M ET APH Y SIQTJ E. IC
Les lins, comme Leacipe, croyaient tout expliquer par le plein et le vide ; les autres, comme Démocrite, et comme Epicure après lui, par le mouvement des atomes et leurs combinaisons fortuites; un autre ( ce fut Pythagore ) croyait tout produit par les nombres et par les trois dimensions; d'autres, comme Empédocle, par les quatre éléments vulgairement connus, et d'autres par un seul , mais chacun par le sien. Thaïes voulait que ce premier élément fût l'eau ; Xénophane, le feu; Anaximène, l'air. Vous sentez, mes enfants, combien ces opinions étaient fantasques et gratuites. Car pourquoi l'eau plutôt que le feu? pourquoi le feu plutôt que l'air? pourquoi l'air plutôt que le feu et que l'eau? et pourquoi l'un des trois plutôt que tous les trois ensemble ?
S'il fallait un premier principe, luie cause commune et universelle à la formation des corps et à leurs natures diverses, les éléments ayant chacun leur forme, leur nature distincte, ne leur fallait- il pas une cause, un principe de leur diversité ? ne leur fallait-il pas encore la puissance d'agir l'un sur l'autre , de se mêler et de se combiner ensemble? D'où leur venait cette puissance? Était-ce un mouvement fortuit et déréglé qui les avait unis, et qui, de leur mélange, faisait éclore l'univers? Mais de qui Tavaient-ils reçu ce mouvement, et qui l'avait déterminé? Qui, par exemple , avait donné aux atomes de Démocrite leurs
directions en ligne droite , ou la déclinaison oblique que leur attribuait Epicure? Et de leur rencontre fortuite, ou de celle des corpuscules qui composaient les éléments, voyait -on résulter cet ordre , cet ensemble , ces rapports immuables, ces formes régulières, cette organisation des animaux, des végétaux, ces révolutions des cieux si réglées et si constantes, et ce prodige plus étonnant encore de la vie et de la pensée ?
L'impossibilité de concevoir une cause première, un principe unique et universel dans l'un des éléments, dans tous les éléments ensemble, avait déterminé quelques penseurs hardis, Anaximandre et ses disciples, Parménides et Mélissus, à prononcer que la nature était immuable, éternelle; que le tout n'était quun; qu'il était à lui-même son principe et sa cause , ou plutôt qu'il n'en avait point. Mais comment concevoir l'unité absolue , l'identité réelle dans un tout continu , dans un ensemble composé de parties physiquement distinctes, existantes chacune en soi, et non-seulement différentes, mais variables et susceptibles de changements perpétuels?
L'Etre éternel est immuable; il est essentiellement tout ce qu'il a été; son existence et son essence ne sont qu'un. Rien ne peut le changer; il est indépendant et nécessaire. Il ne peut se changer lui - même ; car , ne s'étant pas donné l'existence, tout ce qu'il est, il l'est de soi, et il
lui est impossible de se donner ce qu'il n'a pas. Un mode accidentel dans un être incréé implique contradiction. C'est ce que n'avait pas bien compris Xénophane, en disant que le tout matériel n'était qu'un , qu'il était éternel , mais que les parties en avaient été façonnées et mises dans l'ordre où nous les voyons par une intelligence divine : A mente divinâ.
Le système d'une ame unie à la matière, comme l'ame de l'homme est unie à son corps, fut aussi l'erreur d'Anaxagore, et, depuis, celle de Zenon, qui, comme Anaxagore , ftiisait du monde un Dieu. Cette influence d'un esprit divin répandu dans la nature , principe universel du mouvement dans la matière , de la vie et de l'ame dans tout ce qui respire, est la doctrine que Virgile a exprimée dans ces beaux vers :
Principio cœlum , ac terras , carnposque liquentes ^ Lucentemque globurn lunce , Titaniaque astra ^ Spiritus intùs alit : totamque , infusa per artus , Mens agitât rnolem , et magno se corpore miscet. Indè hominum pecudumque genus ^ vitœque volantûni , Et quœ marmoreo fert monstra suh œquore pontus. Igneus est ollis vigor, et cœlestis origo Seminibus. (iEneid. lib. 6.)
Mais ce système , si favorable à la poésie , n'était guère conforme à la saine raison; car, comment supposer et comment concevoir l'identité individuelle d'un même esprit dans l'homme et dans la brute, dans le tigre et dans la brebis, dans la
colombe et dans le vautour, dans celui qui dévore et dans celui qui est dévoré?
Enfin Platon, en distinguant une suprême intelligence qui présidait à l'univers, avait enseigné que la matière étant susceptible de toutes les formes, Dieu en avait construit le monde. Mais il tenait encore lui-même à la commune erreur , de l'éternité de la matière ; et Aristote , son disciple, en était imbu comme lui.
Celui-ci cependant , ne pouvant concevoir que, de deux êtres coéternels, l'un reçût la forme de l'autre, avait tranché la difficulté, en décidant ft que l'univers existait par lui-même, de tous « les temps, tel qu'il était; qu'un si beau méca- <c nisme n'avait point eu de commencement; qu'il « était si parfaitement joint, si étroitement lié ic dans toutes ses parties, qu'aucune force n'en « pouvait interrompre les mouvements, ni bri- « ser les ressorts , et que , dans la durée des « siècles, il n'y avait point de vétusté qui pût « jamais en dégrader la structure et les ornece ments. »
Mais ce même Aristote ne laissait pas ailleurs de tenir un autre langage: « Que des hommes, « disait-il, eussent toujours vécu enfermés dans « des souterrains, n'ayant de la Divinité que quelce ques notions confuses, et que, transportés toutce à- coup de ces demeures ténébreuses dans les ce lieux que nous habitons , on leur fît voir la ce terre, la mer, le ciel et ce soleil dans sa gran-
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« deiir, sa beauté, sa magnificence ; certainement, (f en voyant ces merveilles, ils y reconnaîtraient ce la puissance des dieux , et croiraient y voir leur « ouvrage. » Hœc cùm vidèrent^ profecto et esse deos y et hœc tanta opéra deorum esse arbitrarentur. ( Cic. de Nat. Deor. ) Ce passage s'accorde mal avec le précédent : Neque enim ortum esse inundum : quod nulla fuerit tam prœclari operis inceptio. ( Id. Lucull. ) Et les stoïciens n'étaient pas mieux d'accord avec eux-mêmes, loi^sque après avoir placé l'ame du monde, les uns dans l'éther, les autres dans le soleil , ils se faisaient encore des dieux des planètes et des étoiles.
Tel était , sur l'article d'une première cause et d'im principe universel, le chemin que la philosophie avait fait dans la Grèce, depuis Thaïes jusqu'à Platon, dans l'espace de deux cents ans.
Cent ans après, lorsque Zenon abandonna l'académie, pour aller fonder au portique son école stoïcienne, il recula, plutôt que d'avancer dans la doctrine de ses maîtres. Il reconnut, comme Platon, une intelligence suprême; mais il voulait que ce fût le monde qui fut doué de cette intelligence; et, comme Xénophane, il en faisait un dieu, et un dieu de figure ronde. Si Epicure, son rival, se moquait de ce dieu Fond et roulant sur lui-même, volubilis et rotundus deus, Zenon répondait gravement qu'il n'y avait point de figure plus parfaite ni plus polie que la figure ronde, et que Dieu devant être ce qu'il y avait
(le mieux, il devait être rond. Quid emni pulchrius eâ figura , quœ sola omnes alias figuras complexa continet^ quœque nihil asperitatis habere , nihil offensionis potest ^ nihil incisum angulis^ nihil anfractibus , nihil eminens , nihil lacunosuinl Cùinque duœ. forniœ prœstantes sint, ex solidis globus, ex planis autem circulus, his duabus formis contingit soliSy ut omnes earwn partes sint inter se simillimœ, à medioque tantiim absit extreinum y quantiun idem à summo.
C'est une chose curieuse de voir sur quels raisonnements les stoïciens fondaient leur doctrine de la divinité du monde. Assurément ce n'était pas sans raison qu'on leur reprochait d'avoir négligé la logique : « Le monde est , disaient-ils , ce a qu'il y a de meilleur. Or, il est meilleur d'être « doué de raison, d'être sage, d'être heureux, « d'être éternel, d'être Dieu, que de ne l'être pas; « donc le monde est doué de raison , de sagesse ; « donc il est heureux, donc il est éternel, donc « il est Dieu. » — « Ce qui n'est pas, eu soi, doué « de sensibilité, ne peut avoir que des parties « aussi insensibles que lui. Or, quelques parties (( du monde ont de la sensibilité ; donc il est « sensible lui-même. » — « Ce qui est privé d'ame « et de raison ne peut engendrer des choses ani- (c mées et raisonnables. Or, le monde engendre c( des choses animées et raisonnables; donc le ce monde n'est pas sans ame et sans raison. » — « Si une olive produisait des flûtes qui, d'elles-
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' mêmes, joueraient des airs, douteriez-vous, de- « mandait Zenon , que cette olive n'eût elle-même « quelque connaissance de la musique? » D'où il concluait que, puisque le monde produisait des orateurs, des poètes, des peintres, etc. , il avait en lui le génie de l'éloquence, de la poésie, de la peinture, etc.
Oui, mais le monde ne produit que ce qu'un Dieu lui fait produire. Il reçoit tout lui-même, et il ne donne rien. L'intelligence qui l'a formé l'embrasse , le pénètre ; mais lui est - elle unie comme l'ame de l'homme est unie à son corps? et, parce qu'un Dieu l'a formé le mieux possible, est-ce lui qui est ce Dieu intelligent et sage? L'édifice est-il l'architecte? et iîillait-il, en admirant l'ouvrage, le confondre avec l'ouvrier?
Voilà pourtant où en était encore la métaphysique , plus de cent ans après la fondation de l'école stoïcienne; car la nouvelle académie, en disputant de tout et en doutant de tout, n'avait rien éclairci.
Ce qui approchait le plus de la vérité sur la question d'une première cause et d'un principe universel, c'était la doctrine de Platon; mais un coup de lumière manquait à son génie , et ce coup de lumière était l'idée de la création.
Appliquez ici, mes enfants, toute votre attention à cette vérité sublime : c'est comme le soleil de la philosophie. En son absence, tout est pour nous dans les ténèbres ; à sa présence , tout s'éclaire et se développe à nos yeux.
Que l'être éternel , d'un seul acte de sa volonté, ait pu produire l'univers, c'est une action qui étonne la pensée; et cette idée de création absolue, sans être contraire à la raison, était si transcendante , que peut - être jamais l'homme n'eût -il osé la concevoir, si elle ne lui fut pas venue du ciel dans tout l'éclat de sa lumière.
Mais cette vérité reconnue , tout s'explique , tout, dans la nature, a sa cause, son origine, son principe ; et rien , sans cette idée , ne peut se concevoir. Point de Dieu, s'il n'est créateur; point de monde, s'il n'est créé. C'est là ce qui, pour les anciens, faisait de la métaphysique un obscur labyrinthe d'où ils ne pouvaient se tirer; c'est là ce qui fait encore, pour les matérialistes, de leur système de la nature, un abyme d'absurdités.
Oui, mes enfants, j'ose le dire, l'action même d'un Dieu sur les corps, sur les âmes, sur l'univers , serait une chimère , si ce Dieu n'était pas le créateur de l'être sur lequel il agit.
La matière n'a pu se donner le mouvement à elle-même; les corps n'ont pu se donner la forme; l'esprit n'a pu se donner la pensée. Cependant nul effet sans cause; et ces modes sont des effets. 11 y a donc eu pour eux une cause distincte du sujet qui les a reçus. Or, si cette cause n'était pas celle aussi et de la substance mobile, et de la substance pensante , elle n'aurait sur elles aucun moyen d'agir. Vous avez déjà vu que tous
les êtres incréés seraient également inaltérables par essence, qu'ils n'auraient rien à se communiquer , rien à se donner à eux - mêmes. Leur changement d'existence suppose un être dont ils soient dépendants, et nul être ne peut réellement dépendre que de l'être qui l'a créé. Céder à l'action du mouvement, c'est obéir; c'est obéir aussi que recevoir l'impression du sentiment ou de l'idée; et ce rapport d'obéissance et de domination ne peut se concevoir que de l'être créé à l'être créateur. Celui-là seul a pu commander la pensée et le mouvement, qui a pu commander l'existence à l'être pensant ou mobile; et les modes et les substances émanent de la même source de puissance et de volonté.
Quelle est la domination, l'influence, l'action de l'être par essence sur les êtres qu'il a créés? C'est ce qui n'est pas difficile à concevoir, même pour nos faibles esprits. Rien de plus naturel que la docilité de la créature sous la main de son créateur. Que ne reçoit-on pas de celui dont on a reçu l'existence?
Mais il n'en serait pas de même entre deux êtres coéternels, et qui, tous les deux incréés et tous les deux indépendants , seraient l'un à l'autre, dans leur durée, comme deux lignes parallèles, qui, prolongées à l'infini, ne se rencontreraient jamais. Entre eux, je le répète, nulle correspondance, nulle action réciproque, nulle domination, nulle espèce de dépendance. La puis-
sance de briser, de remuer un grain de sable, n'appartient qu'à son créateur ; et , si un être créé l'exerce, c'est qu'elle lui est communiquée. Sans la loi prescrite au grain de sable d'obéir à la vague, la vague aurait beau s'agiter, le grain de sa])le resterait immobile. Ce n'est qu'au suprême législateur et au moteur universel que le grain de sable obéit. Or, cette puissance motrice, cette force de volonté prend sa source dans l'acte de la création, seul titre de domination, seul principe de dépendance.
Ce que vous venez d'entendre, mes enfants, ne vous semble-t-il pas d'une évidence irrésistible? et croyez-vous possible de concevoir entre deux êtres incréés aucun moyen d'action ni de réaction? Non, dès que Ton suppose la matière éternelle, Dieu même n'a pu la mouvoir ni la modifier; et le mens divina d'Anaxagore, de Xénopliane et de Platon, ne pouvait rien sur l'univers. Si la matière est incréé, chaque partie de cette masse est aussi incréée; et les atomes qui la composent doivent, chacun dans leur indépendance, jouir d'une éternelle immutabilité. Quelque irrégulier que fût donc le mouvement dans la matière, et n'y eût -il d'autre phénomène que ce mouvement déréglé , il prouverait lui seul qu'elle a été créée , puisqu'il prouve qu'elle obéit. Que sera-ce donc, s'il est vrai que le mouvement est soumis à des lois universelles et constantes que rien n'altère, et dont rien n'arrête le cours.''
MÉTAPHYSIQUE. Ul)
On ne laisse pas d'opposer au dogme de la création des difficultés imposantes; et je ne prétends pas vous les dissimuler. « Rien n'est tiré de «rien, rien ne peut rien produire,» nous disent les matérialistes; et je le dis comme eux, mais non pas dans le même sens.
L'éduction du néant absolu est impossible, je l'avoue. Mais le néant absolu n'est pas celui d'où le monde est tiré ; car l'effet existait virtuellement dans sa cause; et c'est par une cause essentiellement féconde que le monde a été produit. L'être par excellence et par essence, en créant le monde, n'a fait que lui communiquer ce qu'il possède éminemment.
Il vous sera démontré dans la suite que le mouvement, la vie, la pensée, sont émanés de cette source. Or, il n'est pas plus inconcevable qu'elle ait pu donner l'existence, qu'il ne l'est qu'elle ait pu donner la pensée et le mouvement.
Celui qui a dit à la lumière, sois, ou qui l'a dit en moi au mouvement du cœur ou du poumon, ou qui l'a dit à ma pensée, n'est ni moins absolu, ni moins étonnant, lorsqu'il est obéi, que celui qui l'a dit, ou à l'ame, ou à la matière. Sa puissance s'exerce d'une manière incompréhensible , soit qu'il donne l'être aux substances , soit qu'il leur communique une force et des facultés qni n'étaient point en elles, et dont le principe est en lui. Ce sont toutes émanations d'une vo-
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loiité créatrice , et tous prodiges d'un même ordre. Il faut avoir créé des mondes, pour mouvoir des atomes ou pour les animer.
On croit communément que , pour façonner la matière, il a fallu moins de puissance que pour lui donner Tètre; soit parce que l'une de ces actions est au pouvoir de l'homme , et que l'autre n'y est pas ; soit parce qu'il est plus aisé de se figurer la formation simple que la création. Mais cette manière d'assimiler Dieu avec l'homme est puérile. Il faut de l'argile au sculpteur pour façonner un vase; mais, à Dieu, pour créer des mondes , il n'a fallu que sa volonté. Ce n'est donc pas du néant absolu que le monde a été tiré ; mais d'une cause en qui réside la plénitude de l'existence: le monde n'était pas; Dieu a voulu quil fût; et le monde a été. Voilà le dogme de la création dans son énoncé le plus simple ; et il n'y a rien là qui répugne. Mais on y fait encore ime objection pressante.
« Quel instant, dans l'éternité, Dieu aurait -il « choisi pour créer le monde? Pourquoi, jusque ce là, sa puissance serait-elle restée oisive? Et au- (( paravant qu'a-t-il fait? Comment celui qui, dans « un instant, aura produit tant de merveilles, a- (c t-il été stérile toute une éternité?»
Cette difficulté qu'on fait sonner si haut dans les écoles du matérialisme , n'a plus aucune force dès qu'on fait attention que ce n'est qu'un abus de mots employés pour une fausse assimilation du fini avec l'infini.
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L'éternité est indivisible et immobile comme l'espace. Demander dans quel temps Dieu a créé le monde, c'est conmie demander dans tpiel lieu sa main l'a placé. Hors du monde , il n'y a point de lieu; avant le monde, il n'y a point de temps. Le lieu et le temps sont des mesures et des limites tle l'existence. L'infini ne les connaît pas ; l'éternité, l'immensité ne correspondent à aucun terme, et ne sont susceptibles ni des calculs, ni des comparaisons qui déterminent les grandeurs et les quantités relatives. Aucun point de l'éternité, aucun point de l'immensité n'est ni plus près ni plus loin du temps et du lieu de notre existence ; et , si par la pensée nous y supposons des rapports de distance ou de proximité, ces rapports ne sont que fictifs. L'infini exclut toute idée de relation et de coïncidence avec les dimensions et les successions de ce qui commence et finit. Les deux termes où le fini commence et cesse d'être, ces deux termes sont en lui-même: ils sont les deux extrémités de son étendue ou de sa durée. Il n'est pas limité par tel point de l'espace, par tel instant de la durée : il porte avec lui .ses limites; et hors de lui c'est l'immensité immobile et indivisible, où rien n'est successif, où rien n'est continu , où rien n'est plus près ni plus loin, où rien ne précède et ne suit. Mais ne dit-on pas que Dieu a été y qu'il est et qu'il sera? Voilà donc une éternité divisée en trois temps? Oui, dans notre langage et dans
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notre manière de concevoir, laquelle se mesure à nos propres limites. Mais , lorsqu'on se défend de l'habitude d'assimiler l'infini avec le fini, on sent très-bien que le présent, le passé, le futur, sont les divisions d'une existence successive; et qu'en parlant d'un être immuable , qui est l'éternité même, nous devons dire, il est^ et non pas il était ^ il sera, il fut, il a été.
En effet, en parlant de l'espace infini, pouvonsnous dire, le haut, le bas, le milieu, les côtés? Tout cela est absurde. Or, il en est de l'éternité comme de l'immensité : toute idée de succession, d'apposition, de relation lui est incompatible. N'y a-t-il donc pas dans l'éternité une époque où le monde n'existait point encore, et un instant où il a commencé? Non, mes enfants; et dans l'espace il n'y a pas non plus de lieu où le monde existe, et de lieu où il n'existe pas. Le lieu des corps n'est que leur étendue, comme le temps n'est que leur durée , leur existence successive ; la mesure de l'un et de l'autre n'est qu'un rapport de correspondance et de coexistence avec des quantités et des grandeurs limitées. Ainsi toute comparaison, soit de durée, soit d'étendue, du fini avec l'infini, n'est qu'un contre-sens ou une expression figurée. Le monde n'est pas plus éternel qu'il n'est infini. Mais la mesure de sa durée, comme celle de sa grandeur, est en lui-même, et n'est qu'en lui-même. Hors de lui, ces rapports n'ont plus aucun terme réel. C'est donc de
sa propre faiblesse , et de son imbécillité que l'esprit humain argumente, lorsqu'il demande en quel temps le monde aurait été créé.
On troublera votre pensée, en vous disant que, si le monde n'est pas coéternel avec sa cause , sa cause a été avant lui; et que, si elle a été, elle a été oisive jusqu'au moment où elle l'a produit.
Non encore une fois, elle n'a pas été^ cette cause immuable. Elle est. Son action n'est cpie sa volonté, et cette volonté n'a eu de commencement que dans son effet. En elle-même elle est éternelle. Elle n'a pu créer un être éternel, infini; car il implique dans les termes qu'un être créé soit infini. Il a donc fallu que le monde ait commencé; mais il est le produit d'une volonté éternelle ; car l'éternelle immensité n'est , si je puis m'exprimer ainsi, qu'un présent immobile, invariable et sans limite.
Je vous avoue, mes enfants, que je sens ici l'impuissance de ma langue et de ma pensée. L'une et l'autre ne correspondent qu'à des objets finis. Cependant je sens qu'il répugne à ma raison de diviser, de mesurer l'éternité, comme de diviser, de mesurer l'espace; et si, par exemple , on me dit : Mi/le ans avant la création du monde., mille lieues au - delà des limites de Vuîiivers, il m'est très-évident que l'on dit une absurdité. Au lieu que si l'on dit : Mille ans après la création., mille lieues en -deçà de la planète de
Mcta^/h. et florale. -^
Saturne^ il n'y a plus rien qui me répugne; parce qu'alors je conçois mes deux termes dans le fini.
On a donc beau vouloir assimiler l'action d'une volonté éternellement immuable, avec nos actes momentanés, elle est une, et toujours la même. Ainsi toute distinction d'activité et d'inaction , dans l'éternelle cause, est idéale et puérile. Sa toute-puissance a marqué des limites à la durée et à l'étendue ; mais elle-même n'en a point. Elle a produit des êtres changeants, mobiles, périssables; mais elle n'a jamais changé. Ce qu'elle a voulu produire a commencé; mais considérée en elle - même , elle n'a jamais commencé de produire, elle n'a jamais cessé d'agir. Il n'y a donc point dans l'éternité de rapport d'antériorité, ni de postériorité , entre la création et la puissance créatrice ; et , quand vous aurez réduit dans votre pensée l'existence éternelle à l'unité absolue, il vous sera aussi évident qu'à moi, que tout raisonnement qui suppose un rapport de durée du fini avec l'infini, est un sophisme qui porte à faux.
Du reste, quelque difficulté que l'on veuille opposer au dogme de la création, s'il est évidemment impossible que la matière se soit donné et se donne encore cette diversité innombrable d'accidents et de formes qui distingue les corps ; si le mouvement qui en est la cause immédiate , a luimême nécessairement une cause; et si évidemment encore cette cause n'a d'action que sur
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l'être qu'elle a créé; hi création, toute incompréhensible, toute ineffable qu'elle est pour nous, n'en est pas moins une vérité démontrée. Vous lui verrez demain acquérir un nouveau degré de force et de clarté , par les efforts désespérés que font les matérialistes pour se dispenser de l'admettre ; et vous reconnaîtrez que Dieu ne se montre jamais d'une manière plus éclatante, qu'en perçant les nuages de l'incrédulité.
LEÇON TROISIEME
Système des matérialistes sur le principe de la nature. Réfutation de ce système.
XJORSQUE Descartes a dit : « Qu'on me donne « de la matière et du mouvement, et je ferai un « monde. » Il a réduit le mécanisme de l'univers physique à sa plus grande simplicité; mais, dans son hypothèse, il a sous-entendu une force communiquée à la matière, et de Tune à l'autre, des lois, des règles, des mesures, entre l'intensité de la force mouvante , et la résistance que la matière opposerait à l'action.
Le mouvement considéré comme un déplacement des corps, ou des parties de la matière , n'est qu'un effet qui tombe sous les sens, et auquel 1 habitude nous rend presque insensibles. Mais cet effet a une cause , et cette cause ne peut être qu'une force communiquée , et successivement transmise à la matière; car la matière est bien passivement divisible et mobile; mais d'ellemême elle est incapable de se mouvoir; et son état naturel serait un plein repos , si rien ne venait l'en tirer. Ce qui l'en tire est donc une force ; et celte force qu'on n'a jamais bien définie, n'est autie chose qu'une émanation de puissance , et
qu'une faculté d'agir , réglée et soumise à des lois. Or, cette faculté, qui l'a donnée à la matière? Ces lois, qui les prescrit? Qui les fait observer? si ce n'est la première cause. Et sans ces lois si constamment , si exactement observées dans la nature , comment Descartes avec de la matière * et du mouvement aurait-il fait un monde ? Écoutons les matérialistes répondant à ces questions. « Des matières très-variées et combinées d'une « infinité de façons reçoivent , disent-ils , et com- « muniquent sans cesse des mouvements divers. « Les différentes propriétés de ces matières , leurs « différentes combinaisons, les façons d'agir si « variées qui en sont les suites , constituent pour « nous les essences des êtres; et c'est de ces este sences diversifiées que résultent les différents « systèmes que ces êtres composent, et dont la « somme totale fait ce que nous appelons la na- « ture. Ainsi , la nature est le grand tout. Ce tout « résulte de l'assemblage des matières et de leurs « combinaisons diverses. Chaque être , en raison « de son essence et de sa natiu-e particulière , est « capable de produire, de recevoir, de commu- « niquer des mouvements divers. De l'action , de « la réaction continuelle de tous les êtres que la « nature enferme, il résulte une suite de causes « et d'effets, ou de mouvements guidés par des « lois constantes et invariables, propres à chaque « être , nécessaires ou inhérentes à sa nature par-» «t ticulière. Ainsi la nature agit par des loia
<c simples, uniformes, invariables; et dans la ma- « tièie ces lois sont le produit de ses combinai- « sons, de ses forces, de sa façon d'agir et de « l'énergie de son essence. »
Jel est le système ou plutôt le rêve, le délire des matérialistes. Quel amas, quelle incohérence de mots vides de sens! quel brouillard répandu sur des idées vagues, indéfinies, souvent incompatibles ! quel cercle vicieux d'assertions gratuites, ou Ton suppose en preuve ce qui n'est pas même probable, et où l'explication est encore plus obscure que ce qu'il s'agit d'expliquer!
« Des matières très-variées et combinées d'une « infinité de façons reçoivent et communiquent « sans cesse des mouvements divers! »
Qu'est-ce que des matières très-variées , et par quoi le sont-elles? La matière, dans le repos, est une substance étendue, et composée de parties divisibles à Tinfini, impénétrables l'ime à l'autre. Voilà leur essence commune sans aucune diversité. Il est possible que ces parties , quand le mouvement les divise , les déplace , les réunit , les combine diversement, forment des corpuscules différents de volume, de figure, de densité, etc. De là cette variété qui distingue les éléments; de là ces qualités qui constituent les espèces; mais, pour produire ces variétés dans les premières divisions , il a fallu des mouvements divers. La diversité primitive des mouvements n'est donc pas ime suite des propriétés <lont elle est la cause.
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Cela est évident , et cela seul détruirait l'hypothèse des mouvements réglés par des lois inhérentes à l'essence des êtres ; car les propriétés qui constituent les essences des corps, dérivent ellesmêmes de mouvements réglés et soumis à des lois. Rien n'est la cause de sa cause ; rien n'est l'effet de son effet.
L'embarras des matérialistes , pour ne pas reconnaître l'unique principe des choses, a été de donner une origine aux lois du mouvement. Il a fallu les attribuer aux essences. Or, les essences, dans la matière, étaient le résultat de ses propriétés, et celles-ci l'effet de diverses combinaisons. Il a donc fallu supposer des combinaisons, des propriétés et des diversités d'essence dont le mouvement ne fut point la cause. Mais ces diversités, qui les a donc produites, si ce n'est pas le mouvement , et un mouvement varié ? Quelle autre cause a pu diviser , figurer les parties de la matière ? Et si le mouvement a seul modifié ces éléments , qui l'a diversifié lui - même ? Qui lui a prescrit des lois, et qui l'y a soumis? D'où vient-il ? Quel est-il ? Quelle en est l'origine et la première cause?
Demandez au physicien quel est dans les corps ce je ne sais quoi qui remue les sphères comme les grains de sable? Il vous dira que c'est une force mouvante. Demandez -lui quelle est cett^ force mouvante? Il répondra qu'il n'en sait rien. Une boule d'ivoire que vous frappez, roule sur
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un tapis. Que lui avez-vous communiqué, pour que, livrée à elle-même, elle chemine encore? Elle rencontre sa pareille, elle la frappe et reste immobile , tandis que l'autre roule à son tour. Qu'est-ce donc qui , dans un clin-d'œil vient de passer de Tune à l'autre ? C'est du mouvement , vous dit-on ; et l'on ne sait ce qu'on dit. Et à ce mouvement on suppose des lois inhérentes à la matière , et avec cela on fabrique des mondes !
Non, mes enfants, j'espère que la supposition d'un mouvement produit sans cause, d'un mouvement réglé sans règle, calculé sans intelligence, dirigé sans dessein, transmis, distribué, avec une précision inaltérable , et soumis à des lois perpétuelles , universelles , sans un législateur qui lui ait prescrit ces lois; j'espère, dis -je, que cette idée contradictoire à elle-même , et aussi absurde qu'elle est gratuite , ne vous satisfera jamais.
Que le mécanicien, l'astronome, le chimiste , l'anatomiste , etc. , observe et constate des faits , et qu'il nous dise : « Voilà ce qui se passe dans « la nature; je dis ce que je vois, et je ne vais « point au-delà, » Je le plains de ne pas élever plus haut sa pensée; mais enfin il énonce des vérités physiques ; ce n'est pas lui qui est insensé. L'insensé est celui qui, avec des mots vagues et vides, avec les mots d" essences , de combinaisons . Aq propriétés , à' énergie et avec des lois qu'il déduit de ces qualités primitives, veut nous rendre raison des prodiges de la nature et de l'ordre fie
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l'univers. L'insensé est celui qui tantôt nous dit que la nature est le grand tout , et que ce tout n'est composé que de matière; tantùt que la nature agit par des lois simples, uniformes , invariables , et que ces lois lui sont données par ses combinaisons ^ ou quelles sont le résultat de ses propriétés et de ses essences diverses; celui-là, dis-je, est insensé, qui, sur des idées aussi confuses et aussi vaines, repose son opinion et ose fonder sa doctrine, celui qui, avec des hypothèses qui se détruisent elles - mêmes , veut se passer d'un Dieu et veut nous dispenser d'y croire.
Chaque être , nous dit - il , ne peut agir que d'une manière. Qu'est-ce qu'il entend par agir ? Si la matière est incréée, quelle puissance a-t-elle de changer, de varier son existence? Quelle faculté Tune de ses parties a-t-elle de se déplacer, d'en déplacer une autre? Quelle inquiétude, quelle tendance peut-on leur supposer, qui les porte à changer de lieu?
Chaque être agit selon des lois qui dépendent de son essence, de ses propres combinaisons. Laissons là le mot vague (['être qui dissimule le sophisme, et que le sophiste nous dise comme il l'entend. Chaque portion de matière agit, agit selon des lois, agit selon des lois propres à son essence. Mais sans le mouvement, avant le mouvement, quelle est l'essence d'un corpuscule de matière, qui ne soit pa^ l'essence de tel autre et de tous les autres ? Ils sont tous essentiellement étendus, divisibles, im-
.l\'î MÉTAPHYSIQUE.
pénétrables et mobiles. Ils ont tous, leurs trois dimensions. Où est donc là l'origine, le principe et la cause de l'action, qui les remue ? Où est la raison, la règle des lois du mouvement? Où est cette force qui en est lame , où sont ces directions marquées et ces divisions de force , et ces compensations de masse et de vitesse, et ces calculs des temps et des espaces à parcourir, ces lois enfin auxquelles tous les corps sont soumis dans le choc et dans l'équilibre? Est-ce ainsi qu'on croit expliquer les phénomènes de l'hydraulique et ceux de l'élasticité , de l'électricité , de la gravitation , de la végétation des plantes , de la régénération de la vie , de l'action des animaux ? Ortes , c'est fabriquer un peu légèrement des mondes , que d'en réduire le mécanisme aux propriétés d'une substance absolument passive, dont l'état naturel et primitif est le repos , c'est-à-dire la privation de toute espèce d'activité.
La combinaison des parties de la matière n'est que leur position respective ; or , de cette position , comment peut -on voir résulter aucune sorte de tendance à aucun changement de place. Elles y attendent une cause , une force qui les remue ; mais cette position ne peut être ellemême la cause de son changement. Quelle sera donc cette cause ?
On nous répond que « la matière se meut par <■< sa propre énergie; qu'elle a recule mouvement « d'elle - même , puisqu'elle est le grand tout. » Voilà le dernier mot des îTiatérialistes.
Mais, si la matière a rcru le mouvement, elle ne l'avait pas ; mais , si elle se l'est donné , elle l'avait avant que de l'avoir. Où l'avait-elle pris? Dans sa propre énergie. Qu'est-ce que l'énergie^ delà matière avant le mouvement? L'énergie n'est que la force , l'intensité de l'action , ou celle de la résistance. L'une est tendance au mouvement, et l'autre tendance au repos. Or, ni l'une ni l'autre n'est propre à la matière. Attribuer au plomb qui tombe, an feu qui s'élève, à l'écueil immobile où se brise la vague , une tendance véritable au mouvement ou au repos, c'est lui attribuer luie faculté élective, une sorte de volonté. Et en effet , toutes les lois du mouvement ne sont pa* autre chose que des intentions prescrites, et qu'un système d'action. Il est prescrit au corps mu circulairement de tendre à s'échapper par la tangente. Il est prescrit à la boule d'ivoire frappée obliquement d'affecter, en roulant, la ligne droite, qui du point de contact la traverse centralement; il est prescrit à l'enclume de repousser le marteau et de rester immobile. Mais ni l'enclume , ni la boule d'ivoire, ni le pendule en mouvement, n'a de tendance qui lui soit propre ; car tendre ce serait choisir, et la matière n'a point de choix.
Attribuer la force de mouvoir la matière à l'énergie de la matière; attribuer les lois du mouvement, ses directions, ses tendances à des diversités d'essences et de combinaisons dont lui seul peut être la cause, c'est ce que l'esprit de sys-
terne pouvait imaginer de plus futile et de plus vain.
Mais, s'il est insensé de dire en général que la nature ( qui n'est que la matière dans le sens du matérialiste) a reçu cV elle -même le mouvement^ et les lois qu'il observe ^ combien cette assertion ne devient-elle pas plus follement absurde, lorsqu'il s'agit des mouvements organiques du corps vivant , dans la plante , dans l'animal , et singulièrement dans l'homme ; lorsqu'il s'agit des mouvements d'où résultent le sentiment et la pensée , du mouvement enfin qui semble animer l'univers ?
On dit , je le sais bien , que dans les spéculations philosophiques, il ne faut recourir à Dieu que dans la dernière extrémité. Mais je la trouve à chaque pas , cette extrémité humiliante pour l'orgueil , consolante pour la sagesse. Par-tout je me vois entouré de prodiges et de merveilles qui ' m'enlèvent vers leur auteur.
S'il n'y avait sur le globe que nous habitons que des monceaux de sable remués sans dessein; s'il n'y avait dans l'air que des tourbillons de vapeurs, livrés au caprice des vents; si la lumière ne s'échappait que par éclairs du milieu des ténèbres; si les éléments étaient confondus; si le monde était un cahos ; on serait excusable de penser que la matière en mouvement aurait fortuitement produit ce mélange informe et bizarre.
Mais , quoi qu'on vous dise , mes enfants , il
VOUS est impossible de croire que le monde ait été construit, comme il Test, sans une intention générale qui en ait réglé le mécanisme, combiné les ressorts , prescrit les mouvements , assemblé , lié les parties ; et sans qu'un ouvrier infiniment habile et sage ait présidé à la construction de cet immense et superbe édifice.
Quelle a été , dans la volonté éternelle , l'intention finale de la création? C'est ce que la rai-, son humaine , livrée à sa propre faiblesse , n'expliquera jamais.
Il n'en est pas de même du plan et du dessein de la sagesse créatrice. Elle a voulu qu'il fut sensible et manifeste; et non-seulement il est facile de l'apercevoir dans son ouvrage, mais il est impossible de ne l'y reconnaître pas.
Or, mes enfants, c'est le concours unanime et constant de toutes les causes secondes à l'exécution de ce dessein , que j'appelle ordre dans la nature. Cet ordre auquel tout est soumis, « n'est, « disent les matérialistes , que la nécessité des « choses ; et , relativement à la nature entière , « c'est la chaîne des causes et des effets néces- (c saires à son existence et au maintien de son ence semble éternel. »
Mais de cette chaîne de causes et d'effets, doni ils veulent former un cercle, quelle force, quelle industrie a lié les chaînons ? Qui fait dépendre un mouvement d'un autre? et du mouvement la pensée? et de la pensée le mouvement?
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Je veux qu'une combinaison fortuite ait d'un côté organisé l'œil et l'oreille , et de l'autre produit la lumière et le son ( ce que nul homme de bon sens ne croira). Aucun jeu du hasard a-t-il pu lier ensemble ces deux effets. Allons plus loin encore. Des corpuscules en mouvement frappent mon œil ou mon oreille, et je vois des couleurs ou j'entends des sons. Quelle affinité nécessaire peut-il y avoir entre le sentiment que j'éprouve et le tact qui l'occasionne ? Ce sont des fibres ébranlées; et de là le plaisir que me fait un ciel étoile, un riant paysage, un chant mélodieux , la lecture d'un beau poème, et cette foule d'images, de pensées, de sentiments que ces impressions laissent dans mon esprit et dans mon ame'.Que les matérialistes, dans leur cercle vicieux de causes et d'effets, trouvent le nœud qui fait dépendre ces pensées , ces sentiments , de l'ébranlement d'une fibre. ^
Ils font semblant de mépriser l'argument des causes secondes; et ils veulent que, sans dessein et sans aucune destination, la racine, la tige, les rameaux d'une plante , se soient trouvés disposés ensemble à produire le fruit, à régénérer la semence. Ils veulent que dans les animaux un mouvement aveugle ait formé , combiné tous les organes de la vie, les ait distribués, les ait mis à leur place, leur ait marqué leurs fonctions; que, selon les espèces, il en ait mesuré la force et la~ grandeur; et que dans le ciron , comme dans le
taureau , il ait proportionné avec tant de justesse et (le précision la grosseur des nerfs et des fibres, le calibre des veines , le ressort , la souplesse et la vigueur des muscles, la qualité, la quantité des diverses liqueurs vitales, et la ramification des vaisseaux qui devaient les distribuer. O , mes enfants, les belles lois qu'un mouvement sans législateur se serait données à lui - même ! La sublime industrie qu'une matière dépourvue d'intelligence aurait acquise à .son insu!
Non , la première cause de ces merveilles n'a point été aveugle ; et dans leur ordonnance , il n'y a rien de fortuit, il n'y a rien d'involontaire. T. 'œil a été fait pour la lumière, l'oreille pour le son, la tige pour le fruit, le gland pour produire le cliène, le cliéne pour porter le gland. Cet ordre est de toute évidence.
Le plan du créateur , .selon notre manière de concevoir, paraît se réduire à deux points; à répandre d'abord une grande diversité, et , par là, une prodigieuse magnificence de création parmi les genres et les espèces; et ensuite à perpétuer dans chaque genre , et dans chaque espèce , des générations successives d'individus. Ainsi, parmi les êtres destinés à se reproduire sans cesse et à se ressembler toujours , les individus sont périssables et les espèces renaissantes : ce qui donne à la création un caractère encore plus éclatant. Car, si l'univers, une fois créé, n'avait fait que subsister dans son premier état, ou les êtres m-
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telligents auraient pvi le croire éternel, ou ils auraient pu croire qu'en le formant, son créateur avait épuisé sa puissance. Mais , lorsque , dans une mutation perpétuelle, la mort produit la vie, et que de la dissolution d'un être résulte la formation d'un ou de mille êtres nouveaux; lorsque du choc des éléments , de leurs combats, du bouleversement dont ils menacent la nature, résulte un ordre harmonieux, et que le désordre apparent se trouve lui-même appartenir à l'ordre universel, et y contribuer; ces révolutions et ces vicissitudes, toutes soumises aune même cause, et concourant ensemble à un même dessein , annoncent dans le créateur une action perpétuelle, une puissance inépuisable.
Toutefois , en reconnaissant , dans ce bel ordre de l'univers , l'unité du dessein et l'harmonie de l'ensemble , abstenons-nous de limiter le nombre et la variété des moyens. Vouloir trop généraliser ce que nous croyons concevoir , est notre erreur la plus commune.
La nature, dit-on, agit par des lois simples; et l'on dit vrai, si l'on entend qu'elle ne multiplie sans nécessité ni les causes qui lui obéissent , ni les forces et les moyens qu'elle donne à leur action. Mais peut-être, dans nos systèmes, exagérons-nous cette simplicité.
Nos mécaniques artificielles préfèrent quelquefois la plus grande simplicité à la plus grande perfection, parce que la simplicité ménage la ma-
tière , le temps , le travail , et les forces ; qu'elle exige moins de mobiles; qu'elle use moins de ressorts , qu'elle dépense moins de mouvement, et que la faible industrie humaine a besoin d'être économe de ses moyens. Mais ceux de la nature (de la cause première) sont infinis, inépuisables. Chercher dans son action la même épargne que dans la nôtre, c'est assimiler Dieu à l'homme, et le croire indigent et faible comme nous.
On a savamment analysé les mouvements de masse , simples et composés : les lois du choc , celles de l'équilibre , celles de l'incidence et de la réflexion , des directions obliques , des directions moyennes, celles de l'inertie et de la pesanteur nous sont assez connues; et l'on peut dire de ces lois qu'elles sont simples et uniformes ; mais elles sont insuffisantes pour expliquer les mouvements internes, les mouvements imperceptibles, les phénomènes de la fermentation , de l'élasticité , de l'électricité , de la lumière et des couleurs , les développements du feu et de la flamme, leurs explosions dans les nues, dans les volcans, dans les matières fulminantes; tout cela, dis -je, annonce d'autres lois que celles qui s'observent dans le choc des solides , dans l'équilibre des liqueurs.
Mais , s'il en est ainsi pour les corps même qui ne sont point organisés , combien les procédés de la nature ne sont-ils pas plus variés, plus inexplicables encore par les lois de la mécanique, dans l'organisation des plantes , des animaux ,^e
Métaph. et Morale. 4
l'homme enlin! dans cette économie de la végétation , de la nutrition , de la régénération ! dans la combinaison et le jeu des organes de la vie et de la pensée, de l'instinct et de la raison!
Ah ! mes enfants , quel amas de merveilles je viens de mettre sous vos yeux ! et ce n'est pas dans le firmament qu'elles s'opèrent ces merveilles : c'est autour de nous, en nous-mêmes. Dans le ciel , Dieu se manifeste avec plus de splendeur et de majesté. Cœli énervant gloriam Dei. Mais ici dans ce qui nous touche , il se laisse voir de plus près. Il semble se communiquer plus immédiatement, plus familièrement à nous.
Lequel de ces deux points de vue choisira le matérialiste? Dans l'un et dans l'autre, n'en doutez pas , il trouvera cette première cause et ce principe universel qu'il évite et qui le poursuit.
Dans les êtres que l'Eternel a placés loin de notre atmosphère, nous n'apercevons que du mouvement, mais ce mouvement est si prodigieux , qu'il est impossible d'y méconnaître l'action d'une cause toute-puissante. Dire que la première impulsion donnée à ces corps immenses leur vient de leurs propriétés , c'est dire une ineptie. Estce dans les essences de ces globes de feu, si distants l'un de l'autre, qu'on trouvera la cause de leur attraction réciproque , les lois de leur gravitation ?
La montre prouve l'horloger; Voltaire nous l'a dit. Et quelle montre , mes enfants , que celle
dont les roues sont des soleils sans nombre, et dont l'imagination ne peut mesurer le cadran ! Car, lorsqu'en méditant le système de l'univers, on laisse sa pensée s'enfoncer dans l'immensité de l'espace , ce ciel étoile , dont nous croyons voir les limites, n'est plus qu'un petit cercle dont les rayons n'expriment que la mesure étroite de notre faible vue, et au-delà duquel , très-vraisemblablement, roulent dans leurs orbites d'autres soleils et d'autres mondes. Nos yeux , nos télescopes et ceux de l'astronome qui serait placé dans Saturne , ou dans les signes du zodiaque , et par-delà , et par-delà encore , ne lui feraient pas découvrir les bornes de la création ; et c'est avec des mots vides de sens , avec des abstractions vaines , qu'on s'efforce de remplacer l'être qui seul embrasse dans son immensité tous ces mondes quil a produits !
Le sage Newton, en attestant le fait de la gravitation des sphères, en a-t-il attribué la loi aux propriétés , aux essences de ces corps roulés dans l'espace? Il a bien dit que les rayons de la lumière venaient colorés du soleil; mais a-t-il entrepris d'expliquer comment, au sein de ce globe de feu, qui tourne sur son axe avec tant de rapidité, chaque rayon se teint de ses sept couleurs primitives , et , en s'échappant , se compose des sept filets que le prisme y démêle. Newton a observé, et il a adoré. Descartes, si exact, si éclairé dans sa méthode, s'est perdu dans ses tourbillons.
Sa flIÉTAPHYSIQUE.
Buffon, dont le coiip-d'œil est si net et si juste, lorsqu il ne décrit que des faits, s'est égaré comme Descartes, en se livrant à l'esprit de système. Il a voulu nous expliquer la formation des planètes; et, pour rendre raison de leur tendance en ligne droite et selon les tangentes au plan de leur orbite, il fait arriver une comète qui frappe obliquement la masse du soleil, et en détache une partie. Mais cette comète elle-même avait, ditil, un mouvement de rotation. Qui le lui avait prescrit? Qui le lui avait imprimé?
L'esprit philosophique ne sortira jamais d'un cercle vicieux, tant qu'il tâchera d'éluder là nécessité inévitable de reconnaître une première cause et un principe universel.
Ce qui seul le démontrerait, c'est ce qu'a observé Newton , que le mouvement se détruit sans passer d'un corps dans un autre, et qu'il se reproduit de même par une espèce de création.
On dit communément que le mouvement, répandu dans la matière , ne fait qu'y circuler ; que la quantité absolue et totale en est toujours la même; que rien jamais n'en est perdu; que, lorsqu'il semble s'étouffer, se dissiper, s'évanouir, s'éteindre, il ne fait que passer du corps qui cesse de se mouvoir dans celui qui lui a fait obstacle. Cela est assez vrai de tous les mouvements que Ton appelle mécaniques. Mais, lorsque deux liqueurs, froides et calmes l'une et l'autre, bouillonnent tout-à-coup et s'enflamment en se mé-
lant; lorsque, d'un tas de poussière immobile, une étincelle fait éclater en un clin-d'œil un feu qui fait sauter les voûtes, et qui lance au loin des rochers; d'où vient à ces liqueurs et à cette poussière un mouvement si rapide et si fort? Est-ce de l'élément du feu, ou de celui de l'air? Mais il y était donc immobile ce mouvement qui en est parti avec lant de violence et d'impétuosité? Or, ce mouvement immobile, cette force endormie, et qu'on appelle moite, cette énergie, ce ressort, ce nisus, qu'est-ce dans la matière livrée à elle-même? Qu'on l'analyse autant qu'il est possible, même par la pensée, qu'on la modifie de mille manières, et qu'on nous dise où sont ces magasins d'un mouvement qui ne meut rien encore, et qui, au tact d'une étincelle, va briser l'enveloppe qui le renferme, la prison qui le tient captif.
Il existe pourtant, et mille phénomènes nous attestent son existence; mille faits prouvent que, dans la nature, indépendamment de la force active, et du mouvement continu que les corps se transmettent par la collision ou par le froissement, et qui dans l'un ne diminue que de la quantité qui en est transmise à d'autres; il y a de plus des forces en repos, qui , suivant d'autres lois, sont mises en activité. C'est ce que les matérialistes ont de la peine à reconnaître; cependant rien n'est plus réel.
Observez, mes enfants, quelle quantité de mou-
d4 métaphysique.
vemeiit la seule présence du soleil répand dans les espaces qu'il éclaire; puisque, dans le foyer du miroir ardent, un petit nombre de ses rayons réunis ont la force de fondre, en un instant, le plus dur des métaux. Le soleil disparaît; tout ce mouvement cesse; plus de chaleur, plus de lumière, presque plus de végétation. Quest devenue cette activité dans le fluide lumineux? Quels sont les corps cpii l'ont reçue et qui Font sitôt absorbée? Et depuis des millions de millions de jours que la rotation du soleil remue tous les éléments dans Fun et dans l'autre hémisphère, où s'est évanouie celte prodigieuse quantité de mouvement, si elle ne s'est pas éteinte? La terre et l'eau ne seraient plus qu'un tourbillon de feu, si ce globe avait conservé la chaleur et le mouvement qu'il a reçus de la lumière.
Mais qu'est-ce donc qu'un mouvement qui cesse et qui s'éteint sans se communiquer? Qu'est-ce qu'un mouvement cjui , du sein du repos où il était comme engourdi, se déploie et se communique? C'est là sans doute un mystère que la simple physique n'expliquera jamais, et qui nous force de recourir à l'action d'un premier moteur, diversement communiquée et distribuée à la matière.
C'est cette même action qui , dans les mouvements de masse, des solides et des fluides, ne fait que passer de l'un à l'autre corps sans s'accroître ni s'affaiblir; mais qui, dans le système
(.les mouvements internes , soumise à d'autres lois , tantôt se développe avec une extrême énergie , et tantôt va s'affaiblissant , s'évanouissant par degrés, comme la lumière dans l'ombre.
Dans les mouvements mécaniques, les lois qui les dirigent nous sont familières. L'effet en est simple et constant; et l'habitude nous laisse à peine apercevoir ce qu'il y a de prodigieux. Il nous semble tout naturel que deux corps se partagent la quantité de la force mouvante , en proportion de leurs masses, et en raison de la vitesse avec laquelle chacun des deux doit se mouvoir. Nous ne sommes point étonnés qu'un corps frappé obliquement de deux côtés, suive une direction composée des deux impulsions qu'il reçoit; et si, sur cette ligne, il rencontre un obstacle, nous trouvons tout naturel encore qu'il ne lui communique de son mouvement que ce qu'il en faut pour l'écarter. Rien de tout cela cependant ne s'opère sans raison , sans intelligence. Le Auteur de Vaucanson était plus infaillible que le plus habile joueur de flûte. Il ne savait pas la musique; mais le cylindre était bien noté. Les corps ne savent pas non plus les règles de la mécanique; mais les lois leur en sont dictées, et ils en observent les lois.
Avec la même facilité, la volonté toute-puissante d'un suprême législateur explique les mystères les plus profonds de la nature; et non-seulement les révolutions des corps célestes, mais,
ce qui n'est pas moins incompréhensible pour nous sur notre petit globe, les phénomènes de l'organisation des corps vivants, les prodiges de la vie et de la pensée ( l'intelligence créatrice une fois reconnue ), tout se conçoit. Sans ce premier principe , rien ne serait concevable ; tout serait impossible.
Et qui jamais, avec quelque pudeur, a pu vouloir réduire au mécanisme d'un mouvement inné et inhérent à la matière, l'assimilation des germes dans la production des plantes, le choix des sucs qui leur sont analogues ; la filtration de ces sucs, depuis l'extrémité de la racine qui les hume , jusqu'à la cime des rameaux où doivent se former la feuille, la fleur et le fruit; la délicatesse de leur tissu, et dans leur variété infinie ces singularités constantes par lesquelles chaque espèce est distincte, et ne ressemble qu'à elle-même; cette prévoyance qui règne dans toute leur économie, soit pour défendre des impressions de l'air ces feuilles si soigneusement et si artistement plissées dans l'enveloppe du bourgeon, soit pour conserver ces tendres fleurs dans le bouton qui les enferme, soit pour amener à maturité ces fruits, et sur-tout ces semences, d'où dépend la reproduction, la perpétuité de l'espèce?
Que l'on combine tant qu'on voudra des solides et des fluides ; jamais on ne rendra raison du discernement avec lequel la plante choisit et aspire les sucs propres à la nourrir et les sels
destinés à donner à ses feuilles toujours la même teinte , à ses fleurs le même parfum , à ses fruits la même saveur.
On a imaginé des moules. Ah! mes enfants, quelle ressource désespérée que celle-là! Croirezvous bien qu'on a voulu que dans un gland fût le moule du chêne que ce gland produirait, et de tous les glands que produirait ce chêne , et de tous les chênes que produiraient ces glands, ainsi de suite à l'infini? C'est là ce qui serait la plus inconcevable de toutes les merveilles. Mais, en accumulant des moules dans des moules , n'at-on pas vu qu'on n'obtenait que des figures et des surfaces; et qu'il y avait encore l'assimilation des substances , que les moules ne donnaient pas? N'a-t-on pas vu que les qualités spécifiques ne laissaient pas d'éprouver encore de très-grandes altérations, lorsque la greffe change les canaux de la sève? Si le prunier porte la pêche, si le grenadier produit l'orange et une orange dont la chair a l'acide et la couleur de la grenade, comment, pour allier ainsi les qualités des deux espèces, les moules se sont-ils mêlés?
Aux moules, on a substitué des affinités, des analogies , des propriétés sympathiques ; on a supposé des attraits et des prédilections entre des molécules inanimées et insensibles; on a dit que ces molécules allaient cherchant leur place pour composer des corps, par une sorte de discernement mécanique. Ainsi les propriétés, les
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essences, les analogies composent le vocabulaire de cette physique tranchante qui explique tout avec des mots; tandis qu'avec une seule idée ( celle d'une première cause et d'un principe universel), tout s'explique et tout se conçoit.
Mais , si la végétation dans les plantes porte si vivement l'empreinte d'une intelligence créatrice ; combien , dans l'organisation et la vie de l'animal, ce divin caractère est plus visiblement encore et plus évidemment empreint! Un Dieu s'y manifeste avec une profusion de merveilles si accablante, que le comble de la démence serait, à mes yeux, celle d'un anatomiste incrédule. S'il en existe un seul, je lui demande quelle cause physique donne aux muscles du corps humain cette force qui, calculée par le célèbre Borelli, est quelquefois égale à un poids de trois cent mille livres? Je lui demande quelle puissance a donné au muscle du cœur ce ressort, qui, sans cesse, sans relâche, toute la vie, dans le sommeil, comme pendant la veille , deux mille fois par heure, s'exerce à faire couler le sang dans les artères et dans les veines, et l'y pousse avec une force qui, à chaque battement, est, selon le calcul du même Borelli, l'équivalent d'un poids de cent mille livres pesant. Je lui demande quelle combinaison fortuite ou nécessaire a placé dans le cœur ces onze valvuves, dont cinq sont destinées à y laisser entrer le sang et à l'empêcher d'en sortir, et six à l'en laisser sortir, et à l'em-
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pécher d'y rentrer? Je lui demande par quel jeu du hasard il se trouve tant de ces valvuves dans les veines pour soutenir le sang qui revient dans le cœur, tandis qu'il n'y en a pas une seule dans les artères qui, en effet, n'en ont pas besoin? Je lui demande.... Mais pourquoi accumider tant de problèmes? Un seul suffit pour abattre et confondre tout l'orgueil de l'esprit humain.
Enfin, le dernier phénomène, celui qui semble avoir été le chef-d'œuvre de la création , et qui pour nous en est la preuve la plus intime et la plus forte, c'est l'être pensant, c'est notre ame; et ce sera par elle que demain nous donnerons encore un nouveau degré d'évidence à cette grande vérité, que Dieu seul est la source de l'existence , du mouvement et de la vie: In deo vivimus^ movemur et swnus. ( Paulus. )
LEÇON QUATRIÈME
De lame. Quilj a deujc substances, V esprit et la matière. Que Vame est spirituelle et de même nature que V intelligence qui Va créée. Opinions des anciens comparées à celles des matérialistes modernes. Réfutation du matérialisme sur la natuie de Vame. Union de Vame et du corps.
^i Dieu et le monde existent, il y a deux substances. C'est là que nous en sommes , et ce que j'ai promis de vous faire voir clairement.
Nous ne connaissons des substances que des modes, des attributs, des qualités : le fonds en est impénétrable; mais leurs modes, bien observés, nous révèlent assez le mystère de leur essence, pour nous mettre en état de voir ce qui leur est convenable ou contraire, analogue ou incompatible. Ayons seulement soin de ne rien avancer qui ne soit nettement conçu et défini.
La matière est une substance : elle est en soi; elle est étendue, divisible, impénétrable, susceptible de mouvement. Les deux premières de ces qualités lui sont communes avec l'espace pur ; les trois autres lui sont exclusivement propres.
Quelle est au fond cette substance? A -t -elle d'autres propriétés inaccessibles à nos sens ? C'est
METAPHYSIQUE. (jl
ce qu'il nous est aussi inutile qu'impossible de concevoir. Pour ce qui nous concerne, il suffit d'en connaître l'existence , les dimensions , les qualités sensibles; de savoir qu'elle peut dispersement se diviser, se figurer et se mouvoir. Le reste, s'il y en a, est le secret de la nature.
Nous démêlons, jusqu'à un certain degré d'analyse, les éléments dont le mélange et les combinaisons diverses font la différence des corps. Si l'eau, l'air et le feu étaient composés de molécules toutes semblables, ils seraient semblables eux-mêmes. Nous inférons de leur diversité, que chacun d'eux est formé de parties plus ou moins déliées, plus ou moins souples, plus ou moins compressibles, plus ou moins denses, plus ou moins élastiques, etc.
Mais quelle que soit la subtilité, la mobilité, la figure de ces parties, fussent - elles même insécables par leur extrême ténuité, ce n'est jamais que la même substance, étendue, divisible et mobile ; et sans savoir quelle est au fond cette substance commune à tous les éléments, et que ses formes enveloppent, au moins suis -je bien, sûr que ce que je n'en connais pas doit être compatible avec ce qui m'en est connu. Or, ce qui m'en est connu, c'est qu'elle est composée de parties physiquement distinctes et graduellement divisibles, dont chacune est en soi, dont chacune, quelque petite qu'on la conçoive, est étendue encore et a ses trois dimensions; car ce se-
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rait une contradiction dans les termes , qu'un tout étendu fût composé de parties inétendues. Il est donc évident pour moi que l'étendue est une qualité essentielle à la matière, et que les parties qui la composent, étant physiquement distinctes, sont divisibles à Tinfini.
Remarquez bien que la divisibilité n'est qu'une qualité virtuelle de la matière; et il en est de même de la mobilité. Il est essentiel à cette substance de pouvoir être divisée et mise en mouvement; mais vous la concevez unie et en repos. Au lieu que l'étendue actuelle en est inséparable; la lui ôter serait l'anéantir.
Ce qui est de l'essence des choses ne les quitte jamais. Elles n'en perdent jamais rien. Ainsi dans chaque partie de la matière, l'étendue est toujours la même : le plus petit atome retient la sienne que rien ne peut lui ôter, et qui n'est susceptible ni de plus ni de moins. Au contraire, le mouvement se communique et se partage, s'augmente ou s'affaiblit ; il cesse dans un corps, il commence dans l'autre; il circule dans l'univers; et ceux même qui le prétendent essentiel à la matière en général, sont forcés d'avouer qu'il n'est qu'accidentel dans chacune de ses parties. C'en est assez sur la nature de la matière.
Vous venez de voir que la substance matérielle n'est connue que par ses qualités. Il en est de même de la substance spirituelle. Nous éprouvons intimement que notre ame est douée d'in-
telllgence et de sensibilité ; qu'elle est susceptible de plaisir et de peine; qu'elle est capable de souvenir et de réflexion ; qu'elle raisonne et délibère; qu'elle veut, qu'elle espère, qu'elle désire, qu'elle craint; qu'elle s'irrite et s'épouvante, qu'elle aime, qu'elle hait, etc.; et cette expérience habituelle des facultés, des émotions et des affections de notre ame est pour nous d'une évidence irrésistible.
Mais quelle est en nous cette substance dont ce sont là les qualités, les modes, les accidents? C'est pour nous un mystère qui ne s'éclaircira jamais. Heureusement, ce qu'il nous est impossible de savoir de notre ame, nous est iruitile à connaître; et ce que nous en devons connaître, nous est facile à concevoir.
D'abord il nous est évixlent que ce qui pense en nous est le même que ce qui sent, que ce qui veut, etc. Il reste à savoir si la pensée est un jeu des organes du corps vivant et animé ; si l'ame est elle-même un corps d'une subtilité, d'une mobilité, d'une activité singulière; ou si elle est une substance essentiellement différente de celle du corps où elle habite, une substance inétendue, indivisible et simple, qui n'a rien de matériel; c'est là le problème à résoudre.
Vous avez vu combien l'opinion de Socrate et de ses disciples approchait de la vérité, sur l'existence d'une première cause , et d'un principe universel , et qu'il ne manquait à Platon que d'à-
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voir pu concevoir l'idée d'une création absolue. L'imagination qui le dominait l'empêcha de même d'atteindre à la vérité pure et simple , sur la nature de l'ame. D'abord il se figurait que dans l'homme lame était divisée en trois parties, la principale ayant pour siège le cerveau, d'où elle exerçait l'empire de la raison, et les deux autres situées, l'une dans le cœur, d'où naissait la colère, l'autre inférieure, où étaient conçues toutes les passions comprises sous le nom de cupidité. Plato triplicem finxit animam ; cujus principatujTij id est y rationem , in capite, sicut in arce, posuit, et diias partes separare voluit, iram et cupiditatem , quas locis disclusit; iram in pectore, cupiditatem suhter prœcordia locavit. ( Cic. Tusc. 1. I.) Il ne faisait donc pas de l'ame une substance indivisible. Seulement il croyait qu'elle n'avait rien de terrestre, rien de notre élément humide; mais que, subtile comme l'éther, elle allait, en se dégageant du corps, où elle avait été captive, se replonger dans ce fluide pur et incorruptible comme elle; et que là, n'étant plus environnée que de substances toutes pareilles à la sienne, elle y devait paisiblement, et dans un parfait équilibre, jouir de l'immortalité. Cùm enim ( animas) sui similem et levitatem et caloiem adeptus est^ tariquàm parihus examinatus ponderibuSy nullam in partem movetur , eaque ei demàm naturalis est sedes, cùm ad sui similem penetravit, in quo nullâ re egens, aletur et sustentabi-
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tur iisdem rébus quitus astra sustentantur et aluntur. ( Cic. Tusc. 1. I . )
Aristote, disciple de Platon, ne s'accommodant pas, comme lui, d'une substance aérienne, ou ignée, pour recevoir les facultés de l'ame, aima mieux inventer pour elle un cinquième élément, une certaine quintessence qui n'avait pas de nom, mais plus pure, plus déliée, plus subtile que tous les éléments connus; et c'est à ce je ne sais quoi^ qu'il attribuait la pensée. Aristoteles longe omnibus {^Platonem semper excipio), prœstcins et ingenio et diligentiâ... quintam quamdam naturam censet esse, quœ sit mens. Cogitare enim, et providere, et discere, et docere , et invenire aliquid, et lam mulla alia, nieminisse , amare, odisse, cupere, timere, angi, lœtari ; hœc et similia eorum in horum quatuor ( elementorum) nullo inesse putat. Quintum genus adhibet vacans nomine. ( Cic. Tusc. 1. r . ) Mais Aristote ne disait point que cette quintessence ne fût ni étendue, ni divisible, ni mobile, ni composée de parties physiquement distinctes; ni finalement qu'elle ne fut point matérielle.
Cicéron , qui nous a expliqué ces doctrines , semblait avoir fait lui-même un pas de plus; et la raison humaine ne pouvait guère aller plus loin.
Voici comme il s'exprime : « Les âmes ne tirent -;» point leur origine de la terre. Elles n'admettent « aucun mélange, aucune concrétion, rien d'ex-
Métayh. et Morale. '
« trait ni de la substance des corps terrestres, ni « de celle de l'eau, ni de celle de Tair, ni de « celle du feu. Car, dans les diverses natures de « ces éléments, il n'y a rien qui soit susceptible « des facultés de la mémoire, de l'entendement, « de la pensée; rien qui soit capable de retenir « le passé , de prévoir l'avenir , d'embrasser le « présent. Tous ces dons-là ne peuvent être que « divins; et jamais on ne saura dire de qui l'homme « les a reçus, si ce n'est de Dieu même. Lame « est donc un être d'une nature singulière et « distincte de toutes les autres natures. Ainsi , « quel que soit en nous ce qui sent, ce qui pense, a ce qui veut, ce qui nous anime, c'est quelque « chose de céleste et de divin , et par consé- « quent d'impérissable. Dieu même que nous ce connaissons, nous ne pouvons le concevoir que cf comme une intelligence libre, indépendante, K séparée de tout ce qui est mortel, qui connaît « tout, qui meut tout, et qui est elle-même dans « un éternel mouvement. » Aniinorurn niilla in terris origo inveniri potest. Nihil eiiim est in animis niixtum , atque concretain, aut qiiod ex terra natum atque Jictum esse videatur; nihil ne aut humidum quidetn^ autflabile, aut igneurn. His enim in naturis nihil est quod vim memoriœ , mentis, cogitationis habeat, quod et prœterita teneat, etfutura provideat , et complecti possit prœsentia, quœ sola divina sunt. JSec iiwenietur unquàm undè ad hominem venire pos&int ^ nisi à
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deo. Singularis est igitur quœdain natura atque vis animi, sejuncta ab his usitatis notisque naturis. Ità quidquid est illud qiiod sentit , quad sapit , quod vulty quod viget^ cœleste et divinum est : oh eamque rem , œternum sit necesse est. Nec vero deus ipse ^ qui intelligitur à no/>is, alio modo, intelligi potest, nisi mens soluta quœdcun et libéra ^ segregata ab omni concretione mortali, otnnia sentiens et movens^ ipsaque prœdita motu se.mpiterno.
L'aine ne peut connaître , ajoutait Cicéron , quel est le fonds de sa substance; mais l'œil qui voit tout, ne se voit pas lui-même. Il en est de même de l'ame; et, si elle ne sait pas ce qu'elle est, au moins sait-elle que la force de l'entendement, la pénétration, la mémoire, le mouvement et la célérité sont des dons qu'elle réunit. C'est là ce qui dans sa nature est beau, divin et immortel. Non valet tantum animus ut se ipsum ipse videat. At ut oculus, sic animus sese non videns alia cernit.... Vim certe^ sagacitalem , mcmoriam, motum , celeritatem videt; hœc magna, hœc divin a, hœc sempiterna s un t.
Enfin, disait-il, comme sans voir Dieu , en luimême, vous le reconnaissez dans les merveilles qu'il a produites, reconnaissez de même dans votre ame une force divine, en la voyant douée de mémoire, d'invention, d'une mobilité si prompte, et de toute la beauté dont, brille la vertu. Ut deum non vides, tamen ut deum agnoscis ^ e.r
operihus ejus ; sic ex memoriâ reriini, et inventioiie , et celer itate motus ^ omnique pulchritudine virtutis , vini divinani mentis agnoscito.
Vous voyez cependant qu'il supposait dansTame une grande célérité de mouvement; et, quanta sa figure, il la laissait en doute, comme celle de Dieu. Ut Deum noris , etsi ejus ignores et locum etfaciem ; sic animum tibi tuum notum esse oportere, etiam si ejus ignores et locum et formam. (Tusc. 1. I.)
Sur la nature même de l'ame , il avouait qu'il ne savait si c'était un souffle ou un feu. Mais, que ce soit l'un ou l'autre, je jurerais, ajoutaitil , que c'est quelque chose de divin. Anima sit animus , ignisve , nescio : nec me pudet fateri nescire quod nesciam. Illud si ullâ aliâ de re ohscurâ affirmare possem , sive anima sive ignis sit animus y eum juiarem esse divinum. (Tusc. 1. i.)
Ce n'était donc pas encore sur la spiritualité de l'ame un vérité nettement conçue, une vérité nommée^ comme disait Fontenelle. Mais, à ces notions déjà si élevées des plus beaux génies de l'antiquité, comparez sur le même objet les idées basses et grossières des modernes matérialistes; et voyez cependant avec quelle assurance ils professent leurs absurdes conceptions.
« Le cerveau , disent-ils , est \\\\ centre commun , « où viennent aboutir tous les nerfs répandus dans « toutes les parties du corps humain. C'est à F aide * de cet organe intérieur que se font toutes les
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« opérations qu'on attribue à l'ame. » Oui, à Vaide de cet organe , voilà le vrai. Mais bientôt ils ajoutent que c'est par cet organe même ; et c'est ainsi que l'erreur s'insinue à la suite de la vérité.
« Ce sont, disent-ils, les mouvements commu- « niques à ces nerfs qui modifient le cerveau. En « conséquence il réagit et met en jeu les organes « du corps, ou bien il agit sur lui-même, et de- « vient capable de produire au-dedans de sa pro- « pre enceinte une grande variété de mouve- « ments, que l'on a désignés sous le nom de fa- « cultes intellectuelles. Le sentiment est une suite « de l'essence et des propriétés des êtres organe nisés, de même que la gravité, l'élasticité, l'é- « lectricité, etc. Le cerveau est le vrai siège du « sentiment. De même que l'araignée que nous « voyons suspendue au centre de sa toile, il ( le « cerveau ) est averti de tous les changements qui « surviennent au corps , jusqu'aux extrémités « duquel il envoie ses fdets ou rameaux. La sen- « sibilité du cerveau est un fait. Si l'on nous de- « mande d'où vient cette propriété, nous disons « qu'elle est le résultat d'un arrangement, d'une « combinaison propre à l'animal ; en sorte qu'une « matière brute et insensible cesse d'être brute « pour devenir sensible, en s'assimilant et en se « combinant avec un tout sensible. La sensibilité « est une qualité qui se communique comme le « mouvement, et qui s'acquiert par la combinai- « son; ou bien elle est une qualité inhérente à
« toute la inatitTc. La douleur fait naître dans le « cerveau une idée qui a le pouvoir de se repré- « senter, quand la douleur n'existe plus. Le cer- « veau, par une série de mouvements, se remet « alors dans un état analogue à celui où il était c quand il éprouvait réellement cette douleur. Les « changements produits dans l'organe intérieur, « à l'occasion des impressions reçues par les or- « ganes extérieurs, se nomment perceptions, dès « que Torgane intérieur les aperçoit et en est « averti : ils se nomment idées , lorsque l'organe « intérieur rapporte ces changements à l'objet « qui les a produits. Toute sensation n'est donc « qu'une émotion donnée à nos organes : toute « idée est l'image de l'objet à qui la sensation est « due. Des différents degrés de mobilité des or- « ganes résultent l'esprit, la sensibilité, l'imagier nation , le goût , etc. Dès que j'ouvre ma pau- (c pière, il s'excite dans la liqueur des fibres et « des nerfs dont mes yeux sont composés, des « ébranlements qui se communiquent au cerveau « et y peignent l'image des corps qui agissent « sur mes yeux ; c'est ainsi que s'explique le mé- « canisme de la vue. La mobilité et l'élasticité « des fibres et des nerfs qui forment le tissu de c( la peau, fait aussi que le cerveau est averti de « la présence de l'objet que l'on touche et des « qualités qui affectent le sens du toucher. Les « corpuscules invisibles et impalpables qui éma- « nent des corps odorants , portent de même des
(' impressions et des idées au cerveau ; ainsi des « sens, du goût et de l'ouïe. Ces modifications « successives de notre cerveau , effets produits par « les objets qui remuent nos sens, deviennent « des causes elles - mêmes et produisent dans « l'ame ( substance du cerveau ) ; de nouvelles « modifications, que Ton nomme pensées, ré- « flexion, mémoire, imagination , jugement, vo- « lontés, actions, et qui toutes ont la sensation « pour base. En combinant toutes les sensations, « les perceptions et les idées qu'on a reçues du « même objet par divers sens , on a l'idée du tout. « La pensée n'est donc que la suite des impres- M sions successives que nos organes extérieurs cr transmettent à notre organe intérieur ( le cer- M veau ), lequel jouit de ce que nous appelons « la faculté de penser, c'est-à-dire d'apercevoir « en lui-même, ou de sentir les différentes modi- « fications ou idées qu'il a reçues , de les com- « biner et de les séparer , de les étendre et de les « restreindre , de les comparer, de les renouve- « 1er, etc. Non-seulement, notre organe intérieur « ( le cerveau ) aperçoit les modifications qu'il « reçoit,. mais encore il a le pouvoir de se mo- « difier lui-même, et de considérer les changements « et les mouvements qui se passent en lui , ou ses (c propres opérations ; ce qui lui donne de nouvel- « les perceptions et de nouvelles idées. C'est l'exer- « cice de ce pouvoir de se replier sur lui-même , « qu'on appelle réflexion. La mémoire est la faculté
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« qu'a l'organe intérieur fie cerveau), de renouveler ft en lui-même les modifications qu'il a reçues, « et de les reproduire en l'absence des objets qui « les ont causées. L'imagination est la faculté qu'a « le cerveau de se former des perceptions nou- « velles , d'après celles qu'il a reçues, et d'en « composer un ensemble nouveau. Le jugement « est la faculté qu'a le cerveau de comparer les « idées qu'il reçoit , ou qu'il a le pouvoir de ré- « veiller en lui-même, pour en découvrir le rap- « port. La volonté est, dans le cerveau, la dis- « position d'agir, c'est-à-dire de mouvoir les or- « ganes du corps, de manière à se procurer ce « qui le modifie d'une façon analogue à son être. « ou à se préserver de ce qui lui nuirait. Les pas- « sions plus ou moins fortes ne sont que les mouce vements de la volonté. On a donné le nom d'in- « telligence à l'assemblage des facultés dont le « cerveau est susceptible. On a donné le nom de « raison à une façon déterminée dont il exerce « ses facultés. On nomme esprit, sagesse, bonté, « prudence , vertu , etc. , des dispositions cona stantes de l'organe intérieur ( du cerveau ) qui « fait agir les êtres de l'espèce bumaine, »
Telle est, mes enfants, la doctrine des matérialistes modernes. Vous voyez qu'autant les anciens faisaient d'efforts pour épurer leur ame et pour la dégager du limon de la terre , autant ceuxci en font pour avilir la leur et la dénaturer. Si . au lieu de faire du cerveau la substance même
de l'ame, on n'en eût fait que le point central (les impressions que l'ame reçoit du corps auquel elle est unie, et de l'acliou qu'elle y exerce, le reste n'eût été cpie l'opinion de Locke sur ÏOrigine des sensations et des idées. JMais , lorsqu'à la place d'une substance active, intelligente et sensible , on nous donne pour ame la moelle du cerveau, et que, par les ébranlements de ses fibres et de ses nerfs, on veut produire dans cette masse la pensée, la réflexion, la mémoire, la volonté, la raison , le génie , qu'on veut que ce soient là ses modes, son action, ses qualités réelles, c'est un délire que j'ai peine à croire, et que je ne puis concevoir.
Vous avez vu que le mouvement le plus simple, transmis d'un corps à un autre corps, est un phénomène inexplicable, si ce n'est pas l'effet d'une première cause et d'une expresse loi. Mais je veux bien supposer un moment que, par leur propre activité , les corps agissent sur nos sens , et que , des sens extérieurs, ces impressions qu'ils reçoivent se communiquent au cerveau , qu'est-ce que les nerfs lui transmettent? Des vibrations, des battements, un reflux de liqueurs vitales. Or, de l'ébranlement des fibres ou du renflement des vaisseaux qui sillonnent cette substance molle, que peut-il résulter physiquement d'analogue au sentiment et à la pensée? Il n'est pas vrai que tous les nerfs aboutissent au cerveau : de quarante paires , il n'y en a que dix
74 MKTAPH Y s TQUE.
qui s'y terminent (les autres ont leur origine clans la moelle épinière); mais, quand même ils se réuniraient tous au même point, quelle liaison naturelle y aurait-il encore entre leur mouvement et la sensation ou l'idée? Il n'est pas vrai que le nerf optique porte au cerveau l'image de l'objet; mais, fùt-il un pinceau fidèle, et le cerveau fût-il la toile où l'objet serait peint, le tableau se verrait-il lui-même ? Quant aux objets des autres sens, qu'a de semblable l'aiguillon et la piqûre de l'abeille avec la douleur qui la suit? Qu'a de semblable le chatouillement des houpes nerveuses du nez avec le sentiment de l'odeur de la rose? Qu'ont de semblable les vibrations de la membrane du tympan avec le sentiment d'une douce harmonie? Et cependant les molécules du cerveau, plus ou moins ébranlées, en deviennent, dit-on, capables, non-seulement d'éprouver des sensations, mais de s'en rendre compte et de s'en souvenir; non-seulement de concevoir des images et des idées, mais de les reproduire, de les analyser, et d'en observer les rapports; et les opérations les plus compliquées de l'entendement ne sont que le produit du tressaillement de quelques fibres, communiqué à une moelle sans ressort. Assurément, j'ignore comment s'opère la pensée; mais il m'est évident que ce n'est pas ainsi.
L'action de tous nos sens se réduit à celle du toucher; je vous l'ai déjà dit : c'est une vérité connue. Les globules de la lumière, les mole-
' iiles de Tair sonore, les corpuscules détachés (lu corps savoureux ou du corps odorant, ne Font tous que toucher et remuer l'organe.
Ce serait donc un étrange phénomène dans la nature, qu'une substance molle, inerte en apparence , fût néanmoins douée d'une mobilité , d'une activité si rapide, que, de l'ébranlement instantané du nerf optique, elle se formerait le tableau distinct, varié, nuancé de tout l'horizon: que, des vibrations du nerf qui répond à l'oreille, elle extrairait cette multitude d'images, de sentiments et de pensées que fait naître dans l'ame une lecture fugitive ; et ce n'est pas assez des modifications que reçoit le cerveau , il a , dit-on , encore le pouvoir de se modifier lui-même, et de considérer les changements qui se passent en lui ; il a le pouvoir de renouveler en lui-même les modifications qu'il a reçues, et d'en former un ensemble nouveau ( comme, par exemple, \ Enéide de Virgile ou une Harangue de Cicéron ); et ce pouvoir, d'où lui vient-il? Des ébranlements qu'il reçoit, du tressaillement de ses fibres, du mouvement des molécules de sa substance médullaire. Ainsi, dans le cerveau, la réflexion, la mémoire, le raisonnement, l'invention, le génie, tout se réduit au mouvement ; et ce mouvement , !e cerveau se le donne; il agit sur lui-même; et non-seulement il se donne des mouvements qu'il n'a pas reçus , mais il a de plus la faculté de les transmettre, et d'en communiquer qui ne soni
pas les siens, et qui n'ont rien qui leur ressemble. Il veut agir sur les organes, et il agit avec autant de célérité que de force. Il donne au cœur, pour chaque battement, une force égale à lui poids de cent mille livres. Il veut que tout le corps s'élève à deux pieds de hauteur; et il lui communique luie force équivalente à trois cent mille livres pesant. Ce n'est rien que cela : il veut; et tous les nerfs sont émus pour lui obéir, et tous les muscles sont en action pour exécuter sa pensée. Il veut ; et les organes de la voix et de la parole se modifient et s'accordent pour énoncer ce qu'il désire; et toute la mécanique du corps humain se dispose et se met en jeu pour répondre à sa volonté; et, de tous les mouvements qu'il dirige , il n'en connaît pas un ; son action même est pour lui un mystère; en faisant des prodiges, il ne sait ce qu'il fait.
Mais votre ame spirituelle , nous disent les matérialistes , sait-elle mieux le secret de son action sur les corps et de l'action des corps sur elle? Non; mais Dieu le sait ce secret admirable; et cette action qui vient de lui , c'est lui-même qui la dirige. Dès-lors ce phénomène est, comme tous les autres , l'effet d'une première loi qui est la règle de l'univers. Vous allez bientôt voir que cette loi suprême est le lien de l'ame et du corps; et , par là , rien de plus facile à concevoir que la rapidité, la variété , le concert d'action et de réaction qui s'exerce de l'un à l'autre.
Au lieu que , si , par hypothèse , le ujouvement est l'unique princi|)e de l'action entre l'ame et le corps; si la substance du cerveau n'est pas seulement l'organe du sentiment et de la pensée, mais si elle est elle-même, elle seule, l'être pensant , l'être sensible , peut-on dire un seul mol pour expliquer cette mécanique qui ne soit insensé? Oui, mes enfants, tout ce qu'on imagine pour expliquer cet absurde système , se trouve absurde comme lui.
Car , d'où vient au cerveau cet empire qu'on lui attribue ? En supposant même qu'il veuille , d'où lui vient le pouvoir de se faire obéir? D'où vient aux ressorts, aux mobiles du corps humain une si prompte obéissance à la volonté du cerveau , et l'attention , l'intelligence , l'accord , la précision, la vitesse, l'adresse dont ils lui obéissent, sans que lui-même il sache ni pourquoi ni comment s'exécute sa volonté ? Chaque nerf, chaque muscle , chaque fibre aurait donc en soi un instinct, un sentiment juste et précis de ce que le cerveau commanderait; et, tous ensemble, ils se, consulteraient, s'accorderaient pour l'accomphr à l'instant , dans tous les instants. Il est impossible, je le répète, que cette hypothèse insensée soutienne un moment d'examen.
La sensibilité du cerveau, nous dit-on, est un fait. Non, certes, ce n'est pas un fait; ce n'est pas même une vraisemblance. Le cerveau est sensible dans le même sens que la fibre et que le
nerf est sensible. Il est l'organe nitérieur, aux émotions duquel la nature a attaché le sentiment et la pensée. C'est aussi de ses mouvements que dépendent ceux des organes qui exécutent la volonté. Mais il n'est, dans sa médiation, qu'une cause passive; et la correspondance dont il est le moyen ne suppose dans cet organe aucune sensibilité. Ce pouvait être un globe ou de verre ou de plomb; et de ses oscillations, de ses frémissements les plus imperceptibles , eût dépendu de même le sentiment, et la pensée, et l'action de la volonté , si la suprême intelligence en eût fait une loi.
Mais à celui qui veut que le cerveau soit Tètre sensible et pensant, demandez si c'est toute la masse, ou seulement une partie, ou l'une des molécules, et tantôt l'une, tantôt l'autre, qui a tel sentiment, telle idée, tel désir, telle volonté; vous allez voir dans quel labyrinthe d'absurdités il s'enfoncera pour répondre.
Et puis, qu'est-ce qu'une matière brute et insensible, qui cesse d'être brute et qui devient sensible en s'assimilant ? Qu'est-ce qu'une combinaison (}ui donne à une matière brute la sensibilité , la raison , le génie ? Pour les parties de la matière , se combiner , ce n'est que se déplacer et se placer différemment. Comment donc, en changeant de place, la molécule qui n'était pas sensible, intelligente, le devient-elle? Et si, dans telle position , elle n'avait pas même le sen-
timent de som existence, comment Ta-t-elle acquis avec mille autres sentiments, en passant dans un autre lieu ? Plus on remue cet amas de suppositions gratuites, moins on peut comprendre que des hommes de sens se soient mis dans la tète d'en bâtir un système.
Le sentiment, disent-ils , est une suite des propriétés des êtres organisés, de même que la gravité, le magnétisme, l'élasticité, l'électricité, sont de l'essence de certains autres corps.
Vous avez vu que rien de tout cela ne tient à l'essence des corps, et ne devient en eux une propriété, qu'autant qu'elle leur est donnée par la première cause du mouvement , dont la variété produit ces divers phénomènes. Mais est-ce avec du mouvement qu'on fera produire au cerveau les phénomènes de la pensée?
Le cerveau agit sur lui-même. Quelle est sa force pour agir? et quelle est son intelligence? Il devient capable de produire, au-dedans de sa propre enceinte, une grande variété de mouvements. Comment le devient-il? Comment l'a-l-il acquise cette faculté de se modifier, de se mouvoir lui-même ? Et, de ces mouvements, que peutil résulter qui res.semble aux facultés intellectuelles? Quoi! dans la masse du cerveau, par de certaines combinaisons de parties, et en vertu de leurs déplacements et de leurs positions diverses , va se succéder une foule de sentiments et de pensées! Il va se donner à lui-même, et par une
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action qui lui est propre , le souvenir , la réflexion , id prévoyance, l'invention, la raison, le génie! Avouez , mes enfants , que , pour se refuser à une vérité simple , lumineuse et féconde , il faut se fasciner l'esprit par d'étranges illusions.
Mais enfui est-il impossible que Dieu ait donné à la matière , ou à quelques parties de la matière, les facultés intellectuelles, ou que, nonseulement dans l'homme, mais dans les bétes, dans les plantes, dans les minéraux même, et dans les éléments dont les mixtes sont composés, un principe d'intelligence , soit graduellement répandu, et que, pour obéir aux lois de la nature et remplir sa destination, chaque molécule ait reçu ce qui lui en était nécessaire? Ces questions à démêler, à éclaircir et à résoudre, seront demain l'objet de nos réflexions.
LEÇON CINQUIÈME
La pensée ne peut être un mode de la matière. Objection des matérialistes sur V union de Vaine et du corps. Réponse à cette objection. Doute de Locke et de Newton. Comment on peut lever ce doute. Hypothèse de V intelligence répandue et distribuée à tous les corps.
JLlie IV d'étendu n'est simple. Le plus petit atome a ses dimensions, sa solidité , sa surface, son milieu, ses extrémités. Dans un globule de lumière, les points opposés de la circonférence sont aussi réellement distincts que le sont les polesdu monde. Ce n'est donc que fictivement , qu'en les considérant ensemble qu'on réduit les parties de la matière à l'unité; et, soit que le corps ait plus ou moins de volume, cela est égal ; il y a continuité, mais non pas unité et simplicité de substance. Aussi les modes d'une substance matérielle y sontils tous distribués partiellement , minutatim. Le poli, la couleur, se répandent sur la surface; chaque molécule du corps solide participe à sa dureté; du corps fluide à sa mollesse; du corps brûlant à sa chaleur; du corps grave à sa pesanteur. La forme des corps, leur figure, n'est que la position respective de leurs parties; le mouvement
}féluph. et Morale O
Iiii-mèiTie s'y distribue en raison de leur masse, et en raison de la vitesse que doit avoir chacune d'elles, selon la place qu'elle occupe, pour se mouvoir ensemble et sans se désunir; en sorte qu'un corps n'est jamais qu'une collection innombrable de corpuscules figurés, disposés, unis de telle ou de telle manière , en repos ou en mouvement.
Cela posé , voyons si la pensée , le sentiment , la volonté , sont des modes qui , comme la couleur, la figure, la pesanteur, le mouvement puissent être distribués dans un volume de matière , et divisés entre ses parties.
La pensée, le sentiment, la volonté, sont des modes simples. Ce n'est jamais que dans leurs rapports qu'on les appelle composés. Quel que soit le nombre de ses objets , l'idée est une , le sentiment est un, la volonté est une. Le jugegement, le raisonnement même est , dans l'ame, ou une seule perception , ou une suite de perceptions dont chacune est indivisible. Juger ou raisonner, c'est comparer deux ou plusieurs idées ; c'est voir en quoi elles diffèrent ou en quoi elles se conviennent. Or, pour saisir ce rapport des idées, il faut comme un coup d'œil unique. Si l'ame était un corpuscule de matière, ou chacune de ses parties apercevrait le tout de leur objet commun, et chacune serait une ame, une intelligence complète, individuelle et distincte; ou l'une apercevrait l'un des termes de la pen-
sée , et l'autre le terme opposé ; alors chacune aurait une idée particulière, sans aucun moyen de se communiquer l'une à l'autre ce qu'elles auraient aperçu. Ainsi , la même molécule ayant mille parties, aurait à- la-fois mille idées, sans aucun point de ralliement pour les réduire à l'unité.
Pour mieux m'entendre , supposez un miroir pensant , où chaque point de la surface ait le sentiment et l'idée du trait qui lui vient de l'objet présenté devant le miroir, autant de points dans la surface et autant de traits dans l'image, autant d'idées particulières. Mais l'idée du tout ensemble, où sera-t-elle? Où sera le juge de la composition, de l'ordonnance du tableau et du rapport de ses parties? Chacun de ces petits miroirs n'ayant reçu qu'une impression isolée , n'aperçoit que ce qui le touche ; aucun d'eux ne voit à côté.
C'est ainsi que, d'une ame étendue et composée de parties , quelque petit que fût le volume, chaque point n'aurait que des idées partielles et des notions incomplètes; et , s'il y avait un point central , unique , indivisible , qui vît le tout , c'est là que serait l'ame.
C'est l'hypothèse deLeibnitz;mais elle implique contradiction; car rien de simple et d'inétendu, comme ses monades, ne peut se concevoir dans une substance étendue. Comment Leibnitz luimême pouvait-il concevoir l'immense collection
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(le ses idées et de ses connaissances réunies dans une particule indivisil)!e de matière? c< Il y al'in- « fini entre un être simple et un être étendu; et « vous voulez, lui dit Voltaire, que Tun soit fait « de Tautre ! » Mais nous touchons ici à Tobjection des matérialistes.
D'abord ils me demandent quel est en moi ce moi pensant qui n'est point étendu , qui n'est point figuré , qui n'est ni solide ni fluide , qui réside en un lieu sans l'occuper, sans le remplir; qui sans toucher les corps , sans en être touché , en reçoit Timpression , et réagit sur eux luimême.
Je commence par leur répondre ce que je vous ai déjà dit, que le fonds des substances est impénétrable pour moi ; mais que , si la pensée est incompatible avec une substance étendue, et par conséquent ne peut être l'un des modes de la matière, comme je crois le voir évidemment, c'en est assez pour affirmer que ce qui pense en moi n'est point de la matière ; et je me tiens à cet axiome que, si de deux contradictoires ^ l'une est évidemment fausse , Vautre , fut - elle incompréhensible^ celle-ci a la force d'une vérité démontrée. S'il est donc évidemment faux que la matière puisse avoir le don de penser , il m'est démontré que ce qui pense en moi n'est point ma- li tériel , quelqu'impénétrable que soit pour moi le ™ mystère de sa substance.
Ce qui passe encore mon intelligence , c'est de
savoir comment une substance inétendue est dans un lieu; car je ne puis me la figurer en rapport avec tels ou tels points de l'étendue matérielle. Mais il m'est évident que mon ame est en moi , puisque c'est en moi qu'elle pense; et le moi pliysique est un lieu. Ainsi , quoiqu'il me soit impossible d'imaginer comment une substance inétendue est dans un lieu, je suis certain cependant qu'elle y est, mais sans l'occuper, sans le remplir, ce qui seul serait impossible.
La dernière difficulté, celle de concevoir comment , dans l'union de l'ame et du corps , un être simple et inétendu et un être matériel agissent l'un sur l'autre ; comment une substance , qui n'a aucun point de contact avec les corps , en reçoit les impressions ; cette difficulté , le grand argument des matérialistes , a été résolue par deux philosophes célèbres, Descartes et Leibnitz. Le mot qui la résout est que l'action des causes secondes n'est pas réellement leur action ; qu'elle s'exerce en elles et des unes aux autres , piais seulement par leur moyen et comme ime puissance qui leur est étrangère : c'est ce que Descartes a entendu par les causes occasionnelles , et Leibnitz, après lui, par V harmonie préétablie.
L'union de l'ame et du corps , cette correspondance mutuelle et rapide de la pensée et de la volonté avec les sens extérieurs et les organes de la vie , est sans doute un très-grand prodige . Des rayons de lumière frappent mes yeux , une
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ondulation de l'air effleure mon oreille ; et j'ai le sentiment des couleurs et du son : cela est merveilleux. Je veux parler , et ma langue et ma voix obéissent à ma pensée : cela est merveilleux encore ; et si j'examine en détail les effets de cette relation continuelle , mon esprit s'y confond ; ma vie est une suite de phénomènes inconcevables. Mais que l'ame et le corps soient de même nature , ou de nature diverse , le prodige est le même. Vous avez déjà vu que , sans une première cause, il est aussi impossible de concevoir l'action d'un corps sur un corps, que l'action réciproque d'une ame sur un corps, et d'un corps sur une ame. Or, dès qu'il ne saurait y avoir, entre deux êtres également créés, aucune puissance d'agir réciproquement l'un sur l'autre qui ne leur soit communiquée , et absolument dépendante d'une volonté souveraine , dès que le mouvement le plus simple , le plus direct suppose nécessairement et une cause qid Timprime , et une loi qui le dirige; enfin, si l'impulsion d'un atome donnée à un atome démontre l'action d'un moteur unique , universel , qu'importe la nature, ou semblable, ou diverse, des êtres par lesquels est transmise cette action?
Action des sphères dans le vide, action des grains de sable contigus dans le plein, action du corps sur l'ame, de l'ame sur le corps, de deux âmes l'une sur l'autre , tout cela , mes enfants , est également impossible sans un principe uni-
versel et de l'être et de l'action ; et ce principe une fois reconnu, toutes les forces qui en émanent , répandues dans la nature , ne font qu'obéir à ses lois. L'action des âmes sur les corps , l'action des corps sur les âmes n'est plus qu'obéissance. La volonté qu'elle exécute en est la seule règle et la suprême loi.
Si donc on vous demande comment un esprit peut agir sur un corps , et réciproquement un corps sur un esprit, sans avoir des points qui se touchent, vous demanderez comment les corps célestes agissent l'un sur l'autre sans fluide intermédiaire, sans levier et sans point d'appui; l'un comme l'autre est impossible sans un premier moteur. Mais , à ce moteur universel , l'un et l'autre est facile ; et , quelles que soient les causes secondes , dès que celui qui leur a donné l'être leur communique l'action, ou l'exerce par leur moyen, elle s'exécute à son gré. Soit donc que les corps soient distants ou contigus , et dans le plein ou dans le vide , soit que deux êtres soient de même nature ou de nature diverse , son action , pour s'exercer de l'un à l'autre , n'exigera ni de l'étendue, ni des parties correspondantes. Le rapport de coexistence est le seul que suppose cette action. L'Éternel a dit : Lorsque les vents souffleront sur les mers, les mers agiteront leurs vagues, et la même force mouvante a passé des airs dans les flots. Il a dit : Quand la lumière du soleil , brisée dans le prisme , frappera l'œil de l'homme ,
l'ame de l'homme aura le sentiment des couleurs. Lorsque l'ame de l'homme , libre en sa volonté , commandera que sa langue et sa voix expriment sa pensée , tous les mobiles de sa langue et de sa voix lui obéiront, et je leur en donne la force. Telle est en abrégé la loi des causes occasionnelles, le lien des causes secondes; et c'est ce que Descartes avait vu avant nous.
On s'est moqué un peu légèrement de l'harmonie préétablie de Leibnitz. Mais , par-là , il n'entend que la même loi de relation et de correspondance entre lame et le corps , que Descartes avait reconnue. A telle impression que reçoivent les sens , il se produit dans l'ame tel sentiment ou telle idée. A telle volonté, à telle affection de lame, il se fait dans le corps telle émotion , tel mouvement. Ainsi la suprême sagesse l'a établi; et , sans cette loi, l'une et l'autre action serait non - seulement inexplicable , mais impossible.
« Voilà donc , nous dit l'incrédule , d'un ton « moqueur, deux pendules correspondantes, dont « l'une marque les heures , et dont l'autre les f( sonne ? » Oui , deux pendules , dont l'une marque les figures du triangle ou des courbes , et dont l'autre en sonne les propriétés. C'est bien ici le cas de dire : La montre prouve V horloger. Et quel horloger elle annonce !
« Si Dieu ne nous a pas donné, dit Voltaire, « la faculté de produire du mouvement et des
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a idées, et si c'est lui qui agit et pense en nous, « c'est lui qui veut. Non - seulement nous ne « sommes plus libres, mais nous ne sommes |>lus « rien. »
Cette difficulté , pour être résolue , n'a besoin que d'être éclaircie. Si Ton entend que l'homme n'a pas la faculté de produire des mouvements . comme première cause , cela est évidemment vrai; mais cette faculté lui est inutile pour être libre. Pourvu qu'en ce qui doit dépendre de sa volonté les causes secondes lui obéissent, quels que soient le principe et la loi de leurs mouvements , peu importe à sa liberté. Il ne les produit pas ces mouvements, mais il les détermine. A l'égard des idées , il en est un grand nombre que l'homme ne se donne pas. Elles lui viennent par les sens, et son ame n'a point la faculté de les produire. Mais l'analyse qu'elle fait des idées qu'elle a rerues , les résultats de leurs rapports , les nouvelles inductions qu'elle en tire, les mélanges qu'elle en compose, enfin cette foule de connaissances que lui fournissent la mémoire , la réflexion, le raisonnement, le travail volontaire et libre de la pensée , c'est lui qui se les donne . et c'en est bien assez.
Or, l'harmonie préétablie regarde seulement ce qui se passe entre le corps et l'ame en vertu de leur union , et non ce qui se passe dans l'intérieur de l'ame , lorsqu'elle exerce en elle-même les facultés de son intelligence ou l'empire de sa raison.
Je ne veux pas vous dissimuler que l'un des plus sages philosophes modernes, Locke, a mis en doute si celui qui peut tout ne peut pas faire penser un être matériel. Voltaire , en citant ces mots remarquables , y a même ajouté : « Plusieurs « personnes qui ont beaucoup vécu avec Locke, « m'ont assuré que Newton avait avoué à Locke (( que nous n'avons pas assez de connaissance de « la nature., pour oser prononcer qu'il soit imposai sible à Dieu d'ajouter le don de la pensée à un « être étendu y quel qu'il soit. «
Mais, sans contester un ouï dire, et sans méconnaître le poids que doit avoir en métaphysique un doute proposé par Locke , avoué par Newton, j'oserai demander : Locke et Newton croyaient-ils possible que Dieu lui-même ne fût pas un être simple , indivisible par essence ? et , dans cette essence infinie , éternellement immuable, concevaient-ils mobilité, figure , apposition de parties comme dans la matière ? Assurément, jamais cette ancienne chimère n'a passé par la tète ni de Locke ni de Newton. Leur Dieu, comme le nôtre, était une substance pure, indivisible et simple. Ils reconnaissaient donc en lui l'intelligence et la pensée comme des attributs essentiellement simples. Or , des attributs essentiellement simples ne sont-ils pas exclusivement propres à un sujet simple lui-même et d'une parfaite unité ? Et les croirai-je compatibles avec l'élendue, la divisibilité, la nuiltiplicité de parties
physiquement distinctes ? Ce qui est incompatible par essence ne peut jamais cesser de lètre. Les essences sont immuables : Dieu même ne peut les changer. Dieu même ne peut faire que le cercle sôit le triangle, ni que la racine d'un nombre en soit le cube , ni qu'une même chose soit simple et divisible. Si donc, dans l'essence divine, la pensée, Tintelligence est l'attribut d'un être simple , et n'admet rien de la substance matérielle, de même , quoiqu'à une distance infinie, la pensée, l'intelligence n'admet rien dans notre ame que de simple comme elle, et en exclut toutes dimensions, toute divisibilité.
Les anciens , sans avoir l'idée nette et pure de la substance spirituelle ni dans l'homme , ni dans Dieu même , avaient cependant reconnu que l'être pensant devait être d'une même nature, soit en Dieu, soit dans l'homme. Et quidam, si Deus aut anima aut ignis est , idem est animus hominis. Nam ut illa natura cœlestis et terra vacat et humoî^e y sic utriusque harum rerum humanus animus est expers. ( Cic. Tusc. 1. i. )
En effet , soit dans son excellence et sa perfection infinie , soit dans ses étroites limites et dans son extrême faiblesse, l'intelligence , la pensée est toujours la même en essence ; et , à moins de croire possible que dans Dieu même elle fût l'attribut d'une substance matérielle (ce qui serait absurde), il est inconcevable que , changeant de nature, elle devienne un mode de la matière, dans aucun des êtres vivants.
Mais ce don divin a-t-il été exclusivement accordé à riiomme? ou la suprême intelligence Ta-telle aussi graduellement distribué aux animaux, aux végétaux, aux minéraux, aux molécules qui composent les éléments, et qui contribuent à la formation des mixtes?
En répondant à cette question , qui peut s'étendre à la nature entière, je vous avertis, mes enfants, que je me borne à notre globe. Il est possible que les astres qui roulent sur nos têtes soient chacun doués d'une intelligence qui règle et dirige leur cours. Il est possible que , dans l'intervalle infini de Dieu à Tliomme , il existe un nombre innombrable de mondes peuplés d'êtres intelligents, graduellement doués, et les uns audessus, et les autres au-dessous de l'homme. Abstenons-nous bien de marquer dans l'immensité des bornes à la création. Tout ce qui n'implique pas contradiction , Dieu l'a pu faire ; et , s'il l'a voulu, il l'a fait.
Pour nous, la question proposée se réduit donc à ce petit monde sublunaire. Or, dans ce monde, ce qui m'est d'abord évident , c'est que je suis doué moi-même de sensibilité, d'intelligence et déraison; et j'ai, par induction, presque la même certitude que mes semblables en sont doués. Vous avez vu que le témoignage des sens, lorsqu'il est unanime, universel, invariable, est du nombre des preuves qu'on ne peut révoquer en doute. 11 m'est donc évident que l'homme est composé
de deux substances; Tune, étendue, divisible et mobile , faisant partie de la matière ; l'autre , simple , et indivisible comme l'être qui Ta créée ; et douée de sensibilité , d'intelligence et de raison.
Quant à ce qui n'est pas de l'homme , il est possible qu'une obéissance passive aux lois du mouvement opère tout dans la nature; et l'intelligence suprême ayant une fois établi l'ordre de l'univers, elle seuley suffit. Les effets et les causes, tout lui étant soumis, on peut, quand la nature devient mystérieuse, et que le fil des causes secondes échappe aux yeux de l'observateur, on peut, dis -je, se dispenser d'expliquer ce qu'on n'entend pas. On s'est moqué des qualités occultes d'Aristote; et que sont de plus, \ inertie, la tendance^ la résistance, Xo^s forces vives , les forces mortes , Y attraction , Y électricité ? etc. Ces mots n'énoncent que des faits. Mais ces faits que le physicien , le chimiste , l'anatomiste , s'efforceraient en vain d'expliquer par les lois communes de nos mouvements mécaniques , ont tous leur cause et leur raison dans la nature, c'est-à-dire dans le système universel des lois que chaque élément, chaque règne, chaque genre , et jusqu'aux espèces, ont reçues de leur auteur. Les phénomènes de la vie et de l'action, les apparences de sensibilité, de volonté, d'intelligence, de dessein dans les animaux , peuvent aussi , quoiqu'avec moins de vraisemblance, être réduits aux lois de
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l'organisation physique ; et , malgré la répugnance naturelle que nous avons à penser que , dans les bètes, le mécanisme seul produise tant d'analogie avec les actions, les pensées, les sentiments, les passions de l'homme , il est vrai cependant que l'opinion contraire n'a pour elle qu'une preuve d'induction.
Vous avez donc le choix de l'une ou de l'autre hypothèse, ou du pur matérialisme dans l'animal, comme dans la plante et comme dans les minéraux; ou d'une distribution graduelle d'intelligence , d'abord dans le règne animal , et puis dans les deux autres règnes , et puis encore dans les molécules élémentaires , que Buffon appelle organiques ^ dont les mixtes sont composés.
Les inductions qui semblent favoriser, en sens contraire, ces deux systèmes, sont inverses l'une et l'autre. D'un côté par analogie des minéraux aux plantes , et des plantes aux animaux , on peut penser que, si la seule assimilation des principes élémentaires , soumis aux lois du mouvement, les assemble et les réunit dans la formation de l'or, du cuivre, du mercure, etc. , la même cause peut expliquer la production , la nutrition , l'accroissement , l'organisation dans les plantes ; et de plus, dans les animaux, la vie, l'action, tous les signes de sensibilité , d'intelligence , et d'intention.
De l'autre côté , les rapports apparents de certaines espèces d'animaux avec l'espèce humaine .
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sont tels qu'il est presque impossible de concevoir des ressemblances si frappantes , sans reconnaître dans l'animal, comme dans l'homme, un principe d'intelligence et de sensibilité ; d'où l'on induit que d'espèce en espèce , et par degrés presque insensibles , la même faculté ne fait que diminuer et s'affaiblir , ainsi que s'affaiblissent , sans changer de nature, le mouvement et la lumière. Le fourmi -lion en a reçu sa part comme le lion même; et, lorsque, sur les confins des règnes, on aperçoit la même analogie des animaux avec les plantes , des plantes avec les métaux , on en induit encore que les principes élémentaires , selon l'action qui leur est propre , ont aussi , chacun , quelque lueur d'intelligence , et qu'il n'en est aucun qui ne soit animé.
Et ne vous pressez pas de croire que cette opinion soit absolument chimérique.
Dans l'ancien système d'une ame universelle , mens agitât molein , l'erreur était ( vous l'avez vu ) , de donner à cette ame unie à la matière une indivisible unité : en sorte qu'elle fut la même dans la colombe et dans le vautour, dans Anitus et dans Socrate , dans Néron et dans Marc-Aurèle. Mais, en attribuant aux intelligences particulières leur unité distincte , et en y supposant des différences de facultés indéfiniment graduées , rien ne répugne à l'hypothèse d'une création innombrable et perpétuelles d'ames unies à autant de corps qu'il en a fallu animer.
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Il est possible que, du grain de sable jusqu'à l'homme, exclusivement, tout s'opère selon les lois que la suprême intelligence aura prescrites au mouvement , et qu'à l'homme seul ait été réservé le don d'une intelligence individuelle, qui régirait ses actions volontaires, ses mouvements délibérés.
Mais, sans aucun danger, et avec plus de vraisemblance, on peut penser au moins que les animaux ont tous graduellement reçu leur portion d'intelligence. Vous avez déjà vu que l'industrie de l'oiseau pour construire son nid , et celle de l'abeille pour bâtir sa cellule , est , au premier essai , d'une perfection qui étonne l'industrie humaine ; que le coup d'œil de l'oiseau de proie du haut des nues et la direction de son vol passe en rapidité la pensée du géomètre , et l'égale en justesse.
Et, lorsqu'on en vient aux espèces, dans lesquelles d'abord l'intelligence et la volonté, et puis toutes les passions se développent, la ressemblance de leur ame avec celle de l'homme est telle qu'il est presque inutile de vouloir en douter. Un être qui entend mon langage , qui lit dans mes yeux ma pensée , ma joie ou ma tristesse, ma colère ou mon amitié ; qui exécute mes ordres, qui observe mes défenses; qui m'avertit du danger que je cours; qui, en hésitant à m'obéir, me fait entendre ou que je me trompe, ou que je lui ordonne l'impossible ; enfin qui
(Quelquefois me juge et me fait voir qu'il sent si le châtiment qu'il reçoit, est juste, ou s'il ne Ta point mérité, cet être, dis -je, me force à croire qu'il a une ame de la nature de la mienne ; et , ce pas une fois franchi, je ne sais plus où je dois m'arrèter. Car, si le chien fait reconnaître en lui une ame sensible , intelligente , aimante , comment refuserai-je une ame d'un autre caractère , mais de même nature, à l'animal sauvage en qui l'on voit tant de ruse et d'adresse ; tant de courage et de hardiesse , lorsqu'il est le plus fort ; tant de timidité , tant de précaution , lorsqu'il est le plus faible? De là, qu'on descende aux espèces qui n'ont d'instinct que ce qu'il leur en a fallu pour vivre et se régénérer, dira -t- on que cette faible lueur d'intelligence est d'une autre nature que celle des autres espèces et des premières classes parmi les animaux? L'huître et le polvpe d'eau douce savent pourvoir à leurs besoins.
Là, finissent les signes de sensibilité; et là , sans limite distincte entre l'animal et la plante , le règne végétal commence. Mais n'y a-t-il plus aucun rapport d'analogie entre la plante et l'animal ? Dans la plante , l'action n'est pas visible ; mais en est-elle moins réelle ? Si l'animal choisit avec discernement la nourriture qui lui convient, la plante, avec la même sagacité., ne choisit-elle pas la sienne; et ses racines, pour la chercher dans les veines d'un sol ingrat, ne savent -elles pas se replier, s'étendre et s'insinuer en tout sens?
Mi- tu pli. el 'Morale. '7
Avec le même soin que l'animal protège et défend ses petits, la plante conserve sa graine et enveloppe ses bourgeons. Les plantes se marient , ou se fécondent elles-mêmes. Celles dont les tiges sont faibles, comme la vigne et le lierre , semblent avoir Tinstinct d'embrasser un appui, et la nature leur a donné comme des mains pour le saisir. Combien ne trouverais-je pas encore de caractères d'analogie et de ressemblance entre l'animal et la plante, dans les organes de la vie, dans les germes qui les produisent , et dans leurs développements, leur croissance et leur décadence; dans cette succession d'âges , de l'enfance à l'adolescence, à la jeunesse adulte, à la pleine vigueur; et de ce période à l'affaiblissement de leurs facultés naturelles, à la vieillessse, et à la mort ? Mais ces vicissitudes qui , dans l'homme lui-même, n'ont rien de volontaire , supposent encore moins dans l'animal et dans la plante aucun instinct qui en soit la cause; et, si quelque intelligence particulière s'y fait apercevoir , ce n'est plus celle de l'individu, mais des parties qui le composent.
Quoi ! chaque partie organique des corps vivants, le muscle du coeur, le poumon, l'estomac, les viscères, les nerfs , les fibres mêmes, chacun des éléments chimiques, chaque particule de l'air, de l'eau , de la lumière , aurait aussi son ame , sa parcelle d'intelligence !
Avant de rebuter cette hypothèse , observez , mes enfants, que, dans les mouvements d'effroi ,
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le cœur se rétrécit , et qu'il s'enfle dans la colère ; que l'estomac s'irrite et se soulève contre ce qui lui est pénible ou malfaisant; que les fibres palpitent et que les nerfs frémissent aux approches de la douleur; que l'œil se ferme de lui-même, quand trop de lumière le blesse; que la main se refuse à certains mouvements , et résiste à la volonté.
Observez qu'en chimie les acides , les alcalis , les sels de toute espèce semblent avoir réellement des aversions mutuelles, des inclinations, des prédilections ; qu'ils s'unissent , qu'ils se combattent , qu'ils s'allient , ou qu'ils font divorce pour former d'autres alliances. Mais observez sur-tout que, pour être dociles et fidèles aux lois des mouvements qui leur sont propres , il faut absolument, ou que dans la nature les parties élémentaires qui composent les corps soient immédiatement dirigées dans leur action par l'intelligence suprême , ou qu'elle leur ait accordé une espèce d'instinct, pour se conduire selon ses lois. Car la matière en soi n'a rien qui la décide à se mouvoir de telle ou de telle façon : toute préférence est im choix qui suppose une intelligence
Buffon , pour expliquer ce qu'on appelle tendance , attrait , affinité , assimilation des parties élémentaires , dans la formation et la nutrition des plantes et des animaux, dans la concrétion des minéraux, des marbres, des crystaux,etc. , a ima-
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giné des molécules organiques ^ qui vont se placer d'elles-mêmes, se combiner, s'unir pour former, les unes des chairs, d'autres des os, etc. ; les unes du bois ou de l'écorce, d'autres des feuilles ou des fruits; celles-ci du fer ou du cuivre, celleslà du plomb ou de l'or.
Si par-là Buffon n'a voulu énoncer qu'un fait , rien de plus vrai ni de plus clair. Mais , si , par ce mot ({'organiques , il a prétendu assigner à ces corpuscules quelque qualité directrice , quelque tendance naturelle et physique , rien de plus obscur et rien de plus imaginaire. Tout mouvement réi^lé , toute direction prescrite et distinctement observée , suppose intelligence. Ainsi , lorsque dans l'animal le chyle se divise et distribue aux chairs, aux os, à la substance médullaire, etc. ce qui leur en revient , ou l'intelligence suprême préside à ce partage, ou chaque molécule, une fois douée de la parcelle d'intelligence nécessaire à son action, va d'elle-même se placer et s'unir à ses analogues. Il en est de même des sucs que contient la sève des plantes , et qui , distribués chacun dans leurs canaux, vont former le bois et l'écorce , les feuilles, les fleurs et les fruits.
Ainsi, dans la nature, il est possible que tout soit animé ; et cette hypothèse est ce qu'il y a de plus contraire au matérialisme. Il est possible aussi qu'au moins sur notre globe , l'espèce humaine soit la seule qui soit douée du don divin de la pensée, et qui sur elle-même exerce Fem-
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pire (le la volonté. Mais, entre ces deux hypothèses >, il y avait un milieu à prendre , et vous savez que je l'ai pris. Tout ce qui, dans la nature, peut s'attribuer avec vraisemblance aux lois du mouvement une fois établies , je ne le suppose conduit que par ces lois, multipliées autant qu'il a fallu dans le dessein de l'Eternel. Quant aux détails et aux rapports sans nombre que le plan de ces lois embrasse , je n'y vois qu'un simple coup d'œil d'une providence infinie. Rien n'est minutieux pour elle; et ceux-là me semblent tombés dans une erreur bien vaine, qui trouvent indigne d'un Dieu le soin des petites choses; comme si les battements du cœur d'un ciron et les révolutions des astres , tout n'était pas égal aux yeux de celui qui a tout fait.
Je me borne donc à penser qu'il est au moins très - vraisemblable que les animaux soient tous graduellement doués d'une ame sensible et pensante. Bien entendu que ces facultés ne soient point des qualités de la matière, et qu'à chaque espèce vivante soit mesuré le sentiment et l'instinct intellectuel, en proportion de ses besoins, selon la place qu'elle occupe dans l'ordre de la création. Mais ce n'est là qu'une hypothèse.
Ce que je n« mets pas en doute , et ce qui n'est pas seulement vraisemblable, mais évident pour nous , c'est qu'au moins sur ce globe , le chef-d'œuvre du créateur, c'est l'ame de l'homme ; que nul être vivant n'approche de l'intelligence
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et des hautes facultés dont elle est douée, et que cette prééminence suffirait seule pour annoncer la destination qui l'élève au - dessus de tout ce qui respire.
LEÇON SIXIEME
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Prééminence de l'espèce humaine entre tous les êtres vivants qui peuplent le monde teirestre. Présage d'immortalité. Liberté morale.
v>E serait peut-être un excès de vanité dans rhomme, que de se croire l'objet central du grand dessein de la nature, et de se persuader que l'iniivers est fait uniquement pour lui. Mais si ce n'est dans l'homme qu'un sentiment de dignité et de reconnaissance , que de se regarder dans sa petite sphère, et sur le globe qu'il habite, comme l'objet de prédilection et de faveur, dans le partage que le créateur a daigné faire de ses dons, ce sentiment est juste et il est très-fondé. L'homme n'est pas le premier des êtres vivants pour la force, l'agilité, le courage, la finesse des sens et la sûreté de l'instinct. Mais il les surpasse tous de si loin en intelligence et en industrie \ le don de perfectibilité qui lui est presque absolument propre, l'adresse de la main, l'usage de la parole, le génie inventif, la mémoire, la prévoyance, l'esprit social, ont suppléé à tout le reste avec tant d'avantage , qu'il a su se rendre redoutable au tigre et au lion, subjuguer le taureau, captiver l'éléphant, emprunter sur les mers
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la Vitesse des vents, celle des flèches dans les airs, celle du cheval sur la terre ; multiplier ses forccb naturelles, se donner un œil plus perçant que celui du lynx ou de l'aigle, ajouter à l'adresse prodigieuse de sa main la finesse, la sûreté, la justesse, la force d'une infinité d'instruments, qui perfectionnent en lui le mécanisme de la nature , et s'élever par artifice autant au-dessus de lui-même, qu'il est par lui-même au-dessus de tous les êtres vivants.
Dans son premier état de solitude , nu , sans armes, sans abri, la terre n'eut été pour lui qu'un désert vaste, peuplé de monstres, dont souvent il était la proie. Mais , lorsque avec le temps l'espèce humaine s'est étendue, multipliée, associée, et que l'homme a pu marcher en troupe , i\ a fait reculer devant lui les bêtes féroces , il a purgé la terre de ces animaux gigantesques , dont on retrouve encore les ossements énormes; il a réduit à un petit nombre d'individus les espèces voraces ou nuisibles; il a oppose les animaux aux animaux, captivant les uns par l'adresse, domptant les autres par la force ; et , en les écartant , il s'est fait de la terre un empire qui n'est borné que par des lieux inaccessibles, par des solitudes profondes, par des sables brûlants, des montagnes glacées ou de sombres cavernes , dernières retraites des animaux farouches qu'il n'a pu subjuguer.
Ce qu'on dit en faveur de l'instinct des bétes.
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j)Our déprimer la raison humaine, nest qu'une Irivole déclamation. Les plus industrieux des animaux ne savent que très-peu de choses. L'oiseau fait bien son nid, l'abeille sa cellule, le castor sa digue et sa loge; le renard guette adroitement sa proie; Téléphant et le chien entendent la voix de l'homme , et lui obéissent ; mais que ne fait pas riiomme, et de quoi l'action de son ame sur elle-même ne l'a-t-elle pas rendu capable? Quels avantages il a lires des leçons de l'expérience, des indications du hasard, de l'exemple des animaux! l'invention et Tusage du feu, la fonte des métaux, la navigation, les mécaniques, l'astronomie, la chimie, l'écriture, l'imprimerie, les arts, les lois, l'économie et l'ordre de la société, font de riiomme, sans contredit, le prodige de notre globe, comme il en est le souverain.
Jusque-là cependant il serait possible de croire que, depuis la plante jusqu'à l'animal, depuis l'animal jusqu'à l'homme, en s'élevant d'espèces en espèces par des accroissements de sensibilité, d'intelligence et de raison , la nature n'aurait voulu former qu'une échelle de productions diverses et renchérir sur son propre ouvrage. Car, en effet, de règne en règne, des minéraux aux plantes, et des plantes aux animaux, le passage est imperceptible, et les limites se confondent. Enfin, à ne juger de l'espèce humaine que par l'homme sauvage, tel qu'on l'a vu dans certains climats, presque borné comme la brute à l'unique
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soin de sa vie et aux mouvements de l'instinct , l'intervalle de l'un à l'autre n'est pas assez marqué pour rendre absurde l'opinion , que l'homme ne fait que tenir sa place dans cette collection graduelle d'êtres créés et périssables dont l'univers est composé, sans autre destinée pour les individus que de perpétuer les espèces et de périr successivement après un moment d'existence.
Mais, lorsque dans les facultés de l'homme, développées par les moyens que la nature lui en a donnés et dont il a su faire usage, on distingue, non-seulement la supériorité d'intelligence et d'industrie dont je viens de parler, mais cette finesse de perception, cette étendue de mémoire, cette suite d'idées, cette profondeur de méditation, ces longs calculs, et sur-tout cette transcendance, cette élévation de pensées qui transporte son ame au-delà des objets sensibles, et jusqu'au sein de la divinité, ou qui la fait descendre en elle-même et y sonder le mystère de son essence; alors on commence à douter qu'un être ainsi doué ne soit, comme les autres êtres, qu'une pièce fragile du mécanisme universel, et n'ait pas quelque destination plus digne de la bonté de son auteur.
Car, s'il est vrai que Dieu ait voulu faire un spectacle de l'univers, et y étaler sa magnificence, ce n'est pas pour lui-même qu'il l'a produit. Il a voulu donner à ce spectacle des témoins dignes d'en jouir; et ici-bas il nous est évident qu'il n'y
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a que Thomme qui en jouisse. Il est donc plus que vraisemblable que Dieu aura voulu perpétuer le souvenir de ces merveilles, et l'existence de ces témoins. JVon mortui laudabunt te, est un grand mot, à le bien entendre.
Observez , mes enfants , que le créateur n'a donné à chaque espèce d'êtres que les facultés relatives à sa destination. Les éléments des corps peuvent savoir se combiner, s'allier et se désunir pour composer les mixtes et les décomposer, suivant les lois prescrites à leurs vicissitudes. La plante peut savoir germer, se nourrir, se développer, vivre le temps donné à sa durée, produire ses fleurs et ses fruits et se reproduire ellemême. Chaque animal est pourvu de l'instinct nécessaire à son existence et relatif à ses besoins: chacun tient à la vie, répugne à la douleur; et plus l'existence est pour lui fragile et passagère, plus il s'empresse de suppléer à sa destruction par sa fécondité; les plus périssables sont ceux dont l'espèce se régénère avec le plus de promptitude et d'abondance; ceux dont la reproduction est rare et lente, et dont la vie ne laisse pas d'être exposée à de grands périls, sont aussi ceux que la nature a le mieux pourvus des moyens de la conserver , et de protéger leurs petits. Il n'y a point de meilleures mères que la lionne et la tigresse. Ainsi chaque espèce est munie de ce qui lui est nécessaire; mais aucune d'elles n'a rien d'inutile et de superflu.
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Si donc la deshnation de rhomme ne s'étendait pas au-delà de la vie , et s'il était compris dans la classe commune des êtres vivants et périssables, qui ne font en passant que se régénérer pour perpétuer leur espèce, et former successivement le spectacle de l'iniivers, ses facultés se réduiraient à remplir cet objet unique, à - peuprès comme celles des autres animaux. Faible et presque sans armes contre les bètes voraces, il aurait eu, comme le castor, l'instinct de murer son asyle : l'adresse de la main lui aurait servi à se mettre en état de défense contre les forts, et d'attaque contre les faibles; il aurait inventé la flèche et l'hameçon, peut-être aussi le feu; il .se serait vêtu de la dépouille de sa proie. La longue imbécillité de l'enfance de ses petits lui aurait fait une loi de les nourrir , de les garder, de les défendre; de là, l'union du père et de la mère, et la société domestique. A la souplesse, à la mobilité des organes de la parole , se serait joint le désir de se faire entendre; de là, l'invention des langues. Une famille seule n'étant pas suffisante pour vivre en sûreté, le besoin réciproque en aurait joint plusieurs ensemble; et de là les peuplades. Dans cette société nombreuse, les volontés venant à se combattre et les passions à s'allumer , pour les mettre d'accord et les tenir en paix, on se serait imposé des lois. La société s'étant multipliée , la chasse n'aurait pu suffire à ses besoins; de là, l'homme pasteur. Les so-
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ciétés voisines se seraient disputé les troupeaux et les pâturages ; de là , l'homme guerrier. Le produit des troupeaux n'aurait pu lui-même suffire à l'accroissement des peuplades ; de là, l'homme cultivateur. Entre le laboureur , le pasteur , le chasseur, il se serait fait des échanges; de là, l'homme négociant. Des climats doux, des bords fertiles, au-delà des lacs et des fleuves, auraient tenté de jeunes colonies , trop à l'étroit dans leur pays natal; de là, l'homme navigateur. Les premiers besoins ayant essayé l'industrie, les premiers arts l'ayant exercée, et de nouveaux besoins ou de nouveaux désirs l'excitant à s'ingénier, elle aurait inventé tFabord les arts qui procurent à l'homme une existence plus commode et plus douce , et par degrés les arts de luxe. Tel pouvait devenir enfin l'homme de la nature , et ce n'eût été jusque-là que le plus habile des animaux.
Mais, s'il n'avait eu que la sûreté, les douceurs, les délices même de la vie à se procurer; si son ame, comme celle des animaux, avait dû périr avec les sens dont elle aurait joui; à quelle fin lui aurait été donnée cette intelligence si étendue hors de la sphère de ses besoins; ce long souvenir du passé ; cette prévoyance inquiète d'une destinée à venir; ce cercle d'idées qui embrasse les possibles ; ce don d'analyser , de généraliser, d'étendre ses perceptions, d'en former ,des ensembles, et d'en tirer des résultats; de se
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replier sur ses pensées ; de démêler ses sentiments; de remonter des effets aux causes, et jusqu'à la cause première; d'entrevoir, ou plutôt de pressentir une autre vie après la vie; de se douer lui-même, en espérance, d'une immortalité, dont l'idée ne lui est venue par aucun sens?
A quoi bon, s'il n'a dii que vivre, se régénérer et mourir ; à quoi bon sa métaphysique ; cet esprit de méditation , d'abstraction , d'analyse ; ces longues suites d'inductions; cette curiosité avide, impatiente, infatigable; ces élans obstinés de sa pensée vers des objets de contemplation presque inaccessibles pour lui; enfin cette tendance irrésistible vers le principe de son être ? S'il n'en résulte que des erreurs, que lui servent ces songes? S'il en résulte des lumières, que lui servent ces vérités? L'homme ainsi constitué , sans but et sans dessein, ne serait qu'un vain assemblage d'illusions et d'inutilités : ce serait le seul être à qui la nature aurait prodigué ce dont il n'avait pas besoin.
Non, mes enfants, il n'en est pas ainsi, nul être ne s'égare hors des voies de la nature. Chacun remplit sa place et sa destination. L'oiseau ne tente point de fendre les eaux à la nage , ni le poisson de nager dans l'air ; et , si l'homme s'élance vers des objets sublimes, étrangers à son existence , c'est qu'il y a pour lui encore une existence à laquelle ils ne seront point étrangers.
Dieu a voulu donnei- à la création des témoins
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éclairés, sensibles, raisonnaljles, pour l'adorer dans ses oiivrai,'es; il est possible et n raisemhiable qu il en ail peuplé d'autres mondes; il est certain que dans celui-ci c'est à rhomme exclusivemenf qu'est réservée cette fonction éminente: privilé^^e qui seul explique la supériorité d'infelliiieuce et de raison dont il est doué. Les deux racontent et riiomnie entend. Ce que les anciens observaient de l'attitude du corps de I homme debout, et regardant le ciel.
Os hoinini sublime ficdit , cœlur/ique tuen Jussit.
est encore plus vrai de son ame.
Plus d'un animal est susceptible d'amitié, de reconnaissance, soit envers son semblable, soit envers l'homme auquel il s'est associé, on dont il a reçu des soins et des bienfaits. L'éléphant s'en souvient, et il y est sensible. Le chien a mérité d'être l'exemple et le symbole d'une amitié tidele et tendre; dévoué à son maître, dès qu'il l'aime une fois, il lui pardonne tout; il vit poui lui bien plus que pour soi-même; sans cesse occupé à lui plaire, à le servir, à le garder, à le défendre au péril de sa vie, il lit dans ses yeux sa pensée, sa volonté, sa joie ou sa tristesse; et. selon qu'il le voit inquiet ou tranquille, affligé on content, il s'inquiète ou se rassure, le plaint et le console, ou se réjouit avec lui; très-souvent, par sa vigilance et par sa prudence attentive, il
siij3plée à celle de Tliomme, et Tavertit du danger imprévu dont il est menacé. Mais, au-delà de ce cercle étroit d'affections individuelles, et du sentiment de ses propres besoins, l'animal est indifférent; la nature lui est étrangère. La beauté, la magnificence, l'ordre et l'ensemble de l'univers ne sont point un spectacle pour lui. Ce qui lui est bon, ce qui peut lui nuire, c'est tout ce qui le touche; et cela seul absorbe toute son attention. L'homme est donc le seul être contemplatif que l'Éternel ait mis sur notre globe. Or, pourquoi n'aurait-il voulu se donner qu'un adorateur éphémère, dans l'être qu'il aurait formé pour être le témoin des merveilles de sa puissance? Ne l'auraitil si singulièrement favorisé que poiu^ le détruire aussitôt qu'il l'aurait produit? Ne lui aurait -il donné pour le connaître, l'adorer, le louer, que ce moment de vie et d'adoration? Se plairait- il à voir tomber successivement et sans cesse dans le néant et dans l'oubli d'eux-mêmes des êtres pénétrés du sentiment de sa grandeur et de sa gloire? Et , s'il eût destiné l'ame de l'homme , comme celle des animaux, à cet anéantissement rapide, l'eût-il voulu tromper, en laissant naître en elle l'espoir et le désir de le louer éternellement et de s'élever jusqu'à lui?
Un être simple n'est destructible par aucun accident physique, par aucun moyen naturel. Il ne donne prise à l'action d'aucune des forces mouvantes. Indivisible par essence, il n'est sujet à au-
cune dissolution , et ne peut cesser d'être que par la volonté qui lui a donné l'existence. En supposant flonc les animaux doués d'une ame de même nature que celle de l'homme, elle ne peut de iTiéme être détruite par aucun agent matériel. Mais, si Dieu l'a voulu, elle s'éteint avec la vie, elle s'évanouit comme le mouvement; et, si Dieu l'eût voulu, celle de Thomme aurait le même sort. Mais en conclure qu'elle est réellement mortelle, c'est de toutes les conséquences la plus gratuite et la moins raisonnable; car vous voyez, par les fonctions que remplit l'ame des animaux, que sa destination cesse au terme de la vie; au lieu que la destination de l'ame de l'homme à peine a commencé. Intelligence contemplative, elle n'a vu qu'à travers un nuage les merveilles dont l'Éternel a voulu la rendre témoin ; et ce ne sera qu'en se dégageant de ses voiles matériels, qu'elle jouira pleinement de la vue du grand ouvrage, et de celle de son auteur.
Mais une preuve encore plus sensible de la spiritualité de l'ame de l'homme et de son immortalité, c'est le caractère moral qu'il ne peut méconnaître dans ses actions volontaires, et qui, comme une empreinte ineffaçable, l'a toujours distingué de tous les autres animaux.
Vous venez de voir que, si le cercle de la vie était pour l'ame de l'homme la période de l'existence, elle aurait reçu de la nature un excédent de facultés inutiles à ses besoins. Mais ce qui se-
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rait plus singulièrement superflu et hors d'œuvre clans sa constitution , ce serait la moralité des actes qui émanent de sa volonté réfléchie, et la conscience qu'elle a du bien et du mal qui procèdent de ces actes délibérés.
Si dans la nature tout était mécanique et nécessaire, ce serait bien évidemment une chimère que la morale; car une pendule n'en a point. La distinction du bien et du mal moral, du vice et de la vertu, de la malice et de la bonté, n'est raisonnable qu'à l'égard d'un être agissant par sa volonté, et dont la volonté dépende d'ellemême.
Tout ce qui se passe dans l'homme, ne s'y opère pas volontairement : il s'exécute en lui une infinité de mouvements, dont il n'a pas même la connaissance. Durant quarante siècles le sang a circulé dans ses veines à son insu. Il en est de même de tous les mouvements organiques du corps humain. Mais il y en a que sa pensée détermine et dirige à l'effet qu'elle se propose; et, quoique ces mouvements soient encore un mystère pour son entendement, ils ne laissent pas de dépendre immédiatement de sa volonté. Il ne sait point par quel mécanisme sa main remue son épée ou sa plume; mais il ne peut douter que ce ne soit à sa volonté que sa main obéit. Ainsi le mouvement de sa plume ou de son épée est un mouvement volontaire. Mais ce mouvement volontaire esl-il libre, c'est-à-dire, la vo-
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lonlé qui eu détermine l'action, avait- elle le pouvoir (le s en abstenir, et'celui de clioisir entre l'action et Tinaction, ou entre mille autres actions diverses? Cette dilficulté a pris naissance dans l'école moderne. Elle est si subtile et si vaine, que les anciens n'y avaient jamais pensé. Qui de nous, en effet, doute qu'il ne fût libre de ne pas vouloir ce qu'il veut; de vouloir ce qu'il ne veut pas? Et je vous demande à vousmêmes, lorsqu'on vous propose le choix de la promenade ou de l'étude, et que vous préférez la promenade, ne sentez-vous pas bien qu'il dépendait de vous de préférer l'étude; et que l'attrait de la promenade n'était pas assez fort pour faire violence à votre volonté? Il en est de même de tous les actes libres. C est un point sur lequel on a beau vouloir se faire illusion à soi-même par des sophismes, aucun des sophistes qui nient la liberté de Ihomme, ne croit sincèrement n'être pas libre; aucun n'agit comme ne l'étant pas; aucun ne regarde son semblable comme une machine ou bienfaisante ou malfaisante; aucun ne s'attendrit pour l'arbre qui lui donne du fruit, ou pour la source qui le désaltère, comme pour 1 homme secourable et libéral qui le soulage dans ses besoins; aucun ne se plaint de la montre infidèle qui Ta trom[)é, connue il se plaint de l'homme (pii manque à sa parole. Même à l'égard des animaux, le prix qu'on attache à leur bonté ne ressemble point à l'estime qu'on attache aux
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vertus de l'homme. L'aversion qu'ils inspirent, n'est point le sentiment moral qu'on a pour le vice et le crime. On ne hait pas un tigre comme un Néron, ni un serpent comme un Tibère. On aime dans son chien ses qualités sociales, son caractère docile et doux , sa fidélité , son dévouement, la sensibilité qu'il témoigne et qu'il sait si bien exprimer. Mais l'amitié qu'il nous inspire, toute ressemblante qu'elle est à celle de l'homme envers l'homme, ne lui attribue qu'une bonté d'instinct sans aucune moralité. Et lors même que nous voyons ce fidèle animal, sécher d'ennui en l'absence de son maître ; ne pas quitter le bord de son lit, lorsqu'il est malade; ne pas vouloir s'en séparer, lorsqu'il est mort; se refuser dans sa douleur aux besoins de sa propre vie; l'accompagner à la sépulture, et quelquefois mourir sur son tombeau, sans qu'on puisse l'en détacher; alors même avons-nous pour lui cette estime que nous inspire un ami véritable parmi les hommes? Nous fait-il éprouver ce que nous ressentons en lisant ces mots de l'ami d'Euryale :
Me, me adsiini qui feci ; in me convertile feiTum ,
ou ces mots de Pylade : C'est moi qui suis Oreste? Non, mes enfants; nous reconnaissons dans les animaux des qualités de naturel et d'habitude, une volonté d'impulsion ou d'attrait , décidée par l'objet présent et sensible. Mais inie volonté réfléchie et délibérée, qui se possède, se con-
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suite, et se détermine elle-même, qui de loin médite et balance les motifs de son choix; qui, dans ses résolutions même les plus précipitées, sent qu'elle exerce une activité qu'il dépend d'elle de modérer, de réprimer, de diriger en sens contraire , nous ne l'attribuons qu'à l'homme. Nous éprouvons qu'elle est en nous ; et de là ces ressentiments du bien ou du mal qu'on nous fait, ce blâme, ces éloges, ces mouvements de reconnaissance, d'indignation, de honte de nousmêmes , de mépris ou de haine pour les vices d'autrui, et ces noms de juste ou d'injuste, de vertueux, de criminel, que nous donnons aux actes de la volonté, noms qui seraient absurdes si ces actes n'étaient pas libres.
Ils ne le sont pas tous. Il en est qu une impulsion rapide et violente détermine avant que l'ame ait eu le temps d'y réfléchir. Le saisissement de la peur, l'emportement de la colère, en général, le trouble, le délire des passions, est trop souvent tel , qu'il ne laisse ni à la raison le temps de se consulter, ni à la volonté le pouvoir de se refréner elle-même. Ce qui résulte de ces mouvements est une action purement animale , et n'a aucune moralité. Le crime ainsi commis peut être punissable dans sa cause éloignée, lorsqu'elle a été volontaire; mais, s'il n'a pas dépendu de l'homme d'en prévenir, ou d'en prévoir l'etfet, il n'est plus censé criminel. Il dépend de l'homme de se préserver des transports
(le Tivresse, mais non pas de ceux de la fièvre. Il est même assez remarquable que, parmi les plus vindicatifs de tous les peuples , chez les sauvages du Canada, Thomme ivre est épargné comme un enfant. On le contient, mais on le respecte; et quelque mal qu'il fasse, on ne s'en venge point. Tant il est vrai que, chez les nations même les plus incultes, cVst par la liberté morale que Ton juge les actions.
11 y a donc des moments où lame de l'homme ayant perdu tout empire sur elle-même , est semblable à celle des bètes. Mais dans son état naturel , lorsqu'elle se possède et qu'elle peut se consulter, elle éprouve, avec un sentiment irrésistible, que l'action de sa volonté, réfléchie et délibérée, est un acte de liberté.
Ce sentiment a tant de force qu'il arrache au criminel l'aveu de la justice de son arrêt. Quel homme osera donc nous soutenir qu'il n'est pas libre, puisque ce malheureux, à l'aspect du supplice, qui va punir l'abus qu'il a fait de sa liberté, n'ose pas la désavouer?
Oui, mes enfants, il faut se refuser à l'évidence du sentiment le plus intime, il faut se démentir à chaque instant soi-même, et s'étourdir sur le témoignage des actions de toute sa vie, pour se dire à soi-même qu'on n'est pas libre. Or, ce dont nul homme ne doute sincèrement, et n'a jamais douté; ce dont ne peut douter celui-là même qui le nie; ce qui résiste à toutes les dif-
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ficultés fruri raisonnement captieux, à toutes les subtilités d'une astucieuse dialectique; ce que l'homme sauvage, riiomme inculte croit naturellement et sans y penser; ce que l'homme éclairé se sent forcé de croire, en y pensant, et en s'efforçant d'en douter, est une de ces vérités de sentiment sur lesquelles il paraît inutile de raisonner. Mais nous avons encore, sinon des incrédules à convaincre , au moins des sophistes adroits et fallacieux à confondre ; et les vérités que nous avons à établir sur les ruines de leurs erreurs , sont d'une si haute importance , qu'il est bien juste d'y consacrer encore au moins une de nos leçons.
LEÇON SEPTIÈME
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Objections et difficultés à résoudre contre la liberté de riiomine. Objection des matérialistes. Objection des fatalistes. La liberté est une preuve de l'immortalité de rame. L'immortalité ne peut être qu'un attribut de la liberté.
V^'est une idée qui paraît grande et vraisemblable au premier aspect, mais qui, à l'examen, se trouve minutieuse et fausse, que celle d'un enchaînement étroit et continu entre tous les événements physiques et moraux qui se succèdent dans la nature. Si l'on en croit les matérialistes et tous les partisans de la nécessité, tout est lié dans l'univers. Toutes les pièces de cette machine se correspondent et se tiennent si exactement engrenées, qu'un seul des mouvements interrompu ou dérangé , l'univers entier croulerait; tout Tordre en serait renversé.
Ainsi l'on regarde le monde comme une montre délicate et fragile, c{u'un grain de sable détraquerait; et la conséquence immédiate qu'on tire de cette hypothèse, est qu'il n'y a point dans la nature d'actions librement volontaires; car, s'il y avait un seul agent dont la volonté versatile put à son gré suspendre, accélérer, retarder, ou
changer ini seul des mouvements de la macliino universelle , la continuité des causes et des effets serait interrompue et l'ensemble en serait détruit.
Je dis, mes enfants, que cette idée est puérile et minutieuse, comme toutes celles qui assimilent l'ouvrage d'iui Dieu à celui de l'homme. Quoi! dans le mécanisme de l'univers , un papillon de plus, un atome de moins , en dérangerait la structure , en ferait cesser l'harmonie ! et dans nos mécaniques même de petits accidents, de légères variétés, en dérangent-elles l'accord? une mouche, un oiseau sur l'aile d'un moulin l'empéchent-ils d'obéir au vent ? et qu'est-ce autre chose dans le mécanisme du monde, que l'accident qu'y peut causer l'action d'une volonté libre?
Il n'est pas vrai que dans la nature tout soit lié , comme on l'entend. Les globes célestes sont des roues qui ne s'engrènent point , et la cause motrice de leurs révolutions est au-dehors et audessus de la mécanique du monde. Sur notre globe même il se déploie des mouvements qui ne sont point transmis. Le feu de l'incendie n'est point transmis par l'étincelle. Le mouvement de la bombe ne dormait point dans le mortier. Toutes les grandes explosions de la force mouvante passent les moyens mécaniques. Je vous l'ai déjà dit.
La circulation du mouvement, en quantité toujoin-s égale dans la matière, est une des idées .systématiques de Descartes. Mais Newton a fait voir que l'expérience la dénient,
Et s'il est vrai, comme on n'en pent douter, que la force mouvante n'appartient point à la matière, que le déplacement des corps, ou des parties qui les composent , n'est qu'un effet, dont la première cause, souverainement libre et indépendante , n'obéit qu'à ses propres lois ; ces lois si variées et si multipliées nous sont-elles assez connues , pour assurer que la force , une fois communiquée à la matière, doive être invariable; tandis que mille phénomènes attestent qu'elle change, qu'elle s'accroît ou s'affaiblit, et que tantôt elle commence, tantôt elle cesse d'agir?
Par exemple, si dans le choc et le combat des éléments, dans l'élasticité des corps, dans la fermentation, dans l'électricité, dans les développements rapides et soudains du feu et de la flamme, dans le tonnerre et dans la foudre, nous sommes forcés de reconnaître des mouvements produits et dissipés sans aucune apparence de circulation régulière, et toutefois sans que l'harmonie universelle en soit interrompue ; pourquoi n'en serait-il pas de même des mouvements occasionnés par les variations d'une volonté libre?
Quel est dans la nature ce réservoir de forces inactives dans le moment de mon repos, et qui, dès que je veux agir, passent dans les fluides qui doivent remuer mes muscles et mes nerfs? d'où vient à ces fluides et la vitesse, et la docilité, et la sûreté d'action avec laquelle ils font jouer les organes de la parole? quels sont hors de moi
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ies ressorts disposés pour opérer en moi cette diversité continuelle de mouvements qui, à mon insu, s'exécutent avec tant de précision pour obéir à ma volonté? L'action animale est évidemment réglée par d'autres lois que par les lois communes de la mécanique; et le plus grand nombre des mouvements accidentels qui résultent ou de la sensibilité ou de l'activité naturelle de l'animal, sont de ceux qui, sans aucun effet continu, vont s'éteindre et s'évanouir dans la masse de la matière.
Observez , mes enfants, que l'action de l'homme dans la nature, et l'influence de sa volonté, est très- faible et très -limitée. Borné à l'atome terrestre sur lequel il est né, il l'agrandit dans sa pensée, et par comparaison il s'honore de la puissance qu'il y exerce, des changements qu'il y a produits. Mais à l'égard de l'univers, l'espèce humaine, sur son petit globe et dans ses révolutions, n'est, comme dit Montaigne, qu une /burmilière émue. Du monde même qu'il habite , l'homme n'a fait qu'effleurer la surface : il y remue dans ses travaux des grains de sable et de poussière ; mais les masses restent les mêmes. Le jeu des éléments, le cours des saisons, les rapports de la pesanteur spécifique , la régénération des espèces vivantes , tous les grands phénomènes y sont indépendants de l'homme, et l'ouvrage de la nature y subsiste dans son entier : il est donc bien vrai que la somme des mouvements acci-
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(leiîtels et vari;il)les qui exécutent les volontés de l'homme est peu de chose, ou plutôt n'est rien dans le mécanisme du monde. Mais l'action d'une volonté libre eùt-elle mille fois plus d'énergie et d'influence , celui qui a su mettre d'accord le mouvement inégal des comètes dans leurs orbites allongées, avec les mouvements réguliers et concentriques des planètes, n'a-t-il pas su raccorder de même les caprices d'une action libre avec l'égalité constante d'une action mécanic[ue et soumise à des lois? et même dans l'ordre physique, quand il serait vrai, comme on l'a dit, que le soleil dévore des comètes, que des étoiles se soient éteintes, et cjue des mondes planétaires aient perdu leur chaleur et leur fécondité; ces changements tout considérables qu'ils nous semblent, que sontils dans l'œuvre d'un Dieu? et l'existence de ce Dieu créateur une fois démontrée , y a - 1 - il la moindre difficulté à concevoir qu'il aura donné à son ouvrage une consistance, une stabilité inébranlable à l'action des causes secondes?
Soit donc que la volonté de l'homme résiste ou cède aux impressions que lame reçoit par les sens, l'action qu'elle exerce elle-même sur le corps qu'elle anime, et l'effet de cette action ne sont rien dans l'ordre physique. L'accident qui les cause, l'accident qui les suit, n'ont point de liaison nécessaire, et souvent ils n'en ont aucune. Un décret du sénat rapporté à César au bord du Rubicon,et le coup d'éperon cju'il donna
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à son cheval pour passer le fleuve, décidèrent du sort de Rome. Mais la volonté de César pouvait rompre la chaîne de ces deux mouvements. Sa révolte ne fut un crime qu'autant qu'elle fut libre, et la guerre qui la suivit ne dérangea ni le cours des saisons, ni l'équilibre des éléments : le soleil se leva sur les champs de Pharsale, après comme avant la bataille.
Cependant, nous dit-on, l'opinion commune chez les anciens était contraire à cette liberté morale que nous attribuons à l'homme. Ils croyaient à la destinée, à la fatalité, à la nécessité, à la puissance irrésistible du destin et de la fortune. Oui, mes enfants, et cela même prouve qu'ils croyaient à la liberté, puisqu'ils imaginaient des puissances surnaturelles qui, tantôt par la force ouverte, tantôt par la surprise, l'artifice et l'erreur, subjuguaient ou trompaient la volonté de l'homme. Si l'homme veut librement ce qui plaît à la destinée, elle le conduit, disaient les stoïciens; s'il ne le veut pas, elle l'entraîne. Volentem ducuntfata, nolentem trahunt. L'homme esclave de la destinée était donc un être naturellement libre qu'elle avait enchaîné, et plus souvent encore un être innocent qu'elle avait égaré. Ecoutez OEdipe.
Un dieu plus fort que moi m'entraînait dans le crime . Sous mes pas fugitifs il creusait un abyme ; Et j'étais, malgré moi, dans mon aveuglement, D'un pouvoir inconnu l'esclave et l'instrument.