LIVRE XVI
Or, si ce droit d'examiner et de sanctionner les lois , d'y donner son consentement ou d'y apposer son veto était méconnu, contesté, refusé au monarque; s'il se voyait ravir son autorité légitime; s'il voyait son trône ébranlé, sa couronne avilie, le sceptre de ses pères prêt à se briser dans ses mains, ne serait-il pas nécessaire qu'il fût armé pour les défendre? ne serait -il pas juste, aux yeux mêmes de la nation, qu'il apprît aux communes à se renfermer dans les bornes qui leur étaient marquées, même par leur mandat ?
Ces questions agitées dans le conseU effrayaient les ministres.
0« Tout acte de rigueur, disaient-ils, serait une démarche également funeste, soit qu'il fallût la soutenir, soit qu'il fallût l'abandonner; une hostilité contraire aux sentiments du roi, capable d'allumer entre son peuple et lui les feux de la guerre civile, et qui rendrait odieux le pouvoir qu'elle aurait rendu redoutable ou qui l'avilirait s'il se laissait braver. »
Placés eux-mêmes entre deux écueils,dans un détroit où allait périr l'autorité royale, ou ce qu'on appelait la liberté publique , n'ayant pour sauver l'une et l'autre ni assez de crédit, ni assez d'influence , ils employaient auprès du roi tous les moyens de discussion que leur donnaient son estime et leur zèle : ils ne lui faisaient voir qu'imprudence et péril dans ce rassemblement de
Mémoires. II. 2^
troupes mécontentes et corruplibles ilont on se croyait assuré. Mais fussent -elles plus affermies dans la volonté crobéir , qui répondrait que c'en serait assez de leur approche pour rétablir l'ordre et le calme? Et si on manquait le but d'intimider le peuple, si, au lieu de le contenir, on allait l'irriter encore, que ferait-on pour le réduire? que ferait-on pour Tappaiser? Ils voyaient, à la tête du parti populaire, des hommes d'un naturel pervers ; ils y voyaient aussi des fourbes profondément dissimulés : mais ils présumaient bien encore du caractère national ; ils comptaient un grand nombre de gens de bien dans les communes; et l'exemple du roi, sa modération, sa loyauté , sa bonté généreuse , y pouvaient faijç prévaloir des sentiments analogues aux siens. Leur espérance était la même que celle de Lally- Tolendal , lorsqu'en parlant à la noblesse de son bailliage, il lui disait : Ils vous trompent, citoyens nobles , ceux qui vous disent que le tiers n'a réclamé la justice que pour être injuste, et na voulu cesser d'être opprimé que pour être oppresseur. Ce bon jeune homme ne tarda point à reconnaître que lui-même il était dans l'illusion; mais ce qu'il espérait de bonne foi,]Necker, Monlmorin , la Luzerne , Saint-Priest , l'espéraient comme lui. Ainsi, également fidèles à l'Etat et au roi, les moyens de conciliation leur semblaient les seuls praticables: car ceux de corruption n'étaient pas de leur goût, et le roi les eût rebuté».