LEÇON PREMIERE
Excellence de la Morale, seule étude digne du sage. Son objet. Sa définition. Idée de la bonté morale. En quoi elle difjêre de la bonté physique.
v><'kst ici, mes enfants, la partie essentielle de la philosophie, la seule même qui soit digne de ce beau nom, d'amour de la sagesse; car le sage n'est pas celui qui cherche à pénétrer les mystères de la nature, à remonter des effets aux causes, et à soumettre à ses calculs l'ordre et le cours de Tunivers. Le bon Socrate déclarait qu'il ne savait rien de tout cela. C'était lui cependant que l'oracle proclamait sage, parce qu'il bornait son étude à ce que l'oracle lui-même recommandait à l'homme de connaître avant tout : Nosce te ipsum.
C'est dans cette étude de soi-rnèrne, dans cette science de l'homme, négligée jusqu'à Socrate, et depuis cultivée avec beaucoup de soin, que se renferme la morale. Mais cette science, comme bien d'autres, a été oiseuse et frivole tant qu'elle ne s'est occupée que de vaines spéculations. Une science peut être curieuse sans être utile; mais elle n'a d'utilité réelle qu'autant que de sa théorie résultent les moyens et les règles d'un art dont elle éclaire la pratique. C'est l'usage qui en fait le prix.
Ainsi, l'astronomie doit sa gloire à l'agriculture et à la navigation; la géométrie aux mécaniques; la chimie à l'art de guérir et à celui de fondre les métaux, etc.
La morale n'est donc une science utile qu'autant qu'elle est réduite en art. Cet art, qui est celui de bien vivre avec soi et avec ses semblables et d'être bon pour être heureux, cet art, borné aux seuls intérêts de la vie , fait la morale philosophique. Les épicuriens n'en connaissaient point d'autres. Les matérialistes modernes la terminent au même but. Mais non - seulement elle est étroite et futile dans son objet , elle est encore incertaine et variable dans ses principes; car, en faisant dépendre le devoir d'être bon du désir dêtre heureux durant le court espace de la vie , ils rendent cette règle variable et flexible au gré des affections, des inclinations, des passions, des humeurs et des fantaisies, qui
changent et déplacent l'idée du bonheur. L'homme, qui ne se croit obligé d'être bon que pour être heureux dans ce monde, selon ses goûts et ses caprices , changera de moyens , s'il croit aller plus sûrement à son but par une autre route , et sera vicieux et méchant par principe , s'il croit, ou le vice, ou le crime plus convenable à son bonheur. C'est ce qui rend si dangereuse la morale philosophique (i).
La morale religieuse a infiniment plus d'élévation , d'étendue et de consistance. On la définit la science de vivre pour F éternité ; or, vivre pour l'éternité, c'est bien aussi vivre pour soi; c'est bien, par excellence, l'art d'être bon pour être heureux. Mais ce n'est là ni une bonté de convenance , ni un bonheur de fantaisie. La volonté divine devient la règle unique des volontés humaines; et les petits intérêts du présent disparaissent devant l'invariable intérêt du grand avenir.
i\.insi, dans la morale religieuse, le principe, la fin, le moyen, tout est fixe, tout est constant; le but en est marqué, la route en est tracée; il ne s'agit , pour l'homme , que de bien savoir à quelles conditions le bonheur lui est promis, et quelle est la bonté dont il sera la récompense.
(1) Parmi les anciens, les idées du bien et du ruai variaient d'une école à l'autre. Ali portique, V honnête et l'utile n'étaient qu'un; ils étaient deux à lacadémie.
Je sais qu'on donne à la morale un objet plus sublime encore , celui de conformer l'existence de riiomme à la volonté de son Dieu , dans l'intention unique et pure de lui plaire en lui obéissant, et de lui faire de la vie et de tous les dons qu'il a reçus de lui , un hommage perpétuel de reconnaissance et d'amour.
Rien de plus louable, sans doute , et la morale des stoïciens s'attribuait aussi la pureté de cette morale ascétique^ en ne laissant au cœur humain , dans la vertu, d'autre intérêt que la vertu même (i). Mais, comme on risque de faire évanouir ce qu'on veut trop subtiliser, je crois ce désintéressement absolu trop exalté pour une morale usuelle. Puisque Dieu a donné à l'homme le soin de son salut, il veut donc bien que son salut le touche; puisqu'il lui a donné l'espérance et lui en a fait une vertu, il veut donc bien qu'elle l'anime, et que ses promesses tempèrent ce qu'il peut y avoir de pénible et de rigoureux dans sa loi.
« Il est indubitable , dit Pascal , que l'ame est a mortelle ou immortelle : cela doit mettre une c( différence entière dans la morale ; et cependant
(i) Intenogas ^ quid petarn ex virtute ? Ipsaih. Nihil eniin hahet mclihs : ipsa prcliurn sut. An hoc paruin magnum est? quum tibi dicam, summum bonum est, infrangibilis animi rigor^ et providentia ., et subliinitas ., et sanitas, et libertas , et concordia et décor; allquid etiatn nutn exigis majus, ad quod esta re/erantur? ( Seneca. )
« les philosophes ont conduit la morale indépen- « damment de cela. Quel aveuglement ? »
Pascal fait donc lui-même de la morale un calcul d'intérêt, dont l'alternative est pour l'homme l'anéantissement ou une éternelle existence.
Je m'en tiens là , et je définis la morale la science de la vie , en vue de V éternité.
Cette science , mise en pratique , sera donc l'art de s'assurer le bonheur pur et plein qui attend l'homme au-delà de la vie , sans toutefois renoncer au soin de se procurer dans la vie les lueurs de cette félicité qui , sur ce passage rapide , sont comme de pâles éclairs échappés du sein des nuages.
« Ce n'est point à nos actions à courir après « la gloire, a dit Pline le jeune; c'est à la gloire « de les suivre. » Il en est de même de tous les avantages qui accompagnent la bonté. Ce n'est pas un salaire , c'est un tribut qu'elle n'exige ni ne refuse, et que Dieu lui permet de recevoir comme en passant. Ainsi l'estime , la bienveillance, la reconnaissance des hommes , obtenues par le mérite, seront des jouissances passagères, mais innocentes ; des biens fragiles et périssables , mais légitimement acquis et modestement possédés.
Par là, mes enfants, je tempère, autant que je le puis, l'austérité de la morale. Je sais que l'ame, une fois exaltée, peut s'élancer vers l'éternité , et ne plus penser à la vie ; que , pleine d'amour pour un être infiniment aimable, elle
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peut s'oublier pour lui. Je ne prétends borner en vous ni l'essor de la piété , ni celui d'une vertu simplement humaine; mais mon ambition ne va pas jusqu'à faire de vous des saints ou des héros; j'en veux faire des gens de bien. Une doctrine plus relevée que la mienne fera le reste. Je suppose en vous l'homme tel qu'il est naturellement, soigneux de son bonheur présent et à venir, capable de reconnaissance et d'amour pour son Dieu, mais difficilement détaché de lui-même. Ainsi , sans offenser la religion , je ménagerai la nature; et. trouvant sous ces deux rapports à concilier tous nos devoirs, je crois pouvoir réduire la morale à cette règle bien entendue, d'être ho?î, afin d'être heureux. Il s'agit de la bien entendre.
Qu'est-ce que la bonté dans l'homme ?
Etre bon, dans le sens le plus commun que l'on dorme à ce mot , c'est être convenable à quelque usage utile , soit de premier besoin , soit de pur agrément ou de simple commodité. Un air est bon , lorsqu'il est pur et sain; un sol est bon, lorsqu'il est fertile; un vin est bon, lorsqu'il est agréable au goût , sans être nuisible à la santé; un instrument est bon, lorsqu'il exécute facilement et bien ce à quoi il est destiné.
Comme l'utilité est relative, la bonté l'est aussi. Le même vent est bon pour le navire qui va aux Indes, mauvais pour celui qui en revient.
Mais l'utilité seule ne fait qu'une bonté phy-
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siqiie. Un arbre qui porte de bons fruits, est bon en lui-même ; mais on ne lui en sait aucun gré. Un cheval est bon par sa force, sa docilité, sa vitesse; un bœuf, lorsqu'il est fort, robuste et capable de longs travaux ; un chien , lorsqu'au logis il est fidèle et vigilant, ou intelligent à la chasse. Mais dans les bétes, cette bonté d'instinct, d'obéissance, d'inclination même, n'a point ce caractère de délibération qui, dans l'homme, distingue la raison et la liberté, et qui fait la bonté morale. Ainsi ni la qualité, ni l'action n'a de moralité , par cela seul qu'elle est bonne ou mauvaise, mais parce qu'on y reconnaît la délibération d'une volonté libre.
Encore l'action , pour être morale , ne doit-elle pas seulement procéder d'un choix libre et d'une intention réfléchie; elle doit s'exercer sur un être capable de sentir le bien ou le mal qu'on lui cause.
L'action du jardinier qui arrose ses plantes, ou qui taille ses arbres , n'a aucune moralité. Même à l'égard des animaux , l'action de l'homme n'est morale que par induction , et que lorsqu'elle annonce en lui une bonté compatissante, ou une malice cruelle. Il est permis à l'homme pour ses besoins, pour sa défense, de tuer les animaux; il ne lui est pas permis de les faire souffrir. Il est certain que la nature les lui a soumis et dévoués. Le tigre , le lion , et tous les animaux féroces ou malfaisants lui sont livrés comme en-
nemis. D'autres , laborieux , patients et dociles , lui ont été donnés comme esclaves et compagnons de ses travaux. D'autres, enfin, comme victimes, sont destinés à le vêtir de leur dépouille , à le nourrir de leur substance. Car il ne faut pas se dissimuler que l'homme est né vorace, et qu'il n'est pas moins naturellement Carnivore que frugivore, cela est démontré par la structure du corps humain. Il est pourvu de dents canines , comme il Test d'incisives et de molaires. Ses intestins sont conformés pour l'un et pour l'autre aliment.
On a observé que les mœurs étaient plus douces parmi les peuples frugivores , galactophages , ichtliyophages; et véritablement le carnage desbétes doit accoutumer l'homme à l'effusion du sang. La chasse dispose à la guerre. Mais il n'est pas moins vrai que l'espèce humaine est comprise dans cette loi de la nature que Buffon a si bien exprimée , en disant que tout vit de mort.
Depuis les bétes féroces jusqu'aux insectes , tout conspire à rendre la terre inhabitable à l'homme, si l'espèce humaine, à son tour, n'était pas destructive des autres animaux. Les plus innocents même , la brebis , le chevreuil , le daim , la colombe , la tourterelle , dévoreraient la nourriture que l'homme, en cultivant la terre, se procure par son travail. Il a donc le droit naturel d'en diminuer la surabondance , et de se nourrir à son tour de celles qui s'eneraissent des grains qu'il a semés.
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Mais l'homme qui pour son plaisir tourmente et fait souffrir l'animal qu'il lui est permis de détruire, annonce un mauvais naturel, et fait craindre que , s'il avait sur les hommes le même empire , il n'exerçât sur eux la même cruauté.
L'aréopage fit mourir un enfant parce qu'il se plaisait à crever les yeux aux oiseaux. Je suis loin d'approuver le décret de l'aréopage. Mais je présume que cet enfant aurait été un méchant homme.
L'induction en est d'autant plus effrayante , que la plupart des hommes regardent comme leurs semblables, quant à la sensibilité, ceux des animaux dans lesquels ils en aperçoivent les signes. Qui de nous ne croit pas réjouir son chien, lorsqu'il répond à ses caresses ; l'affliger , lorsqu'il le rebute; et, lorsqu'il le bat, lui causer la douleur qu'expriment ses cris.
Chez des nations sages, les hommes habitués par état à répandre le sang des animaux , sont exclus des fonctions qui demandent une grande moralité. Je n'en suis point surpris. L'éloignement et la soudaineté du coup mortel me fait tolérer le plaisir de la chasse. Je ne puis souffrir celle où l'on emploie le plus séduisant des moyens, pour attirer auprès d'une perdrix captive les mâles qui entendent sa voix. Il y a dans cette ruse un mensonge , un abus perfide du penchant le plus doux , en un mot, une fourberie que je déteste; et pour moi le mâle amoureux est presque un homme que trompe et que trahit un lâche et vil adulateur. Quant aux
animaux qu'on engraisse pour notre sensualité , si je vois qu'on leur fait de la vie un supplice , je pense avec dégoût que je vais m'en nourrir; et j'ai bien de la peine à vaincre ma répugnance pour un luxe si cruellement raffiné.
Ainsi, par induction et par analogie, il peut y avoir dans l'homme, envers les animaux, une apparence de morale. Mais ce n'est que dans les rapports de l'homme avec Dieu , de l'homme avec lui-même, et de l'homme avec ses semblables, que l'action volontaire et libre a véritablement de la moralité.
Remarquez, mes enfants, que je ne sépare jamais l'idée de la liberté de celle de l'action moralement bonne ou mauvaise. La volonté n'y suffit pas ; il faut qu'elle soit réfléchie et librement déterminée. Vous l'avez vu dans nos leçons sur la métaphysique. Point de morale sans liberté , point de vice , point de vertu. Si tout est nécessaire et mécanique dans la nature ; si l'homme lui-même obéit irrésistiblement aux impressions qu'il reçoit; si son ame , comme son corps , n'est que l'une des pièces du mécanisme universel, et si sa volonté n'est que passivement versatile et changeante, cette mobilité, non plus- que celle de l'ame des bètes , non plus que celle d'un roseau qu'agitent les vents, n'est digne ni de louange, ni de blâme; ce qu'on appelle un homme sage ne serait qu'une pendule mieux construite ou plus régulière qu'une autre. Ainsi, pour le ma-
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térialiste et pour le fataliste , la morale est une ciîimère, et, pour nous, son [)remier principe est le sentiment unanime et l'invincible conviction que l'homme a de sa liberté.
Vous avez vu aussi combien il était digne de la bonté et de la sagesse d'un Dieif de couronner l'ouvrage de la création en formant un être sensible, intelligent et libre, et de lui donner pour épreuve le court espace de la vie , pour terme l'immortalité. Nous reviendrons sur ces idées. Commençons par examiner quel peut être envers Dieu le bon ou le mauvais usage de cette liberté qu'il a donnée à l'homme. Ce sera le sujet de notre seconde leçon.
LEÇON DEUXIEME
Z)a«j ^we/ j^^/v la bonté de l'homme peut être en rapport avec Dieu et en rapport avec lui-même. Dans quel sens on peut dire que Vhomme est né bon. Et s'il est né bon, qu'a-t-il besoin de morale pour l'être?
O I l'utilité de l'action morale en fait la bonté , et si cette bonté est toujours relative , en quoi l'homme, clans ses rapports avec Dieu, peut-il être bon?
« Y a-t-il, vous disent les impies, y a-t-il, de « l'homme à Dieu, des offices, des redevances, « des conditions à remplir? Et ne voyez-vous pas « que ces idées de tributs et d'hommages sont « prises du régime de la féodalité, et des droits « usurpés de la force et de la victoire? Si l'être « créateur, éternel, infini, existe, comme vous « le dites; si l'homme, si le monde, ouvrage de « sa volonté, par elle tiré du néant, est encore « devant lui comme s'il n'était pas, qu'importe (c à sa puissance et à sa gloire, qu'importe à (c son essence immuable , qu'importe enfin à « la plénitude de son être et de son bonheur le « culte que vous lui rendez ou que vous man- « quez de lui rendre ? La superstition vous fait