les contours, les couleurs, les formes, qui en font une image sensible, et s'étant affranchie de ses limites intellectuelles, ce n'a plus été que la notion pure de l'infini.
La plus légère attention à cette idée de l'infini nous fait voir qu'il est incompatible avec un autre infini du même genre; car ils seraient exclusifs l'un de l'autre; et ce qu'on nous dit de deux infinis dans l'espace, de deux infinis dans la durée, n'est rien qu'une subtilité. Non, deux espaces infinis n'en font qu'un ; et lorsqu'on s'imagine que l'infini dans le passé , et l'infini dans l'avenir, sont, chacun, plus petits que l'un et l'autre ensemble, ou que l'infini vers l'orient, et l'infini vers l'occident , ne sont chacun que la moitié de l'infini dans l'un et l'autre sens, c'est dans le fini qu'on retombe : le plus et le moins, la moitié , la mesure , la quantité , la grandeur relative , sont des termes qui impliquent contradiction avec l'idée de l'infini. Une infinité de minutes, ou une infinité d'atomes, n'est pas moindre qu'une infinité de siècles ou qu'une infinité de mondes. Toute comparaison de grandeur ou de quantité suppose des limites. L'idée qui exclut toutes limites exclut donc toute comparaison de grandeur et de quantité.
Mais deux infinis de genres différents, loin de s'exclure et d'être incompatibles, s'identifient et n'en font qu'un. La seule difficulté d'en concevoir la coexistence se réduit à savoir quel en est le sujet. L'éternité, l'immensité , ne sont que des attributs qui supposent une substance; s'il n'y avait rien qui fût réellement d'une étendue sans limites, ou d'une durée éternelle, l'infini en durée, ou en étendue, ne serait qu'une idée fantastique; et, au-delà des bornes du temps et de l'espace , il n'y aurait que le néant. Or , un néant immense, un néant éternel, sont des termes vides de sens. Y a-t-il donc en réalité un objet qui réponde à l'idée de l'infini? et s'il y en a un, quel est -il? Il y en a un, et ce n'est pas le monde.
Au - delà des sphères célestes et des étoiles mêmes que nous n'apercevons qu'avec l'aide du télescope , notre pensée , en s'enfonçant dans l'immensité de l'espace , conçoit au moins encore la possibilité d'un nombre indéfini d'autres étoiles, d'autres mondes; et, dans le temps de leur durée, elle ne trouve point de terme où s'arrêter. L'imagination pourrait donc aisément s'égarer dans ces profonds abymes ; et , s'il ne s'agissait que de réunir ces deux infinis de l'étendue et de la durée , peut - être croirions - nous les voir dans l'existence de l'univers.
Mais dans l'univers tout annonce une intelligence, une force, une prévoyance infinie; mais
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en même temps tout démontre que cette force active, intelligente et prévoyante, qui meut et gouverne le monde, n'est pas à lui, et n'est pas en lui. Aucune partie de l'univers ne sait le secret de son existence; tout l'univers ensemble n'en est pas mieux instruit. Chacune des intelligences qui anime les corps organisés, a le sentiment de son être, et quelques perceptions de ce qui l'environne; aucune n'a l'idée de l'ensemble et du tout. Les éléments, les corps célestes; et, depuis le grain de poussière jusqu'au globe du soleil , tous les corps obéissent aux lois du mouvement; mais aucun ne commande; et le conseil, et la sagesse, qui préside à ces lois n'est pas du monde et n'est pas dans le monde. Si donc le monde était infini en durée et en étendue , l'intelligence toute-puissante qui le meut, qui l'anime, qui le gouverne, qui l'embrasse, devrait être infinie comme lui en durée et en étendue; et de plus elle aurait sur lui ces avantages de puissance et de providence , de force et de domination ; elle aurait sur lui cette action irrésistible, cet empire, qui ne peut être que l'attribut d'un être créateur. Il y aurait deux infinis coexistants dont l'un obéirait à l'autre, dont l'un serait l'ame de l'autre; et c'est encore la moins absurde des hypothèses dans le système de l'éternité de la matière ; car au moins elle fait du monde un composé de corps et d'ame; et l'homme a pu s'imaginer que le monde est fait comme lui ; mais cela même est insensé.
Si la matière est éternelle, son existence est absolue : elle est en soi, elle est tle soi, elle est à soi, elle a tout ce qui lui est propre, et tout ce qu'elle peut avoir. A quelle action serait-elle accessible? Je vous l'ai dit : un seul atome, s'il était incréé, serait indépendant. L'action suppose la création; elle en est une suite; et, entre des êtres coéternels, il est impossible de concevoir d'autres rapports que celui de coexistence. C'est une vérité inébranlable que je vous donne pour appui. Souvenez-vous donc bien que la matière n'obéit à l'action d'un moteur, que parce qu'elle est son ouvrage. Si, comme lui, elle était incréée, ce serait un être absolu et immuable comme lui. La matière n'est donc pas infinie dans sa durée; et plus évidemment encore elle ne l'est pas dans son étendue. Il est de l'essence des nombres d'être composés d'unités. Aucun nombre ne peut donc être actuellement infini. La matière est divisible à l'infini, mais cette divisibilité à l'infini n'est qu'une qualité virtuelle. Un tout composé de parties réellement distinctes n'en contient qu'un nombre fini. Or, les parties de la matière sont si réellement distinctes qu'elles sont même , dans leur apposition et dans leur contiguïté , impénétrables l'une à l'autre ; et chacune de ses parties a ses dimensions, ses limites. Donc le tout qui en est composé est aussi terminé dans ses dimensions : l'infini ne peut être composé de finis. Donc , quelle que soit l'éten-
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due de la matière, elle a ses bornes. Donc le monde, qui n'est qu'un tout matériel, est nécessairement borné.
Nous voilà revenus à cette vérité, qu'il n'y a qu'un seul infini. Quel est -il donc cet infini miique, absolu par essence; cet être qui est tout par lui-même; cet être simple, indivisible, inaltérable, et dont l'idée exclut tout ce que n'admet pas l'idée de l'infinité? Cet être, mes enfants, c'est Dieu. Voilà le mot de la grande énigme , sans lequel tous les prétendus interprètes de la nature ne feront que balbutier.
Toute existence finie a une cause et un commencement. Le seul être infini n'en a point et n'en peut avoir. Il est donc essentiellement la cause universelle. Tout ce qui n'est pas lui n'existe que par lui. Or, le principe de l'existence doit contenir éminemment tous les modes de l'existence. Par exemple, il n'est pas étendu; il est immense. Il n'est pas durable; il est éternel. Il n'est pas mobile; il est la puissance motrice. Il n'est pas susceptible de plaisir et de peine , de joie et de tristesse ; mais il est le principe de toute sensibilité. Il n'a aucune de nos vertus humaines ; mais il est par essence dans un degré suprême, la bonté, la sagesse, la vérité, la sincérité , l'équité , etc. C'est ainsi qu'en perfections, tous les infinis concevables se réunissent et n'en font qu'un.
Et au contraire, supposez, mes enfants, que
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l'infini en étendue et en durée fût le monde. Quels seraient dans cet infini matériel les attributs d'où émaneraient les dons de la vie et de la pensée , l'intelligence , la mémoire , la prévoyance, la raison, le génie, et tout ce qui dans l'homme est si supérieur aux phénomènes de la matière ? Quoi ! cette parcelle du monde , cette molécule animée, l'homme aurait dans ses facultés ce que le monde n'aurait pas! il concevrait dans sa pensée un infini d'une excellence et d'une plénitude de perfections si supérieure aux qualités et aux modes de la matière ; et cette idée sublime, dans un corpuscule vivant, ne serait que l'effet d'ini mouvement fortuit, accidentel ou mécanique! Non, mes enfants, toute vague et confuse qu'elle est, cette idée d'un Dieu ne peut venir que de lui-même; elle ne peut avoir pour principe que son objet. L'homme, sans un rayon de la Divinité, n'en eût pas entrevu l'essence. On a raisonné juste, lorsqu'on a dit : s'il est possible que Dieu existe , il existe réellement. Car, à l'égard d'un Dieu, la possibilité emporte la réalité. Mais ce sera bien raisonner encore que de dire : si j'ai l'idée d'un Dieu , il existe. Car l'idée d'un Dieu ne peut être qu'un don divin. Or, cette idée qui vient de lui, qui ne convient qu'à lui, je l'ai, je la possède; et autant ma raison rebute obstmément l'idée d'un infini défectueux, autant elle adopte et conçoit facilement l'idée d'un infini absolu et complet.
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Des facultés de l'entendement humain , la mémoire, la réflexion, la prévoyance , V imagination, le sens intime.
nation, le sens intime.
V^uoiQUE, dans l'homme, toutes les facultés intellectuelles soient bien évidemment des dons divins, comme vous l'avez vu, le plus étonnant de ces dons et le plus merveilleux est encore la mémoire. Les perceptions directes, les conceptions isolées et fugitives, la simple intelligence, la sensation, l'idée, ont un objet présent, une cause immédiate. L'objet de la mémoire est absent , éloigné , souvent même il n'est plus. La mémoire est dans l'entendement une reproduction perpétuelle des impressions qu'il a reçues : c'est une faculté de l'ame qui lui rend présent le passé, qui lui en retrace l'image, et qui, même de loin , le lui rappelle à volonté , souvent sans autre cause que sa volonté même, et seulement par l'inexplicable pouvoir qui lui est donné, de mettre en mouvement dans le cerveau les mêmes fibres, ou les mêmes esprits qu'a ci-devant émus l'action des objets sur les sens.
Souvent aussi le souvenir, l'effet de la mémoire, est mécanique, involontaire, et n'est pro-
duit dans Tame que par l'ébranlement fortuit des fibres du cerveau. Cette espèce de souvenir me semble être commun aux hommes et aux bétes : c'est le sens qui agit sur l'ame. Au lieu que la mémoire volontaire est exclusivement propre à l'homme : c'est l'ame qui agit sur le sens, et qui, pour ainsi dire, lui commande de répéter l'émotion qu'il lui a causée, et de laquelle a résulté la pensée ou le sentiment. Ainsi l'organe de la mémoire est tantôt comme un instrument dont le mobile est hors de l'ame, e! tantôt comme un instrument qu'elle touche ellemême, lorsqu'elle veut qu'il lui rappelle l'impression qu'elle en a reçue, l'effet qu'elle en a ressenti. Mais, dans l'une comme dans l'autre espèce de mémoire, soit mécanique, soit volontaire, c'est toujours immédiatement du jeu de cet organe mystérieux et incompréhensible que résulte le souvenir.
Et remarquez que ce n'est pas uniquement de l'impression directe, renouvelée dans le cerveau, que dépend la reproduction de l'idée qu'elle a fait naître, ou le ressouvenir du sentiment qu'elle a causé. Un trait d'analogie, de ressemblance, un seul point de relation entre deux impressions diverses, fait que l'une rappelle ce que l'autre a produit. On dirait que des fibres du cerveau la nature a fait un tissu , dont un fil remué fait mouvoir les fils qui le touchent. 11 n'est pas même nécessaire que la relation des idées soit
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naturelle, comme de la cause à l'effet, du principe à la conséquence, du simple au composé, etc. Le seul usage, l'habitude monte et accorde l'instrument de la mémoire, de façon que, si telle corde est pincée, telle autre corde résonnera.
Enfin , non - seulement Tusage et l'habitude forment ces relations, produisent ces accords dans l'instrument de la mémoire ; une fantaisie , un caprice de la volonté en décide, et les établit. J'ai connu un homme qui, s'étant dit une fois que tel objet réveillerait en lui l'idée de tel autre objet très-dissemblable, retenait cette liaison. On lui donnait des nombres à calculer ensemble : il attachait , me disait - il , \\\n de ces nombres à quelque objet frappant, Tun, par exemple, au dôme des Invalides, im autre au frontispice du Louvre, d'autres aux tours de Saint-Sulpice, etc. , et il avait présente une longue série de nombres dans le même ordre qu'on les lui avait dictés ; si bien qu'il en donnait la somme, la racine, le quarré, le cube.
Vous concevez sans peine que l'action de l'anie sur Torgane de la mémoire a plus ou moins de force, de facilité, de durée dans ses effets, selon que cet organe a plus ou moins de souplesse, de consistance et de ressort. Vous concevez aussi que la mémoire involontaire , le souvenir que laissent les impressions du dehors , dépend des mêmes qualités de l'organe; et ces qualités naturelles se perfectionnent dans l'homme par un
exercice modéré , mais habituel. Car , mes enfants, si la contention tKnn travail excessif" énerve la mémoire, la négligence et l'oisiveté la paralyse et la détruit.
On a distingué figurément trois sortes de mémoire : celle où l'impression des objets se fait aisément, mais d'où elle s'efface avec la même facilité; celle où les objets se gravent difficilement, mais d'où ils ne s'effacent jamais ; et celle qui retient long - temps les impressions qu'elle reçoit sans peine : celle - ci également docile , fidèle et durable , est la plus heureuse des trois ; mais elle est aussi la plus rare.
En vous parlant des impressions que le cerveau retient, des impressions qui s'en effacent, j'adopte moi-même un langage reçu , un langage métaphorique. Pris à la lettre, il signifierait des images tracées, et des images effacées. Or, il est absurde de supposer que le cerveau soit susceptible de pareilles empreintes. Plus on dissèque cette substance molle, plus on trouve impossible que du mouvement d'oscillation, de pression, de ressort des corpuscules qui la composent, ni du mouvement des fluides qui l'arrosent , et qui coulent dans les rameaux des veines capillaires dont elle est sillonnée, résultent des reproductions d'idées, de sensations ou d'images, encore moins de longs souvenirs. Lorsqu'un homme retient luie harangue qu'il entend; lorsque, d'une seule lecture , il enlève cinq cents et jusqu'à
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mille vers ( car on en a vu des exemples ), il ne faut donc pas croire que tous ces mots liés ensemble soient imprimés dans son cerveau, ni que la symphonie que tel autre exécute après Tavoir entendue une fois, soit notée dans sa mémoire. Le souvenir, du côté de l'organe, n'est qu'une suite d'émotions renouvelées ; et ces émotions physiques n'ont rien de ressemblant au son, à la couleur, à la figure de l'objet qui les a causées. Ce n'est qu'un mouvement auquel le sentiment, l'idée, les souvenirs, sont attachés par la cause première, par la cause incompréhensible. Dans le pouvoir donné à l'ame de reproduire ces mouvements, voici encore une singularité remar quable. Un mot, un nom, un fait curieux, un trait intéressant m'est échappé ; je veux m'en souvenir, je le cherche dans ma mémoire. Ma pensée rode alentour , si je puis m'exprimer ainsi; je sens que j'en approche; je l'ai au bout de la langue ( pour me servir de l'expression vulgaire ). Que fait mon ame dans ce moment ? elle ébranle dans mon cerveau toutes les fibres analogues ou voisines de celle dont l'émotion l'intéresse. Enfin cette fibre est émue, et tout- à coup je me souviens de ce que j'avais oublié. Quelquefois même c'est dans le sommeil , et à mon insu , que se passe cette recherche vague , ce mouvement inquiet de mes esprits dans mon cerveau; et ce dont je n'ai pu me souvenir la veille, vient comme de soi-méine se présenter A mon réveil.
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Les songes sont eux-mêmeç les erreurs d'une mémoire vagabonde. C'est communément un retour de pensée ou d'images incohérentes, mais qui nous sont familières. Souvent aussi c'est un mélange d'objets confus, auxquels on n'a jamais pensé, ou qui depuis long-temps nous sont sortis de la pensée. Il semblerait que le cerveau serait organisé comme un clavecin , sur les touches duquel des souris se promènent. Elles rencontrent quelquefois des accords, mais parmi ces accords une foule de discordances.
Qu'est-ce donc enfin que cet organe de la mémoire? est-ce, comme on le dit communément, un dépôt d'idées divisé en cases , en cellules , en rayons, où les souvenirs sont recueillis, distribués, rangés, en attendant que l'ame y donne son attention, et les retire de l'oubli? Ce langage peut satisfaire des esprits superficiels; mais à l'approfondir , il n'y a rien de raisonnable. En se succédant l'une à l'autre , les idées se chassent comme les flots. Leur cause immédiate n'est que du mouvement; et, dès que ce mouvement cesse, l'idée se dissipe et se perd dans l'oubli. Que serait-ce en effet, soit dans la moelle du cerveau, soit dans les veines qui le sillonnent, dans les fluides qui Thumectent, que serait-ce que des idées, des images, des tableaux mêmes, qui d'abord aperçus, et qui, cessant de l'être, ne laisseraient pas d'y rester présents, et cachés comme sous un voile ? que serait-ce que les traces qu'au-
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raient laissées dans mon cerveau , une longue lecture, nn morceau d'éloquence ou de poésie, un long récit d'événements? il y a dix ans que telle chose m'a passé de l'esprit; je veux m'en souvenir, et je me la rappelle. Les caractères en étaient - ils déposés invisiblement dans un coin de ma tête; et, comme dans l'obscurité, attendaient-ils là que mon ame y voulût porter la lumière? Certes, le magasin de la mémoire dans le cerveau serait immense , s'il contenait tout ce qu'un homme instruit se rappelle quand il lui plaît !
Toutes ces figures de mots dont l'imagination se contente, lorsqu'on définit la mémoire, sont vaines et fi^ivoles à l'examen de la raison. Il n'y a qu'une manière simple et vraie d'en concevoir et d'en expliquer les prodiges. A tel mouvement d'une fibre ou d'une molécule particulière du cerveau, la cause universelle a voulu que fût attaché le souvenir de telle idée ou de telle affection de l'ame. Une première impression que l'ame a reçue par les sens , lui a fait concevoir telle pensée ou éprouver tel sentiment : la cause n'agit plus; l'effet cesse avec elle; tout s'éteint, tout s'évanouit. Mais soit par accident, soit par la volonté de l'ame, l'émotion de la même fibre se renouvelle; et la même idée, ou le souvenir du même sentiment se reproduit. Il n'y a de différence entre l'effet accidentel et l'effet volontaire^, que celle de leurs causes secondes, l'une spon-
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tanéc et fortuite clans les mouvements organiques; l'autre délibérée, et soumise à la volonté. <
Mais quel empire la volonté de Tame peut-elle avoir sur les mouvements du cerveau? aucun par elle-même, mais tout celui qu'il aura plu au créateur de lui accorder; le même empire qu'elle exerce sur les organes destinés à lui obéir, sur les nerfs qui sont les mobiles de l'œil , de la main, de la langue, etc. Cela posé, rien de plus concevable que la mémoire involontaire , qui dans les bêtes, comme dans l'homme, est le principe des inclinations, des aversions ,' des ressentiments , etc. ; rien de plus concevable encore que la mémoire volontaire, que l'homme se donne à lui-même et qui n'appartient qu'à lui seul.
Le chasseur et le chien se souviennent également du lièvre qu'ils ont poursuivi, et l'un comme l'autre, en dormant, ils rêvent qu'ils chassent encore: ces souvenirs sont mécaniques. Mais l'homme se rappelle les événements de sa vie, ses méditations, ses études, et cette suite de souvenirs délibérés et volontaires. Aucun des animaux ne peut se la donner. C'est le principe de la prudence et la base de la raison. Car le jugement ne peut s'exercer que sur des idées coexistantes; sans leur présence simultanée, il serait impossible à l'ame d'en apercevoir le rapport. Or, la mémoire est la faculté qui les retient , qui les empêche de se dissiper, de se dérober l'une à l'autre, soit en obligeant celle qui arrive la pre
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mière d'attendre celles qui la suivent , soit en ra" menant celles qui se sont échappées pour les réunir en un point : sans quoi toutes nos perceptions isolées et fugitives, comme les vapeurs du sommeil, n'auraient jamais aucun ensemble. Vous concevez combien cette faculté de l'entendement, plus ou moins perfectionnée, donne plus ou moins d'avantage à l'esprit et à la raison. J'ai vu Fontenelle, sur la fin de sa longue vieillesse , gémir à chaque instant de la défaillance de sa mémoire, et, en s'arrétant au milieu de l'énoncé de sa pensée, avouer que le fil de ses idées était rompu. Son silence, et le geste qui en exprimait la cause, nous affligeaient sensiblement.
Locke a fait voir qu'en nous le sentiment d'identité, de continuité d'existence individuelle, tient essentiellement à la mémoire. Et en effet , sans le souvenir au moins confus de sa propre existence, l'homme du lendemain ne serait plus l'homme de la veille; ce serait un homme nouveau. C'est ce qui rend si frivole et si vain le vieux système de la métempsycose.
Mais une autre sorte d'identité qui est démontrée par la mémoire, c'est l'indivisible unité de la substance pensante.
Vous avez vu qu'il est de l'essence de la matière d'être étendue, et que le plus petit atome est composé de parties réellement distinctes. Si donc l'être pensant était matériel, étendu, divisible; si la mémoire était un mode de cet organe
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matériel; quelle en serait la parcelle unique et centrale, où aboutiraient les souvenirs? Tous les modes des corps, la couleur, la chaleur, la pesanteur, le mouvement, etc., y sont distribués en autant de parties que la masse en contient ; nous l'avons déjà dit. Il en serait de même des souvenirs dans Tame , si elle était matérielle. Chaque point de son étendue en aurait retenu quelque parcelle, et ce serait comme une suite d'images dont les traits seraient joints par apposition; mais la perception commune de ce recueil d'idées, l'identité, l'unité de l'acte de la réminiscence , où résiderait - elle ? Et soit qu'on place la mémoire dans la substance médullaire, ou dans les fibres du cerveau, ou dans une seule molécule, comment cette ame divisible concevrait-elle indivisiblement, et en un point mathématique, tous ces souvenirs ramassés? La faculté de la mé« moire, comme celle de la pensée, comme celle du jugement, est donc une preuve évidente de la spiritualité de lame, de son indivisible et parfaite simplicité.
La réflexion est quelque chose de plus que le repos de l'ame sur la pensée qui lui est présente. Ce n'est pas même une simple attention qu'elle donne à des idées fugitives , à des sentiments passagers. L'ame, en réfléchissant à ce qui se passe en elle-même, a le don de fixer et de rendre immobile ce mode de son existence. Le présent, le passé, l'avenir, sont les objets qu'elle médite
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tantôt séparément et .tantôt par comparaison. La réflexion est comme la balance du jugement et de la volonté ; c'est le conseil de la raison ; et , comme la mémoire est la mère de la science, la réflexion est la mère de la prudence et de la sagesse. Le juste, Thonnéte, l'utile , le bien, le mal, et leurs contraires, ne sont connus cpie des esprits qui, dans le calme et le silence des passions, recueillis en eux-mêmes, sont en état de réfléchir, et sur leurs sentiments innés, et sur les perceptions et les affections qui leur arrivent par les sens.
Je vous ai fait observer ailleurs combien la méditation ajoutait à la force , à la fécondité de la pensée et du génie. Or, la méditation n'est qu'une réflexion plus fixe encore et plus profonde. Elle a produit les Archimèdes, les Newtons, les Pascals : les lois, les arts, presque toutes les grandes conceptions , lui doivent l'existence. Lorsqu'on demandait à Newton comment il avait découvert le système du monde; c'est, répondait- il, en y pensant toujours. Voyez combien il est absurde d'imaginer que l'être qui agit ainsi sur lui-même soit la moelle du cerveau !
La prévoyance n'est que la réflexion cjui , du présent et du passé, se porte et s'enfonce dans l'avenir. Ce qui a été, sera : mais quand? dans quelles circonstances et par quelles combinaisons? C'est ce qui exerce la prévoyance et qui la rend en même temps si active et si incertaine. Que du
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passé à l'avenir tout se ressemble clans les causes, hors un seul point qui échappe à la comparaison, l'événement ne sera plus le même. L'induction n'est juste qu'autant qu'elle est complète; elle ne Test presque jamais. Aussi la prévoyance dans les choses humaines n'obtient elle presque jamais qu'une certitude morale. L'exemple du passé peut être un bon avis, mais rarement estil un fidèle garant.
L'imagination se mêle fréquemment aux calculs de la prévoyance et la rend à -la -fois plus vive et plus trompeuse. La force en est incalculable, et n'a pour mesure que le degré de chaleur dans le sang et dans les esprits, que le degré d'irritabilité dans les nerfs, de mobilité dans les fdjres.
L'imagination est, comme la mémoire, tantôt passive et remuée par l'organe des sensations, tantôt active au gré de Tame et soumise à sa volonté.
L'imagination passive , mécanique et involontaire, semble aussi, comme la mémoire, être commune à l'homme avec les animaux.
Mais, dans les animaux, l'imagination est incohérente et passagère; dans Thomme, elle est fixe et constante. Modérée, elle fait les délices du sentiment et de la pensée ; trop forte ou trop ardente, elle en fait le tourment.
Comme elle embrasse tous les temps, elle répond à toutes les vues de Tesprit. A l'égard du
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passé, c'est une sorte de mémoire, colorée, animée, en images et en peintures. Pour les temps à venir, c'est une prévoyance inquiète, ardente, exagérée et féconde en présages. Quant aux objets présents de la pensée, elle en produit des conceptions, elle en compose des tableaux dont l'ensemble n'a point de modèle dans la nature : ce sont comme des rêves entre la veille et le someil. En général, c'est dans l'entendement une faculté créatrice d'illusions et de chimères. Dans le passé, elle exagère les souvenirs, les ressentiments, les regrets; dans l'avenir, elle exagère les espérances, les désirs et les craintes; dans le présent, elle s'environne de visions fantastiques, de mensonges flatteurs , ou de prestiges effrayants.
Dès que l'imagination est frappée de quelque vraisemblance, le possible pour elle n'est plus incertain, il existe. Est-ce un danger, il est instant. Est-ce un malheur, il est actuel; est-ce une peine, est-ce un plaisir, elle en affecte l'ame si vivement , que la réalité même lui serait moins sensible; et de là vient que ceux en qui l'imagination domine, ont des moments si enchanteurs, et des moments si douloureux.
Plus la raison médite et réfléchit, plus elle s'éclaire. Plus Tiniagination se fixe sur son objet, plus elle s'éblouit.
Lors même que l'objet a un fonds de réalité, l'imagination, comme le prisme, en altère en-
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core les couleurs, ou, comme la lentille, elle en grossit le volume.
Selon la teinte qu'elle a prise de riiumcur ou du caractère, elle éclaircit ou noircit ses peintures, amplifie ou réduit et rehausse ou rabaisse ce qu'elle présente à l'esprit : brillante dans la joie, sombre dans la tristesse; complaisante ou sévère au gré de ses caprices, ou des accidents qui l'affectent, elle agit sur nos passions, nos passions agissent sur elle : Tamour, la haine, la colère, l'ambition, l'envie, la vengeance, la peur, tout ce que l'ame éprouve démotions violentes tire sa force de l'imagination, et réciproquement l'imagination s'allume au feu des passions qu'elle a elle-même excitées. De là, la fièvre, le délire, la frénésie des désirs, le trouble et les accès des inquiétudes et des craintes. Si l'on voyait au naturel et avec l'œil nu de la raison les biens et les maux de la vie, le plus souvent il y aurait à peine de quoi s'en émouvoir. Dans la lumière pure de la vérité, rien ne serait apprécié qu'à sa juste valeur. Ce n'est qu'à travers les vapeurs d'une pensée nébuleuse ou d'un pressentiment confus, dans les fausses lueurs du doute ou dans l'ombre de l'ignorance , que l'imagination engendre ses fantômes. C'est là que s'enflent et sei grossissent les idées vagues et vaines des biens de fantaisie, des maux d'opinion; et ce qu'on a dit des soupçons C[U ils se nourrissent de fumée (le chancel. Bacon. ), on peut le dire de près-
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que toutes les inquiétudes de rimagination : nous sommes comme les enfants que les ténèbres épouvantent.
Vous entendez dire que l'homme, soit dans la bonne , soit dans la mauvaise fortune , se trouve souvent moins sensible et aux faveurs de l'une et aux rigueurs de l'autre que lui-même il ne croyait Fètre. Rien n'est plus vrai : ni l'ambition , ni l'avarice, ni la volupté, ne tiennent ce qu'elles promettent. On passe sa vie à courir après des biens dont on dit , lorsqu'on les possède , ce n'est donc que cela que j'ai tant désiré ? L'imagination qui décorait la perspective n'embellit plus l'objet présent; le charme en est détruit. D'un autre côté, lorsque arrive le moment où Tame est aux prises avec les grands maux de la vie, avec l'adversité, la douleur ou la mort, on se sent quel- (juefois une force, un courage qu'on n'avait point à leur approche; c'est que la part de l'imagination est alors retranchée du vrai sentiment de ces maux. Je conviens cependant que l'imagination anime la pensée; qu'elle échauffe le sentiment; que, sans son influence, les conceptions de l'ame et ses affections seraient souvent froides et lentes ; que la raison même a besoin qu'elle vienne à son aide, pour remédier à l'indolence d'une volonté sans ressort. Mais le même vent qui, docile aux vœux et à l'art du pilote, enfle modérément la voile, et d'un souffle léger remue et pousse le vaisseau, ce même vent le précipite
à travers les écueils lorsqu'il est trop impétueux. Telle est la différence d'une imagination douce et d'une imagination violente, lorsque sa fougue est telle que la raison n'a plus le pouvoir de la tempérer.
Ce danger ne regarde point l'imagination volontaire. J'appelle ainsi celle que l'ame, en vertu de l'empire qui lui est donné sur les sens, excite et retient à son gré, comme un coursier plein de vigueur, mais obéissant et docile.
Je vous ai fait voir, en parlant du mécanisme de la mémoire , par quel prodige inexplicable l'ame agit sur le sens, et le sens réagit sur l'ame; cette action, cette réaction, sont les mêmes pour l'imagination quand la volonté lui commande.
Virgile a voulu peindre la mort de Laocoon, l'incendie de Troie, le combat d'Hercule avec Cacus, le bouclier d'Énée. Que s'est- il passé dans son ame ? Les traits de ces tableaux n'étaient présents à sa pensée que d'une manière confuse et vague : il a voulu que son imagination lui en présentât les détails; et, docile à sa volonté, son cerveau s'est ému; les nerfs, les fibres, les esprits, les molécules organiques, ont éprouvé les mêmes mouvements d'oscillation , de vibration que leur aurait causés l'impression de l'objet luimême; et Virgile l'a vu comme s'il eût été présent.
Ce travail est le même dans le cerveau de l'artiste. Le peintre ou le sculpteur commande au
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même organe de lui former une figure d'Apollon, de Vénus, de Diane ou d'Hercule, d'un gladiateur ou d'un faune; l'organe se met en mouvement pour obéir à l'intention de l'artiste , et lui compose des modèles qu'il corrige et perfectionne juscpi'à ce que le caractère de l'image , son expression, sa beauté, soit telle que le demande la pensée; et, quand le modèle est formé dans l'imagination, le pinceau, le ciseau l'imite.
En quoi consiste le travail de cet organe incompréhensible? Je vous l'ai dit; dans des frémissements de fibres, dans des oscillations de molécules médullaires , remuées par les esprits qui circulent dans le cerveau. Mais à ces mouvements sont attachées, par le législateur suprême, les conceptions innombrables que peut former l'esprit humain.
C'est cette invention , cet accord , cet ensemble dans les productions, que le génie enfante, qui, dans l'ordre intellectuel , est une espèce de création ; et par là l'imagination se distingue de la mémoire. Le siège physique en est le même, et la vivacité de l'une et de l'autre dépend de la mobilité et du ressort des fibres, de la chaleur du sang , de l'activité des esprits dans ce même organe. Mais l'imagination diffère de la mémoire , d'abord, en ce que la mémoire est souvent fi^oide et sans couleur, au lieu que l'imagination est toute en mouvements , en images et en peintures ; et puis, en ce que la mémoire ne fait que re-»
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produire ce qu'elle a reçu, au lieu que Timagination produit, invente, crée en quelque façon ses ouvrages.
V Iliade d'Homère n'est point un souvenir; ce n'est point un récit d'événements transmis et retracés par la mémoire. C'est tout un système d'action, de causes et d'effets, que le poète a feint et composé lui-même; et non-seulement l'ordonnance, mais les traits, les couleurs, les figures de ce tableau si vaste et si varié, sont à lui. Homère n'a jamais vu Achille, Agamemnon, Diomède , Ajax, Ulysse, Hector; mais il veut se les peindre, il veut les voir agir. Et d'après l'idée abstraite et vague des mœurs, de l'âge, du caractère, du rôle, qu'il leur attribue, il en commande les modèles; et l'organe qui lui obéit compose à son gré le tableau, les scènes, les combats, toute l'action de V Iliade. C'est l'invention, la création d'une grande et haute pensée; c'est Minerve qui, toute armée, sort du cerveau de Jupiter.
L'invention n'est pourtant pas exclusivement propre à l'imagination. La loi de la gravitation universelle fut dans la tête de Newton une conception sublime , et ne fut point l'ouvrage de l'imagination. Une vérité froide et nue est le partage de l'invention philosophique; une vraisemblance embellie de tous les charmes de la fiction est l'attribut de l'invention poétique.
Lors même que l'esprit de système s'égare dans des fictions, ses inventions fantastiques, si elles
manquent de chaleur et de vie, ne sont pas du nombre de celles que l'imagination produit. Vous distinguerez aisément, dans le poëme de Lucrèce, la sèche et stérile invention de la physique d'Epicurc et de Démocrite, d'avec l'invention fière et hardie du poète , lorsqu'après avoir laborieusement expliqué l'inexplicable mou,vement des atomes, il en revient aux grands phénomènes de la nature, et que, sur lui fonds de mauvaise philosophie, il verse, en épisodes, ou en peintures animées , les richesses de son génie , poétiquement créateur.
Souvent un fonds de vérité soutient la fiction ; et alors lïmagination ne fait qu'étendre, agrandir, embellir, et rendre plus vivant, plus riche, plus fécond, le sujet dont elle s'empare. Le fonds du poëme du Tasse lui a été donné par l'histoire ; mais ylrmide et Clorinde sont de son invention. L'action de nos plus belles tragédies, comme de Cinna, àiAthalie^ de Brltannicus, de la Mort de César, les sujets mêmes pris dans le temps fabuleux, comme ceux ^Andromaque, des deux Iphigéiîies , n'ont pas laissé aux poètes modernes la gloire de les inventer. Qu'a fait alors l'imagination poétique? ce qu'elle a fait en composant les Harangues de Tite-Live, celles de Cicéron, les Oraisons Junèbres de Bossuet, le Par adis terrestre et V Enfer de Milton : elle n'a pas créé le fonds , mais elle a inventé les formes. Elle a trouvé dans la nature du cœur humain des traits d'une
énergie et d'une beauté singulière. Elle a pris entre les possibles ce qu'il y avait de plus intéressant et de plus vraisemblable. L'analogie et les convenances ont rendu comme naturel le merveilleux qu'elle a produit. Dans les mœurs, dans les caractères , dans les peintures , dans les tableaux qu^elle a composés , soit au moral , soit au physique , elle s'est fait une nature idéale plus belle que la nature même; et c'est à son dernier période de force , de richesse et de fécondité , qu'à -la -fois raisonnable, étonnante et sublime, elle a éminemment obtenu le nom de génie.
Au reste , l'imagination ne se tient pas toujours dans les hautes régions du sublime et du merveilleux. Elle se rapproche souvent d'une vérité familière. La comédie du Tartuffe, le roman de Clarice, sont comme V Iliade des ouvrages d'invention, et, quoiqu'au naturel des moeurs, des caractères si naïvement exprimés, on fût bien tenté de les prendre pour des portraits de famille, ce ne sont pas moins des tableaux d'imagination. Il est bien vrai que les traits en sont pris dans la société , et appartienent à la mémoire; mais l'ensemble en est inventé. De là dépend la vraisemblance des ouvrages de fantaisie, de là résulte cette illusion si forte qu'ils font , non-seulement sur nous, mais bien souvent sur celui qui les a formés.
Pvgmaliou devint amant
De la Vénus dont il fut père.
I^'i METAPHYSIQUE.
Cette fable est Thistoire du génie inventeur; et l'illusion qu'on se fait à soi-même par la force de son génie, est le plus grand prodige de l'imagination. Dès qu'elle domine dans l'ame, elle écarte la réflexion, en impose à !a raison même, et s'empare si bien du cœur et de l'esprit, qu'on sent tout ce qu'on imagine , et que l'on semble croire tout ce que l'on a feint. Racine lui-même s'afflige avec Andromaque, ou tremble pour Iphigénie ; Corneille frémit en voyant la coupe sur les lèvres d'A.ntiochus ; Voltaire , en mettant le poignard dans la main ou d'Orosmane ou de Mérope , tremble pour Zaïre ou pourEgisthe. Plein des passions qu'on exprime, on est soi-même tour-à-tour les personnages qu'on fait agir. L'illusion n'est pas complète, on est du secret, du mensonge et de l'erreur à laquelle on se livre; et on s'y livre pourtant jusqu'à baigner de larmes le tableau que l'on peint. C'est ce délire des passions fictives, qui fait le grand talent d'intéresser et d'émouvoir.
Si vis tne Jlere dolendum est
Priiniiin ipsi tibi.
Ainsi se montent les ressorts de l'imagination; et cela fait voir, mes enfants, combien , dans la conduite de la vie , l'ascendant en est redoutable.
Ces ressorts, direz-vous, doivent être infinis en nombre, pour suppléer non-seulement à l'action des objets réels sur nos sens, mais encore à l'action de tous les objets fantastiques.
M i':ta PH Y s 1 Q r 1 . K)"^
A cela je réponds que rinvention a ses bornes et dans la vralscnihlaiice et dans le nombre des possibles auxquels l'inventeur peut atteindre. Je réponds que dans tous les liomnies l'imagination n'a pas la même force et la même étendue, et cela tient indubitablement aux. différences de l'organisation. Je ré[)onds enfin que, si dans le petit nombre des cordes d'une liarpe ou d'un clavecin, la musique trouve à former tant de sons, tant d'accords, tant de modulations diverses, il n'est pas étonnant que, dans le nombre incalculable des fibres du cerveau, et de ses molécules, la nature ait donné à lame une diversité inépuisable de résonnances à produire; et qu'à ces émotions de l'organe .soit attacbée une variété presque infinie de perceptions. Voyez dans la simplicité apparente du tympan de l'oreille et du nerf auditif, combien de sons divers cet organe transmet. Il en est de même de l'œil pour la lumière et les couleurs, et de même des fibres et des houpes nerveuses «pii forment le tissu rie l'organe du tact et de celui du goût. Dans l'organisation physique et dans ses rapports avec l'ame , tout est merveille, tout est mystère. Mais l'incompréhensible n'en est pas moins indubitable; le merveilleux n'en est pas moins vrai.
Une autre faculté de l'entendement toqte contraire à l'imagination, et qui, comme elle, peuple le monde intellectuel d'êtres qui n'ont aucune réalité dans la nature, c'est l'abstraction, c'est-
Mélaph. et Morale. I J
à-dire la simplification et la généralisation des idées.
La sagesse , la vérité , le vice , la vertu n'ont point d'existence individuelle. Les qualités physiques n'en ont pas davantage. Rien dans le monde n'est la rondeur, la couleur, la solidité, le repos, le mouvement pris en eux-mêmes. Par quelle opération de l'esprit se forment donc ces conceptions génériques ou spécifiques? Je vous l'ai déjà fait entendre ; par l'oubli des propriétés individuelles et par le souvenir des qualités communes à toute une classe d'individus qui, sous ce point de vue, sous ce rapport de ressemblance , se réunissent en une seule idée. Ainsi j'appelle la rondeur, la chaleur, la couleur, le mouvement ou le repos, un certain mode qui me paraît semblable, et de même j'appelle la bonté, l'équité, le vice, la vertu , ce qui , dans l'âme , a telle ou telle ressemblance de caractère.
C'est ce que, dans l'ancienne école, on appelait les universaux; et autant le mot paraît sauvage, autant la chose est familière et commune. L'homme du peuple comme le savant conçoit ainsi les objets par abstraction. La différence de l'esprit juste d'avec l'esprit faux est dans la précision de ridée ou générique ou spécifique , c'està-dire dans le talent de la circonscrire , de manière que, dans l'idée de l'espèce, il n'y ait rien d'exclusivement propre à aucun des individus, et que , dans l'idée du g^enre, il n'y ait rien d'ex-
clusivemeiit propre à aucune de ses espèces ; ce qui se vérifie par les définitions. Je vous en ai donné les règles. Si quelqu'un définissait Tarbre, une plante qui produit des glands ou des pojnmes , la définition serait fausse, car elle attribuerait au genre ce qui n'appartient qu'à l'espèce. Si l'on définissait le pommier, V arbre qui produit des fruits rouges, la définition serait fausse, en ce que tous les pommiers ne produisent pas des fruits rouges, et en ce que tout arbre qui produit des fruits rouges n'est pas un pommier. Cette inexactitude dans les définitions est fréquente , sur-tout dans la généralisation des idées morales, comme dans les idées du bien, du mal, du juste, de l'injuste. Mais ceci appartient à une autre partie de la philosophie dont nous allons nous occuper.
Une faculté principale qui répond à toutes les autres, c'est le sentiment continu de ce qui se passe dans l'ame , c'est-à-dire des perceptions , des affections qu'elle reçoit, de l'action qu'elle exerce sur elle-même et sur les sens, de ses qualités naturelles, de ses modes accidentels; des vérités qui lui sont innées , de celles qui lui sont acquises, de ses inclinations et de ses habitudes, de ses vices, de ses vertus, en un mot, de son existence. C'est ce qu'en morale on appelle la conscience , et ce qu'en général nous appelons le sens intime.
Communément on le confond avec la réflexion:
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mais la réflexion est un acte particulier de la pensée; et, comme la pensée, elle est momentanée, intermittente et passagère. Le sens intime est au contraire aussi perpétuel que la vie , et il en est inséparable. Je le crois même, plus invariablement que la mémoire , le signe de l'identité. Car la mémoire a des distractions, des intervalles vides. IjC sens intime n'en a point. Chaque oubli du passé nous détacherait du présent, au lieu que la continuité du sentiment de l'existence atteste à chaque instant l'individualité et l'identité successive de l'être sensible et pensant. En morale, ce sentiment inné est dans l'homme l'organe, le juge du bien et du mal , c'est-à-dire l'organe de la loi naturelle. Ceux qui méconnaissent la loi, en méconnaissent aussi l'organe; mais l'incrédulité sur ce point ne fut jamais que le raffinement d'une vanité sophistique , dans des esprits qui voulaient être impunément pervers, ou tranquillement vicieux ; par-tout , dans tous les temps , on a déféré au témoignage de la conscience, par-tout elle a fait le repos et le bonheur de l'innocent.
Nil conscire sibi ^ nullâ pallescere culpd.
Par-tout elle a fait le supplice du criminel et du méchant.
Si recludantur tyrajinorum mentes ^ posse aspici laniatus et ictus : quando ut coipora veiherihus ^ ita sœvitiây libidiiie , iiialis consultis y animus dilaceratur.
Dans les sauvages, dans les enfants, riuimanité, la honte, Téquité, l'amitié, la reconnaissance, la fidélité à tenir sa parole, la hienfaisance et les vices contraires, ont, dans la conscience, un arbitre auquel ils appellent toutes les fois qu'on leur fait injure. Le droit naturel n'est point écrit : c'est dans les cœurs qu'il est gravé, et ce qui nous l'enseigne est cette voix de la conscience, cette Iradition d'une loi antérieure à toutes les lois.
Le sens uitinie n'atteste pas seulement la moralité ou l'immoralité de la pensée; il en atteste la vérité, ou le vague et l'incertitude. C'est par lui (|ue lame est avertie qu'elle a saisi le vrai, ou qu'ià, lui manque et lui échappe. Le doute est l'irrésolution de la pensée; la curiosité en est l'inquiétude ; la persuasion en est le repos. Ce sont trois modes du sens intime.
.Sa fonction générale et habituelle est de nous rendre compte de la situation de notre ame, de son élat de tristesse ou de joie, de trouble ou de sérénité, d'activité ou de langueur, etc. Ne dit-on pas tous les jours, Je me sens de l'ennui, de la mélancolie? ou bien, Je me sens soulai^é, j'ai l'esprit tranquille et content? ce ne sont point là des sensations accidentelles et passagères; c'est un état de l'ame dont le sens intime l'instruit. De là lui vient aussi le sentiment de force c[ui lui élève le courage, ou de faiblesse qui Tabat. De là 1 ui vient encore ce sentiment irrésistible de liberté que l'on s'efforce en vain de révoquer en doute.
Observez cependant que dans le témoignage qu'on se rend de soi-même, les séductions de la louange, les illusions de la prospérité, les erreurs de l'opinion , la vanité dans les petites choses et l'orgueil dans les grandes, l'amour-propre dans toutes, altèrent bien souvent la bonne foi du sens intime. Il est même assez rare qu'en morale il conserve son ingénuité. Il s'émousse comme le tact, il s'obscurcit comme la vue , il se gâte comme le goût. Les passions peuvent ne l'offusquer et ne le troubler qu'un moment. Et dans leurs accès , et dans leurs intervalles, il aura des retours, des moments lucides. Alors on dira comme Médée :
Video meliora proboque ,
Détériora sequor.
Mais lorsque les vices l'ont dépravé , ou que , par de mauvaises et longues habitudes , il est comme paralysé, tout est perdu. La conscience ne se réveille plus que par les convulsions de la frayeur et du remords.
Le plus grand soin de l'homme qui veut se connaître lui-même, sera donc de conserver pur et sain cet organe intérieur, et de le garantir de tout ce qui peut le corrompre. Car la grande difficulté de cette étude de soi-même , c'est de bien s'assfiirer de voir jusqu'au fond de son ame, comme à travers une eau limpide. Si le milieu est trouble, s'il est faux et trompeur., l'homme qui regarde en soi-même avec le plus d'attention ne se
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connaîtra jamais bien. Mais ces réflexions vont bientôt revenir dans nos leçons sur la morale.
Ici, bornez-vous, mes enfants, à observer combien ces facultés de l'ame sont évidemment étrangères à une substance matérielle; combien il est absurde d'attribuer la pensée , la réflexion , la méditation, la mémoire, les productions du génie, à la moelle du cerveau, à la vibration de ses fibres , au flux et au reflux des liqueurs qui l'arrosent. Certes, en disséquant des cervelles, notre ami Vicq-d'Azyr devait rire ou gémir de pitié d'entendre les matérialistes attribuer à cette pâte molle tous les dons de l'esprit humain.