M O II A L E
K de Dieu un homme vain qui se flatte d'être lio- « noré, loué, servi avec zèle et avec amour; un « homme qui s'offense d'être oublié , négligé , « méconnu ou désobéi. Mais qu'a de commun « l'excellence, la majesté, la grandeur de Tètre « infini, avec la petitesse et l'orgueil d'un atome? « Ce Dieu, tel que vous l'annoncez, est tout ce « qu'il peut être, et l'est tout par lui-même. Il « n'a besoin ni d'encens ni de vœux. S'il veut fc être obéi , il l'est par la nature entière. Pouvez- « vous, seul, vous refuser à cette obéissance uni- (c verselle? Et que serait-ce que cette liberté de ce lui désobéir qu'il n'aurait accordée qu'à l'homme? « Rien , dites-vous , n'arrive que par sa volonté : « les sphères y obéissent, les cieux y sont sou- « mis; elle est la loi suprême de tout ce qui vête gète, de tout ce qui respire; et l'homme seul « pourrait se dispenser de l'accomplir ! Renoncez « à cette folie. Ou votre Dieu existe, ou il n'existe « pas : s'il existe, il est absolu; sa volonté est im- « muable ; et l'homme ne peut rien changer , ni (c hors de lui , ni en lui-même , à l'ordre qu'elle « aura prescrit. Si votre Dieu n'existe pas, le « monde est éternel, tout y est nécessaire; et la « vie de l'homme n'est que l'un des anneaux de « cette chaîne immense de causes et d'effets qui « roulent dans l'espace et dans l'éternité. Dans « l'une et dans l'autre hypothèse , la liberté n'est '<: donc qu'une chimère; la morale, le vice, la a vertu, le juste et l'injuste, ne sont que des re-
<( lations ou des conventions humaines; les dece voirs ne sont rien. »
Voilà, mes enfants, ce qu'il y a de plus insidieux et de plus corrupteur dans une fausse philosophie. Je vais démêler ce sophisme.
Non, l'éternel n'a aucun besoin des hommages, des vœux , du culte de ses créatures. Sa gloire en est indépendante; elle est pleine, elle est en luimèmç; elle est inaltérable, ainsi que son bonheur. Les actions humaines n'intéressent ni son repos , ni son incorruptible félicité ; mais comme il est de son essence d'être heureux, d'être indépendant et de se suffire à lui-même , il est aussi de son essence d'être en réalité le modèle accompli des idées qu'il a lui-même et de la suprême sagesse et de la suprême bonté. Or , cette excellence de l'être , peut-on la concevoir dans la molle indolence et dans l'éternelle inertie dont Epicure a fait la félicité de ses dieux?
Non , l'Éternel n'avait aucun besoin de l'homme ; mais , en créant le monde, il a été digne de lui de perfectionner son ouvrage, en y plaçant un être sensible, intelligent, doué d'une volonté libre, d'un entendement perfectible , confident, sij'osele dire, de l'existence de son auteur, témoin de ses merveilles, capable d'élever jusqu'à lui sa pensée, et de se pénétrer pour lui de reconnaissance et d'amour.
Je ne dis pas que l'ame de l'homme soit la plus accomplie des intelligences créées. Dans ces
millions de mondes qui vraisemblablement sont semés dans l'espace, il peut y avoir une gradation incalculable d'êtres plus amplement doués de lumières et de vertus. Mais , quoi qu'il en soit de cette hypothèse, ce qu'il y a d'évidemment vrai, c'est qu'il fallait dans l'univers un être intelligent et libre, tel que l'homme, et que c'est, ce qui ajoute au caractère de puissance empreint dans l'ouvrage d'un Dieu , le caractère de sagesse et de bonté qu'il devait avoir.
Si l'univers n'était composé que d'êtres insensibles, et que le créateur, en les formant, n'eût voulu que se donner à lui-même le spectacle perpétuel d'un bel ouvrage de mécanique, dans cet amusement de sa toute-puissance je méconnaîtrais, je l'avoue, et sa sagesse et sa bonté.
Si, en créant le monde, il l'eût peuplé d'êtres sensibles, sans qu'aucun d'eux n'eût reçu de lui que des biens périssables et une fragile existence , je concevrais qu'après les avoir tous soumis aux lois de la nécessité, il les laissât naître, vivre et mourir sans en prendre aucun soin : mais je demanderais encore quelle serait l'intention finale de cette immense création ; j'y chercherais encore sa bonté, sa sagesse, et j'aurais de la peine à les reconnaître dans ces inutiles générations d'animaux, tout occupés d'eux-mêmes, stupidement bornés au soin de la pâture , et dont la fragile existence , presque toujours pénible et souvent douloureuse, se terminerait à la mort.
Ces moments d'une vie si troublée et si tugitive , continuellement tourmentée de besoins et d'inquiétudes, ne me sembleraient pas un don digne d'être la fin de la bonté d'un Dieu (i).
Dans les desseins de sa sagesse, je chercherais aussi la correspondance et l'accord des trois termes de l'action; et, pour objet de la création, je ne verrais que le néant. Ces moyens et ces grands ressorts de la puissance créatrice , cet appareil de lois, ces mouvements des cieux, ces effusions de la lumière , ce jeu des éléments , cet ordre des saisons , cette végétation féconde , ces renaissances des espèces , cette circulation du mouvement et de la vie , tout se terminerait à rien ; et , sans cause finale , tout ne serait qu'un cercle d'éternelles vicissitudes. Je ne puis exprimer combien ce contraste d'une puissance si étonnamment déployée , et d'une si profonde inutilité dans l'effet de son action, répugnerait à ma pensée.
Mais , lorsque sur ce globe , qui peut-être est le moindre des mondes habités , il s'élève un contemplateur des merveilles de la nature , un spectateur digue de ce spectacle, et capable d'en adorer et d'en glorifier l'auteur , je commence à comprendre que la création est , dans les vues du créateur , digne de sa bonté comme de sa puissance ; je vois à qui les cieux étalent leur splendeur ; je vois à
(i) Quceris quid sit propositum Dco ? Bonitas , quœ Deo faciendi rnundurn causa fuit. ( Seneca. )
qui les astres annoncent la magnificence de celui qui les a placés et qui leur a tracé leurs révolutions; je vois à qui l'harmonieux concert de la nature se fait entendre; et , si cet être privilégié dispose de son ame; s'il est libre dans sa pensée et dans sa volonté; si, entre le mal et le bien, entre le vice et la vertu, il est l'arbitre de son choix; enfin si, en raison des dons qu'il a reçus et du pouvoir qu'il a d'en user ou d'en abuser, je l'en crois responsable, je le crois immortel; j'en infère qu'en le créant, Dieu a voulu avoir en lui non-seulement un être sensible à sa bonté , mais comptable envers sa justice.
Observez, mes enfants que je ne parle point d'une justice d'obligation , telle qu'elle est de l'homme à l'homme , mais d'une justice d'essence et de perfection. Car Dieu est juste, comme il est bon , et par cela seul qu'il est Dieu.
Or, dans un monde tout mécanique, nulle place pour la bonté divine ; dans un monde où , jusqu'à la pensée et à la volonté de l'être vivant et sensible, tout serait nécessaire, nulle place pour la justice distributive des récompenses et des peines : cela est évident. Ces attributs divins ne pouvaient pas non plus s'exercer enDieu même. Il leur fallait donc un objet dans l'œuvre de la création.
Vous voyez que toutes les grandes vérités s'enchaînent : l'existence de l'homme , l'existence du monde , l'existence d'un Dieu , et d'un Dieu créa-
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leur, ses attributs, sa bonté, sa justice, et, pour exercer l'une et l'autre , un être libre et immortel. Et ces inductions ne sont pas des subtilités vaines; c'est l'évidence nièmè avec toute sa force et avec toute sa clarté. Poursuivons dans tous ses détours le sophisme qu'on nous oppose
« Comment l'homme serait-il libre de voidoir « et d'agir contre la volonté d'un Dieu? »
11 l'est en vertu même de cette volonté , et comme si Dieu lui avait dit : « Tout m'obéit dans a la nature, et, pour te contraindre toi-même à « m'obéir, je n'ai qu'à te laisser soumis aux lois « universelles de la nécessité. Mais , en m'obéis- « sant , je veux que tu sois libre de ne m'obéir a pas; et je t'en laisse le pouvoir, afin qu'il y ait a un être sensible, intelligent et raisonnable , qui, (c par son choix , puisse être juste et bon ; tu seras « donc placé entre la vertu et le vice; et de toi « seul , dans l'univers , il dépendra de te rendre « digne , ou de te rendre indigne de ce que j'aurai « fait pour toi. »
Ainsi la liberté est une dispense accordée à l'homme, dans ses actions volontaires, d'être soumis irrésistiblement aux lois de l'ordre universel; et, sans cette dispense, il n'y aurait point de morale.
Que les astres observent les lois du mouvement qui leur est imprimé, ce n'est point libre obéissance , c'est nécessité d'obéir ; et il en est de même de tout ce qu'on appelle figurément action dans les corps. Celle des animaux semble plus dépen-
(lante de leur volonté, et quelquefois même élective ; mais leur choix ne s'étend jamais au-delà de l'objet des sens; et, lorsqu'ils semblent comparer pour choisir, ce n'est jamais qu'entre deux impressions simultanées , dont l'une plus vive que l'autre les détermine et les entraîne (i). La délibération réfléchie , la consultation avec soi-même, en ini mot , la balance de la raison est réservée à l'homme, et n'appartient qu'à lui. Voilà pourquoi il n'y a de devoirs que pour l'homme; car le devoir est une obligation que le législateur suprême a attachée aux actes d'une volonté libre, dans leurs rapports avec lui-même, ou avec les êtres créés qu'intéresserait l'action.
« Mais Dieu lui-même , quel intérêt peut-il avoir « aux accions humaines? que lui fait le bien ou « le mal auquel il est inaccessible? Il n'est pas « plus intéressé à ce qui se passe entre les hommes, « qu'à ce qui se passe entre les fourmis. »
Ainsi , tandis que l'homme religieux s'élève pour se rapprocher de son Dieu, l'impie se rabaisse, se rapetisse et s'avilit pour échapper, s'il lui était possible, aux regards de la Providence : mais il ne peut s'y dérober. La fourmi est ce qu'elle doit être; et Dieu, après l'avoir créée, après avoir
(i) Juter hoinineni et beliuarn hoc maxime interest , quod hœc tantùm quantum, sensu movetur , ad id soluin quod adest, quodque prœsens est , se accomodat , pauluLùm admodùin sentiens pneteiUuni aut futurum. ( Cicf.ro.)
créé les cieux et la lumière et tout ce qui se meut , et tout ce qui respire , en suivant d'immuables lois , a pu dire , ce/a est bien , et livrer ce monde physique aux lois du mouvement qu'il lui avait imprimé. Après qu'il a eu créé l'homme, il a pu dire aussi, cela est bien; car il l'a créé bon ; mais il l'a créé libre , et lui a confié le pouvoir de perfectionner en soi ou de dégrader son ouvrage. L'homme est donc comptable envers Dieu et responsable de ses dons.
Si l'on me répète : « Qu'importe à l'Éternel « qu'une parcelle de son ouvrage se perfectionne « ou se dégrade ? » Je répéterai, à mon tour, que rien ne lui importe dans le sens qu'on donne à ce mot , qu'il ne manque de rien , qu'il n'a besoin de rien, et que ces termes de dépendance sont puérilement employés en parlant de Dieu ; mais qu'il lui est aussi essentiel d'être bon , juste et sage , qu'il lui est essentiel d'être Dieu. 11 est donc essentiellement ami de l'ordre , ami du bien , ami de la justice ; et , sous ces trois rapports , il doit vouloir que l'être libre qu'il a créé soit ce qu'il peut être de mieux pour remplir sa destination. Or , dans l'homme , n'est - il pas mieux d'adorer son Dieu que de le blasphémer? d'être envers lui reconnaissant, fidèle, obéissant, qu'infidèle, ingrat et rebelle? N'est-il pas mieux dans l'homme d'être envers ses semblables sincère, que perfide? sensible, qu'inhumain? secourable, que malfaisant ? Envers lui-même enfin , n'est-il pas mieux
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de dominer ses passions, que d'en être esclave, et de se rendre aimable, estimable par ses vertus, qu'odieux et vil par ses vices?
« Mais, si l'iiomme est né bon , peul-on nous « dire encore, sa morale est dans son instinct; « il ne lui en a pas fallu d'autre. » Il n'est, hélas! que trop facile de répondre à cette objection.
En parlant du bien et du mal, je vous ai fait voir, mes enfants, par combien de causes accidentelles une bonne inclination peut être contrariée et combattue; combien sur-tout l'amour excessif de soi-même et les passions qu'il engendre altèrent en nous et corrompent un premier instinct de bonté. Dès l'enlance, une envie, un dépit, un ressentiment, un mouvement d'impatience et de colère décèle et fait éclore un germe de malice qui , fortifié par l'habitude , étoufferait bientôt celui de la bonté, si, en cultivant celui-ci, on ne travaillait à détruire, à déraciner l'autre, au moins à l'affaiblir, et ce travail est celui de la vie entière.
« On demande comment un Dieu, qui est la « bonté même, a laissé dans le cœur de l'homme « tant de semences de malice ; comment il a per- « mis que le principe , que le germe de la bonté « y fût si corruptible? »
La révélation peut seule résoudre pleinement cette grande difficulté. Tout ce que ma faible rai- .son m'y fait apercevoir, je vous l'ai dit; c'est ce que j'éprouve en moi-même , que jamais la pas-
Métaph. et 'Morale. I ■-)
mG MO 11 A L t.
sioii ne me domine au point que je ne me sente la force de la vaincre si je voulais , et qu'il dépend de moi de le vouloir; qu'en y cédant, c'est ma volonté qui se refuse au combat, et qui renonce à la victoire. « Quel combat, dira -t- on, « qui doit durer toute la vie! » Il est vrai , mes enfants; mais, au-delà, c'est l'éternité.
Au reste, ce Dieu qui propose à la bonté, à la vertu , une éternité de bonheur, après quelques moments de fatigue et de peine, n'a pas livré l'homme sans armes, sans défense, aux ennemis qu'il avait à vaincre. A son inclination vers le bien, il a joint des passions douces, la pitié, l'amitié , l'amour , l'instinct social , le sentiment de sa faiblesse et du besoin qu'il a lui-même de trouver dans ses semblables de l'assistance et des appuis. A son inclination vers le mal , il a opposé nne conscience vigilante et sévère, et dans le sens intime , la répugnance de la honte et les angoisses du remords. A côté des promesses dont il encourageait les bons , il a mis les menaces dont il effrayait les méchants. Ainsi, soutenu d'espérances pour se porter au bien , fortifié de craintes pour s'éloigner du mal, l'homme a eu, pour les discerner, cette lumière naturelle qui Téclaire dès son enfance et qui précède en lui celle de la raison (i).
(i) La philosophie païenne reconnaît elle-même, dans les bonnes actions des hommes, une influence et un secours di-
Une réflexion , mes enfants , qni peut vous étonner, mais qui n'en est ])as moins fondée, c'est que, tandis que la connaissance du vrai Dieu a été obscurcie sur presque toute la face de la terre, sa loi primitive , la loi que nous appelons naturelle, n'a éprouvé presque aucune éclipse. Peu jaloux que son nom fût publié, pourvu que sa loi fût suivie , il semble qu'il ait consenti à être pour les nations, comme pour les Athéniens, ce Dieu inconnu dont Socrate parle à ses juges, et auquel, du temps de saint Paul, on avait élevé un temple (i). Mais il a voulu que sa loi fût répandue (fomme la lumière, et visible dans tous les cœurs.
Chez les peuples les plus instruits et les plus cultivés, comme chez les peuples incultes, rien n'a été plus difficile à l'esprit humain que de
vin. Credendum est neminein virorum bononirn talent fuisse^ nisi adj u\'ante Deo. Et neitw unquàrn fuit vir magnus sine afflatu aliquo divino. ( Cic. de Nat. Deor. )
Nemo vir bonus est sine Deo. An potest aliquis exsurgere suprii fortunarn nisi adjutus ah illo ? Ille dat consilia magnifica et erecta : ille habitat in unoquoque virorum honorum. Si videris hominem interritum periculis , intaclum cupiditati-
hus , felicem inler adve?-sa , placidum in tempestatibus ., despicientem^ quasi ex loco superiore , humana omnia ; jionne admiraberis eum ? Nonne dices P Tirtus illa est major et altior corpusculo in quo est : vis divina descendit illuc. ( Senec.
Epist. )
(i) Ignoto Deo. f Actus Apost. c. xvii. )
IlS MORALE.
s'élever par sa propre force à cette idée d'un Dieu unique qui nous semble aujourd'hui si simple et d'une clarté si frappante. Par-tout l'homme en a eu le sentiment confus, mais troublé , altéré par de fausses images. Vous avez vu, parmi les sages de la Grèce, depuis Thaïes jusqu'à Socrate , et jusqu'à Platon son disciple, par combien d'erreurs fantastiques il a fallu passer pour arriver à cette vérité qui, une fois mise en lumière, nous pénètre par tous les sens.
Concevoir cet être suprême , comme nne substance pure , simple , éternelle , infinie , absolue et parfaite dans son indivisible essence; le concevoir comme une intelligence à cpii tout est présent , et qui , dans sa pensée , embrasse les deux immensités de l'étendue et de la durée , pour qui l'avenir, le passé, tous les possibles, ne sont qu'un point; le concevoir comme une volonté féconde et créatrice qui, après avoir tiré l'univers du néant , le régit , le conserve dans l'ordre qu'il lui a prescrit ; c'est ce qui n'a jamais pu être que le résultat d'une raison épurée et profondément réfléchie. Encore sans la lumière de la révélation , aucun peuple , aucun sage n'a-t-il pu s'en former l'idée sans y introduire quelque chose de matériel ou d'humain.
Par-tout l'homme a senti sa faiblesse et sa dépendance; par-tout il s'est dit à lui-même qu'il y avait au-dessus de lui une puissance et inie volonté à laquelle il était soumis. Mais quelle était
cette puissance invisible et suprême dont il reconnaissait l'empire? C'est là que, pressé du besoin (le savoir où elle résidait, pour lui adresser des vœux et se la rendre favorable, il la cherchait dans la nature , et croyait l'y trouver par-tout où son imagination, travaillée de frayeurs et d'inquiétudes, lui disait qu'elle pouvait être. De là toutes ces formes diversement bizarres qu'une ignorance superstitieuse a fait prendre à l'idolâtrie.
Ainsi, dans tous les temps, Dieu a permis que l'esprit humain défigurât l'idée de son essence et de ses attributs. Il n'en a pas été de même de sa loi; il l'a rendue universelle, sensible, intelligible à tous; et, tandis que les cieux raconteraient sa gloire, sa grandeur, sa puissance, il a voulu qu'au fond des âmes sa loi attestât sa justice et fût l'empreinte de sa bonté.
Le langage que la nature entière parlait aux yeux des hommes pouvait n'être pas entendu sans que l'ordre universel en fût troublé. Mais l'homme, pour remplir sa destination, avait besoin que sa liberté fût éclairée dans le choix du bien et du mal , et que sa volonté eût en lui-même un conseil, lui guide, un arbitre. Cela nous explique pourquoi cette loi de l'instinct, ce sentiment intime , cette lumière accordée à l'homme presque en naissant, est commune aux peuplades les plus sauvages et aux nations les plus cultivées.
L'homme de bien , l'homme équitable , l'homme
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sincère, officieux, compatissant et secoiirable, est le même sur les bords du Sénégal et de roliio , qu'il était sur les bords du Nil, de l'Euplirate et du Gange. Les religions ont changé ; les principes de la morale humaine sont restés presque invariables ; et , quoique les devoirs de l'homme envers son Dieu soient d'un ordre inilniment supérieur aux devoirs de Ihomme envers l'homme , dans les soins de la Providence ceux-ci semblent avoir l'antériorité. L'Inde et les nations hyperborées n'ont pas eu leur Moïse , et la loi qui enseignait aux hommes la bonté, la justice, la sincérité, la bonne foi, s'est étendue sur les deux hémisphères.
Je vous fais faire , mes enfants , cette réflexion , pour vous montrer que Dieu n'a rien fait pour lui-même; que sa puissance , en créant le monde, n'a fait qu'exercer sa bonté ; que la fin qu'il s'est proposée , en douant l'homme d'une ame libre et immortelle, a été de lui faire mériter le bonheur ; que la condition qu'il y a mise a été principalement l'observation de sa loi ; et qu'à l'égard du culte qui lui serait rendu , il l'aura fait dépendre du degré de lumières qu'il serait au pouvoir de l'esprit humain d'acquérir.
C'est dans ces mêmes vues de bonté qu'il a obligé l'homme à des devoirs envers lui-même ; car il n'est pas vrai que chacun de nous ait le droit de disposer de soi comme d'une propriété absolue et indépendante. Son existence ne lui
appartient pas; il n'en est que dépositaire. Il doit sentir que , dans le mal que ses vices font à son ame , il y a violation du dépôt que la nature lui a confié , puisqu'il abuse de ses dons et qu'il dégrade son ouvrage.
Mais, à ne considérer l'homme que dans l'intimité de ses rapports avec lui-même, on trouve en lui des contrariétés, des contrastes, que Platon n'a su expliquer , comme vous l'avez vu , qu'en divisant lame de l'homme en trois , et en lui assignant trois sièges différents : dans le cerveau , l'ame pensante et raisonnable , Famé irascible dans le cœur , et plus bas l'ame sensuelle ; car toutes les fois que , dans Platon , l'esprit philosophique était en défaut , il appelait à son secours l'imagination poétique. Mais , ce qui n'est pas imaginaire, c'est que, dans l'ame, toute indivisible qu'elle est , de violentes émotions troublent souA^ent , jusqu'au délire , les facultés intellectuelles ; qu'une volonté dominée ou par des passions fougueuses , ou par de vicieux penchants , fait souvent violence au sentiment intime du bien, du juste et de l'honnête, et que le meilleur naturel aurait bientôt perdu sa bonté , sa candeur, et cette intégrité qui est la santé de l'ame, si portant dans son sein le germe de tant de maladies , il n'en avait pas le remède. H y a dans l'homme, dit Sénèque, deux puissances qui se combattent. Si la raison gouverne, l'homme est roi de lui-
:>3.i MORALE.
mèrnc; si la cupidité , la sensualité, la passion domine, il en est le tyran (i).
(i) J minus noster modb tex est, modo tyrannus. Rex, cuni honesta intuctur... Ciiin verb impotens , cupidus , delicatus est, transit in nonien detestabilc etdirum, et fit tyrannus .
LEÇON TROISIEME
Des devoirs de Vhomme envers Dieu. En quoi consistent ces devoirs ? Sont-ils les mêmes pour tous les hommes ?
OL parler rigoureusement , tous les devoirs de l'homme se rapportent à Dieu. On doit tout à celui de qui l'on a reçu l'existence et la vie, le sentiment et la pensée , tous les dons de l'ame et du corps. On ne doit même, directement, essentiellement , rien qu'à lui. Les devoirs des hommes , entre eux , abstraction faite de la loi de ce Dieu qui les leur impose , ne seraient que des conventions, des transactions volontaires, des échanges de bons offices, des calculs d'un commerce libre, où chacun aurait droit de ménager ses avantages, et de rompre l'engagement toutes les fois qu'il se croirait lésé.
L'amour - propre isole les individus, le besoin les rapproche , l'intérêt commun les rassemble , mais l'intérêt personnel les divise. La loi naturelle , la loi qui les oblige à être réciproquement bons et justes, compatissants et secourables, est la seule qui les unit. Sans cette loi , dont le sens intime est l'organe, quel droit l'homme aurait-il à la bienfaisance de l'homme? quel droit la so-
'iM\ MORALE.
ciété, l'espèce humaine entière aurait -elle aux services , aux secours de l'individu ? L'espèce n'est qu'une collection ; et si ce droit est nul pour chacune des unités dont elle est la somme, il est nul pour la somme entière. La loi naturelle est donc le seul lien solide du pacte social. Aussi ceux qui la méconnaissent , réduisent - ils la société à la casuelle hypothèse de l'intérêt particulier compris dans l'intérêt commun. Or, comme entre les hommes l'intérêt personnel est variable , inégal, inconstant, l'ordre social, qui ne serait fondé que sur ce calcul réciproque, n'aurait aucune consistance : ce ne serait que des monceaux de sable que bouleverserait le vent des passions, arena sine calle.
La seule base inébranlable , même pour la morale humaine , est donc la loi donnée à l'homme d'être social, humain, juste et bon envers ses semblables , et il n'y a aucun de nos devoirs qui ne remonte à cette loi , comme en étant tous émanés (i).
Mais je n'appelle nos devoirs envers Dieu que ceux qui s'adressent à lui, et qui ne s'adressent qu'à lui.
Croire en un Dieu (2), l'adorer, l'aimer et le
(i) Pietatc ach'ersùs Deos sublatd ^ fides etiam et societas humani generis , et excellentissima virtus , justitia^ tollitur. ( Cic. de Nat. Deor. )
(2) Prirnus est Deorum cultus, Deos credere deindè , red-
ciaindre, reconnaître dans son essence une indivisible unité, une majesté infinie, une puissance illimitée , une souveraine bonté ; voir en lui la cause des causes et le principe universel ; voir dans le monde un simple effet de sa volonté créatrice et conservatrice ; lui rendre un culte pur d'obéissance, de reconnaissance et d'amour, de soumission à ses décrets , de confiance et d'espérance en sa miséricorde (i) pour les faiblesses et les erreurs de sa fragile créature ; sur - tout conserver dans notre ame , comme dans son image, les traits de bonté, de justice, qu'il y a daigné graver lui-même, et la rendre, par des vertus , aussi ressemblante qu'elle peut l'être à son divin modèle ; c'est là , sans doute , l'abrégé de la morale religieuse et de nos devoirs envers Dieu. Mais, sans une lumière surnaturelle, quel homme les a bien connus , et qui peut les remplir sans un secours divin ?
D'abord, la croyance au vrai Dieu, la notion de son existence est-elle , a-t-elle été d'une égale obligation pour tous les peuples de la terre? Si le Lapon dans sa tanière, si l'Iroquois dans les forets , et lorsque , pressé par la faim , il poursuit à vingt lieues la proie qu'attendent sur leur natte
dere illis majestatem siia/n, reddere honitatem , sine, quâ nulla maj estas est. (Seneca. )
(i) Errorem lahentiuin animorum placidus a< propitîus fert. ( Seneca. )
sa femme et ses enfants ; si l'homme courbé vers la terre par le travail auquel ses besoins le condamnent, et qui , l'ame toute occupée de la difficulté de vivre , respire l'air , voit la lumière , sans songer à savoir d'où lui viennent ces dons; si l'homme enfin, presque abruti par la misère et l'ignorance, n'a jamais élevé son ame jusqu'à l'idée sublime et pure d'une intelligence infinie, éternelle , créatrice de l'univers , est-il aussi coupable que l'homme instruit, qui, dans le calme et le loisir d'une vie exempte des soins d'une pénible subsistance, peut fixer sa pensée à la contemplation des merveilles de la nature , ou descendre en lui - même pour y observer des prodiges encore plus étonnants et plus évidemment divins ?
« Que l'homme s'interroge, nous a-t-on dit a souvent, et qu'il se demande à lui-même : que « suis-je? d'où viens-je? où suis-je ? où vais-je ? ce et à quoi suis-je destiné? Sa réponse sera pour « lui la solution du grand problême de la vie. »
Oui, s'il y répond bien; mais, pour bien y répondre, que de connaissances ne faut-il pas avoir acquises! Et, sans la révélation , qui jamais y a bien répondu?
La création , la spiritualité de l'ame , son immortalité, son union avec le corps, et la loi qui en est le lien , son retour vers la source d'où elle est émanée, ne sont pas de ces vérités qu'on aperçoive nettement avec l'œil nu de la raison.
Vraiment, Thaïes, Anaxagore , Démocrite, et tant d'autres réputés sages, se demandaient, que suis -je? d'où viens -je? où suis -Je? etc.; mais quelles étaient leurs réponses ? Vous Tavez vu : des rêveries encore plus creuses que profondes. Platon lui-même, avec son génie, avait plus approché qu'un autre de ces sublimes vérités; mais il n'y avait pas atteint.
A plus forte raison, ces multitudes d'hommes dont famé est toute dans les sens , et uniquement occupée des impressions qu'elle en reçoit parmi les dangers, les travaux, les besoins renaissants et pressants de la vie, n'ont - elles pu s'élever , par des méditations , à la connaissance d'un Dieu et du culte qu'on doit lui rendre.
Dans l'homme en qui l'idée de la divinité est obscure, vague et confuse, le culte sera fantastique, et se ressentira de la difficulté qu'a notre faible entendement à croire assez comprendre ce qu'il ne peut se figurer. Alors il croira voir son dieu dans quelque objet qui tombe sous les sens, ou dont il puisse au moins se former une image. Les Egyptiens l'adoraient dans les symboles de la nature, dans les animaux, dans les plantes ; les Guèbres dans l'élément du feu ; les Péruviens dans le soleil; les stoïciens eux-mêmes dans le globe du monde, dont ils croyaient qu'il était l'ame ( 1 ) ; les sauvages de l'Amérique l'adorent
(i) Quid est Deus ? mens universi. ( Seneca. )
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dans les lacs, dans les fleuves, dans les tempêtes ; et chacun d'eux croit voir sa divinité tutélaire dans l'arbre, ou dans la pierre, où il lui a plu de la placer.
Tout cela est bien déploi'able ; mais tout cela est innocent; car ces erreurs de l'ignorance, et d'une ignorance invincible , n'ont rien qui répugne à la loi que tous les hommes ont dans le cœur; et l'on peut être avec cela, juste, humain, secourable, bon sous tous les rapports, et même vertueux. Vous avez ouï dire à un brave homme né parmi les sauvages du Canada, qu'il n'y avait pas de meilleures gens sur la terre.
Il n'en est pas de même des superstitions qu'engendre une brutale et farouche démence , et qui, pour appaiser un Dieu qu'on suppose cruel, féroce et sanguinaire , persuadent à l'homme , ou de se tourmenter lui-même, ou de tourmenter ses semblables , et de faire couler le sang humain sur les autels.
Il est possible que l'imagination plus frappée de l'apparent désordre des éléments que de leur harmonie , et plus épouvantée des convulsions et des ébranlements qui semblent annoncer la ruine du globe, que rassurée par sa longue stabilité, et par la perpétuelle régularité de ses révolutions; il est possible, dis-je, qu'elle se représente, pour cause de ces phénomènes , un Dieu terrible et menaçant. Et si, dans les accidents de la vie, l'homme voit pour lui-même beaucoup plus de
maux que de biens , sans prévon- au - delà un meilleur avenir, cette idée d'une puissance si formidable doit naturellement le saisir de tant de frayeur qu'il ne songe qu'à l'appaiser.
Comment l'appaiser? par des vœux, des offrandes, des sacrifices? C'est bien grossièrement assimiler Dieu avec l'homme. Mais, du moins, cela même est un culte de dépendance , de soumission , d'adoration ; et , s'il ne voit sur ses autels que les prémices des moissons et des fruits , que les premiers nés des troupeaux qui font la richesse de l'homme; il ne peut s'offenser du juste hommage de ses dons, pourvu qu'il lui soit présenté par des mains pures; et ne fussent que quelques grains de sel et de froment, l'offrande lui en est agréable.
Les sacrifices abominables devant Dieu , ceux qui souillent son culte , parce qu'ils violent sa loi, sont les sacrifices de sang humain. Je crois l'entendre dire à l'homme : « Je t'ai permis d'é- « gorger la brebis , le taureau , la douce génisse ; « et si tu crois me plaire en me les immolant , « ce n'est qu'une erreur pardonnable. Si tu m'a- « vais pu mieux connaître , tu ne m'aurais offert « que les vœux d'un cœur droit, et d'une ame « pure. Mais le sang de l'homme, ton égal de- « vaut moi , qui t'a permis de le répandre ? et « peux-tu m'en croire altéré? Aimer , secourir tes « semblables, les soulager, les consoler, éviter « sur -tout de leur nuire; voilà ma loi, elle est
« dans ton cœnr, et son caraclerc est celui du « culte que tu dois me rendre : culte d'amour et « d'obéissance envers moi; de bonté, envers tous « les hommes. »
C'est d'une idolâtrie homicide qu'on a eu raison de dire qu'elle était plus injurieuse à la divinité que le simple athéisme; car ne pas entendre la voix de la nature qui annonce à l'homme un Dieu, et ne pas reconnaître en soi la preuve de son existence, ce n'est qu'une stupide insensibilité, dont, sans crime, l'homme est capable , et que Dieu peut voir en pitié. Mais croire en lui pour l'outrager, en lui attribuant, ou la férocité d'un tigre , ou le farouche orgueil et la cruauté d'un tyran ; croire que, du sein de sa gloire et de sa félicité profonde , il se plaise à voir dans ses temples , l'homme verser le sang de l'homme, et l'égorger sur ses autels; c'est, dans l'instinct même de la nature, un excès de dépravation que rien ne peut excuser devant lui.
Ce fut moins le crime des peuples que le crime des prêtres; je le sais. Mais quel peuple n'avait pas dans le cœur la loi qui condamne ce culte ? quel peuple n'en frémissait pas? et quelle croyance insensée donnaient-ils à des impostures qui leur inspiraient tant d'horreurs ? On doit à Dieu , leur disait-on, le sacrifice de ce qu'on a de plus précieux , de plus cher; et le sang même de vos enfants doit couler, s'il vous le demande. Oui, mais nous le demande-t-il? est -il de sa bonté.
MORALE. 2/|f
est-il de sa justice, est-il de sa clémence de nous le demander? Ainsi aurait parlé une raison saine et tranquille. Mais les peuples étaient tremblants ; leurs esprits étaient fascinés.
Le fanatisme est un monstre que la teneur conçoit et engendre au sein des ténèbres. C'est dans une imagination peureuse et sombre que commence par se former le fantôme d'un Dieu barbare; et, pour ce spectre horrible et furieux, elle invente les cruautés les plus capables de l'assouvir.
Ce n'était pas à l'intelligence pure et parfaite qui règle l'univers après l'avoir créé, que les Car^ thaginois, les Mexicains, les Gaulois, du temps des druides, offraient leurs sacrifices de victimes humaines. L'idée d'un Dieu, auteur de cette loi qui inspire aux hommes la bonté, la justice, la bienfaisance, aurait dissipé les prestiges d'une noire superstition. Un culte monstrueux suppose des divinités monstrueuses ; et c'est là le dernier degré d'égarement et de démence où puisse tomber la raison.
Chez les nations cultivées , comme dans la Grèce et dans Rome , l'idolâtrie n'était pas inhumaine : elle était insensée , mais poétique et populaire, toute en images dans ses fables, toute en spectacle dans sa pratique. Des cérémonies pompeuses, des fêtes magnifiques, de somptueux sacrifices, des tableaux animés, brillants, voluptueux, ou sombres et terribles ; des dieux de tou^
Métaph. et Morale. iO
%l\1 MORALE.
les caractères, sans cesse en action, et en scène avec les mortels ; et en un mot tout le merveilleux qu avait pu inventer le génie de la fiction , faisaient de la religion un jeu de théâtre politique , dont les habiles gens se servaient , comme dit Sévère ,
Pour contenir le peuple, ou bien pour l'émouvoir,
Et dessus sa faiblesse établir leur pouvoir. ( Corneille,)
Mais comment, d'un côté, l'esprit philosophique, et de l'autre, l'esprit des lois avaient-ils pu s'accommoder d'un culte si contraire au bon sens et aux bonnes mœurs ; si les dieux de Rome et d'Athènes n'avaient été que des images symboliques , des phénomènes de la nature , ou que des attributs de la divinité , comme on dit que l'étaient risis et rOsiris, l'Hermès, l'Apis, le Sérapis, l'Anubis des Egyptiens ; ces figures n'auraient eu rien d'immoral ni d'impie. Sous ces emblèmes , le vrai Dieu pouvait se voir seul adoré. Mais , dans la mythologie grecque et romaine , presque rien ne peut soutenir le caractère allégorique ; c'est un amas de vices et de crimes déifiés. L'impudicité , l'adultère, l'inceste, le viol, le rapt, la fourberie et le larcin , les plus furieuses vengeances , les plus froides atrocités , le parricide même, avaient leurs exemples parmi ces dieux. Un peuple qui aurait formé ses moeurs sur ces modèles, aurait été le plus corrompu de la terre. On n'y croyait donc pas? Le vulr^ire y croyait.
MORALK. 243
Mais la piété consistait à oublier ces infamies , ou à se les dissimuler. On ne les niait point, mais on les passait sous silence ; et la philosophie , d'accord avec les lois , jetait , sur les scandales de la mythologie , un voile que personne , publiquement , n'osait lever. Ainsi ces turpitudes n'avaient rien de contagieux. La fatalité même et le pouvoir de la fortune, dont on faisait un si grand usage dans les événements publics , n'étaient point une excuse pour les actions privées ; les lois n'en tenaient aucun compte : l'homme était censé libre comme il l'est parmi nous.
On sacrifiait à Jupiter Stator ^ à Jupiter Férétrien^ à Jupiter protecteur du Capitole, sans penser au Jupiter ravisseur d'Europe , au Jupiter séducteur d'Alcmène et de Léda.
Lisez Platon à côté d'Homère, Cicéron à côté d'Ovide. L'un et l'autre parlent des dieux, mais l'un dans une généralité respectueuse , l'autre dans les récits les plus licencieux. Des dieux amis de la justice, de la pudeur, de la vertu ; des dieux qui ne voulaient qu'on approchât de leurs autels qu'avec une ame pure , un cœur droit , des mœurs chastes ( i ) , n'étaient pas les dieux de la fable , ce n'étaient pas même des dieux; cette pluralité n'était que dans les mots , et non dans la pensée.
(i) Voluntate purâ et cas ta. ( Seneca. ) Pietate et religione^etprecibus justis. ( Cic.
C'était une formule de déférence et de respect pour l'opinion populaire et pour la police du culte. En parlant des dieux comme des architectes et des recteurs de V univers; en disant qu'ils voyaient jusques au fond de la pensée ; que , pour se les rendre propices, il ne fallait c]ue les imiter; que nul homme n'était vertueux, magnanime sans leur secours, etc.; on tenait le même langage qu'en parlant du vrai Dieu , du Dieu philosophique : dans la bouche des sages, Dieu et les dieux étaient donc deux mots synonymes, et, par l'un et par l'autre, on n'entendait que le vis divina^ le mens divina , de Platon , ou cjue Xame du inonde , d'Anaxagore et de Zenon. Sans cela rien n'aurait été plus inconséquent que les discours de Socrate, de Cicéron, de Sénèque, de Marc-Aurèle, tantôt parlant des dieux , tantôt d'un Dieu unicpie , et en parlant de même. Optez , aurait-on pu leur dire : s'il n'y a qu'un Dieu , selon votre pensée , ne parlez que CCun Dieu : s'il y en a plusieurs , ne ]jarlez que des dieux. Mais en parlant des dieux, en termes vagues et collectifs, ils déféraient à la religion du peuple; et , en parlant (ïmi Dieu , ils professaient la leur.
Au reste, disaient - ils, on peut adorer Dieu sous tous les noms qui expriment ou quelqu'un de ses attributs, ou quelqu'un des effets de sa toute-puissance. C'est ce que le stoïcien Sénèque nous a clairement expliqué. Soit, dit - il , qu'on l'appelle ou la nature, ou \2. fortune; ce sont les
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noms d'un même Dieu ( i ), selon les différents effets de son pouvoir. Veut-on l'appeler le destin. Va fatalité , on ne se trompe pas; car c'est de lui que tout dépend , il est la cause des causes. L'appelle-t-on hx providence ^ on parle bien encore; car c'est par lui que tout se règle et se conduit, et c'est lui seul qui a j)ourvu à tout dans le monde. Il est aussi la nature^ puisque tout lui doit la naissance. Enfin , si on veut l'appeler le monde , ajoutait Sénèque, on le peut sans erreur, puisqu'il est tout ce que vous voyez, qu'il se pémtre dans toutes ses parties , et se soutient par sa propre force (a).
On voulait aussi que ce fut le même Dieu qu'on appelait des noms des divinités popidaires, comme du Père libre, d'Hercule, de Mercure, de Jupiter (3).
Écoutez Lucain, faisant parler Caton, lorsqu'il
(i) Sic hune naturam vocas et Jortunaui. Oinriia cjusdein Dei nomina s uni, varie utentis suâpotestate. ( Seneca. )
(i) Via illuin fatum vocare? Non errahis : hic est , ex quo suspensa sunt omnia ; causa causarurn. Vis illum providentiarn dicere ? Rectè dues ; est enim , cujus consilio huir mundo providetur , ut inconfusus eat , et actus suos explicel. Vis illutn naturam vocare? Non peccabis ; est enim ex. quo nata sunt omnia, cujus spiritu invimus. Vis illuin vocare mundum? Non falleris ; ipse enim est totum quod vides , lotus partibus suis inditus, £t se suslinens vi sud. ( Seneca. )
(3) Hune et Liberum palrein , et Herculem ac Mercurium nostri pulant. (Skxeca. )
u4t) MORALE.
refuse de consulter l'oracle de Jupiter - Ammon , dans la Libye :
Hœremus cuncti supciis ^ temploque tacente , Nil faciinus non sponte Dei. Nec vocibus ullis Nurnen eget ; dixitque semel noscentihus auctor Quidquixl scire lice t. Stériles nec legit arenas Ut caneret paucis , inersitque hoc pulvere verum. Est-ne Dei sedes y nisi terra ^ et pontus ^ et aer ^ Et cœlum, et vrrtiis P Siiperos quid quœritnus ultra? Jupiter est quodcumque vides , quocumque moveris.
Ainsi , du moins à Rome et dans toute la Grèce, les gens instruits, les sages, les gens de bien, n'étaient ni impies, ni athées, ni même véritablement idolâtres. Ils rendaient, selon leurs lumières, un culte sincère au vrai Dieu. Ne pouvant réformer la religion politique, ils sanctifiaient la morale; et il est consolant de penser que dans la Grèce , un Epaminondas , un Léonidas , un Solon, un Aristide, un Socrate , un Platon, et dans Rome, un Numa , un Régulus , un Paul- Emile, un Paitilius , un Thraséas, un Séranus, les Gâtons, et les Antonins, ont trouvé grâce devant le Dieu qu'ils adoraient tous dans le coeur. fc Ce Dieu, disait Socrate, qui a bâti l'univers, « et qui soutient ce grand ouvrage... ce Dieu se ce rend assez visible par tant de merveilles dont « il est l'auteur; mais il demeure toujours invi- « sible en lui-même (i). »
(i) Xénop. Entretien avec Euthydême sur la Providence.
Quant à la religion du peuple, elle était toute (le tradition, de coutume et d'exemple. Rien de tout cela ne me semble offensant pour lEtre suprême. C'est trop le faire ressembler à l'homme, que de le supposer jaloux de la fumée de l'encens offert à des dieux fantastiques. S'il est jaloux, c'est de l'amour, de la recoimaissance des hommes dont il est connu. L'impiété, comme la piété envers lui , est un sentiment. C'est le cœur qui l'adore, et c'est le cœur qui le blasphème.
Les préjugés et les erreurs qui ne répugnent point à la loi naturelle, sont dignes de pitié bien plus que de colère. Le faible entendement humain en porte l'excuse en lui-même. Et, si l'homme n'a fait que de ces rêves innocents, s'il a suivi d'ailleurs la lumière du sens intime, Dieu daignera se souvenir qu'il ne l'a éclairé qu'autant qu'il le fallait pour être juste et bon.
Heureux les temps, heureux les peuples à qui, du haut du ciel, ont été envoyées des vérités inaccessibles à toute la sagesse humaine! Le mot de la grande énigme est dit pour eux. Dès qu'il existe une intelligence suprême , créatrice de l'univers, le voile de la nature tombe; la cause première est connue, et les effets quelque étonnants qu'ils soient, n'ont plus rien d'incompréhensible. Ni le mouvement, ni ses lois, ni la vie, ni la pensée, ni la nature de l'ame sensible et pensante, ni son union avec le corps, ni la loi de cette union, ni l'action de l'ame sur les sens,
O-'iS MORAL]-.
ni raction des sens sur Tame, ni le problème d'un avenir après la vie, ne font plus le tourment de la raison hmnaine. Un être pur, absolument distinct de la matière , a pu créer un être immatériel comme lui. La pensée a donc sa substance, comme l'étendue a la sienne; ni Tune ni l'autre n'a pu se donner à elle-même l'existence. Elles composent donc ensemble l'ouvrage de la création; et la volonté toute-puissante qui leur a donné l'être, n'a pas eu besoin de les rendre homogènes pour les unir. Leur mutuelle dépendance distingue dans la vie humaine l'action mécanique et l'action volontaire. Celle-ci est libre et morale toutes les fois qu'elle est délibérée; et de là le mal ou le bien, le crime ou l'innocence, le vice ou la vertu, dont l'immortalité sera ou la peine ou la recompense. Rien de plus clair que ce système de croyance religieuse.
L'homme , une fois imbu de ces principes , répondra sans difficulté , soit qu'en jetant les yeux autour de lui, il se demande qui a pu produire tant de merveilles qui l'environnent; soit qu'en se regardant lui-même, il se demande ce qu'il est, d'où il vient, ce qu'il va devenir?
Cette dernière vérité sur -tout avait besoin d'être révélée. Je ne vous parle point de la fable des mânes^ et des ombres des morts, si célèbre autrefois dans les fictions des poètes. Je ne vous parle point du système non moins fabuleux de la métempsycose, attribué à Pythagore. Mais rap-
pelez -VOUS que Platon, le plus ingénieux des philosophes de l'antiquité, après avoir atténué, autant qu'il lui était possible, la substance de l'ame , n'avait su que la dégager de son enveloppe mortelle, et l'envoyer 1, après le trépas, dans la région de l'éther, où, nageant dans ini élément aussi subtil et aussi léger qu'elle-mème, elle y serait en équilibre avec ce fluide éthéré, hors d'atteinte, et par conséquent indestructible, inaltérable, n'ayant besoin de Hen, et ne manquant de rien. Tel était, mes enfants, le genre d'immortalité et d'éternelle félicité qu'imaginait ce beau génie.
Socrate , et après lui Sénèque , en parlaient d'une manière plus consolante, et comme d'une vie heureuse après la vie. Mais , après avoir réuni tous les motifs de croire à un avenir désirable pour les bons, redoutable pour les méchants, Socrate finissait par dire qu'il fallait s'enchanter soi-même de cette espérance bien heureuse. Sénèque aurait voulu s'en pénétrer aussi (i); mais cette pensée qui lui ravissait l'ame, il la regardait comme un beau songe dont il était quelque-
(1) Cùin venerit (lies ille ^ qui mirtuin hoc divini humanique secemat corpus^, hoc, ubi invetu, relinquam. Jpse me Deo reddam. In aliuin matiirescitnus partum. Dies iste queni tanqiiàm extretnum reforrnidas ^ œterni natalis est... Hœc cogitatio nihil humile animo subsidere sinit. Quid timeat^ qui Ttiori sperat ? ( Senec a . )
fois épris (i) : tant il est vrai que cette croyance avait besoin d'être appuyée de la parole infaillible d'un Dieu.
Il est vrai, cependant aussi, que toute sublime qu'elle est, cette pensée qui élève l'ame au sein de la divinité, la raison même y peut conduire; car, pour peu que l'homme médite sur les privilèges de sa condition présente; sur ses qualités singulières; sur les facultés perfectibles qu'il a reçues de la nature; sur cette supériorité d'industrie qui le distingue des autres animaux; sur cette raison progressive; sur cette intelligence active et pénétrante ; sur cette mémoire étendue , qui s'enfonce dans le passé; sur cette prévoyance inquiète, qui s'élance dans l'avenir; sur cette curiosité passionnée et insatiable ; sur le talent de composer, de décomposer ses idées, de les simplifier, de les lier ensemble, et de les mettre en œuvre ; et plus encore sur le discernement du juste et de l'injuste, du bien et du mal, qu'il peut faire, et sur le sentiment profond et irrésistible qu'il a de sa liberté dans le choix; si sa raison cherche un motif, une cause finale , à de telles prérogatives, et à tant de prédilection de la nature en faveur de l'homme, peut-elle ne pas reconnaître qu'il y a pour lui une autre destinée que pour les animaux, et une vie après la vie?
(2) Do me spei tantœ... captus quamlbque sum tarn belli somnii lenociniis. ( Seneca. )
C'est ici qu'un athéisme réfléchi, volontaire et opiniâtre, me semble le moins pardonnable des travers de l'esprit humam. Dans l'athéisme de Démocrite, je ne vois que sa répugnance à reconnaître des dieux vicieux et méchants; et dans l'hypothèse de ses atomes, je ne vois que le désespoir d'un esprit rebuté de chercher inutilement le premier principe des choses. Mais , dans l'athéisme des matérialistes modernes, je ne vois que l'orgueil d'une fausse philosophie, qui, pour se signaler, brûle les temples du vrai Dieu. Il leur est aussi évident qu'à moi , que rien de variable n'est éternel ; que la matière n'a pu se donner les modes de son existence; que le mouvement est une force que les corps ont dû recevoir, et qui ne leur est pas innée, puisqu'elle passe de l'un à l'autre, que ce mouvement a des lois, et ces lois un législateur ; que dans l'homme le sentiment et la pensée ne peuvent être le résultat de l'organisation physique ; qu'en lui ce qui sent, ce qui pense, n'est ni le muscle de son cœur, ni la moelle de son cerveau.
Aimer mieux, en pleine lumière, se mettre un bandeau sur les yeux, et en aveugle, errer sans cesse dans un cercle d'absurdités, que d'admettre l'idée d'une puissance que l'univers atteste, d'une puissance dirigée par une sagesse infinie, employée à remplir les vues d'une bonté inépuisable, réglée par une justice infaillible et incorruptible ; enfin , plutôt que de se reconnaître
aSa MORALE.
dépendant d'un être accompli , se ravaler et s'avilir au point de ne plus voir en soi qu'une matière organisée >, et que le résultat fortuit du mélange des éléments, ou d'une rencontre d'atomes; c'est une démence dans laquelle j'ai eu bien de la peine à croire que l'esprit humain soit tombé.
Le sceptique Montaigne en parle comme moi. « L'athéisme, dit-il,, étant une proposition comme « dénaturée et monstrueuse , difficile aussi et « malaisée d'établir en l'esprit humain, pour in- « soient et déréglé qu'il puisse être; il s'en est « vu assez , par vanité , et par fierté de conce- K voir des opinions non vulgaires et réformatrices <c du monde, en affecter la profession par conc< tenance, qui, s'ils sont assez fous, ne sont pas « assez forts pour l'avoir plantée en leur con- « science. »
Charron s'en explique plus énergiquement encore. « Se déprendre, dit-il, et du tout rejeter et « sentiment et appréhension de déité , chose atft tachée à la moelle de nos os, il y faut une « monstrueuse et enragée force d'ame, et telle « qu'il est très -mal aisé d'en trouver. Quoique « s'y soient étudiés et efforcés ces grands et in- « signes athées, qui, d'une très-haute et furieuse « audace , ont voulu secouer de dessus eux la « déité;... mais les plus habiles qui s'y sont éver- « tués, n'en ont pu du tout venir à bout. »
Cependant j'en ai vu plus d'un exemple dans des hommes d'ailleurs honnêtes, équitables et bien-
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taisants. Ils donnaient, comme Bayle, pour leur raison, qu il valait mieux ne pas croire en un Dieu que de lui attribuer nos vices. Je pense comme eux sur ce point; mais qui oblige une raison saine de faire cette injure à la divinité? Et si le fanatisme ou la superstition a produit cette monstrueuse erreur dans dos esprits atrabilaires, est-ce une maladie si contagieuse qu'on ne puisse s'en préserver?
Ainsi, du moins à l'égard du déisme, les progrès qu'ont fait parmi nous et les connaissances humaines, et les idées religieuses, ne laissent plus d'excuse à l'incrédulité; et vous venez de voir que, de l'existence d'un Dieu, manifestée et reconnue, dérivent nécessairement nos premiers devoirs envers lui.
Mais le déisme pur pouvait -il être la religion du peuple? Très - difficilement , il faut l'avouer. Les idées métaphysiques échappent à la multitude; il lui faut des objets qui frappent l'esprit par les sens. Vous savez que Moïse ne parle au peuple d'Israël, de son Dieu, qu'en termes figurés ; et que , pour se manifester et se communiquer aux hommes, Dieu lui-même daignait alors employer un langage et des signes matériels (i).
Ce ne fut qu'à l'époque de la nouvelle loi que
(i) Abscondit se Adam et u.ror ejus àfacie Domini... Cùm audissertt vocerii Domini Dei deambulantis in païadiso, ad horam post meridiem... Pœnituit eum fecisse hominem...
la religion, sans être emblématique, devint sensible et populaire : époque mémorable, où une morale sublime et simple n'eut qu'à se conformer à son divin modèle, pour recevoir de son exemple une empreinte de sainteté.
Recordatus autem Deus Noè... odoratusque est Dominus odoreni suavitatis...
Descendit Dominas , ut videret civitatem et turrim. Abiit Dorninus , postquàm cessavit loqui Abraham... Toute la Genèse est écrite dans ce style métaphorique.
LEÇON QUATRIÈME
Morale évangélique. Devoirs de l'homme envers u/i Dieu son rédempteur et son modèle.
Jusqu'ici, mes enfants, je ne vous ai conduits à la foi que par la raison. Je suivrai la même méthode à l'égard de la religion dans laquelle vous êtes nés. Elle est fondée sur des dogmes incompréhensibles pour nous , et humainement incroyables. La foi en doit venir du ciel ; et ce serait en moi une folie que de prétendre vous la donner. Le péché originel, la trinité, l'incarnation, le prodige d'un Dieu fait homme, d'un Dieu ' humilié, d'un Dieu souffrant et patient jusqu'à la mort, sont infiniment au-dessus de nos faibles conceptions et de toutes nos vraisemblances. Je ne me propose donc pas de vous en donner la foi, mais de vous la rendre désirable, en vous persuadant, comme j'espère le pouvoir, qu'il n'y a rien de plus doux, de plus humain, de plus consolant , de plus propre à former un homme de bien, dans toutes les situations de la vie, que la doctrine de l'Evangile. Je vais en exposer le dogme en peu de mots, pour arriver à la morale; car je vous en parle en moraliste, et non pas en théologien.
L'homme, par sa désobéissance, s'était rendu coupable. Essentiellement juste, Dieu devait l'en punir; essentiellement bon, il voulut le sauver de la rigueur de sa justice. Mais il fallait à sa justice une expiation digne d'elle : il fallait à Ihomme un médiateur, un réconciliateur, un sauveur qui voulut être sa rançon. Le fils de Dieu s'offrit pour victime à son père ; et de là le mystère de la rédemption , le mystère d'un Dieu fait homme , conçu dans le sein d'une vierge, par l'influence de l'Esprit- Saint. Tout cela est inconcevable : pour y croire, je le répète, il faut la vertu de la foi, et celle-là doit nous venir du ciel.
Cependant, ce que la raison peut commencer à voir par sa propre lumière , c'est que le caractère qui nous est peint dans l'Homme-Dieu , n'a point d'exemple dans la nature; que, sans compter tant de miracles qui attestent sa divinité, et qu'il est difficile de révoquer en doute, les seules jetions de sa vie ont quelque chose de divin ; qu'un caractère de bonté, d'indulgence, de patience, de douceur, de bienveillance pour tous les hommes, et même pour ses ennemis, de sainteté enfin, si égal, si inaltérable , passe notre humaine faiblesse; que jamais tant de calme, tant de simplicité, tant de candeur, de force et d'élévation dame, ne se sont réunis dans un simple mortel; que ni les sages, ni les héros, n'ont conservé dans les épreuves de l'adversité , de l'humiliation, de la douleur et de la mort, et d'une
mort cruelle et ignominieuse, ce courage serein, cette constance inébranlable , cette égalité de vertu toujours pure et sans tache , sans orgueil , sans faiblesse , sans faste , comme sans effort ; qu'une ame enfin à laquelle jamais il n'échappa aucun des mouvements des passions humaines , et qui n'était sensible que pour souffrir et pour aimer, était le plus beau sanctuaire qu'en s'unissant à l'humanité, la divinité pût choisir (i).
Je sais qu'on peut dire que ce caractère est factice, et qu'il a été inventé. Inventé! et par qui? par quelques hommes sans culture et sans art , qui, dans leurs récits mianimes, parlent un langage si simple, qu'il est impossible de n'y pas re connaître la plus naïve sincérité ?
Certes! si les évangélistes ont imaginé ce qu'ils racontent, ce sont les plus habiles, les plus mer-
(i) Le caractère de Socrate est beau, mais il n'a rien qui soit au-dessus de l'humain. Il plaide sa cause devant ses juges avec la dignité d'un sage; mais il y rappelle sa vie, ses mœurs , sa doctrine, et les services qu'il a rendus à sa patrie, et le bien qu'ont fait ses leçons. Il méprise la mort, mais à cause de sa vieillesse, et parce qu'elle lui procure une fin douce, au lieu d'une fin douloureuse qu'il trouverait incessamment, et qu'il ne saurait éviter. Et, lorsque l'un de ses amis lui demande pourquoi il a négligé de prolonger ses jours , écoutez sa réponse : Vel morhis excruciatus vitam ctauderem ; vel senectule^ in quarn oinnia molesta, planèque ab omnibus gaudiis sécréta confluant. ( Xenoph. ) Assurément, tout cela est d'un homme.
Rien de semblable dans J.-C. Il prédit sa mort à ses dis-
veilleiix imposteurs. Quel génie et quel art n'aurait-il pas fallu pour former et pour soutenir un personnage en même temps si simple et si sublime dans sa simplicité!
L'histoire nous a peint des hommes excellents par quelque vertu ; la philosophie nous en a vanté quelques-uns; l'éloquence en a célébré; la poésie en a pu feindre; mais un caractère aussi étonnamment accompli ne fut jamais tracé, même dans les fictions les plus fabuleuses des poètes. Dans leurs héros , ce n'est jamais que quelque qualité dominante, environnée de faiblesse, mêlée d'orgueil, d'ambition, et de quelque intérêt de grandeur ou de gloire. Socrate lui-même ne dissimule ni le soin de sa renommée, ni l'intention de soutenir la dignité de son caractère, en mourant comme il a vécu. Ici, c'est l'accord, c'est l'ensemble de toutes les vertus; c'est la vertu vivante; ce n'est pas même la vertu, c'est infiniment mieux encore : car la vertu dans l'homme
ciples. Il leur annonce que l'un d'eux le livrera; il le nomme, et il l'admet à sa table; et, dans le moment que ce disciple le livre, il reçoit son baiser, et il l'appelle son ami; et à ceux qui viennent l'arrêter : Vous venez comme pour saisir un voleur; que ne m'avez-vous pris, leur dit -il, lorsque tous les jours, dans le temple, j'enseignais au milieu de vous? De faux témoins l'accusent; il garde le silence : Jésus autem tacebat. Ce n'est qu'au moment que le pontife l'adjure, au nom du Dieu vivant, de dire s'il est le Christ, le fils de Pieu, qu'il rf'pond : Je le suis.
n'est que la force qui combat et qui dompte ses passions , qui triomphe de ses faiblesses. Ici nuls combats à livrer, nuls ennemis à vaincre : tout est d'accord, tout est dans l'ordre, tout est bien et le mieux possible. Il n'v a de l'homme que ce qu'il en fallait pour rendre douloureux le sacrifice expiatoire: Mon ame est triste jusqu à la mort. Mon père ! éloignez de moi ce calice, s Hl est possible ( 1 ). Voilà ce qu'en se faisant homme, le fils de Dieu s'était réservé des faiblesses humaines; et celleslà étaient indispensables : il n'y aurait point eu de victime avec une parfaite impassibilité.
Rien ne serait, je le répète, plus inoui, plus étonnant, du côté de l'art, que la composition de ce caractère adorable , en le supposant inventé par les évangélistes. Mais, dans cette supposition, ils ne seraient pas seulement les plus sublimes inventeurs, ils seraient encore les législateurs les plus sages, et les auteurs de la révolution la plus hardie et la plus étonnante qui se soit faite dans la morale humaine.
Eh quoi! tandis qu'à Rome et dans la Grèce, la philosophie elle-même fléchissait le genou devant l'idolâtrie, et que les passions, sous le nom des faux dieux, exerçaient par-tout leur empire; dans le fond de la Palestine, quatre hommes ob-
(i) Tristis est anima mea iixque ad rnortem. Pater tni , si possihile est , transeat à me cali.r ixte , veriim tainen non sicut ego volo, sed sicut tu. ( Math. c. xxvi. )
aGo MORALE.
scurs, inconnus, se disant nés parmi le peuple, auraient inventé, publié une doctrine qui renversait non-seulement toutes les idoles des temples, mais toutes celles du cœur humain; toutes celles de l'avarice, de l'ambition, de l'orgueil et de la mollesse; toutes les idoles des sens; et mettait à la place un Dieu né dans une étable et mort sur une croix ; un Dieu qui n'enseignait aux hommes que l'estime et l'amour de ce que le monde méprise, et que la fuite et le mépris de ce que le monde chérit et ambitionne le plus !
Changer ainsi absolument la face du monde moral; transposer toutes les idées et du bonheur et du malheur; éteindre dans l'homme toute cupidité des biens fragiles et périssables, l'enflammer du désir des biens durables et célestes; tourner toutes ses vues , toutes ses espérances vers une heureuse immortalité : le dirai- je enfin ? détacher l'homme de la terre, pour l'élever au ciel! Tel aurait été le projet des inventeurs de l'Evangile; et, ce projet, ils l'auraient appuyé de la morale la plus pure , la plus directement tendante au bonheur de l'humanité. Ce sont là, mes enfants, les œuvres d'une bonté, d'une sagesse plus qu'humaine. Voyez combien, en ajoutant à la loi de Moïse, celle de J.-C. l'épure et la perfectionne, sur l'adultère, sur le divorce, et singulièrement sur l'amour du prochain , sur le pardon des ennemis. C'est là le sceau de la divinité ; c'est là le degré de vertu où , par sa propre
force, jamais le cœur humain n'avait pu se flatter d'atteindre. Le précepte, comme l'exemple, n'en pouvait venir que d'un Dieu (i). Ne pas faire aux autres ce que nous ne voulons pas qui nous soit fait, c'est la simple loi naturelle. Faire aux autres ce que nous voudrions qui nous fût fait, c'est la morale de l'Evangile (2). Et combien celle-ci n'est-elle pas plus élevée! L'une interdit le mal, l'autre commande tous les biens.
De bonne foi, peut-on reconnaître à ces traits le langage de quatre aventuriers incultes, l'ouvrage de quatre imposteurs?
L'Evangile n'est donc pas une fable inventée par ceux qui l'ont écrit , et celui qu'on y fait parler , a parlé véritablement. Or, qu'on le suive , qu'on l'entende, qu'on l'observe, durant les trois
(i) Àudistis quia clictum est: Diliges proxitnum tuum ^ et oelio hahebis inimicum tuum. Ego auteni dico vobis : diligite inimicos vestros ; benefacite his qui oderunt vos ; et orate pro persequentibus et calumniantibus vos : ut sitis filii patris vestri qui in cœlis est : qui solern suum oriri facit super bonos et malos^ et pluit super justos et injustos. Si enim diligitis eos qui vos diligunt^ quant mercedem habebitis? Nonne et publicani hoc faciunt?... Si ergo offers munus tuum ad aitare ^ et ibi recordatus fueris quia f rater tuas habet aliquid adversiirn te\ relinque ibi munus tuum ante altare ^ et vade priùs reconciliari fratri tuo; et tune veniens offeres munus tuum. (Math. c. v. )
(2) Omnia ergo quœcumque vultis ut faciant vobis homi- «ey, et vos facite illis. ( Math. c. vu.)
26à morale.
années de sa vie publique, soit avec ses disciples, soit au milieu du peuple , soit devant les pharisiens, devant les docteurs de la loi, soit en présence de ses juges; c'est toujours le même langage, le même caractère; et ce caractère est divin.
« Oui, nous disent les incrédules, pressés par « cette vérité, J.-C. fut sans doute un mortel pri- « vilégié, doué d'une sagesse et d'une vertu sin- « gulières, peut-être un envoyé du ciel, et di- « vinement inspiré. Mais n'est-ce pas aller trop « loin que de le croire un Dieu fait homme? Il « appelle bien Dieu son père; mais lui-même il « n'a jamais dit qu'il fût \e fils de Dieu ; au con- « traire, il se dit toujours \q Jils de l'homme. »
Oui , c'est là le nom qu'il se donne ; mais, lorsque Jean-Baptiste, du fond de sa prison, lui fait demander s'il n'est pas le Messie; quelle est sa réponse? a Allez, dit-il aux disciples de Jean, et « rapportez -lui ce que vous avez vu, ce que « vous avez entendu : les aveugles voient , les « boiteux se promènent, les lépreux sont guéris, « les sourds entendent, les morts ressuscitent (i). « Tout m'a été prescrit par mon père, dit-il ail- « leurs ; personne ne connaît le fils que le père , « personne ne connait le père que le fils , et ceux
(i) Euntes renuntiate Joanni quœ audistis et indistis : cœci vident y claudi ambulant , leprosi mundnntur ^ surdi audiunt , inortiii resurgunt. ( Matth. c. xi.)
MORAL r. a63
« à qui le fils l'a fait connaître (i). » Ailleurs, ayant demandé à ses disciples : « Que pense-t-on « que soit le fils de Thomme (2)? » et Pierre lui ayant répondu ; « Vous êtes le Christ , fils du « Dieu vivant (3). Tu es heureux, lui dit-il; car « cela ne t'a point été révélé par la chair et le « sang , mais par mon père qui est dans le ciel (4)- » Et au moment qu'on vient l'arrêter , et que Pierre tire l'épée pour le défendre : « Penses-tu , lui dit-il, <(■ que, si je demandais du secours à mon père, il (f ne m'envoyât pas sur le champ des légions d'an- « ges (5)? >: Enfin, le grand-prêtre Caïphe, qui l'interrogeait, lui ayant dit (6) : « Je t'adjure, au •c nom du Dieu vivant, de nous dire si tu es le « Christ , fils de Dieu. Jésus lui répond : Je le « suis. »
(i) Omnia rnihi traclita surit a pâtre meo. Et nemo novit ftlium ^ ni.si pater: neque patrern qiiis novit, nisifiUux, et cui fdius volait revelare. ( Matth. c. xi. )
(2) Quem dicunt homines esse filium hominis ? ( Matth.
c. XVI. )
(3) Tu es Christus filius Dei vivi. ( Matth. c xvi. )
(4) Beatus es... quia caro et sanguis non revelavit tibi.^ sed pater meus qui in cœlis est. ( Matth. c. xvi. )
(5) An putas quia non possum rogare patrem meuin ; et exhibebit mihi modo plus quàm duodecim legiones angelorum? (Matth. c. xxvi. )
(6) Et princeps sacerdotum ait illi : adjuro te per Deum vivum ut dicas nobis si tu es Christus , filius Dei. Dicit dli Jésus : tu di.risti. T Matth. c. xxvi. ^'
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Jésus lui-même s'est donc bien positivement annoncé comme le fils de Dieu. Or, quoi de plus contradictoire que l'idée de l'imposture, et l'idée du caractère de Jésus-Christ dans l'Évangile ! Quoi ! celui qui, toute sa vie a été la candeur, la sincérité même ; celui qui a recommandé à ses disciples la simplicité des enfants, comme ce qu'il y avait de plus digne du ciel (i) ; celui enfin, en qui tout respire l'innocence, la sainteté, le plus humble respect , pour la volonté de son Dieu, en l'appelant son père , aurait abusé de ce nom ; et , après l'avoir blasphémé par le mensonge le plus impie, il se serait plaint, sur la. croix, d'en être abandonné (2); c'est là ce qui est incroyable et moralement impossible. Ce n'est cependant jusque-là que la simple raison qui nous mène à la foi. Et combien plus encore , par sentiment , sommes-nous disposés à croire ce qu'il est si doux de penser! Quoi de plus désirable, en effet, qu'une religion qui ne défend à l'homme que des vices , l'orgued , la haine , la vengeance, la dureté du cœur, le mensonge, l'ingratitude , la mauvaise foi , le parjure , l'hypocrisie , etc. ; qui n'inspire et qui ne commande que les plus douces et les plus
(i) Amen clico vobis : nisi conversi fueritis et efficiamini sicut parvuli f non intrahitin in regnuin cœlorum. ( Matth.